LE PALAIS DE JUSTICE
Nous allons entrer, s'il vous plaît, au Palais de Justice, et parcourir rapidement ce royaume de la chicane. Vous le connaissez mal si vous n'y vivez pas, si vous n'en vivez pas, si vous n'êtes point obligé par votre profes^sion à vous affubler chaque jour d'une longue robe noire, à vous couvrir le chef du bonnet de Perrin Dandiii ou de la toque de Petit-Jean. Admettons donc, monsieur, pour le besoin de notre promenade, que vous n'êtes ni magistrat, ni avocat, ni ' avoué ; osant de plus imaginer — supposition téméraire dont je vous demande pardon — que vous n'avez pas l'honneur d'être huissier, je vous offre mon bras et je vous introduis.
Ce n'est pas, vous le comprenez, au point de vue scientifique que je veux me placer, dans mon rôle de cicérone; et je ne songe guère à vous expliquer en détail le mécanisme ingénieux de cette grande machine où Ton apporte péle-pêle, où l'on jette sans cesse.
comme matière brute, des naissances, des morts, des vols, des donations, des adultères, des mariages, des banqueroutes, des quittances, des contrefaçons, des brevets, des testaments et des assassinats. SaUrais-je, d*ailleurs, vous bien dire avec-quelle souplesse et par quels procédés le laminoir judiciaire nous fait de tout cela des jugements et des arrêts ? Je veux seulement vous montrer ce que Pon peut voir d'un coup d'œil, la physionomie du Palais de Justice.
Dix heures sonnent 7 c'est Pheure où la ruche s'éveille, où la fourmilière fourmille , Pheure du mouvement et dé Pactivité : grands et petits , les clercs se précipitent à V appel des cames; ils se disputent les remises, les retenues y les profits joints^ et cherchent au galop, par tous les corridors, par toutes les issues, par tous les escaliers , dans toutes les enceintes et dans tous les prétoires , les avocats de leurs patrons ; et les avoués se gourmandent; et les plaideurs se désespèrent ; et It voix des huissiers réclame le silence; et Pon se heurte, et Pon se pousse ; et Pagitation, gagnant de proche en proche, envahit le Palais, comme un champ de bataille, de la bibliothèque au café d'Aguesscau. . . de la bibliothèque, où Pon travaille peu, au café d'Aguesseau, où Pon déjeune beaucoup.
Mille embarras alors, mille difficultés, retardent tour à tour Pœuvre du tribunal. Vingt affaires sont prêtes à la première chambre, mais personne n'est au barreau : maître A... plaide à la cour, maître B... en province, maître C... est de garde, maître D....
dans BOD lit^ maître F^a marie sa fille, la femme de maître H*., et cœteros^.i Plein de zèle et d'ardeur} ' le président murmure d'un pareil abandon; le grefi^t* sourït, en frottant 8eslunettes;.etleâ juges maugréent de ne pouvoir dormir (le tiô-tac des moulins berce les meunières). .. « Ciiiq minutes èticore) et les causes du jour seront jugéeè sut piècBi ! i Parole menaçante, épouvantable perspectirel..! Enfin 3 tout es^ soufflé, courant, roUlant, s'épongeant le Visage, atHve maitrfe 0....— t Presseï, presse», le pas! lui crie Taudiender. — ^ Nous tous attendions, lui dit le président, plaidez.—» Mais mon adversaire est absent, réplique Tavoeat.— N'importe, commencer. «— Mais, monsieur le président, mon adversaire^.. {Une v(m âans l'auditoire : Il plaide contre vous à la seconde ehambre«) ^ Plaidez donc, mattre Gukl le tribunal rexige. » Et maître 0.(.> cédante cet aitnabte accueil, lit ses conclusions, parie pendant une heure, quelquefois deux ^ quelquefois troi»^.. trois heures !.<. jusqu'au moment où son confrère t dont 11 déchire le client, se présente à la barre 1 échaufifé comme lui, fUrièuùB comme lui... et lui jette, en passant, cette phrftge amicale: « Vite, tite, à la seconde; j'ai plaidé contre toi. 1» «^ Quel infatigable lutteur^ quel phéhtmiëne hei^tlléen; que le célèbl^ Gi.. I Le voilà qui bondit yëf^ là seconde chambre, avec son quintal de dossiers; le vdilâ qui Hpdtlèy et refaite de point en pdifit la belle plaidoirie (qu'il ti'a pàâ éeOtttéé)*.. la iàvanté disôHsHon dé son hônôtûble adversaire,
qui le réfute lui^niôme (sans l'avoir entendu) déliant les magistrats de la première chambre !
