‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 35 sur 35 · LES VEUVES DU DIABLE · texte numérisé non relu

LES VEUVES DU DIABLE

En les voyant passer belles et fringantes, ne vous ètes-vous jamais demandé où elles vont et ce qu'elles deviendront un jour?

Ce sont de charmantes femmes qui ne tiennent à la société que par des liens de fleurs. Laissante d'autres les positions régulières, la félicité domestique, les vertus paisibles et les vices cachés , elles vivent sur Taile du hasard, sans frein, sans mesure, montrant avec une égale franchise ce qu'elles ont de bien et ce qu'elles font de mal. Leur mission est toute de joie et d'inépuisable tendresse , leur évangile enseigne l'amour du prochain; amour immodéré qu'elles pratiquent avec une dévotion sincère et ardente : — ce sont des sœurs de charité qui se consacrent à la consolation des riches et au soulagement des heureux.

Tant qu'elles restent jeunes , la vie est facile et riante. Elles n'ont qu'à se laisser aller au souffle de

la fantaisie, au flot du plaisir, au doux murmure qui les invite et les caresse. Le souci du lendemain ne vient jamais troubler la sérénité de leur esprit. Elles marchent radieuses et légères, jetant au hasard leur regard, leur sourire, leur hameçon. Chaque jour leur amène de nouvelles fêtes et une fortune nouvelle. Chaque page de leur roman est un nouveau chapitre dominé par un personnage imprévu. Le héros d'hier disparaîtra ce soir et sera remplacé démain. Ef, dans ces mille révolutions, elles demeurent invariablement fidèles à Famour, au plaisir , au luxe, à la mode, à toutes les vanités qui remplissent et gouvernent la tête et le cœur d'une femme.

Mais tout passe et tout finit en ce monde. Un beau jour, la jeunesse fait mine de s'en aller ; elle annonce sa retraite par un de ces riens foudroyants qui sèment la désolation sur leur passage : — un cheveu blanc, — une ride, — la piqûre du ver sur la fleur épanouie. A peine a-t-elle dit adieu, qu'elle est déjà bien loin, emportant dans sa fuite les grâces et les attraits qui formaient son bagage.

Et alors, quand la jeunesse et la beauté sont passées, quand les amours et la fortune s'envolent, que deviennent ces femmes qui exploitaient si richement l'art de plaire, et qui dépensaient en même temps les revenus et le capital ? . . .

Deux messieurs d'un certain âge, cinquante à soixante ans, étaient assis sous un marronnier du jardin des Tuileries par une belle matinée du prin-

temps dernier. L'un d'eux âfâressait à son compa^ncm ces réflexions philosophiques et cette question assez i embarrassante, qu'il trépéta «vec une remarquaUe opiniâtreté :

— Que deviennent-cfles, je vous prie, ces souveraines détrônées par le temps, et où pourrais-je les retrouver?

— Je n'en sais rien, répondît l'autre d'un air insouciant et calme ; je n'en sais absolument rien ; mais, j que vous importe, mon cher Palémcm?

— Il m'importe beaucoup, cemme vous aflez le voir, mon cher Benoit. Vous avez toujours été, vous, un homme grave, paisible, étranger aux passions, et je vous retrouve tel que je vous ai laissé il y a vingt ans. Moi, au contraire, j'ai eu une jeunesse trèsactive et toute remplie de charmantes aventures. Peu de temps après ma sortie du collège, l'héritage d'un oncle m'ayant rendu assez rkhe pour vjyre selon mes goûts, je dis adieu à la provmce et je revins à Paris, où je retrouvai Robert, notre ancien camarade de Sainte-Barbe. Il y avait entre nous deux ce qui fait les amitiés vraies et solides : nous nous ressemblions par les sentiments et les goûts, nous différions par l'esprit et le caractère. Libres tous deux et pleins d'ardeur, nous avions la ferme résolution d'employer gaiement nos belles années et de profiter de nos avantages. Nous vo'ûk ùmc lancés sur le champ de bataille parisien. Nos débuts furent signalés pJar de nombreux succès; et comment n'aurionsnaous pas

réussi avec de la bonne volonté, des loisirs, de la fortune, de la jeunesse et de la figure? car, je puis le dire maintenant, et vous vousie rappelez peut-être, nous étions TunetTau^e amassez jolis garçons. Rien ne nous résistait; il est vrai que nous n'attaquions guère les citadelles où la vertu tenait garnison. Dans cette carrière de conquêtes agréables et faciles, Robert, je dois l'avouer, me surpassait de beaucoup. Je le considérais toujours comme mon maître. C'était an véritable héros, irrésistible dans l'attaque, superbe dans le triomphe. On l'avait surnommé le Diable , à cause de ses prouesses; le monde galant et frivole dans lequel nous vivions ne l'appelait pas autrement que Robert le Biable ; et ce ne fut pas pour mon ami une médiocre émotion lorsque, plus tard, il vit paraître sous le môme titre le célèbre opéra de Scribe et de Meyerbeer. Nous avons mené notre joyeuse vie pendant une pngtaine d'années; que ne peut-on la mener toujours I Mais, par malheur, nous autres hommes, nous avons une fin, comme les femmes. La satiété, l'incapacité, les infinnités nous mettent à la retraite. — Ce dénoûment nous arriva plus tôt que nous ne l'aurions souhaité . Robert possédait à soixante lieues de Paris le domaine de Margaillac, charmante habitation , avec de riants jardins , un beau parc et de pittoresques environs; c'est là que nous nous retirâmes tous deux pour nous reposer de nos fatigues et terminer doucement notre carrière. Nous avions de bons livres, de bons vins, ée bons souvenirs :

