‹ Le Diable à ParisChapitre 48 sur 188 · PAR H. DE BALZAC · texte numérisé non relu

PAR H. DE BALZAC

Jusqu'à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d'usuriers; mais on a oublié l'usurière des femmes dans l'embarras, la madame La Ressource d'aujourd'hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande à la toilette.

Avez-vous quelquefois en flânant remarqué dans Paris une de ces boutiques dont la négligence fait tache au milieu des éblouissants magasins modernes, boutiques à devanture peinte en 1820 et qu'une faillite a laissées au propriétaire de la maison dans un état douteux? La couleur a disparu sous une double couche imprimée par l'usage et grassement épaissie par la poussière; les vitres sont sales, le bec-de-cane tourne de lui-même, comme dans tous les endroits d'où l'on sort encore plus promptement qu'on n'y entre. Là, trône une femme entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre est en harmonie avec la figure que cette femme se compose, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de Paris. On y voit des défroques que la Mort y a jetées de sa main décharnée, et l'on entend alors le râle d'une phthisie sous un chàie, comme on y devine l'agonie de la misère sous une robe brodée d'or. Les atroces débats entre le luxe et la faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y trouve la physionomie d'une reine sous un turban à plumes, dont la pose rappelle et rétablit presque la ligure absente. C'est le hideux dans le joli! Le fouet de Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, y a éparpillé les manchons pelés, les fourrures flétries de quelques grandes dames aux abois. C'est un fumier de fleurs où, cà et là, brillent des roses coupées d'hier,

portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une affreuse vieille. la cousine germaine de l'usure, l'occasion du malheur, une harpie retirée, chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l'habitude de colporter ou d'acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe. La marchande est là comme l'argousin dans le bagne. comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus horrible que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants, étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendu dans le sale vitrage derrière lequel grimace une de ces marchandes à la toilette qui ont fait autant de métiers inconnus qu'il y en a de connus.

Ce fut une de ces gémonies de nos fêtes que j'indiquais à un de mes amis.

« Que dites-vous de ceci? n'e;t-ce pas la femelle de la Mort?» lui dis-je à l'oreille en lui montrant au comptoir une terrible compagnonne.

Nous entrons.

iii. — .Madame, combien cette guipure?

elle. — Pour vous, monsieur, ce ne sera que cent écus.

Elle remarque une cabriole particulière aux artistes, et ajoute d'un air pénétré : — Cela vient de la princesse de Lamballe.

moi. — Comment! si près du Château?

elle. — Monsieur, ils n'y croient pas

moi. — Madame, nous ne venons pas pour acheter...

elle. — Je le vois bien, monsieur.

moi. — Nous avons plusieurs choses à vendre, je demeure rue de Richelieu, 112, au sixième. Si vous vouliez y passer d'ici à une heure, vous pourriez faire un marché...

ELLE, en regardant fixement mon camarade. Monsieur désifC peilt-étie

quelques aunes de mousseline bien portées?...

moi. — Non, il s'agit de savoir à quoi s'en tenir sur une robe de mariage, et l'on a confiance en vos talents.

Deux heures après Mme Nourrisson (elle s'appelait ainsi) vint en robe de «lamas a fleurs provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, avant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette m dentelle magnifique, mais éraillée, et un affreux chapeau ; mais, pour dernier trait de physionomie, elle était chaussée en souliers de peau

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