‹ Le Diable à ParisChapitre 131 sur 188 · SYNTHESE DE LA SOTTISE · texte numérisé non relu

SYNTHESE DE LA SOTTISE

L'existence officielle de Monsieur Prudhomme date de vingt-cinq ans. Auparavant il était, sans nul doute, mais il n était qu'à l'état de chaos. Rudis indigestaque moles, il attendait son créateur : le limon dont Henri Monnier forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui lui tomba un. jour sous la main , chez un feuilletoniste célèbre logé dans une maison entre cour et jardin; l'employé arriva et dit gravement :

« Vous habitez un Edenne, monsieur, un véritable Edenne. »

Dans ce vagissement incertain, Henri Monnier trouva l'éloquence de son type.

Monsieur Prudhomme n'a été longtemps que l'élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, mais ce modeste calligraphe répondait à des personnifications si complexes, que sa contagion de vérité gagna tout de suite les milieux environnants et enfin tous les corps d'état. Aujourd'hui Monsieur Prudhomme est presque partout, ce qui prouve qu'il est une large réalité, et non pas un étroit idéal de bourgeois, imaginé par un rapin mécontent. Chaque sphère sociale contient plus ou moins son Prudhomme; les artistes ont le leur, ainsi que les gens de lettres ; il y en a dans l'industrie , dans la magistrature, dans la finance, dans les hommes d'épée; on ne peut donc pas accuser ce nom si répandu d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres; seulement l'épanouissement entier de ce type demande surtout la petite aisance, la fortune pénible, l'éducation commune; les hommes de travail ont trop peu de temps, les gens de haut loisir ont trop de temps pour tomber dans le Prudhomisme.

Monsieur Prudhomme n'est donc pas une individualité, c'est une famille, un genre, une race; créature aussi parisienne que départementale, tout le monde Ta rencontré, la police de l'observation, même indifférente, a son signalement. On le reconnaît à la mise, au regard, à l'attitude, h la parole, à l'intonation de la voix. La définition morale de ces types sans commencement ni fin est assez difficile. Définir, c'est

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borner, et à mesure qu'on croit avancer sur ce terrain où l'alluvion est perpétuelle, la limite recule; nous essayerons pourtant de donner la carte du domaine spirituel de ce Carabas roturier.

Monsieur Prudhomme, c'est toute cette incarnation collective : la nullité auguste; la verbosité solennelle; la critique «à rebours; l'impression triviale de toute idée noble, et vice versa; la propriété dans le lieu commun ; l'imposance dans le saugrenu; la bonhomie aigre; la fleur de rhétorique dans l'inepte; l'emportement dans la platitude; l'égoïsme doucereusement brutal; la consolation qui désespère; la gaieté qui navre; le scepticisme bète; l'hilarité vulgaire; le sérieux dans la futilité. — Il a forcément le port décisif, le geste magistral, le son de voix raisonneur et la physionomie délibérante.

Monsieur Prudhomme est le plus radical incurable de cette maladie des intellectualités médiocres que le vocabulaire dérobé de l'art a nommé le Poncif. Le Poncif, c'est la formule de style, de sentiment, d'idée ou d'image qui, fanée par l'abus, court les rues avec un faux air hardi et coquet.

Le Poncif est la cérémonie du banal. Exemples : La voir, l'atteindre, la saisir, la sauver, fut pour notre héros l'affaire d'un instant. — C'est plus qu'un bon livre, c'est une bonne action. — To be or not to be, comme dit Hamlet. — On ne remplace pas une mère. — Le plus beau fleuron de sa couronne. — l'n pareil fait n'a pas besoin de commentaires. — La plus franche cordialité n'a pas cessé de régner pendant le banquet. — Le courage du lion et la prudence du serpent. — L'horizon politique se rembrunit, etc. Le Poncif est encore la pépinière des substantifs tout adjectivés : le meilleur des pères, Y aventure la plus piquante, la mâle fierté , les intraitables convictions , les bons et simples habitants des champs.

Enfin, à un point de vue plus élevé, l'élément Prudhomme, ce sont les petites misères des riches d'esprit, les défaillances courtes des intelligences les plus sûres d'elles-mêmes, et, pour les trouveurs les mieux exercés, la rencontre fatale du mot ou du sentiment qui ne sont pas ceux de la situation. L'organisation la plus épurée a peut-être dans sa composition un peu de Prudhomisme à l'état d'alliage : parmi les fées qui viennent vous douer au jour de votre naissance, la fée Carabosse ne se glisse-t-elle pas toujours? Henri Monnier lui-même a parlé par la bouche de son héros, lorsqu'il s'est appelé dans la Famille improvisée : Joyeux artiste observateur. On prétend même, calomnie vraisemblable, qu'à force de se mettre dans la peau de Monsieur Prudhomme , Henri Monnier

a fini par y rester : vengeance lisible ! le créateur remanié par sa création ; le bourreau qui devient sa victime; l'homme chassé de lui-même par son propre type !