Ainsi vont les afFaires, les plus grosses affaires.-^ Pourquoi? les avocats du barreau de Paris ne sotit-ils pas nombreux? — Ohl ils sont innombrables. <-- Eh bien? -^ Empêchez donc les acheteurs de s'adresser toujours aux boutiques fameuses ^ aux mieux achalandées. — ^ Mais^ si vos avocats les mieuœ achalandés h' oui pas le temps d'ap|)rendfe...-^ Oh étudie pour eux. — Mais s'ils n'entendent pas... «^ On écoute pour eux. — Et touche-t^on pour eux la moitié des honorûires ?..• -^ SaveE'Vous l'allemand? — Un peu. — Nieht.,. Voyez-vous celui-ci ? le petit dossier mince qui jaunit sous son bras vous indique son sort, triste et douloureux sortie.. Il se promène seul, lentement, tête basse, balayant de sa robe, déjà fort ancienne, la grande salle du Palais, bien iiommée, songe-^t-il, salk des pas perdus. C'est un honmie pourtant de beaucoup de savoir, et qui, même, a brillé dans quelques procès graves que le vent du hasard a égarés chez lui ; mais il manque de savoir-faire, mais il est dépourvu de ce que l'on ap' pelle des relations Utiles, u {utiles i traduisez pcfott^ niairerhentprodueiivesué) il gâgne^ par année, quinze ou seize cents francs. — Et loaître G.. . ? — Quatre*vingt mille 1 — La différences du talent? -^ Je ne l'évalue pas.i .—-A combieh?— A cent francs.**- Pauvre homme I... il m'intéresse.-^ Boni ayez un procès... vous irez droit chez maître G....
Et cet autre qui se pavane , se balance complaisamment, rit à gauche, salue à droite, serre toutes les mains, cet autre-là que Ton entoure et que Ton semble caresser, il ploie, comme ce G... dont vous me vantez la fortune, sous un lourd faix de paperasses, il a bien des clients I Non; il a bien des causes, des saisies-gageries et des saisies-arrits ^ . des oppositions, des revendications ^ des sépara-, tions, des liquidations et A^s. contributions. -— Il a donc des clients ? — Il a des avoués. Camarades d'enfance et de déricature , dix avoués et lui forment une phalange, un bataillon sacré, dont il occupe lé centre et dont il est, en même temps, le hoùsard et le cuirassier, l'artilleur et le tirailleur. Ge.que je vous dis là, personne ne Fignore et n'y peut trouver à redire; mais on ajoute à demi-voix , et je vous répète entre nous, qu'il sut prêter àpropos des sommes importantes à plusieurs maîtres clercs^ avoués aujourd'hui , qui reconnaissent ses services en le faisant plaider. — Ah bah ! Et les plaideurs?... — Il est, du reste, bon vivant, frais, alerte et dispos, trousse une affaire proprement, se croit un homme remarquable, un Patru pour le moins. •. ne le détrompons pas ; nous attristerions les excellents dîners dont il régale la basoche.
