‹ Le diable à Paris: Paris et les ParisiensChapitre 4 sur 44 · LEURS ABONNÉS · texte numérisé non relu

LEURS ABONNÉS

On sait que les Journanx, parnneréYOhition opérée son» DOS yeux, ont remplacé le livre, qui, par consé- ^ent, n'existe plus ; la ebaire, la tribune, et en général tous les organes divers dont se servaient autrefois la raison, le talent et la vérité pour arriver au plus grand nombre d'intelligences. Sous son poids, centuplé par Faction de la vapeut, le pilon a écrasé toutes ces nobles choses, il les a broyées, réduites en pâte, et le cylindre les a ensuite roulées en feuilles, qu'on a enflnployées en journaux. La métamorphose durera autant qu'elle pourra. C'est raflfaire de ce vieillard fantasque qu'on appelle le Temps. Toujours est -il que l'univers, à l'exemple de Cadet Roussel, a pris, depuis peu, cette livrée de papier gris. Des gens s'en réjouissent, d'autres en pleurent. I^es philosophes Vegardent passer. Nous sommes heureusement de ceux-là.

Aussi est-ce sans haine que nous demandons à ne pas partager l'enthousiasme et le lyrisme de ceux qui

voient tout Tavénir social dans la transformation d'une poignée de cbanvre a\ec laquelle on eût tout aussi facilement fait une corde pour pendre les hugue* nots sous Charles IX, une bourre de fusil sous Napoléon, et dont on préfère aujourd'hui faire un journal. La corde et la bourre peuvent revenir. Ne vous y fiez ' pas. Sans nier ce qu'il y a de bon, nous avons nos raisons pour nous méfier de Texcelfence et de Tinfaillibilité du journalisme.

Donnez ces raisons. Soit.

Avec le journalisme, nous dit-on d'abord, il est de toute impossibilité que l'histoire ne soit pas désormais à l'abri du mensonge; premièrement, parce que, sans les journaux, il ne sera permis à personne d'écrire l'histoire; en second lieu, parce que les journaux sont le miroir le plus limpide, l'écho le plus sûr , la contre-épreuve la plus exacte des faits contemporains.

N'est-ce pas là un grand, un immense avantage inconnu aux époques privées du bienfait des journaux? Répondez.

'Je réponds : Cet avantage n'existe pas.

— Il n'existe pas I

— Non.

Prenons, je vous prie, un fait contemporain, d'hier, tiède encore, un fait très-grave cependant, et voyons s'il est donné à ce fait d'arriver à la postérité avec la candeur, la virginité que le journalisme doit, selon vous, lui conserver.

Un jour je lis cette phrase dans les journaux :

« Le duc de Bordeaux a fait une chute de cheval , • et 11 s'est cassé la jambe. »

Yoilà un événement très-malheureux, me dîs-je, mais que va-t-il s'ensuivre? Quelques mois d'attente me rapprendront. J'attends. Enfin les organes de la vérité, les préparateurs de l'histoire, les journaux, daignent m'instruire.

Ici je demande la permission de citer les endroits empruntés à divers journaux , un seul journal, avec raison, n'étant que la voix d'un seul.

Suites de l'accident arrivé au duc de Bordeaua^ version d^un journal royaliste.

« Que nos amis se réjouissent et que leur effroi » se dissipe entièrement. Gr&ce à sa bonne constitu- » tlon, à son genre de vie, aux soins dont il a sup- » porté, avec la patience d'un saint Louis, les lenteurs » et les ennuis, notre prince est guéri, et. Dieu soit 9 loué! il ne boitera pas. »

Ainsi, me dis-je, le duc de Bordeaux ne sera pas boiteux. Souvenous-nous de cet utile renseignement pour nous en servir un jour, si nous sommes appelé à écrire sur notre, époque. Voilà, ajoutai-je, un fait accompli. Il n'y a plus à s'en occuper.

Je me trompais. Le lendemain du jour où j'avais acquis ou cru acquérir la conviction que le duc de Bordeaux ne boiterait pas, je lis, en parcourant une feuille subventionnée :

34 LE Df ABL£ A PARIS.

« Il a'est que trop vrai que le duc (le Bordeaux, » dont la guérison ne sera peut-être jamais complète, » boitera le reste de sa vie. Il n'y a plus de doute à » conserver à cet égard. »

AlhHis, me dls-je, le priooe boitera; que me disait donc le premier journal que j'ai lu? Et quel parti prendre? Il iinp<»rte cependant que ma conviction soit entière. Le fait occupera une place assez notable dans notice faisloire pour que je oe te présente pas comme douteux ou c&aome faux d je dois le rappeler un jour.