n'est-ce pas là tout ce qui fait le bonheur au déclin de la \ie? Combien de douces heures se sont écoulées dans ces entretiens abondants qui nous ressuscitaient le passé ! Robert avait un préjugé : il se figurait que les femmes dont il s'était fait aimer jadis lui avaient élevé un autel dans leur cœur. Ce fut sous l'empire de cette idée flatteuse qu'il fit son testament, l'hiver dernier, lorsqu'il sentit l'atteinte mortelle de la maladie qui l'a enlevé. « Mon cher Oscar, me dit-il, c'est toi que je charge d'être l'exécuteur de mes volontés suprêmes. Je te lègue notre manoir de Margaillac. Sur le reste de mes biens, que je laisse à mes neveux, j'ai prélevé une somme de cent mille francs, que je te charge de distribuer à mes veuves, » — II appelait ainsi les tendres objets de ses anciennes passions. — « Parmi les femmes charmantes qui ont embelli mes jours heureux, continua Robert, iJ en est dix qui occupent le premier rang. Voici leurs noms inscrits sur cet album ; Athénaïs, Colombe, Antonia, Rosine, Suzanne, Flora, Olympe, Armide, Arlhémise, Rosalba. Tu les as connues, et tu trouveras à la suite de leurs noms tous les détails que ma mémoire a pu recueillir. Je veux léguer à ces femmes d'élite un gage de ma reconnaissance, et les récompenser une dernière fois de l'amour qu'elles ont eu pour moi et du souvenir qu'elles m'auront conservé. A chacune d'elles j'ai donné jadis mon portrait; le legs doit être partagé entre celles qui ont gardé cette image et qui pourront te la présenter. Si, par hasard,

quelques-unes ont disparu de la scène du monde, ou bien si quelques oublieuses ne possèdent plus le portrait, leur part reviendra aux afitres. Cest une tontine. Telle est, monther Oscar, la mission que je confie à ton dévouement éprouvé. Je suis sûr que tu la rempliras en conscience; mais, comme je ne veux pas abuser de ton zèle, je ne te demande que trois mois de recherches, après lesquels tu fermeras le concours. » Deux jours après m'avoir donné ces instructions, Robert est mort; fidèle à la promesse que je lui* avais faite, et muni des cent mille francs qu'il m'avait remis, je suis venu à Paris chercher ses légataires. Voici déjà trois semaines que je suis arrivé, et jusqu'à présent toutes mes démarches ont été infructueuses. Je ne me reconnais plus dans ce Paris, où je n'avais pas mis le pied depuis vingt ans : c'est pour moi un pays nouveau; je m'y perds, et je ne savais vraiment à qui m'adresser pour apprendre où je pourrais r^ouver les .femmes qui vivaient jadis avec le . Dia^

Xa moment où M. Oscar Palémon achevait son discours, une main sèche, rugueuse et noire, se tendit vers lui. C'était la loueuse de chaises qui réclamait

son salaire.

— Voulez-vous de la monnaie, mon cher Palémon? dit M. Benoît.

— Monsieur Palémon!... l'épéta la loueuse de chaises... voilà un nom qui ne m'est pas inconnu.

— Vraiment, bonne femme! reprit avec un dédai-

io

gneux. sourire Texécuteur testamentaire du Diable.

— Ehl ehl continua la yieiUe, il n'y aurait point de quoi rougir pourvouSy mon beau monsieur; on \alait quelque chose dans son temps, et il y avait plus d'un mirliflor qui se trouvait flatté de connaître particulièrement Rosalba Delorme,

— Quoi! vous seriez.,»? En voilà donc une! s'écria M. Palémon; vous êtes Rosalb&Delorma, cette jolie petite blonde?...

— Oui, monsieur, j'étais blonde^joialheureusementl car les blondes durent moins longtemps que les brunes; si j^avais été brune^ je me serais conservée trois ou quatre ans de plus, et je ne serais- pas réduite où vous me voyez. J'allais faire fortune lorsque j'ai perdu ma fraîcheur. La raison me venait, j'étais bien décidée à économiser pour mes vieux, jours, et il y avait un Russe qui m'avait promis de me combler de richesses à son retour de Saint-Pétersbourg, où il était allé reeueillir un héritage; mais, quand il est revenu, ce n'était plus ça ; j'étais fanée, et pourtant je n'avais que vingt-neuf ans. Les brunes se maintiennent jusqu'à trente et quclqfies. Ahl pourquoi n'étais-je pas brune?

— Ainsij reprit Palémon, vous vous rappelez mon nom? Moi, ^e me souviens.de voue comme si cela ne datait que d'hier . Nous nous sommes eonnos indirectement; vous étiez très-liée avec un de mes amis, que vous n'avez sans doute pas. oublié : Boberty sucnommé le Diable.

— Robert le Diable 1 c'est une pièce de théâtre.

— Oui, mais ce fut aussi un beau jeune homme, qui vous adorait, et que vous avez payé de retour.

— C'est bien possible..^ j'en ai une idée confuse... mais 11 y en a eu tant^ que, pour se souvenir de tous, il faudrait une mémoire d'ange*

— Robert vous avait donné son portraU.

— Ahl... j'en ai eu beaucoup aussi des portraits, mais je n'en ai plus un seuL Quand on se trouve dans le malheur, vous concevez, on se défait de ces colifichets. Les portraits ont. filé avec les bycux et les parures... Mais vous me faites causer, et, pendant ce temps, voilà un monsieur là*bas qui s'en va sans avoir payé sa chaise..

La loueuse courut à la pomrsuite du délîmiuant, et M. Palémon se leva en disant :

— Allons, le début n'est pas heureux. : voilà déjà un nom à rayer de ma liste, et dix mille francs à répartir entre les autres légataires de Robert»< .

Une heure apràfr cette rencontre, M. Palémon, en rentrant chez lui, trouva une lettre q^i contenait Tinr vitation suivante:

« Madame la baronne de Fijci)acfa prie M. Oseac Palémon de lui faire l'honneur de venir, passer la soirée chez elle le samedi 30 avril. »

— Quelle est cette baronne? D'où me connaltrelle? A quel titre suis-je invité? Comment se faitril. qu'elle m'envoie seulement ce matin une invitation, pour ce soir 7. Ordinairement on s'y prend plusieurs jours

d'avance. Une baronne devrait mieux savoir les usages; mais, n'importe, je suis venu à Paris pour remplir une mission, et je rencontrerai peut-être chez la baronne quelque élégant viveur d'autrefois qui pourra me remettre sur la trace de ce que je cherche.

Tout en faisant ces réflexions, qui l'occupèrent pendant le reste de la journée, M. Palémon se rendit à neuf heures chez la baronne, rue de la Michodière.

La maison était de mince apparence, l'escalier peu éclairé, l'appartement assez vaste, mais enfumé, mal entretenu : des meubles qui dataient du tiBmps de l'Empire, des draperies flétries, des dorures écaillées. Dans l'antichambre, un domestique en livrée bien de ciel; tachée d'huile et galonnée d'argent noirci, ouvrit la porte du salon et annonça d'une voix rauque monsieur de Palémon.