— Oh I quel air soucieux, quel front méditatif, quelle démarche solennelle I Apprenez-moi le nom de cet homme superbe, au portefeuille doré... — Ou donc le voyez- vous? — Là, sur l'escalier de la cour;
a monte. — Suivons-le. — Son nom? — Vous le saurez... si je me le rappelle. — Comment? — Observezr-le. Il va entrer dans les trois chambres, lire soigneusement les trois rôles d'audience, interroger les trois greffiers , tousser et se moucher d'une façon bruyante, ouvrir et refermer plus bruyamment encore son portefeuille de ministre, éblouir tous les yeux avec le ruban rouge, le large ruban rouge qui rehausse sa robe! — Après? — Après cela, vous le verrez sortir tel qu'il est arrivé, d'un pas de sénateur traversant le Forum I — Ses procès, cependant... — Il n'a point de procès, mais il veut paraître en avoir, il veut jouer un personnage. — Et d'où vient cette croix? — Vous , ne devinez pas? Approchons-nous de lui : «Bonjour, mon capitaine... » Tenez, ce mot l'a mis en fuite. — Quoi! c'est... — Les grenadiers de son arrondissement l'ont élu capitaine, et capitaine décoré, parce qu'ils le regardent comme un grand avocat ; et les avocats, ses confrères, le regardent, entre eux, comme un grand capitaine. — Et vous? — Moi, je fais mieux, je ne le regarde pas.
Mêlons-nous à ce groupe. — Y cause-t-on d'affaires? — ^ Oui, d'affaires publiques; on y traite de tout, du Maroc, de l'Espagne, de l'impôt sur le sel, des fortifications, et de monsieur Pritchard. Toutes les opinions sont représentées là, de l'un à l'autre extrême, les pères-jésuites , et les républicains , et les légitimistes, et les bonapartistes, et les juste milieu ; et vous allez entendre, si vous patientez, les plusétran-
M L£ DIABLE A VAMi.
ges discours : entre avocats , on ne craint pas d'oùtre-passer les bornes... — Quelles bonnes? — Les bornes qu'un illustre orateur a durement poétisées.. * On les passe même à psésent : on risqfue Thyperbole Jusqu'à désavouer la tendance trop nationale d'un ministre du foi qui promettait hier, pour mil huit cent quarante-neuf, des explications sur le droit de visite. . . Et cela fait frémir un démocrate chevelu qui se lance à son tour, et s'anime, et s'échauffe, et ne s'arrêtera!... Remarquez la tenue et la mine importante, et le sourire moqueur, de ce beau petit homflïe, âtoeat'député depuis l'année dernière ! « Allons, ferme, poussez, mes amis de la cour,., dit-il d'un air capable et d'une voix ofilcielle... Mais vous en rabattreK, de vos flères paroles et de votre étiergie , loi*sque vous monterez à la tribune de la Chambre. » A*t-il tort du raison, l'avocat-député ? Peut^-êtfe a-t-11 raison ; il à peut-être tort; mais ce que j'ose, ttioi, vous affirmer bien sûrement, c'est que les discuteurs qui s'épou* mènent devant nous songent tous à la Chambré. Ofl n'est plus maintenant un avocat Complet si Ton ne va, député nul, habile ou suffisant, perdre au Palais- Bourbon la moitié des jours qu'on donnait Jadis sans partage au Palais de Justice.