Est-ce qu'une feuille d'opinion radicale ne m'4c]airerait pas? Essayons de l'arbitrage d'un troisième journal, entre deux journaux qui se contredisent.

Un journal radical sur f accident arrivé au duc

de Bordeaux.

« Au moment où l'industrie couvre la France d'un » i^seau de fer, au moment hm la vapeur s'ouvre de » nouvelles voies sur l'Océan, où le monde des idées » va éclater comme au seizième siècle, il est fort » indifférent à nos lecteurs, nous le supposons, de « savoir si un faible et dernier descendant d'une race » royale aura une jambe plus courte que l'autre, »

En conséquence, uaa joumd me dit : « Le duc de Bordeaux boite; » *^ un antre : a il ae boite pas; » *— un troisième : « Qi(i'est-<3e que cela me fait ? »

J'avoue que le déoouitagemciit odnomençait i' me prendre. Heureusement, pensai^le, llexiste^ sur la

Imite des opinloDS trandiées, des jouniaux assez intéressés polir n 'être pas tout à fait indiffiérents , lisses JndiffiSreots toutefois pour exprimer la vérité. J'y courus.

Ce que je lus dans unjùwmal royaliste assez intéressé pêur n'Hre pas towt à fait indifférent^ osMjr indifférent toutefois powr exprimer la mérité.

« Aujourd'hui que le duc de Bordeaux va quitter sa T> résidence pour se rendre en Angleterre, il serait » ridicule de faire un mystère de Tétat où Ta laissé » sa chute de cheval. Le prince ne boite pas, maisfl » est resté dans la jambe affectée une certaine roident » qu'on aurait tort de qualifier autrement. »

Eh bien I à la bonne henre I m'écriai-je, Ceci a le ton de la vérité. — Le prince traîne encore un peu la jambe, mais enfin il ne boite pas. Si un journal conservateur, aussi modéré dans sa rédaction que celuici est calme dans la sienne, me confirme dans la même opinion , je me considérerai comme parfaitement renseigné.

Au milieu de tant de journaux brûlants, glacés, féroces, bénins, tigres, moutons, blonds et bruns, j'en découvris un châtain-clair, gouvernemental mais raisonnable, celui enfin que je cherchais.

Ce que je lus dans ce journal châtam-^lair^ gou/oernemental mais nms&Mèable,

"n Les pertionûes qui reviennent de Belgrave-Square, » où elles ont vn le duc de Bordeaux, itffifrtnent q^'fl

» est complètement remis de Taffreuse chute dont » son parti s'est tant alarmé. On n'a plus qu'à accep- » ter les suites inévitables d'un pareil malheur. Le » prince boite légèrement. »

J'étais donc arrivé, après avoir épuisé tous les moyens possibles du contrôle, au même point où je me trouvais avant de commencer mes investigations, c'est-à-dire à ne pas savoir si le duc de Bordeaux boitait ou ne boitait pas ; point où je suis encore , quelqife nouvel effort que j'aie tenté pour en sortir, en m'édifiant par la lecture des journaux. Or, si un faitqui a été rapporté par tant de journaux, un fait énergique, sérieux, presque inaccessible à la controverse, n'a pu se classer d'une manière vraie, fixe et précise dans mon esprit , je me demande avec effroi ce qu'il convient d'espérer de cette prétendue utilité du journalisme pour écrire l'histoire, qui ne se compose pas seulement d'un accident isolé , mais de milliers d'autres accidents, et tous infiniment moins faciles à vérifier que celui que je viens de citer comme exemple.

De cet exemple parfaitement choisi je conclus que, lorsqu'un journal voit marcher des géants, l'autre ne voit s'agiter que des moulins ; que , lorsqu'un journal entend chanter une romance, l'autre croit entendre entonner la Marseillaise.

Supposons maintenant que chacune de ces feuilles, tout à fait innocentes dans leurs égarements et si peu d'accord entre elles, veuille, par une concession rai<

çonnable, se rapprocher un beau jour deTopimon qu'elle a aveuglément combattue, mais qui, enfin, lui parait bonne et sensée. Laissons-nous aller un instant à ce doux rêve de réconciliation : embarquons-nous, couronnés de fleurs^ sur cette hypothèse aux rames d'ivoire et aux voiles de pourpre.

Commençons cette heureuse conversion par un Jupiter Olympien de la presse, par un de ces journaux qui comptent trente ou quarante mille abonnés, et qui, par conséquent, portent le drapeau de l'opposition.

