‹ Le Diable à ParisChapitre 33 sur 188 · si M · texte numérisé non relu

si M

Nous sortîmes. Je le suivais pas a pas. Nous passions dans la foule comme a travers une procession. Tout en marchant il me demanda : « Ta Lettre est pour un maître menuisier, rue de la Harpe?

— Oui.

— Mais lu n'es pas encore embauche?

— Non.

— Tu ne vas pas demeurer dans sa maison?

— Non.

— Eh bien, il faut aller te loger aux environs, dit-il; laisse-moi foire, je connais rue des Mathurins- Saint- Jacques un endroit où l'on passe la nuit à dix sous. Ceux qui louent au mois payent sept, huit, dix francs; ça dépend de la chambre. Tu verras, mais on paye d'avance.

— C'est bien, lui répondis-je, conduis-moi dans cette auberge, et si tu connais un endroit où l'on mange à bon marché, lu me le montreras avant de partir.

— Justement, lit-il, à côté se trouve le restaurant de Flicoteaux, un des bons endroits de Paris.

— Mais ça coûte cher, peut-être.

— Non, pas trop... ça dépend des plats et du vin. En mangeant du bœuf et buvant de l'eau, on paye de huit à dix sous. Mais si l'on demande du poulet et du vin, ça monte tout de suite à seize ou dix-huit sous, et même plus. »

Je pensai naturellement qu'avec un bon morceau de bœuf, du pain et de bonne eau, je n'aurais pas besoin de vin ni de poulet.

Nous passions alors auprès d'une grande bâtisse entourée de grilles et toute couverte de sculptures. Notre rue donnait sous la voûte de cette bâtisse magnifique, mais nous prîmes à gauche pour en faire le tour. Montborne me dit que c'était le Louvre. Comme nous tournions au coin de la grille à droite, je vis pour la première fois les quais qui suivent la Seine, le Pont- Neuf qui la traverse, et la statue de Henri IV, à cheval, au milieu du pont.

C'est là qu'on peut voir la grandeur de Paris, principalement sur le Pont-Neuf, lorsqu'on regarde à droite, le Louvre qui s'étend aussi loin qu'il est possible de regarder, l'Arc de triomphe, à plus d'une lieue, au bout d'une grand avenue d'arbres; et, de l'autre côté, le Palais de justice, la cathédrale de Notre-Dame et l'ile de la Cité pleine de vieilles maisons qui se regardent dans l'eau.

Ces choses, je ne les ai connues que plus tard; alors j'en étais ébloui

d'admiration. Les files de ponts toujours couverts de monde, qui s'étendent sur le fleuve, n'étaient pas une des choses qui m 'étonnaient le moins. Gela me paraissait aussi grand que toute l'Alsace, et si je n'avais pas <;lé forcé de suivre Montborne, qui marchait toujours, je me serais arrêté là quelques instants.

Le Pont-Neuf était bordé de baraques où Ton faisait de la friture, mais je me suis laissé dire qu'on les a toutes abattues depuis.

Après avoir traversé ce pont et regardé la statue en courant, nous tournâmes sur l'autre côté du quai, bordé de rampes en pierre; et plus loin nous arrivâmes à droite, dans la vieille rue de la Harpe. Cette rue avait l'air de descendre sous terre, s'étendait, en remontant plus loin, jusqu'à la vieille place Saint-Michel. J'avais vu tant de palais, tant de cathédrales, tant d'arcs de triomphe, tant de maisons magnifiques, tant de richards roulant en voiture; j'étais tellement ébloui de ces choses, qu'en remontant la vieille rue de la Harpe, toute grise, toute décrépite, pleine de gens en manches de chemise, en veste, en petite robe, en camisole, qui couraient d'une porte a l'autre, qui fumaient des pipes aux fenêtres, qui portaient de l'eau sur les épaules, qui faisaient de la friture à leur porte, et qui semblaient vivre là chez eux. de père en fils, que j'en eus le cœur soulagé.

