COUP D'OEIL SUR PARIS A PROPOS DE L'ENFER
radoucit tout à coup, si vous vous acquittez convenablement de l'importante mission que je vous confie. — Ah! sire, » dit le capitaine.
AIUUVEE DU CAPITAINE A PARIS, CE QU IL ADVINT DE LUI ET DE SES DIABLES.
Satan parlait encore, que déjà il était obéi, et que, dans leur empressement à exécuter les ordres de leur maître, le. capitaine et sa petite armée, composée des quatre diables qu'il s'était adjoints, et de quelques autres qui l'avaient suivi en volontaires, étaient étourdiment arrivés au cœur même de Paris sans avoir pensé à se munir des renseignements au moyen desquels il leur eût été possible de parvenir jusqu'auprès de Flammèche et sans avoir pris aucune des précautions qui pouvaient assurer leur incognito.
Mais heureusement pour eux il se trouva qu'on était alors dans les derniers jours du carnaval, de façon qu'ils furent généralement pris pour des bourgeois qui voulaient s'amuser.
Le bruit courut bien un instant, à cause de leur teint qui était un peu foncé, qu'ils venaient d'Alger ou de la Chine ou du Japon ou du Mexique! Les Parisiens ont bientôt fait de tout confondre sitôt qu'il ne s'agit pas d'eux-mêmes. Mais bientôt tous ces bruits tombèrent comme tombent à Paris tous les bruits ; on entrait en carême : et la seule chose qu'ils eurent à faire fut de s'habiller comme, tout le monde pour n'être point remarqués. Si quelques-uns, à voir leur air emprunté dans nos vêtements, dont ils n'avaient pas l'habi- Jj§ tude. les prirent pour des forgerons endimanchés, nous devons dire que ceux-là étaient des Parisiens raffinés, c'est-à-dire de ceux qui remarquent tout, mais qui ne s'étonnent de rien; et la vérité est qu'il y avait à peine huit jours qu'ils étaient parmi nous, que déjà personne ne songeait plus à eux.
' Le pauvre capitaine et sa bande, qui avaient cru d'abord que rien ne serait plus facile que d'en arriver à leurs fins, n'avaient pas tardé à s'apercevoir que leur besogne n'était pas beaucoup plus aisée que ne le
LE DIABLE A l'A 111 S.
serait ('«'lit1 d'un homme qui aurait à chercher dans un fleuve quelconque une certaine goutte d'eau qu'on lui aurai! vaguement signalée.
D'ailleurs, ayant toujours vécu, comme ils l'avaient fait, dans le pays des ombres, au milieu d'êtres impalpables, parmi des âmes enfin, ils n'entendaient absolument rien aux choses de la terre, et n'avaient pas la moindre idée de ce que peut être un corps, et de tous les embarras qu'il peut y avoir à exister à l'état solide.
Leur situation était celle de gens qui seraient venus au monde dans toute la maturité de l'âge, et qui auraient à faire à trente ans, et en quelques jours, les expériences qui absorbent d'ordinaire les années de( l'enfance et de la jeunesse.
Quand force fut aux pauvres diables de regarder pour voir, de marcher pour aller d'un lieu à un autre, de manger pour vivre, de parler pour être entendus, d'écouter pour entendre, de faire enfin des efforts d'intelligence pour acquérir les notions les plus élémentaires de notre vie terrestre, leur étonnement fut extrême, et toutes ces conditions matérielles et nécessaires de notre existence leur parurent souverainement bizarres et fatigantes.
Accoutumés qu'ils étaient à regarder des mondes, à voir de près des lunes et des soleils, ils eurent besoin d'une application extraordinaire pour se rendre compte de ces imperceptibles différences qui font qu'il est convenu de dire parmi nous — que le blanc n'est pas noir.
Il leur fallut, on le comprendra sans peine, toute une semaine pour distinguer un homme d'une femme, et il leur en fallut beaucoup davantage pour distinguer un homme d'un autre homme, une femme d'une autre femme, une voiture d'une autre voiture, une maison d'une autre maison, un boulevard d'un autre boulevard, un square d'un autre square, une rue d'une autre rue, dans une ville où l'on s'efïbrce de tout ramener îi l'unité.
Pour ce qui est de ces nombreux et infinis détails dont se complique et se compose, dit-on, la véritable vie parisienne, laquelle use plus de nuances (pie de couleurs, et qui consistent à pouvoir reconnaître ou à croire qu'on peut reconnaître à la première vue la qualité d'un homme, -il est riche ou pauvre, coiffeur ou gentilhomme; a savoir à qui est telle voiture si bien attelée, combien M. 0... a de chevaux, les noms de ces chevaux, leur généalogie, leur âge, etc.; à dire tout d'abord où va une femme qui passe suivant qu'elle a telle ou telle autre toilette, qu'il est uni' heure ou une autre heure, si cette femme est un ange ou un démon,