— Assez d'avocats, je vous prie» -**• Vous en àvei assez I j'allais continuer mon exhibition. -^ Vous ne parlez que du barreau. *-^ C'est que le barreau seul agit et tourbillonne aux regards de la foule, c'eif qu'il nous offre seul des figures bizarres et des allures
PARIS ET LES PAhlSlBiNS. «08
tariées, des types originaux qu'on entrevoit à peine sous runiformlté de la magistrature. Que pujs-^je vous apprendre ou des conseillers ou des juges qui viennent le matin occuper leurs sièges, et restent là cinq heures quasi muets , presque immobiles, et semblent tous penser que les horloges d'audience , participant d'eux-mêmes, sont inamovibles comme eux? Vous dirai-je que celui-ci retire de sa toque une petite épingle et se pique de temps à autre pour ne pas s'endormir; que celui-là hoche la tête, en signe d'assentiment, pour abréger le plus possible des discussions qui l'assomment; qu'un troisième remue ses pouces, soit en avant, soit en arrière, selon qu'un plaidoyer l'intéresse ou l'ennuie?... (Neuf fois sur dix, le mouvement est rétrograde.) Vous ferai-je observer que monsieur*** passe deux heures de suite à se ronger les ongles; que monsieur*** dessine des portrait^ que monsieur *'* compose des rébus , et que monsieur ***, grand diseur de bons mots, se gratte les poignets^ comme pour exciter son humeur bilieuse 7..i Cela, certainement, ne vous divertirait en aucune façon. Je sais, ah 1 je sais bien. Curieux que vous êtes, qu'il vous conviendrait fort de vous rendre invisible, et de pénétrer à bas bruit dans les chambres secrètes où les arrêts se délibèrent, où se brassent les jugements ; mais c'est là l'arche sainte^ le moderne arcanum, et l'on n'y entre pas : honni soit qui mal y penne L., Interprétez la phrase comme vous le voudrez... et revenons aux plaids.
Les quatre individus que votre étoile de touriste a mis sur notre route ne résument pas mal dans leurs quatre personnes les diverses fortunes des avocats pivils. Tenons donc pour bien vue, quoique vue en courant , cette immense famille où Ton ne compte qu'un G... qui s'enrichit .outre mesure contre cent malheureux qui gagnent à grand'peine de quoi vieillir honnêtes, de quoi mourir solvables... Le barreau mène à touê. Quittons ce doux climat où germe V hypothèque, où fleurit Yantichrèse, où les mu/rs mitoyenê croulent, comme autrefois tombaient les murs de Jéricho; visitons les assises, cette patrie du crinje, où fleurit le poignard.,, (le mot est historique), et nous terminerons notre voyage pittoresque par une excursion en police correctionnelle... Allons-y de ce pas, car on n'y débat aujourd'hui que des causes très-ordinaires.^ — ^'aimerais mieux... — Vous avez tort, le hasard nous sert bien. Si quelque parricide ou quelque empoisonneuse comme il faut , si quelque incendiaire ou faussaire titré paraissait devant le jury, son défenseur ne serait pas un avocat de cours d'assises; et, si quelque gérant de société fameuse avait à se défendre contre des actionnaires habilement ruinés, nousle trouverions sans nul doute assisté d'un conseil du poids de maître G..., qui travaille dans tous les genres^ pourvu que les commandes et les pratiques soient bonnes... Onnlitdans le commerce : Monsieur un tel est bon.
Les avocats qui se pressent ici (nous sommes à la
cour d'assises) doivent se diviser en deux catégories, les jeunes et les vieux, les stagiaires et les anciens; et les stagiaires eux-mêmes se distinguent à Tinfini. Parmi ces jeunes gens qui viennent... de ne pas suivre huit ou dix cours de droit, les uns fréquentent le Pa- ' lais pour plaire à leurs parents , pour faire quelque chose; les autres se destinent à la magistrature, au ministère public, et plaident par étude avant d'accuser par état; quelques-uns seulement veulent demeurer au barreau. Le plus grand nombre vit encore de la vie que l'on mène dans le quartier Latin , et n'abandoiinera le docte Luxembourg, la pédante Sorbonne, le boulevard du Mont-Parnasse... (connaissez-vous ce boulevard ?) qu'après trois ans de stage, après avoir signé une fois par semaine, durant ces trois années, le gros registre de présence qu'on paraphe le samedi, après avoir peuplé les prisons et les bagnes, après avoir enfin... expédié quelqu'un vers la barrière Saint- Jacques.