Je me figure la surprise extatique d'un de ces quarante mille lecteurs, ou celle dé ces quarante mille lecteurs, en lisant, à leur réveil, ce premier-Paris :

« Pour les partis comme pour les hommes, il ar- « rive une époque de réflexion ou de maturité dont • les esprits bien faits n'ont pas peur, qu'ils accepf tent, au contraire, comme le prix d*une course 9 pénible , comme la pomme d'or d'une trop longue » lutte, i

— Tiens ! disent les quarante mille lecteurs en se frottant les yeux, où veut-il en venir aujourd'hui avec sa pomme d'or ?

— Une pomme d'orl s'écrie un autre, il n'y a pas de pomme d'or. Mais voyons.

Le premier-Paris lâche ainsi sa seconde phrase :

« Ce n'est ni la vieillesse ni la caducité qui trans- » forment alors la pensée autrefois sévère en opinion

» aiyourd'bui indulgente; la main qui frappait est la » main qui pardonne et relève. C'est le concours de la puissance et du bon sens qui opère ce change* » ment, qu'on pourrait appeler divin, s'il était permis » d'employer un mot d'une essence aussi pure. »

Les quarante mille lecteurs, flottant derechef leurs yeux : — Diable! murmurent-ils, il a quelque mau-' vaise nouvelle à nous apprendre ; comme il tourne aujourd'hui !

« Ces réflexions, poursuit le premier-Paris , nous » viennent naturellement à l'occasion de la dernière » attaque d'apoplexie du duc de Wellington. »

— Un ûer gueux I dit un des quarante mille lecteurs.

— Un coquin s'il en fut!

— Un vantard.

— Le voleur de la victoire de Waterloo.

— Un général de la Sainte- Alliance.

Le premier-Paris fait un nouvel effort et continue ainsi :

« Ce héros de l'Angleterre mérite d'être jugé au- » jourd'hui avec l'impartialité de l'histoire. Incontes- » tablement lord Wellington ne fut pas un homme » ordinaire. »

— Hum! hum! fait le lecteur^ que cette phrase étrangle.

Mécontentement sur toute la ligne.

« Non , ce ne fût pas un homme ordinaire , celu

• qui, pendant cinquante ans et plus, combattit sur » tous les champs de bataille de FAsie et de TEurope, » tantôt contre les féroces bandes des Ameers, tantôt » contre les meilleurs soldats de Napoléon. Noble de » race, riche de sa maison, il eût pu se retirer du ser- » vice et jouir trente ans ] lus tôt d'un repos qu'il ne » veut pas prendre encore et qu'il dispute à la mort. » Élevé à la rude école de Frédéric de Prusse, il » n'admit jamais avec le soldat d'autre code que l'in- » flexible discipline. C'est avec la discipline qu'il vint » à bout de tous ses calculs, de tous ses projets, ré- » pudiant la familiarité, cette égale de tous les usur- » pateure, et l'enthousiasme, cette autre maladie ftan- » çaise. Il triompha en Portugal avec la discipline , » et il put, grâce à cette qualité, poussée chez lui jus- 9 qu'à la vertu et au génie, sortir vivant du terrible » embrasement de Waterloo. Non, ce n'est pas un » homme ordinaire , celui dont le nom militaire se » place après celui de Napoléon , ce grand nom qui, » jusqu'ici, n'en a pas souffert d'autre à ses côtés. »

Cri de paon de l'abonné normand , en achevant la lecture de ce phénoménal premier-Paris.

Çri d'oie sauvage de l'abonné bourguignon.

Cri d'hyène de l'abonné marseillais.

Choix fait au hasard parmi quarante mille lettres adressées au rédacteur en chef au sujet de cet article,

« Monsieur le rédacteur, « Libre à vous de louer ce polisson de Wellington,

iô LE DIABLE A PARIS.

mais libre à moi de cesser mon abonnement à votre journaL

» J'ai l'honneur de vous saluer.

» Un ami de la France. »

Autre lettre adresêée à M. le rédacteur en chef.

i Monsieur.

» Il parait que vous aussi vous êtes vendu à l'Angleterre. En ce cas, veuillez à T avenir vous faire payer mon abonnement par le duc de Wellington.

» Je vous salue.

» Un coeur .Toirr français. »

Autre lettre.

« Monsieur,

» Je rougis d'avoir lu votre article sur M. Wellington. Je ne vous en dis pas davantage. Vous devinez qu'il ne m'est plus agréable de recevoir votre feuille.

* » Un ennemi de nos ennemis. »

Autre lettre.

« Mopsieur,

» Combien vous a-t-on acheté? C'est une question qu'on me fait de toutes parts et à laquelle je vous prie de répondre en cessant de m'envoyer votre journal.

» Un franc Champenois. »

PARIS ET LES PARISIENS. Ai

Autre lettre.