Je trouvai même à cette rue un air de vieux. Saverne; c'était vieux... vieux ! On voyait des marchands de ferraille, comme chez nous, et de vieilles portes rondes toutes noires, où se tenaient des marchands de livres, de bretelles et de savates. Enfin je pensai :

« Maintenant nous ne sommes plus avec des millionnaires. »

Je m'attendrissais de voir des gens de la même espèce que moi, qui vendaient, achetaient et travaillaient pour vivre. Montborne me dit que cela s'appelait le quartier Latin. Il prit ensuite une autre rue à gauche, et finit par s'arrêter devant une maison étroite, haute de six étages au moins, et me dit :

« Nous y sommes, Jean-Pierre. »

C'était près d'une vieille bâtisse en arrière de l'alignement; un mur assez bas suivait la rue, et par-dessus ce mur on voyait le toit de ce vieux nid, et ses petites fenêtres comme au couvent de Marmoutier. J'ai su plus tard que cela s'appelait l'hôtel de Cluny, et qu'on y mettait toutes les vieilleries de la France.

Mon auberge se dressait un peu plus loin. Je crois encore là voir avec son pignon décrépit, où s'avançaient des pierres d'attente jusque

dans le ciel. Montborne était entré dans l'allée, tellement étroite que sa hotte raclai! les murs des deux côtés, et tellement noire qu'on n'y voyait plus au bout de quatre jms. En même temps une odeur de cuir, et d'une quantité, d'autres choses, vous remplissait le nez ; des bruits de toutes sortes nous faisaient tinter les oreilles; un marteau toquait, un four bourdonnait, quelqu'un chantait, pendant que dehors tout continuait à rouler, à crier, à passer.

Nous arrivâmes enfin dans une cour d'environ six à sept pieds; et, voyant le ciel tout en haut, je crus cire au fond d'un puits. Gomme je regardais, quelqu'un ouvrit le châssis d'une croisée au rez-de-chaussée, en criant :

<( Qu'est-ce que c'est.»

— Un voyageur, » répondit Montborne.

Aussitôt la porte au fond de l'allée s'ouvrit, et un homme trapu, les joues grasses et jaunes, un bonnet de coton crasseux sur la tête, les manches de chemise retroussées, un tire-pied dans la main, sortit en me regardant.

Derrière cette homme, que je reconnus pour être un cordonnier, s'avançait une petite femme sèche, déjà grise, le nez pointu, qui me regardait d'un œil de pie.

« Vous voulez passer la nuit? me demanda le cordonnier.

— Non, monsieur, je voudrais louer une chambre au mois.

— Ah bon! lit-il; Jacqueline va vous montrer les chambres.

— C'est un ouvrier menuisier, » dit Montborne.

Et la femme, qui m'avait bien regardé, prit un air riant.

« 11 arrive du pays? dit-elle. Venez, monsieur. »

Elle avait décroché des clefs dans leur cassine et grimpait devant moi. Montborne suivait lentement.

« Vous serez bien, » disait-elle.

Nous montions, nous montions; les fenêtres s'élevaient, la cour descendait. A la fin je n'osais plus regarder par ces fenêtres, je croyais tomber la tête en avant.

« Nous avons des chambres à tout prix, disait la vieille; mais la jeunes-.- aime le bon marché.

— Oui, si vous pouviez m'avoir une chambre à six ou sept francs, » lui dis-je.

A peine avais-je dit cela, qu'elle se retourna comme indignée, en s'écriant :

« A six: francs? Ce n'est pas la peine de raonler. »

Nous étions tout au haut de l'escalier, presque sous les tuiles, et cette vieille, dont la ligure était devenue de bois, me voyant étonné, dit :

« Redescendons : notre meilleur marché c'est huit francs... payés d'avance. »

Alors, me remettant un peu, je répondis :

« Eh bien , madame, montrez-moi la chambre à huit francs. »

Elle grimpa les dernières marches et poussa dans les combles une petite porte coupée en équerre. Je regardai, c'était un coin du toit. Dans ce coin, sur un petit bois de lit vermoulu, s'étendaient un matelas et sa couverture, minces comme une galette. Tout contre se trouvaient la table de nuit, la cruche à eau; et dans le toit s'ouvrait une fenêtre à quatre vitres, en tabatière.

