‹ Le Diable à ParisChapitre 45 sur 188 · CONVERSION · texte numérisé non relu

CONVERSION

J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus . des brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de perles, des bracelets de filigrane et des sachets

brodés. De belles courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux rou\ avec des peignes d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillel épanoui, leur tenaient le miroir sous des péristyles h colonnes de marbre blanc laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et quand j'ouvris ma fenêtre je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore remarquée : je vis que les arbres étaient verts et non couleur de chocolat, et qu'il'existait d'autres teintes que le gris et le saumon.

COUP d'éclat.

Je me levai , et ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air mystérieux et criminel; en ce moment je regrettais fort la mode des manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de troisième qui achète Faublas à un bouquiniste du quai; en demandant certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin je rentrai chez moi riche de toutes les couleurs du prisme. 31a palette, qui jusque-là n'avait admis que ces quatre teintes étoufTées et chastes, du blanc de plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes que les autres; le vert véronèse, le vert de schéele, la laque garance, la laque de Smyrne. la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent les plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l'abondance de bien me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope ; j'y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l'atelier.

Un jour que j'étais penché sur mon appuie-main, frottant un bout de draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé

la clef >iir la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphorien, et. après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu : « Rubens! »

Je compris alors l'énormité de ma faute, je tombai à genoux et je baisai la poussière dès bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et par la sincérité de mon repentir ayant obtenu le pardon du grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant une madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.

Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la première couche aux ciels et aux fonds. Il m'a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; — les maîtres du Campo Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. — Grâce à l'excellente éducation pittoresque que j'ai reçue, je suis venu h bout de m'acquitter de cette tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais : « Tu seras avocat ! »

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