Monsieur Prldiiomme est donc l'étiquette d'un ordre de faits et d'idées plus saillant dans la basse classe, plus circonspect dans la classe moyenne, presque effacé dans la haute classe. C'est en effet à la petite bourgeoisie que commence et à la grande bourgeoisie que finit ce type laborieux; nous avons dit pourquoi ni le peuple ni l'aristocratie ne comprennent guère de PrudhommeSi — Maintenant que nous avons essayé de définir Monsieur Prldiiomme , tâchons de le faire agir et parler.

Pour ne pas prendre un milieu trop criard , c'est lui qui , à propos d'un amiral mort dans son lit, s'écrie, avec le soupir rassis des gens qui philosophent :

« Voyez ce vaillant capitaine; pendant vingt ans il a affronté le courroux des éléments déchaînés et l'horreur des batailles, et il vient de décéder comme un simple particulier! Ce que c'est que de nous !... »

C'est encore lui qui laisse entendre que la cathédrale de son choix, serait celle qui réunirait : la nef d'Amiens, le portail de Reims, le chœur de Beauvais et la flèche de Strasbourg. En attendant, il cite avec orgueil l'architecture de Saint-Sulpice. En parlant des artistes, il ne dit plus : Ce sont des meurt- fûim , mais il déclare poliment que jamais sa fille n'épousera un artiste. C'est lui qui a inventé ces grâces du langage : appeler le cocher : un Automédon , et les chasseurs : des Nemrod. Il confond, avec la frivolité de l'homme sérieux, tous les rangs de l'art contemporain : il y a des lalenls supérieurs dont il ne saura jamais le nom; mais ces expressions voltigent toujours sur ses lèvres avec un sourire admiratif : le pinceau de Zeuxis, — le ciseau de Praxitèle. Il payerait bien cher un Apelles ! Quant à la poésie, qu'il prononce pouahsie, quand il vous a révélé que c'est de la viande creuse <, il ajoute : « Eh mon Dieu î des vers ! qui n'en a pas fait !... Moi aussi, dans mon temps, je versifiais très-joliment!... » Expliquez maintenant pourquoi il a un baromètre en forme de lyre? D'un autre côté, aperçoit-il un poète qui déjeune à la fourchette, il lui dit avec un sourire de dédain : « Savezvous que ce que vous faites là n'est pas très-poétique ! » Il aime les petits motifs contants, auxquels on peut hocher la tète, et qui se retiennent

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aisément. C'est lui qui dil de l'eu Fiévée : Celait un maître /tomme; et de l'eu Laharpe : On ne fait pas mieux aujourd'hui. En religion, lorsqu'il est entre quatre yeux, il vous dira en clignant de l'œil, et parlant des gens qui communient, qu'il ne prise pas beaucoup ces mangeurs de pains à

cacheter. C'est encore lui qui vous riposte quand vous vous plaignez du froid : Si vous étiez en Sibérie, qu'est-ce que vous feriez? N'avez-vous que vingt-cinq ans, et êtes-vous fatigué d'avoir monté sept étages, il vous dit ironiquement : Un jeune /mm un- .' Ses idées sur le mariage consterneraient George Sand : « Après tout, dcrrète-t-il, une femme est une femme, la beauté est un don éphémère. » Quant à l'esprit, il né sert qu'à faire des sottises; aussi épouse-t-il une femme qui est à la fois un zéro et un épouvantai!. Quant à l'amour, il hausse les épaules en en parlant, et il ajoute : J'aime mieux qu'un jeune homme aille voir les filles que d'avoir une maîtresse; au moins il ne se ruinera pas. Des romans de Balzac, il prétend qu'ils farcissent l'imagination. D'un homme qui, en dehors du mariage, aura aimé dix ans la même femme, il dira qu'il s'adonne à la débauche. Ses enfants construisent un château de cartes : le château fond ; il leur dit en levant les yeux au ciel : Voilà l'image de la vie! Il répand partout que sa dame ne lit pas, et un compère lui réplique • Vous êtes bien heureux! C'est lui enfin qui, en wagon, lorsqu'on lui demande si la fumée ne l'incommode pas, répond magistralement :

« Non, monsieur, elle me rappelle la gloire ! »

Peintre, il choisit volontiers de ces sujets de tableau : Un Monsieur avec un chapeau de femme, et Une Dame avec un chapeau d'homme. Poëte tragique, il aligne des alexandrins dans ce goût :

Loin de ces lieux, Hystaspe, il faut porter tes pas. Que l'aurore, demain, ne l'y retrouve pas!

Auteur comique, il cède ainsi à sa verve :

(i Tiens! tiens! c'est Dolinval, le meilleur des notaires!

— Oui, je viens vous parler d'importantes affaires.

— Tout à vous; comment va votre dame? — Assez bien.

— El Paul? — 11 tousse un peu. — Cela ne sera rien. »

Fabuliste, il se plaît aux ouvrages en deux volumes, divisés ainsi : Livre premier, chapitre premier, fable première. — D'autres ont fait

parler les animaux, les végétaux, les minéraux; lui fait parler les choses artificielles, toujours pour corriger doucement les ridicules des humains, témoin son apologue suivant :

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