‹ Le Diable à ParisChapitre 132 sur 188 · LA SONNETTE ET LA PENDULE · texte numérisé non relu

LA SONNETTE ET LA PENDULE

En regardant une pendule ,

Une sonnette se disait :

« Que mon destin est ridicule!

Je réponds à chacun, dès qu'à chacun il plaît

De venir en celte demeure; Vous, du moins, gravement, vous ne dites que l'heure. »

Or, en cet instant , par hasard ,

— Il était midi moins un quart, — La pendule commence un singulier ramage, Sonnant dix, onze coups, et même davantage.

(On eût pu croire, à l'écouter, Entendre un député que je pourrais citer.) La sonnette se dit alors : « Quelle imprudence! Ne plaignons pas mon sort, siv mon sort est plus bas :

Au moins je garde le silence

Quand on ne m'interroge pas! »

Critique, ce qu'il demande au théâtre, c'est une fable bien tissée, de la f/aieté décente et de la satire sans fiel; c'est lui qui écrit, en rendant compte d'une première représentation :

a On a nommé le coupable (l'auteur) au milieu des applaudissements; la pièce a été bien jouée par les deux complices, Samson et Régnier. MIle Fix a de la jeunesse et de la beauté, ce qui ne gâte rien. »

Une actrice change de théâtre, il l'appelle la jolie transfuge. On annonce une pièce nouvelle, il finit par ce mot menaçant : A'ous verrons bien ! A-t-il à parler d'une extravagance en un acte, il l'analyse longuement, en prenant ce ton gaillard dès le début :

« Il faut avouer que Galoubet est un singulier drôle, etc. »

Voilà pour l'enjouement. — Pour le côté sérieux de la critique, car il sait mêler, selon le précepte d'Horace, utile dulci, il excelle à raconter comme quoi le Tartufe se nommait d'abord V Imposteur. Il raconte que M. de Lamoignon ayant défendu la pièce à la deuxième représentation, Molière s'avança sur la scène, et dit :

« Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue. »

Une de ses malices est celle-ci : une pièce s'appelle, par malheur. la Journée des Dupes :

(i Tout bien considéré, j'ai bien peur que la journée des dupes n'ait été pour le public. »

La pièce était passable ; tant pis ! il Aillait qu'il fit son mot.

Orateur, il monte à la tribune en s'écrianl :

(( Messieurs, le Pou-âr (c'est la prononciation parlementaire de pouvoirj comme cûeur est la prononciation dramatique de cœur), le Pou-âr veut nous mener aux abîmes; ne le suivons pas sur ce terrain ! »

Économiste, il croit devoir démontrer la légitimité de la propriété, et il tire ses arguments de l'exemple des castors, ces industrieux animaux qui possèdent réellement animo domini; journaliste, il s'exprime ainsi à la veille des cataclysmes :

« Nous ne sommes pas de ceux qui. dans les circonstances telles que celles où nous sommes momentanément placés, croiraient devoir exercer sur l'opinion de leurs concitoyens une influence par trop décisive. C'est pour nous un droit, nous irons plus loin , c'est un devoir de nous abstenir en pareille occurrence, et nous n'apprendrons rien à personne en disant avec Marcus Tullius Cicéron qu'il est des temps incertains où une réserve prudente est plus fertile en résultats fructueux qu'une agressive te mérité. »

Le mobilier de Monsieur Prudhommiï varie suivant la position sociale; quelques généralités suffiront; il a beaucoup aimé l'acajou, il le trahit maintenant pour Y imitation d'écaillé; de même qu'il avait abandonné les vases de (leurs artificielles pour les produits de la potichomanie; il a un petit jardinier en bois colorié au fond de son parterre, et dans son cabinet il entretient sous un globe de verre un Napoléon en chocolat. Il vénère le ruolz; il met de fausses manches pour faire aller sa chemise un jour de plus.

Monsieur Prudhomme est de tout. Il compose studieusement sa future épitaphe, et attaclie à sa personne un tas de petits litres dérisoires et abstraits, comme on attaclie des grelots au cou d'un épagneul : Président du comité de surveillance des Intérêts locaux, secrétaire-archiviste du comité central de désinfection publique, correspondant honoraire île V athénée du BeauvaistSj délégué cantonal, rapporteur, commissaire, etc. Nul n'est plus heureux que lui quand il peut dire, en parlant de luimême, à sept ou huit personnes qui bâillent : Votre président, messieurs, ne se dissimule pas, etc. Enfin le signe de l'honneur aidant, avec la

cravate blanche, et la calvitie, bien entendu, il arrive à être un homme considérable; c'est alors qu'il se donne le plaisir de prononcer quelques discours sur la tombe de sas amis; dernièrement on enterrait Lefebure, un de ses pairs; Monsieur Prudhomme, qui tient à la vie, s'est écrié d'un ton pathétique :

« Puisqu'il nous est défendu de te suivre, ô Lefebure, adieu, nous nous reverrons dans un monde meilleur. »

Et il est allé déjeuner, en arrosant ses mets d'un vin généreux, toutefois sans excès; car, dit-il, je ne suis pas partisan des libations trop copieuses; mais je vais sur vies cinquante-six ans, et, nul n'en ignore, Bacchus est le lait des personnes d'âge.

Monsieur Prudhomme est passé maintenant dans les intermédiaires reçus, dans les éléments de classification, dans les termes de comparaison. On sait à qui renvoyer telle sensation, tel jugement, telle manière d'être. Le cervelet de Prudhomme est devenu le foyer sacré d'une famille d'idées; pour ces types d'une capacité inouïe, le plagiat, en effet, n'est pas à craindre; a leur insu, les contrefaçons ajouteraient à l'œuvre; depuis le Prudhomme primordial, il en a été créé cent autres, beaucoup plus complets et qui rentrent tous dans le premier. Ce que le crayon, la plume, la causerie, ont fait pour populariser et diversifier ce type, serait incalculable. Pour notre part, c'est à nous qu'a été dit, et c'est nous qui avons répandu ce mot fameux : Napoléon /er était un ambitieux : s il avait voulu rester simple officier d'artillerie , Use serait marie , il aurait eu des enfants, il vivrait peutrêtre encore tranquille. Prudhomme a naturellement porté à son avoir cette inspiration de sa judiciaire, et malgré les continuateurs , quoique l'idée première du type ait été bien remaniée, Henri Monnier n'en reste pas moins le glorieux créateur de l'immortel Monsieur Prudhomme.

Voici les armes parlantes que nous proposons pour l'auguste élève de Brard et de Saint-Omer : Une Lulécienne a voiles sombrant <l<ms un cratère , avec cette devise dont le texte étourdissant est emprunté à son répertoire des fêtes carillonnées : Le char de l'Etat navigue sur un volcan !

XAVIER ADBRYET.

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