Quatre groupes étaient réunis autour de quatre tables de jeu. — Une dame d'un âge respectable, d'une taille élevée et d'une figure qui visait à la majesté, s'approcha de M. Palémon et le remercia de ce qu'il avait bien voulu accepter son invitation; puis la baronne le prit par le bras, le conduisit dans une embrasure de fenêtre, le fit asseoir, et lui dit de l'air le plus gracieux:

— Je reçois chez moi des hommes très comme il faut et de jolies femmes. J'ai pensé que mon salon vous serait agréable, si, comme je le suppose, vous avez conservé vos goûts et vos habitudes d'autrefois.

— Comment donc, madame, reprît M. Palémon

étonné, j*ai donc eu jadis l'honneur d'être connu de vous ?

— Certainement, et j'ai été charmée de trouver votre nom sur la liste des étrangers nouvellement arrivés à Paris.

— Ah I... j'ignorais que l'on publiât cette liste...

— On ne la publie pas; ce sont des renseignements particuliers.

— Et vous avez eu la bonté de vous souvenir de moi?

— Oui, vraiment. Vous avez un de ces noms que Ton n'oublie pas et qui vous frappent nécessairement lorsqu'on les retrouve.

— Très-flatté, madame la baronne, reprit M. Palémon, qui se crut obligé de saluer ce compliment; — mais, «ûouta-t-il, je dois vous avouer que ma mémoire est moins heureuse, et j'en suis confus autant que surpris, car, sans parler des agréments de votre personne, vous avez aussi un de ces noms qui commandent le souvenir.

— C'est que peut-être je n'ai pas toujours porté ce nom, dit la baronne en souriant; ne vous rappelez-vous pas Olympe Dijgardinî

— Ah I s'écria M. Palémon, voilà une heureuse journée I Votre nom est écrit sur mes tablettes, madame, et vous êtes une des personnes que je désirais le plus revoir à Paris, Je suis charmé de vous trouver dans une position brillante et aristocratique... On mariage, sans doute? Vous méritiez bien celai

258 LE DIABLE II PAaiS.

Mais conmifliït ne vous ai-je pas Teeonnue tout de suite? vous n'êtes pas changée du tout.

— Vous tr(m¥ez ? reprit 2a bar QBfie en minaudant... Oui, on pfétead que je mis enpore passable. Toutes les femmes n'ont pas ce privilège ; et tenez, vo«ts souven^-TOiis de ia petite Antonia, qui avait jadfê quelque réputation dans le monde, et qui s'étendait si bien à ruiner les Anglais?

— Aotonial... maî6 die est auësi «lirB^s tablettes I

— La voilà. Celte énorme dame en chapeau bleu, assise :piès d6 la ûbeiBii:^e. -Om l'appelle maintenant madame d'0>uti?emer . La jeune personne qui est à c6té d'elle est sa nièce; une débutante. Jie vais voi^ présente».

Madame d'Outnsmer £t à H. Palémon>un aecueil emppefisé.—. J'aime JiesaBmens, luidilreUe, ma nièce ajussi; ^e est ^ntilie^t l)ien élevée; islie seplatt .beaucoup daas la société des hommes mûrs. Nous Jurons endïantées de vous seoeveir. Je demeure me de Bréda, un bon quartier : j'en connais le,pefsonn€J, 6<9 M JMMiS'déeires quelques i'eiiseignements, js'il vous iaut lUne personae aûte, .actîYe at discrète, pour quelque négociation «délicate, je <wm tout à vc^re ^rviee.

M. Palémon cemefcia, fuis al mit la ^onveisatioa sur le chapitre de fiobert. On fie ae le rappela pas d'abord ; cependant, àfoirce de moixas, la mémoire des deux dames finitipar se ré¥eilier; mais ni l'une ni l'autre n'avaient oonservé te jprécieuxiportrait.

LES PARISIENiSËS A PARIS. 259

fiurcesentrefâîtefi, la porte flti salcm s'ouvrît; un CMimîssaire de police, Te\^n de son écharpe, entra, suivi âetsoQ secrétfinre et escorté tie deux gardes municipaax, qui «€ placèrent en sentinelle pour couper lateteaite àceuxqm auraioatTOuin s'esquiver. Les^ carte&et ies enjeux ftirent saisis au nom de la loi, et .chaevn desttséistasits se vit contraint de décliner ses noms et qualités, que Ton 'inscrivit «ur un procès verbal détàiné. Cette ficène ne se passa pas sans de vives réciamations; la baronne de Firbach était furieuse.

— -Jte sais d'où port te'eoup,8it-cIle à M. Palémoa ûOiMterné; j'ai été dénoncée par une femme qui était ma rivale autrefois, qui est mon ennemie aujourd'hm', «et quieât venue se toger dans cette maison pour mieux .m'épier- On m'avait bien dit qd'elle était attachée à la fwflice, «et j'avais la faSîleflse de n^pasle croire! Obi je la déiBSBqiieraî maintenait, efttout le monde saum ^u'ArtbémîBe Miâlêr est une espionne, une vile mouohardel

-^'jàsthémiseQMvflleri... -Encore une decelles que îe fibercbe, >âlt']W. Valémon.

iie^pcoeès ^iMl ^eonfîné, tes 'invités de la baronne eurent latpemiiBëion-de w retirer, avec'la perspective de conrparalti» comme '^moins dans une séance de la poliœ correctionnëSe.

Ému de la «cène qui ovdit terminé une journée pleine de i^eiseonftpes, M. Tàlémon ressentit une violente migraine, et, voulant rester chez lui, il envoya

chercher au cabinet de lecture un roman nouveau. C'était un in-octavo crasseux qui avait été feuilleté par des milliers de doigts; — un de ces livres que les femmes du monde, délicates et distinguées, admettent chez elles après qu'il a passé par la mansarde, Tantichambre, la loge du portier, le corps de garde, et diverses autres localités fâcheuses; — car, à Paris, on n'achète pas les livres, on les loue; toutes les classes de la société sont inscrites sur le registre du cabinet de lecture, le même volume va de la grisette à la marquise, du laquais à la mer\'eîlleuse, et ainsi de suite. M. Palémon ouvrit le livre, et il se mit à lire le roman nouveau, qui, dès les premières pages, lui parut singulièrement fade et parfaitement filandreux. Après avoir bâillé plusieurs fois, il allait fermer le volume, lorsque tout à coup son nom lui apparut ^ placé en vedette dans le sommaire du troisième chapitre : — « Où Ze lecteur fera connaissance avec un nouveau personnage, M. Oscar. Palémon. » -^Étaitce le hasard qui avait fourni ces deux noms à l'auteur? Voyons I — Mais non; c'est un véritable portrait. Le Palémon du roman est bien celui qui menait joyeuse vie à Paris il y a vingt ans; et, pour que le moindre doute ne soit pas permis, l'auteur a complaisamment décrit la figure, la tournure, le<îaractère, les habitudes du personnage, et U l'a placé dans une intrigue historique dont les mystérieux détails n'avaient jamais été ébruités. Quel était donc le romancier qui connaissait si bien M. Palémon et ses aven-

tures les plus secrètes? — Cet auteur était une femme, et se nommait madame Bougival.