« Mon cher lord rédacteur,

» Ne sachant pas l'anglais, Je vous invite à ne plus me faire parvenir votre Journal. Mes compliments, Je vous prie, à lord Wellington, et mes respects à la reine Victoria.

» Je vous salue.

» Votre désabonné. »

Autre lettre.

« Monsieur le rédacteur,

» Seriez-vous assez bon pour m'adresser, au lieu de votre journal, le Times, le Moming-Chronicle ou le Sun ? Je compte sur votre complaisance pour ne plus m'envoyer votre feuille.

» Mes salutations.

« Un patriote berrichon. »

Suivent trente-neuf mille neuf cent quatre-vingtquatorze autres lettres de refus de renouvelleineiU dans Tabonnement du journal.

Tandis que ce malheureux journal d^opposition voit fuir par tous les pores ses féroces abonnés, constatons Fétat d'un Journal carliste, décidé aussi à tenter une voie nouvelle qui lui semble raisonnable.

Son premier-Paris s'exprime ainsi :

« Sans toucher à l'institution d'une monarchie » pure, sans prétendre la remplacer par une autre » forme gouvernementale, ne serait -il pas permis

» d'élaguer avec prudence, avec respect, de Técha- » faudage placé autour d'elle certaines pièces dont » il peut aujourd'hui se passer? Si cet entourage » effaye, pourquoi ne pas l'abattre doucement afin » de mieux laisser voir la grandeur et la puissance » du monument, si fort par lui-même? A tort ou à » raison, le peuple suppose toujours la noblesse » prête à réclamer- ses anciens privilèges, et cette » crainte, il faut le dire, n'est pas la moindre cause » de son éloignementpour une restauration. Faudra- » t-il rester toujours à ses appréhensions et sacrifier » la monarchie à un préjugé ? Personne ne l'entend » ainsi. Qu'il se fasse donc un aveu sincère dans le » parti loyal que nous avons toujours défendu; que » cet aveu soit que la noblesse ne se considère plus » en France que comme une fiction, un souvenir, et » que, loin d'aspirer à des avantages exceptionnels, » elle regarde tous les hommes comme parfaitement » égaux entre eux et égaux à elle. Voulant donner » une preuve frappante de la franchise de cette dé- » claration, elle renonce pour toujours à porter dés » titres, prendre des armoiries, cachets, devises, et à n toute espèce de signe extérieur qui laisserait planer » un doute sur ses intentions. Dès qu'elle aura réalisé » cette mesure, dont quelques vanités exagérées seu- » les auront à souffrir, la noblesse verra le peuple se i rapprocher du soleil de la monarchie, afin d'en » contempler de plus près et sans obstacle la douce » et iécoadante lumière. »

Premier remerctment adresse' à V auteur de

Varticle,

« Monsieur,

» Fils, petits-fils d'un père et d'un aïeul qtii ont porté leur tête sur l'échafaud, je ne pactiserai jamais avec les doctrines révolutionnaires exprimées dans votre dernier article. Je n'ai plus à recevoir votre feuille.

» Comte de La Fierté-sous-Bois. »

AuPre remercîment.

« Monsieur le rédacteur,

» Où nous menez-vous? Quelles sont vos funestes espérances ? N'avons-nous pas assez souffert ? Renoncer à nos titres I mais, monsieur, vous commencez par où Robespierre a fini. Effacez avec vos larmes les lignes de votre article, et mon nom de la liste de vos abonnés.

» Marquise de La Tour-Vieille et des Neuf-Mares. »

Autre billet doux,

« Fils de saint Louis, montez au ciel !

» Méditez ces belles paroles, monsieur le rédacteur, et ne m'envoyez plus les vôtres.

i » Le Vidame de Kerdruidec. » '

Autre au même.

« Monsieur le rédacteur, » Je suis obligé de vous faire savoir que les évéques

€t curés des principales paroisses de la Vendée, que les associations pieuses de Vannes et de Saint-Lô, que tous les cercles royalistes de Rennes et de Quimperlé, doùt J'étais chargé de faire les abonnements à votre gazette, m'ont écrit qu'ils ne voulaient plus la recevoir.

» Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

C'est ainsi que seraient récompensés, n'en doutez pas, les journaux qui essayeraient jamais d'être un peu moins partiaux, un peu moins absolus dans leur opinion. C'est, du reste, la récompense qu'ils méritent. Us commencent par façonner leurs lecteurs à leur image; et plus tard, quand, sous un gérant de bon sens, ils veulent les réformer, leurs lecteurs irrités se reloument et leur montrent une tête d'oie et des griffes de chat. Règle générale : au bout de cinq ans, tout abonné est devenu le véritable rédacteur en chef d'un journal.

LÉON GOZLAn.

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