Cela me parut bien triste de loger là.

« Décidez-vous, » me disait la vieille.

Et moi, songeant que je n'étais pas sur de trouver tout de suite de l'ouvrage, que je n'avais personne pour me prêter de l'argent, et que dans cette ville, où tout le monde ne songe qu'à soi, ma seule ressource était de ménager, je lui répondis :

« Eh bien, puisque c'est le meilleur marché, je prends cette chambre.

— Vous faites bien, dit-elle, car les locataires ne manquent pas. »

En descendant, elle me montra dans un coin une espèce de fontaine, en me disant ;

« Voici l'eau. »

Montborne montait encore, je revins avec lui. Il trouva ma chambre très-belle, d'autant plus qu'il restait de la place pour la malle. Ensuite, comme il était pressé, je lui payai ses trente-deux sous; il me dit que deux maisons plus haut, à droite, près de l'hôtel de Cluny, je verrais le restaurant, et puis il s'en alla.

Je refermai la porte et je m'assis sur le lit, la tête entre les mains, tellement accablé d'être seul, au milieu d'une ville pareille, loin de tout secours, de toute connaissance, que pour la première fois de ma vie j'eus l'idée de m'engager.

« Qu'est-ce que je fais au monde? me disais-je. Les autres sont heureux, les autres ont leur maison, leur femme, leurs enfants, ou bien ils ont leurs père et mère, leurs frères et sœurs... Moi, je n'ai rien que ma pauvre vieille mère Balais. Eh bien, si je m'engage, je ferai l'exercice, j'aurai la nourriture, le logement, l'habillement, et rien à soigner. Je 1O8-31 • ne

défendrai l'ordre. Si 1rs ouvriers se remuent, s'ils se révoltent, je ferai comme le régiment. Le père Nivoi m'en vomira, mais je ne puis pas mmv tout seul... Non, c'esl trop terrible d'être seul, avec des gens qui ne pensent qu'à vous tirer de l'argent, qui vous sourient pour avoir votre bourse, et qui vous tournent le dos quand vous n'ayez plus rien. »

Jetais découragé. Je n'avais personne pour me relever le cœur; l'idée du pays me faisait mal.

Pendant que ces idées tournaient dans ma tète, je me rappelai que [e père d'Emmanuel m'avait dit d'aller voir son fils, mon ancien camarade, qui Taisait son droit au quartier Latin. Ah! si j'avais pu le voir seulement une heure, comme cela m'aurait fait du bien! J'y songeais en m. ' rappelant qu'il demeurait dans la rue des Grès, numéro 7. Mais allez donc trouver la rue des Grès en arrivant à Paris? Malgré cela, je voulus essayer.

Quelques instants après, la vieille revint, elle mit une serviette sur la cruche en disant :

« On vous changera de draps tous les mois. Vous savez, c'est huit lianes par mois, payés d'avance. »

Alors je compris pourquoi la serviette était venue si vite. L'ayant donc pavée, je demandai si par hasard Ja rue des Grès ne se trouvait pas aux environs.

« Ce n'est pas loin, répondit-elle; est-ce que vous connaissez quelqu'un à la rue des Grès?

— Oui, un étudiant en droit... un camarade d'enfance.

— Ah! lit-elle d'un air de considération, mon mari vous dira mieux où c'est. Si nous avez besoin d'autre chose, il ne faut pas vous gêner.

— Je n'ai besoin maintenant que d'être seul, » lui répondis-je. Elle sortit. J'allai remplir ma cruche; j'ouvris ma malle, je me lavai,

je changeai de chemise et d'habits. Le grand bruit du dehors m'arrivait jusque par-dessus les toits, le soleil brillait sur mes vitres.

Après avoir bien refermé ma malle et la porte, je descendis en suppliant le Seigneur de me faire la grâce, dans cette extrémité, de trouver Emmanuel, qui seul pouvait me donner de bons conseils et raffermir mon courage.

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