RUE VIVIENNE, 3 BIS
•^ Reproduction et traduction réierTéei. —
f^UNlVERSlTY -A l*" ' 7 MAY 1958 ^
OF ÛXFOiU5
COMMENT ON Sf SAIOE A PARIS.
Lorsque le cavalier Marin vint en Fimnce, sous le roi Louis XIII , il fut tellement surpris des démonsttations excessives que pratiquaient les jeunes seigneurs en s'abordant) et des salutations incroyables qui précédaient leurs causeries^ qu'il écrivit ce joli mot h ses amis d'Itidie : « En Frunee^ Umte eoHver^ ^nîion cênmmtue jmr un èaUeU »
Le salut «A la façon de s'aborder, qin sont caractérisés d'une manière si diffêrente dans les divers pays du monde, ont surtout à Paris des formes particulières. On ferait presque Thistoirs de la société parisienne par rbistoire chronologique de ces formes de salutation. Molière, à qui rifsù ne pouvait échapper de la grande comédie humaine, a teft, dans M. lourdain, deux joyeuses peintures de ces ridicules : torsque M. Jourdain, sorti tout érudit des mains de son na&m de danse, Mt rscuter ia marquise afti de don-
ner à ses trois saints le développement nécessaire, et lorsque, usant d'une autre science, il apprend de son maître de philosophie la manière d'aborder cette belle dame avec la phrase si fameuse et si malléable : « Belle marquise, vos beaux yeuue me font mourir iamowr. • Il est assez étrange que toute rencontre de deux personnes soit précédée en effet de deux* actes indispensables, une contorsion et une banalité, c'est-à-dire le salut et le compliment.
Ce petit haUêt qui s'exécute ainsi, selon le cavalier Marin, ^ntre ces deux personnes qui se rencontrent, n'aurait-il pas un secret motif 7 celui de se recueillir de part et d'autre, et de mesurer ce qui va s'échanger dans la conversation. Une rencontre est une surprise; une surprise embarrasse, et le salut et les compliments vagues qui le suivent sont parfaitement placés pour se remettre d'aplomb.
Toute l'échelle sociale se retrouverait au besoin dans la gradation des courbes que dessinent les divers saints. Pu maréchal de France au mendiant, du fat au plat, les inflexions sont innombrables dans leur variété, et la plus habile dissertation mathématique ne pourrait les reproduire.
Le salut est comme les caractères, il est altier, simple, bonhomme, insultant, bienveillant, firoid, humiliant, bas, naïf, gourmé, oi^eilleux, triste, inquiet, misérable, audacieux.
Tel salut irrite, tel autre touche et émeut. — Les rapports sociaux et les nuances des positions s'y des-
sinent d'une manière éclatante, mais rapide. Avant que les deux salutateurs se soient raffermis sur leurs Jambes, vous jugez de la distance qui les sépare ; et une fois raffermis sur leurs pieds et le ballet terminé, le niveau de Thabit noir efface l'inégalité.
Les sots et les fats ont une supériorité immense 'sur les gens d'esprit dans cette pratique. Quant à l'bomme de génie, il est au dernier rang, il n'a jamais su saluer.
Cet art est difOcile; il exige des études profondes, une expérience considérable, ou une inspiration naturelle qui les remplace.
Le salut exquis est celui qui contient autant de dignité que de bienveillance; le plus sot est celui qui bumUie et qui afflige.
L'bomme du peuple et l'ouvrier ignorent presque le salut; entre eux ils s'abordent en riant, mais la tète droite ; et, même à l'égard de leurs supérieurs ou des ricbes, ils ne savent pas se courber.
A mesure, au contraire, qu'on remonte dans les degrés de la civilisation, la souplesse du salut augmente; elle atteint sa dernière courbe dans les salons des rois et des grands.
Il y a peut-être au fond de cet usage du salut un immense ridicule, inaperçu parce qu'il est en usage, mais qui fhipperait les yeux inaccoutumés à le voir.
Bei^amin Constant sentait cela lorsque, écrivant à madame de Gbarrière, il souriait des gens qui per-* denl kur équUibre pçurparaUre mimuopoUi.
Maiftqu'y fiUrd? ch«Dg6r ce riâicuto pour un autre? cela en vaut^U la paiae? Gontentoas^nou^ de Tavoir eoQ$tat4» aân que lea générations moqueuses qui QDua suivront sachent que nous nous étions connus nous-mêmes, et que nous les avions prévenues et pressenties dans les sareasnies et les dédains dont ellai aocablerottt notre Age.