M. Palémon consulta son excellente mémoire; il parcourut les sentiers fleuris de ses souvenirs , cultivés avec tant de soin, mais ce fut vainement qu'il chercha ce nom parmi les doux fantômes qui lui souriaient dans le paradis du passé.

— Il faut absolument que je remonte à la source de cette étrange révélation; et j'y parviendrai, dusséje porter plainte au procureur du roi; car il n*est pas permis d'imprimer ainsi tout vif un honnête homme, et d'en faire un héros de roman sans sa permission.

Disant cela^ M. Palémon, dégagé de sa migraine, s'habilla en toute hâte, çrit un cabriolet et courut chez l'éditeur du roman , qui lui donna l'adresse de la femme de lettres.

Un quart d'heure après, il grimpait au cinquième étage d'une maison du faubourg Saint-Denis , et il tirait à trois reprises un vieux ruban jaune servant de cordon de sonnette. La station dura cinq minutes, puis la porte s'ouvrit, et M. Palémon se trouva en présence d'une femme de cinquante ans, grosse et courte, au teint bourgeonné, enveloppée d'une vieille robe de chambre en mérinos .écarlate, et coiffée d'un foulard mal attaché sur ses cheveux en désordre.

— Madame Bougival, s'il vous plaît?

— C'est moi, monsieur.

L'interrogation était de pure forme et la réponse devait être prévue. Il n'y avait pas moyen de s'y

iG2 LE DJÂlBUE À Pil&IS.

tromper* La Innniéde lléHfeBtv^iiÊtileiphyâique ôt remploi, le costume dn vÉle'et mes ruatsessmves. La maia droîle, -qu'tiBe tenait sppaijw svrie bouton de la porte, était tadiée-d'encve, et, rpœr i^^ndre, elle ôta de (sa fcouefae une phime qa'eHejplaça derrière son oreîUe.

— Entrez, monsieur, reftMfmêiame BougiTal, et ei€(ffiez-inoi si je vous ai f ait attenilre; mais j'avais commeiifié d'écrire une pbrsse, et j'ai ynxihi la^firrrr avant de me déranger, parce que, sans «efai, j'atnraifi perdu le fil... fit œ satané fil, ^aad ose ^fols mi Ta perdn, il lèiit se tordre fo cerveileipour le retroti^er. .. C*efit comme le fS de MttHowve^ vous sauvée, la tomi^e au labyrinthe, dans ia mytbohigîe.^ Pas par là, im»! sieur, tous allez à tat cuisine*.^ par M, tfe^veiïs prie, dans mon cabinet de travail.

Le cabinet de la f^nme de lettres servait ^ai même temps de salon, de «aUe A manger ^ ée daambre à coucher. Le Ut était à demi caciié âemère un pamveut <déchiré« Le principal medble.de «et appartement complet était «xae vaste .table )chargée>d6 toutes sortes d'objets^; ony voyaitipâe-mêledes'liiHieB, du pilier,, un corset, uaeéerltoire, use bouteille de vin, im peigne, des vibres, desi^iunies, dulinge, des as^tes.

— Donnez-vouslapeioeée vous-asœoîr^iEio&sii^r, dit la romancière en se {llcmgeemt dans an vaste fauteuil placé devant le bureau.

a. PaléiaoQ ne demandait pas miesx. cpt d'obtempérer à cette invitation , mais les itrois clmiscB

qnî garnissaient le local étaient occupées toutes trois, Tune par un jupon, l'autre par un saladier, la troisième par un chat.

Madame Bougival 'remarqua rembarras de la situation, et elle s'écria :

— A bas, Sylviol faites place à monsieur.

Syl\io,— c'était le chat,— se dressa sur sespattes,

prit son élan, sauta surla table et 'se coucha sur le corset de sa maîtresse.

— Maintenant que voies voilà casé, monsieur, continua le bas-^bleu, voiilez-vous me dire ce qui me procure l'avantage de vous recevoir ?

— Madame, je viens ici à propos d'un romtin.

— Monsieur est libraire ?

— Non, madame.

— Journaliste, peut-être ?

— Pas davantage. Voici le fait : j'ai lu votre roman.

— Lequel ?

— Celui qui est intitulé Noces et Festins,

— C'est un de mes meilleurs.

— Dans ce roman, il y a un personnage...

— Il y en a trente-deux, monsieur, et tous assez crânement posés, j'ose le dire; des caractères un peu ficelés, et une action dans le grand genre, des événements en veux-tUj en voilà, et un dénoûment qui a dû vous faire verser toutes les larmes de votre corps, si vous avez pour deux lîards de sensibilité.

— Ouï... oui î... je rends Iwmmage an mérite de

voire oeuvre. .. Mais le personnage dont je veux parler est celui que vous avez nommé Oscar Palémon.

— Ahlahl... unfarceuri un coureur!... un aimable vaurien... En usez-vous, monsieur? ajouta la romancière en présentant à son interlocuteur une vaste tabatière de corne noire dans laquelle elle avait puisé une copieuse prise de tabac.

— Volontiers, madame, je vous remercie; mais revenons, s'il vous plaît, à cet Oscar Palémon.

— Le personnage vous a frappé, n'est-ce pas? c'est qu'il est d'une vérité 1... Je l'ai peint d'après nature. Oui, monsieur, cet homme a existé.

— Je crois bien! et il existe encore. .

— Vous le connaissez?

— Beaucoup, car c'est moi.

