‹ Le diable à Paris: Paris et les ParisiensChapitre 5 sur 44 · LES PASSANTS A PARIS · texte numérisé non relu

LES PASSANTS A PARIS

C^ QUE c'est Qu'un PASSANT.

Un passant est quelqu'un qui ressemble à tout le monde et qui ne se peut distinguer de personne.

Ce qui ressemble le mieux à un passant, c'est un autre passant.

n n'y a de passants qu'à Paris. Un provinciel ne sait pas ou sait mal ce que c'est qu'un passant.

Un homme qu'on connaît n'est point un passant. On sait toujours plus ou moins en province ce qu'est un homme qui va quelque part.

Il ne faut pas confondre l'homme qui se promène avec un passant.

Un homme qui se promène a l'air d'aller partout ou de n'aller nulle part. Uji passant est un homme qui va quelque part.

Des gens qui se promènent, n'eussent*ils pour guide que le hasard, sont des gens qui se cherchent et semblent venus où ils sont exprès pour se voir. L'es passants sont des gens qui se rencontrent, qui se croisent, et qui, à moins qu'ils ne se coudoient, pas-

sent outre sans s'apercevoir même qu'ils se sont rencontrés.

Le passant est quelqu'un qui est seulet qui reste seul au milieu de tout le monde, qui ne se soucie pas de vous et qui vous csl indifférent, à tort peut-être, — car tout passant est un secret.

Cet homme qui passe, votre maîtresse l'attend peut-être.

C'est lui, peut-être, qui va vous enlever votre fortune, votre ami, votre honneur.

Vous l'aimerez demain , chère lectrice ; et toi , lecteur, arrête-le, il se peut que ton sort soit dans ses mains.

Vous cherchez des amis, vous cherchez des maris, vous cherchez des amants, vous cherchez ce qui vous manque, pourquoi ce passant ne serait-il pas ce que vous cherchez?

Paris est la ville du monde où l'on peut faire, à propos d'un passant, le plus grand nombre de conjectures. Comme, dans la rué, rien ne distingue un homme d'un autre homme, un passant peut être, au gré du spectateur, un ministre ou un grand acteur, un prince ou un député, un ambassadeur ou un bourgeois quelconque. Et, de même que la beauté d'une femme aimée est surtout dans l'oeil de celui qui l'aime, de même la qualité d'un passant est dans l'œil de celui qui l'examine.

Pour les femmes, un passant est un homme qui les regarde ou qui ne les regarde pas, une insulte ou un

compliment, quelquefois Tun et l'autre. Si c'est une insulte, à quoi bon en parler? Si c'est un compliment, où est le mal ? D'un inconnu, d'un passant, toute louange s'accepte : elle n'est pas compromettante, et elle est désintéressée. — Après cela, les louanges désintéressées sont-elles bien celles que les femmes préfèrent ?

Pour un homme célèbre et orgueilleux, un passant est une offense vivante et une leçon d'humilité ; c'est l'esclave qui marche à côté du triomphateur, qui lui rappelle qu'il est homme, et que tous les hommes se ressemblent.

— Pour l'homme occupé qui court à ses affaires, le passant n'est qu'un obstacle matériel.

— Pour un homme de mauvaise humeur, un pas* sant c'est un ennemi.

— Pour un homme malheureux, un passant eit un indifférent déplus.

— Pour un homme amoureux, un passant n'est rien.

— Pour un observateur, un passant est une observation.

— Pour un philosophe^ un passant est une fraetioo de son système.

-* Pour un homme coupable, un passant est vm danger; — pour un homme ivre, c'est un ami.

— Pour un jaloux et pour un ambitieux^ c'est im rival.

— Pour un avare, c est un voleur.

— Pour un pauvre, c'est l'espérance, cent fois déçue!

— Pour l'homme qui n'a rien, un passant est toujours un homme qui a quelque chose.

Le passant n'est donc qu'un être relatif, qui, par lui-même, ne saurait être autre chose qu'un passant, et qui n'acquiert de valeur particulière qu'à la condition d'être rencontré et jugé.

La rue est le royaume du passant ; quand il a disparu, Iç royaume est vide, la solitude et le silence s'en emparent, et il n'y reste pas trace de son passage.

La rue, n'est-ce pas la terre tout entière? Qu'y reste- t-il de l'homme quand il a passé?

Mais, dans la rue comme sur la terre tout entière j alors même qu'il ne resterait rien de lui quand il a passé, l'homme est quelque chose quand il passe. — Car le passant, c'est — les passantSf — c'est-à-dire le sang le plus chaud qui puisse courir dans les veines d'une grande dté.

A voir tous ces contrastes se rencontrant sans se heurter, sans se voir, — la joie à côté de la misère, l'homme qui rit à côté de l'homme qui pleure, le vice à côté de la vertu, l'oppresseur à côté de sa victime;^ à voir cette mêlée sans hut des intérêts, des senti ments et des mouvements les plus opposés, les pires et les meilleurs, ce flux et ce reflux monotone dont la pensée semble être dans ce mot : « Ote-toi de là que j'y passe, » vous pourriez croire que l'égoîsme l'a emporté, et qu'il ne se rracontre dans Paris que des individus et pas de scciél.

lie •

Détrompez vous : il arrive qu'à des heures solennelles ces membres égarés se rejoignent soudain ; ce;s forces, tout à l'heure Isolées, trouvent un centre commun ; ces unités, qu'on avait si soigneusement séparées, se groupent d'elles-mêmes, et s'aperçoivent qu'elles sont un nombre : les mains se serrent, les cœurs s'embrasent, et, dans cette foule, où d'abord vous n'avez vu que des passants, il vous faut saluer bientôt ce formidable peuple de Paris, qui n'est chez lui que quand il est dans la rue, auquel on ne croit que quand il se montre, et qui a été, toutes les fois qu'il l'a fallu, — et en dépit de tout et de tous, — le premier peuple de la terre.

p.-j. STAHL (Hetzel),

SiSNES POOR RECONNAITRE LE PARISIEN.

On n'est pas Parisien par cela seul qu'on e0t 4 Paris. Ne ^:^enez jamais pour des Parisiens les gens que vous rencontrez aux bains de mer et qui vous disent : — Paris.. . ohl Paris I — il n'est que Paris l — mon Paris I etc.

On n'a tant d'enthousiasme que pour les choses qu'on espère ou qu'on regrette, — mais jamais pour celles qu'on possède.

On est Parisien comme on est spirituel, comme on est bien portant, — sans s'en apercevoir.

Le vrai Parisien n'aime pas Paris, — mais il ne peut vivre ailleurs.

Le poisson ne se réjouit pas d'être dans l'eau, -— mais il meurt dès qu'il en est dehors.

Le Parisien médit souvent de Paris, — mais il ne s'en éloigne jamais pour bien longtemps.

Deux Parisiens se reconnaissent — et s'accueil-

ient à Dieppe — comme feraient deux Français en Sibérie,

Cependant ils ne fatigueront pas les échos de leurs regrets de Paris ; — ils savent bien qu'ils y seront bientôt de retour. —Au contraire, ils admireront tout ce que vous voudrez, ils vous féliciteront de ce que vous vivez en province, ils envieront votre sort — et s'en iront.

Le Parisien voyage comme on plonge, chacun plus ou moins, selon son haleine ; mais cette haleine varie d'une demi-minute à deux minutes et demie, et ne va guère au delà.

ALPHONSE KABR.

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