‹ Le Diable à ParisChapitre 56 sur 188 · PAR TA XI LE DE LORD · texte numérisé non relu

PAR TA XI LE DE LORD

« Bonjour, la gentille fermière qui passes sur le grand

in ; que tu es heureuse d'être jeune et belle, puisque

ta jeunesse et ta beauté sont à toi ! Moi , j'ai une maîtresse

impitoyable, la misère... Entendez- vous la machine, le

bruit de la machine? »

Complainte des fileuses de Manchester.)

Les pauvres gens qui m'ont élevée ne peuvent plus garder une apprentie. Les affaires vont mal, il faut qu'ils nourrissent leurs enfants; ils m'ont mis un métier entre les mains, comme ils disent, je suis d'âge à gagner ma vie. Allons ! je la gagnerai. Le messager m'emmènera ce soir, il m'a promis une place clans sa carriole; c'est un si brave homme, et il m'a vue si petite.

Aujourd'hui je ne suis qu'une enfant, demain je serai une ouvrière. Ils manquent de bras à la ville, la grande filature a repris ses travaux ; comme je vais être heureuse à Paris!... N'est-ce pas la cloche du village (jue j'entends? d'où vient qu'elle m'attriste le cœur ?

Voici mes compagnes qui vont à la messe avec leurs belles robes du dimanche. On dansera ce soir sous les tilleuls, j'irai ce soir danser pour la dernière fois... Non, je resterai ici à prier Dieu pour qu'il n'abandonne pas l'orpheline.

J'entends le bruit des roues, le messager fait claquer son fouet pour m'avertir. Comme j'ai prié longtemps ! Adieu, vous qui m'avez servi de père; Jacques et Jacqueline, un baisera votre sœur ; et vous, nia mère, ne pleurez point, je vous donnerai de mes nouvelles, et puis nous nous .reverrons. Ne craignez rien pour moi, je suis forte et courageuse : le ciel me protégera !

La carriole file, nous passons h côté des tilleuls, j'entends le bruit des violons ; nous voici près du moulin, le bruit de l'eau me fait pleurer. Nous allons bien doucement, messager. Bon ! voilà la jument grise qui

prend le grand trot; le village est déjà loin, mon cœur est moins gros, mes paupières se ferment. Je me trouve devant noire église; monsieur le cure est sur son banc, il me fait signe d'approcher, et prononce quelques paroles en me menaçant du bout du doigt. < Non, monsieur le curé, je vous le jure. Pierre... » Au même instant, je me réveille. « Où sommesnous'.' — A Paris, mamzelle, répond le messager. — Nous sommes à Paris! »

La bonne femme a laquelle on m'avait recommandée m'attendait à la barrière. Il faut que je me présente tout de suite à la filature; demain peut-être il ne serait plus temps; les bras, au lieu de manquer, seront trop nombreux. J'aperçois la noire fumée de la machine à vapeur; me voici devant la porte d'entrée. Ce n'est plus la modeste filature de mon village : comme tout cela est grand! quel mouvement! quel tumulte ! Voici les petits garçons et les petites filles qui accourent en files nombreuses ; ils ont l'air bien tristes, bien malheureux, bien souffrants; leur pâleur me fait songer aux joues fraîches de mon petit frère Jacques ci de ma pet i le sœur Jacqueline.

Le contre-maître est un gros brave homme qui a souri en me voyant. Ma protectrice m'a recommandée à lui; ce soir, elle viendra me prendre pour me conduire au logis; en me quittant, elle m'a dit qu'il fallait bien travailler si je voulais que dimanche elle me fît voir toutes les belles choses de Paris. M 'encourager au travail ! je n'en ai pas besoin !

Mes compagnes rient et chantent; je ne sais pourquoi, mais leur joie m'attriste. Ces physionomies tantôt pâles et blêmes, tantôt rouges et couperosées, ces yeux éteints ou effrontés, ces voix, ces gestes, ont quelque chose qui m'effraye. Un moment la gaieté est devenue plus bruyante, on poussait de grands éclats de rire; un enfant de dix ans. qui travaillait avec nous, venait d'achever une chanson sur un air extraordinaire. On m'a demandé pourquoi je ne riais pas comme les autres.

« Je ne comprends rien à cette chanson, ai-je répondu.; ce n'est pas ainsi que nous chantions au village.

— Tu comprendras ! lu comprendras ! » s'est-on écrié de toutes parts. En même temps, j'ai entendu une voix plus douce que les autres : « Tu comprendras ! »

.le regardai qui me parlait ainsi; c'était ma voisine de métier, celle qui travaillait à mon côté. Elle semblait plus jeune que ses traits flétris ne l'annonçaient; ses yeux bleus respiraient la douceur ainsi que son

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