‹ Le Diable à ParisChapitre 57 sur 188 · LAS E M A I N E DE L' 0 U V R I È R E · texte numérisé non relu

LAS E M A I N E DE L' 0 U V R I È R E

sourire. Je la considérai longtemps avec attention, sans qu'elle parût s'en douter. Sa pensée errait loin (\c> lieux où nous étions, son visage restait immobile, son corps seul suivait les mouvements de son ouvrage.

Les travaux vont cesser; l'heure du départ vient de sonner : tout le monde a quitté l'atelier. La vieille femme m'a conduite dans la chambre qu'elle a louée pour moi. Le contre-maître est content de mon habileté. je gagnerai vingt sous par jour. C'est une bonne nouvelle qu'elle m'apprend ; mais pourquoi faut-il qu'elle la gâte en mannonçant qu'elle est obligée de quitter Paris pour plusieurs jours ! Bonne vieille, je l'aimais déjà. Allons, voilà ma première journée de passée; voici le moment de prier Dieu. D'oii vient qu'en m'endormant, je songe encore à ces mots de ma voisine : « Tu comprendras? »

Vis-à-vis de moi habite une jeune fleuriste; j'ai aperçu ce matin son établi semé de Heurs parmi lesquelles se jouaient les rayons du soleil. J'ai reconnu des primevères et des pervenches.

La primevère et la pervenche, L'une sourit, l'autre se penche; Toutes deux sont des fleurs d'avril.

! e bien-aimé quand viendra-t-il?

Ce refrain de nos campagnes me fait pleurer malgré moi ; allons, du courage, un dernier regard à ces fleurs. Celle qui les fait est bien heureuse! Elle est là, dans sa petite chambre, travaillant seule tout le jour, copiant les lis et tes marguerites du bon Dieu, tandis que moi... Pourquoi mes parents ne m'ont-ils pas appris ce métier? Hélas! je n'ai plus de parents, et ceux qui m'ont élevée étaient trop pauvres pour cela. On n'a pas besoin de fleuriste au village.

L'air du matin que j'ai senti en venant ici était bien doux à respirer, et celui de l'atelier est bien lourd. Ma voisine n'a point encore paru ; je ne la connais pas. mais elle me manque. Les autres ont l'air si froides, si indifférentes! Pendant que mon métier tourne, qui sait ce que Ton fait à la maison0 Bruneau est aux champs, Mathurine lile, Jacqueline s'est emparée de mon rouet : elle est assez grande pour gagner de l'argent; Jacques est à l'école ou sert la messe à monsieur le curé. Brave homme! il ne m'a grondée qu'une fois dans sa vie, le jour où il crut que Pierre m'avait pris un baiser; et moi je soutenais que non. Oh! c'est un men-

songe qu'il m'aurait bien pardonné. Pierre ne m'avait-il pas promis de m'éppuser quand il serait riche?

La primevère et la pervenche, L'une sourit, l'autre se penche; Toutes deux sont des Heurs d'avril.

Le bien-aimé quand viendro-t-il?

« Que nous ehante-t-elle avec ses pervenches, la villageoise?

— Ohé! la villageoise, répète un peu cette chanson.

— La villageoise, donne-moi l'adresse de celui qui t'a appris cet air; je veux qu'on le chante à mon enterrement, n

Tout le monde se moque de moi; on m'entoure, on rit, les petites filles elles-mêmes et les petits garçons ; et moi d'être confuse et de rougir. Tu ne sortiras plus de mes lèvres, douce chanson!

Sans le contre-maître, je ne sais pas comment cette scène aurait fini ; heureusement il est arrivé pour prendre ma défense; chacun a repris sa place, on m'a laissée tranquille, et on ne m'a rien dit tout le reste de la journée. Seulement une ouvrière qui quittait la filature en même temps que moi, a dit, en me montrant à sa compagne :

« C'est à elle qu'il en veut maintenant. »

De qui voulait-elle parler?

Le contre -maître est un bon cœur, je l'avais bien jugé. Ce soir, pendant que je soupais tristement toute seule, j'ai entendu qu'on frappait à ma porte.