Plus ou moins criminels, escarpes ou voleurs, tous les clients des stagiaires sont des clients d! office que les présidents leur confient, comme, à l'École de Médecine, onjîonfle des 5u;efô aux jeunes chirurgiens inexpérimentés. — Remarquons, toutefois, une légère différence, qui ne détruit en rien l'assimilation, c'est que les carabins , les apprentis docteurs, étudient sur des morts, tandis que les stagiaires, apprentis avocats, dissèquent des vivants. — Mais n'insistons pas là-dessus, ne sophistiquons pas ; les philanthropes
aouls (et qui dit philanthrope dit aujourd'hui niaié^ osent encore prétendre que les accusés sont des hommes. Ce qui, d'ailleurs, nous intéresse unique* ment, au point de vue que nou3 avons choisi, ce n'est pas l'accusé, mais bien le défenseur.
Voyez le jeune maître qui va répondre le premier au foudroyant réquisitoire de cet avocat général dont la voix éclatante et les poumons robustes ne se fatiguent jamais, de cet orateur açipoulé, boi^ffi d'i hos^ gros de pathos, qui vient de répéter pour la millième fois, avec les mômes gestes, avec le même feu, et dans les mêmes termes, Les sonores banalités, les lieux communs pompeux qu'il s'est donné la peine d'im^ proviser jadis, lorsqu'il a débuté, novice accusateur; au tribubai de Pézenas, de £arpentras.. . d'une ville en aSf je ne sais plus laquelle... Voyez-le, ce pauvre garçon : il tremble, il balbutie, il hésite, il sue froid; son client est coupable, évidemment coupable, trente témoins l'ont reconnu; il doit cependant le défendre, il doit parler pourtant... il parle... et veut douter de ce qui est plus clair qu'un rayon du soleil... il doute... il met- le pied timidement sur le vague terrain des circonstances atténuantes^ il invoque la vie passée, les bons antécédents du prévenu... qui n'a subi encore que deux condamnations... dont l'une à vingt ans de galères... et puis... et puis il se reposa, a^ee pleine confiance^ sur l'humanité du jury... Oh! il a bien souffert I. .. mais li est enchanté ; fio& nom sert ^deiiialn dans la Gaxe^tê de$ Trit^unaux^ que l'on «a-
çoitehezlui, à Brives-la-Gaillarde , et, depuiB qu'il exerce sa noble profession au barreau de Paris, son père» sa marraine et sa cousine Gtera lisent tous les jours la Qazeite^m^lM parole est à son voisin : « Mesr sieurs irr-crie celui-ci, qui part à fond de train, ventre à terre et le naors aux dents , t*«- je ne viens pas, mesr sieurs, vous demanderas Tindulgence... de Tindulgence?... pitié I... de l'indulgence} dérision!... Je veuxjustiee, entendez^ vous? justice, bonnejustieel... je Taurai 1 » Tarare; vous aurez, mon ami, une condamnation très-sévère et très-juste; et, si vous per* sistez à copier ainsi Buridan de la Tour dêNesls^ vous allez vous couvrir d'un ridicule ineffajçable. r— Il n'a pas trop Tair de vous croire , il se rengorge fièrement...»^ Ds profundiSf passons. La parole esta son voisin : (Chut, chut, chut, chut i) ^ Ces (^t de bon augure descendent de la cour, et, fidèles échos, les deux huissiers redisent en frappant sur la barre : Chut, chut, chut, chut! ^ Ah diable! l'avocat... rw Chut, chut!... —On l'encourage du regard, on lui sourit, on l'aide, on l'approuve, on le porte... Il récite tout doucement un petit plaidoyer bien fait, bien peigné, bien sage, bijen appris, et passablement débité; il a même la chance d'obtenir un acquittement, joli succès de stagiaire. . . il jouira de ce succès ; l'avocat général abandonne l'accusation. — Et qui donc est-il, dites-moi, ce fortuné triomphateur?^* Il est neveu d'un conseiller. Collègues de monsieur son oncle, les présidents lui gardent les meilleurs crimi-
nels; et, s'il laisse le criminel pour les procès ci vils...