— Allons donc I vrai ? c'est là, vous, le petit Oscar? Dieu du ciel! quel déchet! Comme ce scélérat de temps nous arrange!... Mais, en y regardant bien, pourtant, on vous retrouve au milieu de tout ça. Et moi, vous ne me remettez pas?... Dans le temps que je vous ai connu, on me nommait Athénaîs Babichard.

— Quoi! Athénaîs, la reine de nos bals et de nos soupers, la fringante danseuse, l'égrillarde convive, qui avalait si lestement ses trois bouteilles de Champagne dans une seule séance î

— Elle est devant vos yeux ! . . . Mais elles sont passées ces nuits de fête ! Maintenant, j'ai adopté la tempérance et le pseudonyme ; je suis madame Bougival,

écrivant des romans de mœurs et des livres d'éducalion pour les jeunes demoiselles.

M. Palémon n'en revenait pas : — Athénaïs Babîchard femme de lettres! Cétait bizarre en e£ftt, mais nous en avons quelques-unes de la même espèce. Elles se font bas-bleus quand nul ne se soucie plus de voU* la couleur de leurs jarretières.

— Mais, objecta M. Palémon, puisque vous avez daigné me conserver une place dans votre mémoire, à plus forte raison devez- vous avoir gardé le souvcuir de Robert, et son image.

Robert 1 reprit la femme de lettres; où prenez-vous ce Robert ?

Là, comme ailleurs, le souvenir s'était effacé et le portrait était perdu.

Peu de jours après, M. Palémon fit une autre rcn^ contre. Il était allé au spectacle; en se retirant avant la fin d^ la dernière pièce, il causa avec l'ouvreuse qui lui rendait son paletot; — quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il reconnut dans cette pauvre femme une actrice jadis célèbre par sa beauté!

C'était Suzanne, l'ancienne actrice des Variétés; Suzanne, qui avait toujours de si belles toilettes, et qui excellait dans les rôles travestis ; Suzanne, l'idole . des avant-scènes et la passion de l'orchestre. Aucune actrice n'avait contribué plus qu'elle à la fortune du théâtre. Ses appointements étaient de mille écus, qu'elle ne recevait pas, mais, au contraire, qu'elle comptait ail directeur pour avoir le droit de se mon-

266 LE IHAI^E À PAftfS.

trerwir la «cène. Lcdifflipe^e ses «nrenflcs s'iSIcvaît chaque mois à cinq ou «îx eetfts francs, que paysûent volontiere'oeux qui M a\TiîcntWt 'manquer la répétition <]% le spectacle. Une fois'Hïême, vn 'prince rosse paya un dédit de irtngt nîiUe fl-ancs peur ronipre son engaganoit «H f^Bmeser «ik eavx de Sad«. '^eux mois après, elle rentrait au fbéS^e, ^ iMesIdt ^em»roeBça pour elle une rapide décadeiree. Les attraits s'en allaient ; lesi^dles travestis perOai^t leur «hanse, le pantalon ooQiŒit n-étaît ph» avantageux : Suzanne fut reléguée au second plan, puis cflle toniba parmi les figurantes, puis enfin efle <MM par protection une charge d'ouvreuse. — Ainsi finissent les coraédiemies qui font du théâtre unel)oi!t}que oà elles se montrent chaque soir à l'étalage, devant quelques eentaines de chalands.

L'ouvreuse ne se rappelait ni RtAert lïi -son portrait. — Il en fut de même chez Arthémise MuUer, oti M. Palémon se rendit, malgré la répugnance bien naturelle que lui inspirait une ^emme au service de k police.

Six Boms étalait déjà layés des IdUettes; M. Palémon, qui voulait remplir scrupifieusement sa mission, se Mqîpela que, parmi les veuves de Robert, la plus belle, la plus année, la plus opulente, était mademoiselle Colombe, qui, dans le tanps de sa splendeur, habitait un magnffque appartement rue de Provence. La retrou^ver au même logis n'était ^ère probable; mais M. Falémon, qui ne voulait rien né-

LES î^ARISIENNES k PARIS. 267

gligi^r, ,peni^ que ^eut^étire <m |cniin'ait>le'ntett?e sur fia tracée. 11 aHa âoncime de ProveDee, nstil demamck résditeeist et eotnn» ^me dMse ioUle 'râffipte .:

— Avez- vous ici une j«aiie«pes80iine .noaoïBéenia* âe]aM)ifidile «CoiDiabe'i... 'Quafiid rje die jeune... non ; il y a vJagt-oiQii ansdeitela; eKe-tefeaitii l^iitve^flDL

— A VesAfe^ssA, itéponditJe oonckcge, ffioae avons M. Bcdand, ieftetaDCfisn loealaire éelammcm; il habite le même appartement depuis plus de vi&gt jens.

— P^ttt-iétpe ce monfileiir sne d[OQa0ra4^ quel^jue reoseipiemei^

Frosipt à^aisir an fidble espdr, M. PaUmon fcanjsbit Fescaiier, et, deuKiminutes aprèB, M. Boland, à qui il avait expUquéleinotifdeBa'^isite, lai répoodak :

— Ah I monaieur, ^lèst sn ifort .sgséàhle TSimvew que vous me !FappiQlee là L. .Oui, vraîoiedt, j:ai femplacé daos ce logis nae laimable per^ninB qui avait fait beaucoup parier id^'ëie, mais^domt la resograiée aooHBeoçàii à décliner. Maâ^noiselle Ck)lombe étaâ ŒHXnre très-aveanante à celte époque, loa^fâleasvalt cassé d-être à la mode, ê&> revenus baissaient de jour en jour; jM6moyeiffîneluipfirmettaieiiitplu£i de^a^dcr cet [appartement ni le riehe mobilier qm le déieimiît .: il fallait changer de train, dianger de monde, et se véajgnar à dos amcHirs^plus modeates. C'est ce>qu'elle fit, mofiBzeur, avec un oaurage qui me touctxa. J Cachetai à fort bon compte une partie de ses tnmiblfis, et j'Allai lui en porter le prix dans son nouveau logement : deux chambres au troisième étage, me Mont-

martre. J'y retournai plusieurs fois, puis je cessai de la voir. Vous dites qu'il s'agit pour elle d'un hérilage? Je souhaite vivement que vous la retrouviez, car elle doit en avoir besoin.

M. Palémon prit le numéro de la maison et se rendit rue Montmartre. Là, par un hasard providentiel, il retrouva, — non pas mademoiselle Colombe,— mais son souvenir gravé dans la mémoire d'une vieille portière.

