JUSQI/OU EST ALLÉ CE PROGRÈS
Ce beau mouvement s'étant continué sous la Restauration, les Parisiennes apprirent à écrire assez correctement. Elles bronchaient bien encore devant l'accord des participes, devant l'imparfait du subjonctif, devant l'orthographe de certains mots; mais enfin elles en savaient beaucoup plus que leurs mères, dont les lettres d'amour, surprises à la dérobée dans quelque coin, les faisaient sourire par leur grande naïveté grammaticale.
STYLE d'une parisienne EN 1844.
Album de la fille d'une portière.
« Le bonheur est partout, dit-on. Pensée juste.
U LE DIABLE A PaUIS.
expressiM fatffise. Il est dans le cœur, €*est*à*dire un or^oe qu'on porte partout. »
a J'ai lu Byron et Paul de Eock ; je ne relirai jamaifi Paul de Kock, quoiipie je ser^B fâchée de oc pas l'avoir pas lu. Les granda écrivains sont donc ceux qu'on voudrait relire ? •
« J'ai bien souvent, en riant, tiré le cordon à de jolies et riches locataires qui me le demandaient en pleurant. Auraient-elles voulu être à ma place ? Je ne le crois pas. Ai-je souhaité d'être à leur place ? Peut-être. Il y a donc des félicités inutiles et des malheurs auxquels on tient ? »
« J'ai toujours senti battre mon ceeur en voyant le facteur d^ser une lettre sur la table. C'est bien peu de chose, mais c'est un mystère; il n'y en a pos de petit pour une femme. »
« Je voudrais bien savoir pourquoi je suis portière, et pourquoi la femme d'un prince royal n'aurait f as pu être à ma place. »
« La fatigue n'est jamais dans le corps, mais dans l'esprit. Quand j'ai mouté le premier étage peur re-
mettre une lettre au valet de chambre qm m'ouvre, je suis déjà lasse ; quand j'arrive au second et au troisième étage pour donner une carte de visite ou un journal) je suis brisée ; mais je n'éprouve plus aucune lassitude pour monter jusqu'au septième étage, où m'attend le jeune peintre auquel je fais les commissions du matin. Je ne l'aime pas, mais il me trouve jolie. »
« Du matin au soir j'enlends sons ma croisée, qui est presque au niveau de la rue, la musique des orgues de Barbarie;' j'avoue qu'elle me jette dans une rêverie délicieuse. Pourquoi est-il de bon goût de se moquer de ces instruments ? Serait-ce parce qu'ils nous procurent du plaisir sans difficulté? Je suis portée à le croire depuis que je vois les gens s'extasier devant la dame de l'entresol -lorsqu'elle joue de la harpe. On m'a assuré qu'une harpe coûtait trois mille francs, et qu'il fallait étudier dix ans pour en pincer médiocrement. C'est un instrument affreux à entendre. Une harpe me fait TeHet d'une guitare hydropique. Si les harpes coûtaient dix mille francs, et qu'il fût nécessaire de s'exercer vingt ans pour en jeuer, on tes vanterait encore davantage. J'ai donc raison. On ne méprise les orgues de Barbarie que parce que pour deux sous on peut se donner le plaisir de les entendre jouer pendant une heure. »
€ La locafaine du premier veçoii son journal la
veille; elle est censée par conséquent savoir les nouvelles douze ou quinze heures avant Tavoué logé au second étage, qui ne reçoit le sien que le matin ; le tailleur du quatrième n'a le Siècle que le lendemain; et la ravaudeuse qui occupe la mansarde et qui loue son journal au cabinet de lecture de la rue Coquenard, ne le lit que huit jours après sa publication. Pourtant aucun de ces quatre locataires ne sait avant l'autre ce qui se passe à Paris; et môme c'est souvent la ravaudeuse (iui en est instruite la première. Les journaux serviraient donc à vous apprendre ce qu'on sait déjà ? »
« Autrefois un portier était logé un peu moins mal qu'un chien de ferme; aujourd'hui nous avons dans notre loge un tapis, deux pendules de quatre cenîs francs, trois tableaux peints par Roqueplan, Belloc et Verdicr, des fauteuils en palissandre ; maman ne sort jamais à pied. Encore quelques années, et l'on dira avec importance : II épouse la fille d'un portier I »
« Je me demande si l'on est dans une position inférieure parce qu'au lieu d'avoir affaire à un homme qui vous dit : Monsieur, faites-moi une procuration, ce qui est l'emploi du notaire, on a affaire à quelqu'un de poli qui vous dit : Le cordon s'il vous plaît? »
« La police de Paris n'est presque faite que par les
domestiques; presque tous les domestiques sont des voleurs ou des espions. Les plus \ieux sont plus voleurs et plus espions, voilà tout. Le plus honnête d'entre eux , homme ou femme , vole tous les jours, au moins, dix sous à ses maîtres. J'excepterai pourtant les domestiques qui ont nourri leurs maîtres pendant vingt ans, — avec le fruit de leurs épargnes, »
« Hier j'ai assisté pour la première fois à la représentation d'une tragédie. Dieu! que j'ai ri! J'étouffais pour ne pas causer du scandale autour de moi. On jouait Iphigénie en Aulide, Comme cette pauvre fille se démène à froid pour prouver qu'elle aime Achille, le plus grotesque des amoureux ! un amoureux qui BC parle jamais que de' li!i. Et cette mère qui en dit, qui en dit pendant une heure, au lieu de prendre sa fille par le bras et de lui dire : Je suis votre mère, et Ton ne touchera pas à un cheveu de votre tête. Est-ce que j'avais besoin de la colère d'Achille pour être sûre qu'il n'arriverait rien à Iphigénie? Samère n'était* elle pas là? On dit que c'est bien écrit. Il ne manquerait plus que ce fût mal écrit. On m'avait beaucoup vanté l'actrice qui jouait le rôle d'Iphigénie. »
« La vie est un songe, mais un songe souvent interrompu par le coup de sonnette du maître oui rentre après minuit. »
« J'ai Mi uoe remarque, je ne sais si elle est jofite : il ne naît plus de blondes, tout le monde est bran. i>
Je n'ai pas encore vu un vieillard à Paris. A quelle lieure sortent-ils? »
« Une femme bien conservée, grand Dieu! Comment serait-elle si elle était mal conservée? »
AUTRE XEMPLE DU STYLE d'oIIE PARISIENNE EN 1844.