— Plaidera-t-il devant son oncle ? — Quel obstacle &
cela ? — Je... — Pour quoi comptez-vous l'impartialité, la haute impartialité qui caractérise toujours 7...
— Vous divaguez. — Sceptique I... Mais reprenons notre examen. Cinq ou six Démostbènes nouvellement robes... j'allais dire toqués:, s'évertuent tour à tour à soutenir des thèses absolument insoutenables; à plaider, par exemple, que le révélateur mérite une couronne, un grand prix Montyon; que l'habitude de voler, d'escalader les murs, de briser les armoires, est une maladie qu'il faut traiter sans la punir ; et que l'empoisonneur doit être innocenté s'il a la bosse du meurtre.!, ou si l'expert, prince de la science^ trouve de l'arsenic dans un bÀton de chaise. Et la monotoue de ces redites éternelles endormira certainement la salle tout entière, les gendarmes eux-mêmes, à moins qu'un accusé ne la rompe soudain en poussant des cris rauques, en hurlant ces mots !... Tenez, tenez, écoutez l'homme qui se lève : « Taisez-vous donc, bavard 1 — crie-t-il au défenseur ; — je n'ai pas besoin de vos phrases; voici ma cause : Lorsque le loup a faim, il sort du bois, et, pour manger, il tue ! »
— Le président, dune voix ferme : « Il devrait travailler. » — Bien répondu. — Sublnne enseignement I. .. Là-dessus, m'est avis que nous quittions la cour d'assises. — Et les rivaux des stagiaires? — Les vieux? nous les rencontrerons à la sixième chambre, escortés d'une bande d'incroyables clients... mais, avant de
sortir, je peux vous présenter un digne échantillon de cette espèce curieuse; là, cet avocat chauve, étique, rachitique, anguleux, cauteleux, qui semble étiolé par un trop long séjour dans les cachots hunoiides de la Conciergerie : il va défendre un receleur , un commerçant honnête, qui Ta payé d'avance, soit en argent, soit en nature Une montre s'accepte, un
cachemire aussi , comme un vase de bronze ou un coupon de drap. — Vraiment? — Ses honoraires (expression charmante) augmenteront encore suivant le résultat de l'accusation. . . Et, s'il a de la verve quand il parle aux jurés, il devient magnifique lorsque, dans la prison , il prouve à ses ouailles que sa noble éloquence mérite un suppléinent ; « Eh bien I dit-il un jour à l'un de ses clients , frappé de mort sous lui , vous devez être satisfait ? — Satisfait I repart l'autre en ouvrant de grands yeux, on me condamne à mort I — Il le fallait, mon bon... mais je vous ai sauvé ! — Quoi I... — La cour, sur ma plaidoirie , vous accorde trois jours pour vous pourvoir en cassation. » Cela vaut bien, j'espère, trente ou quarante écus. — Comment les accusés s'adressent-ils à lui ? sa réputation... — Elle est des plus brillantes aux préaux de la Force et des Madelonnettes, où les guichetiers , ses amis, qui lui tendent la main quand on ne les voit pas, et le saluent très-humblement devant les prisonniers, racontent ses victoires et vantent son talent. D'autres sources fécondes alimentent sa clientèle et remplissent sa bourse : il est d'intelligence
avec les écrivains de la salle des Pas perdus , ces donneurs d'avis en plein vent, qui flairent les préve-nus, les happent au passage, les effrayent, les étourdissent , et les jettent entre ses bras , exactement comme des rabatteurs qui traquent le gibier ; il est, de plus, très-indulgent, très-crédule et très-dévoué; il excuse toutes les fautes, il admet volontiers tous les systèmes de défense ; il sert les passions , les rancunes, les haines, se courbe, se relève, et supplie, et menace, et pleure si bien, au besoin, que les auditeurs attendris demandent tous son nom , et se promettent tous de le choisir pour avocat