— C'était une bonne fille, monsieur ; aimant à rire, quoiqu'elle n'en eût pas toujours sujet; aimant à donner, quoique sa bourse fût souvent vide. Elle est restée ici cinq ans, ni plus ni moins; puis elle est partie pour cause de débine, partie sans déménager, \u que le propriétaire a fait saisir ses meubles pour ne pas tout perdre de six termes qu'elle lui devait.

Guidé par les renseignements de la portière, M. Palémon alla de la rue Montmartre à la rue Traversière- Saint-Honoré, dans une triste maison où Colombe s'était arrêtée dans sa chute. — Après avoir passé trois ans dans ce repaire, elle était ailée se percher dans une mansarde, rue des Yieilles-Ëtuves, près de la Halle aux blés. — M. Palémon continua de suivre l'itinéraire de la pauvre fille. •

Au fond d'un sombre et fétide couloir était une misérable porte, éclairée par une brèche du toit ; sur cette porte, il y avait un écriteau, et sur cet écriteau :

t Madame Pigoche, nécromancienne. 9

M. Palémon frappa; la porte, mal close, céda

sous sa main, et il se trouva face à face avec une \ ieflle petite femme, affublée d*oripeaux bizarres et de haillons prétentieux.

Jamais l'art de mademoiselle Lenormand n'avait été exercé dans un logis si sordide et par une sorcière si déguenillée.

— Monsieur veut-il que je lui fasse le grand jeu? demanda la vieille d'un air grave.

— Non, madame, je ne viens pas consulter les cartes. *

— Que me voulez-vous donc, alors?

— Il s'agit d'une affaire importante dont je désire entretenir une personne qui se nommait, il y a vingtcinq ans, mademoiselle Colombe.

— Colombe ! s'écria la sibylle d'une voix profondément émue; vous demandez cette pauvre Colombe?

— Oui, madame; est-ce qu'elle ne loge plus ici?

— Elle loge au cimetière, monsieur.

— Morte I

— Il y a longtemps. Morte ici, dans cette chambre, à la place môme où vous êtes. Cela vous étonne, n'est-ce pas, qu'une femme, après avoir été si brillante, vienne finir ses jours dans un pareil taudis?... Oui, c'est là votre pensée; je la vois dans vos yeux... II n'y a rien de caché pour moi; je lis dans le passé comme dans l'avenir. Vous avez connu Colombe lorsqu'elle était jeune et belle; alors, elle habitait un appartement meublé comme le palais d'une reine; elle avait des diamants, des chevaux, des voitures; elle

270 LE NIABLE k PidllS.

jetait rar^psnt par les fenêtres. Vous avez \u toizt cela, et tous ne carapmnezpasqu'eHe soit «venue finîjr ici? C'est pourtant Thistoire de pHis â'ime. ^t moi aussi, moBsieur, td^^que^^rom me \Ofea., yfHiùené ce traki4à, j'ai été jeuoe, jciie, Ticâw et 1>r31afite comme Colombe...

•<— Vous êtes sa sœur, peut^trd^

— Non, monsieiff, j'étû son aa^ eeitlement, sa meiQeiEFe amîe« Airl tnotis 9\om MiMeu des folies enseftible! C'étÉt le bon temps, alors, nousavimis \ingt ans, comme4it ia<ch&iisoH.1lffltfê,par faalfaeury ^a ne dufepas toujours. Les 'mauvaises ^nfiéesarriv^ent, £1 aloffi, :aMec i'âge, toiit«eiB8age «poinr^Ies pauvres femmes qui vivent-ile «e'^ue la iiatufe leur a prêté. Le eommeneemeatiestitoujoupsibeau, la fin toujours amère. Au .détot^ lesan^uits 110196 poursuivent; pbis lard, «ailes «Itead; puis «i^n 11 faut les aller chercher «t les arrêter au ^passage. Telle est son histoire à cette pauvre Colombe : quand l'abandon et .la mJSQPe Itost aeeab£ée, «He a perdu :la tête; elle a vouluenfinir tout de suite, et elle s'est détruite.

— 'Un «lileidei s'écria «M. Palémcoi, fmppé d'une .terreur «dottlou«ettse.

— Oui, œanaieur, met 'quahie-sousée ^arèon, ses dernieis quatre «ous, dorrtttrois qrféite m'avait •eaîpiHmléssans'mcdipefcei^'elle voidart -en faire, la malheureufie;! lia faUuenfonoer'f^-pofte'efi présenee du commâ^aire. On l'a trouvée îà , pôîde morte. Je la vois eneoreJ Pour bnjder le charbon qui l'a tuée,

LES i^ARKfEÎSISES k PARIS. S7t

elle s'^aft servie «de ee réehaud , que j'âî conservé et sur lequel je fais mon cefé, t^wis les «ratios, en souvenir d'cMe.

— Pauvre Coloffibél . . . Fereoraie ne Fa donc prise en pitié dmis^sa détressef

< — M qui 'voulez^wus qm îa teocwtfûW 'Bes asciens amaists'peut^tre? iÉh1>bien'eiii<4«esiiemmes, v^oyezvous, mai *tous(le6...'niais'Vons «n értes un, ^e m^a?- Tête. Les honmee, taïa^qulls sont amoureux, sont fles tiiiOB stupides qiiiiS'OEtt rien à «ux, des oies que Ton peut plumer à' discrétiffla:; mâts, dès qu'orne leur inspire plus Tten, ce scmt «des eedicres, des coeurs de ]^cr?e; ils oublient tout ee qu'on a fait pour eux, 'et Its nous la^erotit fnoisrir âe faim «ans nous éonner une pièce de trenfte sou». €oloaibe s'est fins d'une ^ois adressée à qu^ques^uns de -ses and^s, qui na- -geaient dans l'opulence et qui lui ont pefusé une aumône. Moi, j'étms aussi pauvre qu'elle et je ne pouvais pas l'aida*.

— tJt sa sœur, <que j^ai vue aussi béBe^t »b^lant«, qu'est- elle éeveaue?