Style de la Faiisuane dei rues du Helder, Pinon, Lepelletier, Honssaye,
Joubert.
De la maîtresse de M. le comte de la Mi... à la mattresse de M. te Marquis de D..*
« Chère adorée,
» Tu veux savoir ce que je fais au fond de mon appartement, et sur la chaise longue où le docteur m'oblige à rester couchée sous peine de voir ma postérité anéantie dans la personne de M. Louis ou de mademoiselle Marie qui est à naître. Je pense à trois choses qui n'existent pas au moment où je t'écris. Naturellement à mon cher comte, qui est en Italie, à son fils ou à sa fille, qui n'a encore vu ni le jour ni la nuit, et à toi, qui dors d'un profond sommeil à la suite du dernier bal. Jules, d'ailleurs, m'a laissé en partant beaucoup d'affaires à mettre en ordre, et je suis obligée d'écrire à son avocat, à son notaire pour
la succession de son oncle, à plusieurs députés dont les visites me pèsent plus pourtant que la correspondance que j'ai avec eux. Quelles étranges gens, ma bonne amiel parce que le comte, leur ami, me donne deux mille francs par mois, ils s'imaginent que je dois les prendre sur le marché.
» Il faut voir avec quel aplomb ils parlent d'euxmêmes, avec quelle assurance ils risquent leurs galanteries, avec quelle infaillibilité ils se proposent... Est-ce que vous me prenez pour madame votre épouse ? ai-je dit à Tun d'eux , qui se croyait tout permis parce que je l'avais autorisé à me baiser le bout du pied toutes les fois qu'il n'aurait pas parlé à la Chambre des députés.
» Crois-tu que la fameuse loi passera cette fols-ci? Marianne a parié avec moi un diner . Moi, je dis qu'elle ne passera pas; elle prétend le contraire. Ton avis, bonne amie? Là, peux-tu croire que des gens qui ne sont pas tout à fait marchands d'habits, marchands de verre cassé, consentent à cette auguste niaiserie? Je me figure moi demandante mon cher comte, outre les deux mille francs par mois de liste civile qu'il me donne, dix sous de dotation pour les allumettes chimiques que je consomme.
f Tu as promis de venir me voir sous le costume de bohémienne de Paris que tu t'es fait faire exprès pour le dernier grand bal de l'Opéra. Viens donc, je le montrerai en échange la layetle de mon futur arlequin ou de ma pierrette future. Bu reste, ton mar-
quis a dû te dire qu'il m'avait trouvée l'autre jour occupée à marquer des brassières.
9 Ne sois pas jalouse, mais il est charmant, ton marquis. Vois-tu, bonne amie, il faut toujours en revenir à ces gens-là en fait de distinction, comme il faut toujours en revenir à nous en fait d'amour. Ils coûtent cher à attirer, et nous coûtons cher à retenir.
» Comme ils sont amusants ! comme ils sont simples I comme ils ont de l'esprit, du goût, sans effort, sans tomber dans le fossé de la bouffonnerie, sans rouler dans celui du prétentieux!
» As-tu porté quelque chose à la caisse d'épargne le mois dernier? Voyons, ne me mens pas. Tu n'as rien porté. C'est mal Je vais mettre opposition entre les mains de ton marquis pour deux cents francs, afin que le mois prochain je n'aie pas le même reproche à t'adresser. Vois-tu, bonne, moi je mettrais le maire de mon arrondissement à la caisse d'épargne. Ta sais que les fonds ont monté avant-hier. Je gagne six mille francs, six amours de mille francs que je placerai sur la tête de celui dont je n'ai peut-être pas encore fait la tête. Place, ma chère, place; nous grossissons : et grossir c'est vieillir, a dit le spirituel Bequet.
» Connais-tu les derniers vers de Théophile Gautier sur l'oreille de Forster? Procure-toi-les; ils sont divins. Quel charmant poëte ! Que ne peut-on vivre pendant trois mois en concubinage avec l'esprit des gens qu'on aime 1 Quelle A'spasie je ferais!
» Adieu, le tiers de mon âme ! je ne puis plus dire la moitié. Un tiers est à celui qui est en Italie, un second tiers est à celui ou à celle que j'ai sous la main, l'autre tiers est à toi. Rien pour moi, puisque je \îs par vous trois.
» TA BÉBÉKICE. »