Descendons maintenant... Eh! d'où partent ces rires? De cette pauvre chambre des appels corrsc" tionnels, que messieurs de la cour considèrent comme un exil ou comme un purgatoire, non pas, je le pi'ésume , parce que les audiences y durent plus qu'ail* leurs, mais parce que les causes dont elle est encombrée sont habituellement de pitoyables causes. On û'y juge guère , en effet , que des escroqueries , des CMptures de ban, des polkas orageuses, ou des vaga* bondages, sauf de très- rares circonstances où le barreau sérieux vient y soulever des questions de propriété littéraire, de privilège industriel, et de diffamation.., La diffamation, soit dit en parenthèse, n'est plus politique à présent, elle est jésuitique; elle n'est plus mondaine , elle est ultramontaine. — Et ces rires î...-^Nous allons voir qui les a motivés... C'est justement un avocat de l'espèce qui nous occupe;
une naïveté pasBablement bouffonne a mis la cour en joie vers la fin de sa plaidoirie, qu'elle a dignement couronnée : il s'agissait pour lui d'atténuer les torts d'un voleur émérite, d'un escroc dangereux qui dupait tout le monde avec de faux certificats; notre homme cependant lisait et relisait ces attestations d'une voix pathétique, et voulait en tirer des preuves d'inno^ cence... « Arrêtez, maître P», lui dit le président, vous invoquez des pièces fausses, dont l'accusé luimôme se reconnaît l'auteur. — N'importe, répondit l'inébranlable ?• , vous devez convenir qu'elles lui sont bien favorables* » A-t-il souvent, ce maître P.» des inspirations de cette fbrce-là? — Souvent; il les prodigue à chaque instant du jour, et je suis désolé que vous ne l'ayez pas entendu quand il donne carrière à son érudite faconde , quand il cite les douxB tablée où se réuniseaient les jurisconsultes de Rome^ quand il signale aux juges, en la stigmatisant, la foi paniqus de ses adversaires, quand il apprend au tribunal que Tenfance de son client s'est passée au Brésil, à RiO'de-Janeiro, sovs le ciel brûlant de l'Afrique. — Oh ! vous exagérez- — Du tout. — Les magistrats ont ddftc raison de rire ?..#'^ Oui; mais les avocats pouS'ent de rire aussi quand, du haut de son siège , un prési* dent sévère, qui vient de condamner une jeune fille de quinze ans , arrêtée le soir dans la rue « seule , fondant en larmes et privée de ressources , termine Taudience par le colloque suivant : -^ « Fille Bernard, le tribunal a usé d'indulgence en ne vous condam-
nant qu'à dix jours de prison; tâchez, à ravenîr, de ne pas retomber... — La jeune fille : Je n*ai plus de parents, monsieur, je n'ai plus de maison, et je n'ai pas d'état. — Le président : Un état, un état... On trouve touXours un état si Ton est une honnête 811e. — La jetme fille : Mais je ne sais pas travailler, mais je ne sais pas coudre... — Le président : Eh hienl mademoiselle, faites-vous nourrice; allez. »
— Et lui, que s'est-il fait? où s'est-il retiré? — Qui, lui ? — Le magistrat ; je ne suppose pas qu'après un pareil mot... il remonte au fauteuil pour en- commettre d'autres ejusdem farinœ ! — Vous êtes dans Terreur. — Mais la publicité. .. — On ne la craint pas au Palais ; la presse judiciaire est si bonne personnel... qu'elle ne tire pas sur les siens. — Est-elle exacte, au moins, lorsqu'elle nous raconte les débats correctionnels, quand elle remplit ses colonnes de grotesques histoires et de controverses joyeuses , quand elle peint, à la Téniers, des loges de portières et des rixes de cabaret? — Elle a beaucoup d'esprit ; pour de l'exactitude, je ne garantis rien; et j'ajouterai même... eiftre nous, n'est-ce pas ? que ses romans comiques font quelquefois du mal; qu'un pauvre diable de témoin, qui ne figure à l'audience que contraint et forcé par une assignation, doit être bien marri, le lendemain matin, de la caricature qui joue, dans le journal, son rôle de la veille. Il se fâchera, le brave homme, contre un voisin moqueur, lequel portera plainte; alors, de témoin qu'il était, il sera prévenu; et, de
prévenu, condamné... et puis, Toreille basse, il rentrera chez lui, couvert d'un second masque aussi peu ressemblant, mais plus vilain que le premier.