— Flora? ne m'en parlez pœl elle « été encore |Jlus malbeureuse... fiorsque le fempsQiii eut «nlevé ses moyens, elle se fît marchande à la toilette. <le ccwnmerce plait aux femmes qui ont prâ^iiiéla gdlanterie : elles ne se séparent pas desvanitésde^enionde ; elles eontinuent à vivre au milieu dos intrigues et des dentelles, au milieu des rubans et des attraits, qui se fanent si vite. Mais tout n'est pas roses et profits dans

ce métier; on est en rapport avec une clientèle fallacîeuse qui vous donne plus de belles paroles que d'argent comptant. Victime de plusieurs faillites, Flora, pour se rattraper , eut la mauvaise idée d'employer des moyens malhonnêtes. On lui avait confié un cachemire pour le vendre, elle le vendit et garda Targent. Ce n'était peut-être qu'un abus de confiance ; mais la police correctionnelle jugea que c'était un vol, et condamna la pauvre femme à six mois de prison. Il n'y avait plus de commerce possible après un pareil malheur. En sortant de prison, Flora, sans ressource, perdue, flétrie, retomba plus bas qu'elle n'avait jamais été; elle vécut dans le vagabondage, et finit par s'associer avec un homme qui n'avait d'autre profession que le crime. Arrêtée en flagrant délit, traduite à la cour d'assises au milieu d'une bande de malfaiteurs, elle fut condamnée à sept ans de travaux forcés et à l'exposition. Oui, j'ai vu cette malheureuse amie attachée au poteau , elle que j'avais vue si pimpante dans sa calèche et dans sa loge à l'Opéra, avec de beaux messieurs qui sont aujourd'hui des pairs de France I... Le ciel a eu pitié d'elle : au bout d'un an, elle est morte dans la maison centrale où elle subissait sa peine.

— Tout cela est fort triste, objecta mélancoliquement M. Palémon... Mais vous, madame, vous qui avez été l'amte de ces deux sœurs, comment vous nommez- vous?

— Maintenant, comme vous avez pu le lire sur

ma porte, je m'appelle madame Pjgoche, du nom du seul homme que j'aie aimé. Autrefois, dans mon beau temps, je me nommais Rosine Sélicour... c'était plus poétique.

— Rosine Sélicour I Vous êtes sur ma liste ! s'écria Palémon en ouvrant son portefeuille.

— C'est possible , reprit tranquillement la sibylle.

— Vous rappelez-vous?.,.

— Non, monsieur, je ne vous remets pas du tout, mais il n'y a pas d'affront ; vous ne m'avez pas reconnue non plus, et, si je suis changée, de votre côté vous n'avez pas, je pense, la prétention d'être resté tel et quel vous pouviez être dans votre printemps.

— Il ne s'agit pas de moi, mais d'un ami qui se nommait Robert.

— Je ne me remémore nullement ce nom-là, et ce n'est guère étonnant : tant de noms m'ont passé par la tête! Ahl oui; et tant de billets de banque m'ont passé par les mains, qui n'y sont pas restés non plus, hélas I Si l'on pouvait garder ce qu'on gagne. Colombe et Flora vivraient, et nous serions trois grandes dames aiyourd'hui, comme nous avons été trois jolies pécheresses dans notre beau temps. Si vous nous avez connues, vous vous en souvenez peut-être, monsieur, nous étions presque tous les jours ensemble ; on nous appelait les trois Grâces... Vous voyez ce qu'il en reste !

— Il y a quelque chose qui pourrait vous aider à vous rappeler Robert, reprit M. Palémon.

— Quoi doûc, s*a vous plidt ?

— Son portrait, dont il vous ûi hommage.

— Il m'avait donné son. portrait, le pauvre cher homme? Ah ! bien, je n'ai pas plus gardé ça qu'autre chose; tout a filé daoS'la.débÂde. le ne possède plus d'autres images (pe les figures peinte» sur ces cartes qui me font vivre tant bien que mal dans mon pauvre état. .. Allons, monsieur, étrennez-moi, £aite8-¥0us faire le grand jeu^Nous avcms parlé du passé, causons un peu de l'avenir.

— Non, madame, non; vous m'avez dit tout ce que je voulais savoir; mais il est juste que je voua paye la séance comme si vous m'aviez failles cartes*

M. Palémon tira de sa bourse une pièce de vîfigt francs, qu'il glissa dans la main de la sibylle; puis il se hâta de sortir pour se dérc^r à l'expression d'un étonnement trop joyeux et d'une recoimaissaoeetropvive ; — car il y avait longtemps que la paurfe vieffl^ n'avait été l'objet d'une pareille libédÉité*.

— Cette épreuve sera la desniète, dit M« VeHémmi en sortant de chez la sorcière; il y^ a bien encore de par le monde uoa veuve an portrait, mais j'y ne*^ nonce...

Les trois mois que lin avait demandés Kôbert étaient écoulés; il avait fait droit à la requête de Tamitié, son devoir étatt. rempE- sa conseîencfr lai' permettait de retourner à Margaillac et lui commandait de restituer aux nevwix de son ami les cent mille francs qui n'avateM pasifrôiwélear destination*

Pendant qu'il faisait ses préparatifs de départ, un voisin de MargaiUac lui écrivit pour le prier de se charger, à son retour^ d'un rouleau de papier que lui remettrait M. Rondin,^ rentier., demeurant &ax Bâtignolles. M. Palémon prit FoiBnibus et se rendit à l'adresse indiquée.

— Monsieur est sorti, lui dit. la servante du logi», mais vous pouvez parler à madame«^-

M. Palémon se fît annoncer, et il entra dans le salon où se trouvaient l'épouse du rentier et sa ûUe, jeune personne de seize ans, fraîche et charmante. — Le vieux garçon exécuta son salut le plus gi*aeieux; puis^ s'étant approché de madame Rondin, il jeta un. cri de surprise et d'émotion..

— Qu'avez- vous donc,.monsicur? demanda l'épouse du rentier, très-intriguée de l'effet (qu'elle produisait

— Rien, rien, madame... le voudrais voua expJiik quer. .. mais il faudrait que nous fussions seuls.

— Laissez^nous,. Caroline,, dit madame RiMidio*. Et lorsque la jeune personne fui soctie* :

— Maintenant, monsieur^ par]eik....Quel est le sujet de votre étonnement?

— Ce que vous avez là,, madamâ^ sur votre poi* trine.

— Ce médaillon l

— Oui, ce portrait, qui.^ bien celui de moaami Robert, n'est-ce pas? JuleS'-Edmond-Floreatan Robert, surnommé, le Diable.

