LA COQUETTERIE PARISIENNE
Graude discussion élevée à ce sujet entre un jésuite et un ministre
du commerce.
Pendant la Restauration un prédicateur fort éloquent, un missionnaire, un jésuite enfin, vînt prêcher la mission à Paris. Une grande affluaice attestait son succès; et non-seulçment on admirait ce qu'il disait en chaire, mais on commençait, chose rare partout, à suivre ses préceptes de rigoureuse morale.
Elle était des plus rigides. Il attaquait, avec une frénétique colère, la coiffure des femmes, le luxe de leurs chapeaux, la frivolité damnable de leurs rubans, répouvantable richesse de leurs étoffes de soie, la ruineiîse élégance de leurs chaussures. Il avait déjà réussi à émonder considérablement Tarbre immense des superfluités, lorsqu'il disparut tout à coup, au milieu de sa gloire et au grand étonnement de tous ceux qui couraient en foule recueillir sa parole. La chaire resta vide et muette. Qu'était devenu le fameux prédicateur? Pourquoi, comment, murmurait-on dans le monde, dans les salons, dans les rues, avait-il quitté fii brusquement Paris? Questions qui restèrent sans réponse jusqu'à l'événement de juillet ^830. On sut alors le motif de cette soudaine disparition.
Le ministre du commerce ars ait fait prier le prédicateur de passer ,à son hôtel, et il lui avait dit avec tous les ménagements dus à un homme revêtu d'un caractère religieux : « Monsieur, au moyen âge, les peuples ne vivaient que de religion, et je ne les en
bMme pas dans ma pensée ; mais, depuis cette époqoe, le travail a pris la place de la méditation, et nous vivons beaucoup maintenant d'industrie et de commerce. L'industrie ne se soutient, ne s'augmente, que par l'exportation. C'est ici, monsieur, que je vous prie de m'accorder votre meilleure attention. Les Parisiens, que vous avez édifiés par votre éloquence , expédient pour cent millions -de marchandises environ dans les pays étrangers. En général, ces marchandises entrent dans la catégorie de ces innombrables superfluités que vous avez condamnées avec une si TiauteTaison. Suîvcz4noi bien, monsieur. Les étrangers n'ont du goût pour ces épingles dorées, ces peignes d'écaillé, ces rubans de soie^ ces éventails de dentelle, ces étoffes suavement diaprées, ces mouchoirs délicats, ces chaussures élégantes, que parce que les Parisiennes les ont portés et leur ont donné la consécration du goût, le baptême de la mode. Du jour où vous aurez réussi à les faire renoncer à se parer ^e ces ol'jets si odieux au point de vue de la religion, mais malheureusement si utiles au point de vue du loommerce, vous aurez réussi pareillement à faire que IcB deux Amériques, les deux Indes, toutes les capitales du monde, même celle du monde religieux, ne les demanderont plus à Tindustrie parisienne, au commerce parisien, qui, par là, aura perdu cent millions sur ses exportations à l'étranger, t
Le missionnaire écoutait profondément.
« Comme chrétien, je suis de votre avis : ce luxe;
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est un péché; comme ministre du commerce, je suis forcé de vous montrer toutes les pétitions qui me sont journellement adressées contre vous par le grand et le petit commerce de Paris, Tun et l'autre effrayés de votre influence. J'ajoute que, comme chrétien, je ne voudrais pas retrancher un mot de vos anathèmes contre la mode, mais que, comme ministre, je donnerais cent mille francs à celui qui inventerait une frivolité de plus, capable d'augmenter notre industrie et nos exportations. Enfin je termine par vous dire, toujours comme ministre du commerce, que je ne puis vous autoriser, d'accord avec mes confrères les autres ministres, à prêcher dans le même esprit sur le même sujet. »
Le missionnaire salua le ministre du commerce, et ne remonta plus en chaire.
Un mois après, le ministre fut destitué.
PROGRÈS DANS l'ÉDUCATION DES PARISIENNES.
Sous l'ancien régime, il n'y avait pas une Parisienne sur cent qui sût écrire ; cela s'explique : les pensionnats, institution impériale, n'existaient pas, et les filles de la noblesse et de la riche bourgeoisie seules allaient au couvent, où elles ne recevaient qu'une éducation barbare. Vint la révolution. Dès lors chaque famille, chaque foyer, prenant une part personnelle aux affaires publiques, la lecture devint une nécessité, une condition d'existence. Quand chacun fut intéressé à savoir si l'ennemi menaçait Ver-
dun ou Metz, chacun eut besoin de lire, avant de se coucher, les papiers publics. L'Empire et ses effrayantes levées d'hommes propagèrent ce besoin de connaître par la voie de l'impression les crises dévorantes du moment, les incidents de la guerre, les progrès de la conquête. Quelle Parisienne n'eut pas à s'enquérir du sort ou d'un père, ou d'un frère, ou d'un fiancé attaché à l'armée d'Italie ou d'Egypte? Les bulletins de la grande armée ont plus fait pour l'éducation des Parisiennes que tous les livres où les philosophes et les philanthropes du dix-huitième siècle leur recommandent l'instruction. Napoléon a appris à lire aux Parisiennes. Le professeur leur a coûté cher.