La matière cependant ne ferait pas défaut à qui voudrait fixer l'attention publique sur les mille incidents, lamentables ou gais, déchirants ou bouffons, qui nous révèlent chaque jour, à la sixième chambre (où nous voilà, monsieur, depuis quelques instants), des prodiges de honte et de saintes vertus, des fortunes et des misères. .. oh I d'horribles misères que la société ne devrait pas permettre, et qu'on ignore trop. Tout cela serait bon à lire, et tout cela sans doute nous intéresserait plus que des calembours et de méchants lazzi. Mais on aime mieux nous conter la bataille de deux mégères qui se querellent pour un chat que les douleurs de ce vieillard dont la longue vie s'est usée dans un rude labeur, et qui, faible aujourd'hui, chassé de la fabrique, errant, mourant de faim... a demandé l'aumône en détournant la tête... l'aumône, ce délit! — N'est-il pas des hospices et des maisons d'asile?... — Il faut connaître un député, et le pauvre vieux n'en connaît pas... La prison donc au mendiant! Et la prison aussi... la prison, c'est-àdire la dépravation, à ce malheureux orphelin, à ce fils du hasard, qui mange ce que l'on jette et qui se désaltère au ruisseau ! Il a volé... volé !... Il a gardé comme un jouet, comme une médaille bien luisante et bien jolie à voir, une pièce d'or de vingt francs qu'un bambin millionnaire a laissé tomber Tautre
jour dans les Champs-Elysées... La prison, la prison l Et nulle voix ne les protège contre la froide rigueur de Yavocat du roi^ tandis que Ton dispute à des peines trop douces la femme corrompue qui déprave l'enfance, et le maître barbare qui torture des apprentis I
Ces deux exemples-là ne démontrent-ils pas qu'un illustre écrivain qui consacre sa plume à des œuvres utiles, et qui met au service des idées généreuses son beau talent de romancier, proposait une chose émi^ nemment morale, une excellente chose*, une chose nécessaire, en appelant de tous ses vœux une institution de défense publique, et la création de Vanocat des pauvres ?
Arrêtons-nous ici, car le chapitre des réformes excède notre cadre. Si nous Tentamions, je vous dirais d'abord, pour n'être pas injuste, ce qu'il y a de bon dans le monde du Palais, où le mal el le bien naissent en même temps et vivent côte à côte, comme dans tous les mondes, où le bien très-souvent l'emporte sur le mal, comme dans peu de mondes... Oui, je vous prouverais que les hommes de robe sont moins noirs qu'on ne pense, et que leurs ridicules, dont nous avons ri cette fois, parce que les défauts frappent Tobservateur avant les qualités, n'étouffent point chez eux la noblesse du cœur, la dignité de la conduite. Au revoir donc, monsieur... — Tiens, quelle est cette salle élégamment ornée? — C'est la galerie neuve de notre cour suprême. — » La cour de
cassation ? — Oui, monsieur. — Pourquoi donc n'avons-nous pas été?... — Je suis iiyîorrigible. — Cora- , ment cela? — Toujours je fais la môme faute : un Espagnol de mes amis vint à Paris le mois dernier ; je me chargeai du soin de lui montrer la ville, et je m'aperçus, seulement à l'heure de son départ, que j'avais oublié... de le mener aux Invalides,