C'était, en effet, le portrait tant cherché. M. Paie-

mon avait devant lui Armîde, la dixième des légataires inscrites sur ses tablettes. — Lorsque madame Rondin se fut remise de son trouble, elle raconta comment, après de nombreuses aventures, elle avait fait une fin honorable en épousant M. Rondin. — Mon mari ne sait rien de ma vie passée, et je compte sur votre discrétion, dit la veuve du Diable en achevant son récit.

Une heure après cette scène, M. Palémon dînait avec monsieur, madame et mademoiselle Rondin.

— C'est un ancien ami de mes frères, avait dit la femme du rentier, et Caroline a été témoin de son émotion lorsqu'il a vu ce médaillon et reconnu les traits de mon pauvre Charles, mort si jeune I

— Vous en verrez bien d'autres, reprit en riant le bon M. Rondin; ma fenune a la mam'e des portraits; elle possède trois oncles, quatre frères et cinq cousins en bracelets et broches, et sur tabatières.

M. Palémon n'était pas à la conversation; — il ne pouvait se lasser de contempler les grâces naïves et les attraits ravissant de la jeune fille placée en face de lui. Mademoiselle Caroline était aussi modeste que jolie; elle sortait de pension; elle avait reçu une éducation excellente. Après le dîner, elle se mit au piano; elle chanta avec un goût exquis et d'une voix adorablement perlée. Le vieux garçon était dans l'extase, et lorsqu'il prit congé de la famille Rondin, à onze heures du soir, il promit de revenir le lendemain.

Cependant l'impression produite sur son cœur ne l'empêcha pas de faire quelques réflexions philosophiques, éveillées en lui par l'événement de la journée.

Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent les veuves du Diable! On en trouve une, par hasard, qui finit bourgeoisement dans un honnête mariage ; les autres sont loueuses de chaises, ouvreuses de loges, teneuses de brelans, entremetteuses, sorcières, basbleus éraîllés, mouches de la police... à moins que, tombées dans le crime, elles meurent en prison, ou bien encore qu'elles aient recours au suicide pour se délivrer du fardeau de la vie !

Mais, n'est-il pas étrange, ajoutait le philosophe, que, de toutes ces femmes, la seule qui ait conservé le souvenir et le portrait de ses anciens amants soit précisément celle qui s'est relevée dans l'estime du monde, celle qui occupe une position honorable et qui se pare du titre d'épouse et de mère!

M. Palémon fût fidèle à sa promesse de revenir aux BatignoUes ; il y revint tous les jours, car il ne songeait plus à quitter Paris. Il avait parlé à madame Rondin du legs de Robert. — Les cent mille francs vous reviennent de droit, disait-il.

— Oui, mais comment les prendre? A quel titre les accepter ? Quel motif donner à mon mari?

— Il y a un pioyen de tout arranger, répondit M. Palémon. Accordez-moi la main de votre charmante fille, je l'épouse sans dot, et je lui reconnais par

contrat de mariage un apport de cent mille francs.

278 LE DIABLE A PAIU&

Madame Rondin n'avait rien à refuBer à M. Pdlémon; M. Ronâin. ne refusait riaà à sa femme, et, ^ d'ailleursy le sans dot et Les cent mille fcancs étakot d'un grand poîdd dans la« balance du rentier..

La jeune flUe fui sacrifiée; etieunil se» seize pimr temps auXiSoinanLe hivecs de M. Oseac Palémon.

CrC^E GtTHIOT.

CONSEILS A UM fAfiUIE#NE.

Ouij si j'étais ismoie àimabie et jolie ^

Je voudrais, Julie,

Faire comme tmia'; Sans peur ni {dtié, sans ciioix <ni mystère,

A toute la terre

Faire les yeux doux.

Je voudrais n'avttr de eoueis an monde

Que ma taille fomie.

Mes chiffons cliéds; JEl, de pied on cai^êlre'laipon^

La mieux guipée

De Rome à Paris.

Je voudrais garder >poi]r toute scienee

Cette insouciance

Qui vous va siixen; Joindre^ eeinitte vous, à i'étourderîe^

Cette rêverie

Qui ne pense à lien*

Je voudrais pour moi qu'il fût toujours fête^

Et tourner la tète

Aux plus orgueilleux; Etre en même temps de glace et de flamme^

La haine dans Tâme^

L'amour dans les yeux.

Je détesterais^ avant toute chose^

Ces vieux teints de rose

Qui font peur à voir.

Je rayonnerais^ sous ma tresse brune^

Comme un clair de lune

En capuchon noir.

Car c'est si charmant, jBt c'est si commode.

Ce masque à la mode^

Cet air de langueur!

Ah ! que la pâleur est d'un bel usage !

Jamais le visage

N'est trop loin du cœur.

Je voudrais encore avoir vos caprices.

Vos soupirs novices,

Vos regards savants.

Je voudrais enfin, tant mon cœur vous aime.

Être en tout vous-même...

Pour deux ou trois ans.

Il est un seul point, je vous le confesse ,

Où votre sagesse .Me semble en défaut.

Vous n'osez pas être assez inhumaine.

Votre orgueil vous gêne;

Pourtant il en faut.

Je ne voudrais pas^ à la contredanse^

Sans quelque prudence

Livrer mon bras nu; Puis, au cotillon, laisser ma main blanche

Traîner sur la manche

Du premier venu.

Sii mon fin corset , si souple et si juste ,

D'un bras trop robuste

Se sentait serré , J'aurais, je l'avoue, une peur mortelle

Qu'un bout de dentelle

N'en fût déchiré.

Chacun, en valsant, vient sur votre épaule

Réciter son rôle

D'amoureux transi; .

Ma beauté du moins, sinon ma pensée.

Serait offensée

D'être aimée ainsi

Je ne voudrais pas, si j'étais Julie,

N'être que jolie

Avec ma beauté.

Jusqu'au bout des doigts je serais duchesse.

Gomme ma richesse.

J'aurais ma fierté.

Voyez-vous, ma chère, au siècle où nous sommes,

La plupart des hommes

Sont très-inconstants.

Il faut éviter surtout leurs moustaches

Gela fait des taches

Les trois quarts du temps.

2tt /L£ 1D1ABI.E % PARIS.

Quand on -est ooi|iiBlte, fl Jant ébn sage*

L'oiseau de passage.

Qui vole à plein <ùtBKsr., .

Ne éort pas 'en l'air oamne me iûroidelle^

Et peut^ d'un coup d'aile.

Briser une fleur.

ION D£S JPMilSXENISBS A PABSik

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