« Qui est là?

— Ouvrez; c'est moi. »

J'ai reconnu la voix du contre-maître, et je l'ai fait entrer.

« Mon enfant, m'a-t-il dit, celle à qui vos parents vous ont recommandée m'a prié de la remplacer près de vous. J'ai accepté volontiers, parce que vous me paraissez sage...

— Je tacherai de l'être toujours.

— Et puis vous êtes si jolie! » Et son regard se fixa sur moi. Je baissai les yeux sans répondre.

« Ce logement, ajouta-t-il, ne vous convient pas, nous en trouverons un autre; si le travail vous fatigue, prenez du repos...

— Oh ! non, je veux travailler pour gagner ma vie !

— Vous n'en aurez pas besoin, si vous voulez. »

Il me regarda de nouveau avec une vivacité qui lit naître eu moi un trouble dont je ne pus me rendre compte, niais dont il s'aperçut, car il reprit d'un ton calme.

« Vous avez raison, mon enfant, mais il ne faut pas vous tuer. Vous avez en moi un ami qui vous empêchera de faire celte sottise et qui veillera sur vous. Je vous quitte parce que je vois que vous êtes fatiguée, mais je reviendrai vous voir. »

Et il me laissa surprise autant qu'émue de cette visite. . C'est aujourd'hui le troisième jour de mon arrivée à Paris. Ce matin la fenêtre de ma voisine était fermée; je n'ai pu voir ses fleurs. Le soleil est caché, un brouillard humide descend le long du toit. J'étais seule hier, maintenant j'ai rencontré un homme qui prend intérêt à moi, et pourtant je me sens plus triste que de coutume. Peut-être le travail chassera-t-il tous ces mauvais pressentiments.

La place de ma voisine est encore vide. La pauvre femme serait-elle malade? Je demande pourquoi elle ne vient pas à l'atelier, si on n'a pas de ses nouvelles. Celle à qui je m'adresse me répond, d'un air distrait et étonné :

« De quoi va-t-elle s'occuper? si Marie n'est pas là, c'est qu'elle fait la noce! »

Je n'ose en demander davantage, on se moquerait de moi parce que je ne comprends pas.

Mais d'où vient ce bruit qui s'élève au fond de l'atelier? Les enfants montent sur leur escabeau pour mieux, voir; les ouvrières quittent en foule leurs métiers ; on se pousse, on se heurte, comme pour jouir plus tôt d'un spectacle. Bientôt la masse reflue de mon côté. Une espèce de cortège s'est formé autour d'une femme, on l'entoure en poussant des cris et des éclats de rire ; elle promène autour d'elle un regard qui ne voit pas, un sourire sans vie; ses jambes peuvent à peine la soutenir, elle s'écrie d'une voix haletante : « Mon métier! je veux travailler! » Elle essaye de marcher, mais ses forces la trahissent; elle tombe sans mouvement sur le sol.

J'ai reconnu ma voisine.

Au lieu de la secourir, l'atelier redouble de cris et de rires ; les huées recommencent de plus belle.

u Comment a-t-elle pu retrouver le chemin de l'atelier, l'ivrogne, la fainéante? Fais-nous un peu la morale, Marie; deux jours de noce, rien

que ça !

L'infortunée cependant restait toujours étendue; personne ne songeai! ii la relever. le m'avance; je soulève sa tète appesantie. Ses yeux se rouvrent peu à peu. elle semble nie reconnaître, elle se dresse lentement sur ses pieds, je l'entraîne en la soulevant vers son banc. Je crois entendre un remercîment sortir de sa bouche.

Pendant tout le reste de la journée, Marie a fait les frais (\c< railler ries et des conversations de nos compagnes. Elle y restait insensible. Ramassant péniblement toutes ses forces, elle cherchait à faire mouvoir son métier avec une activité fébrile. « J'aurai faim demain, disait-elle tout bas . j'aurai faim : tourne, métier de malheur, tourne... »

.Marie m'a suivie en quittant l'atelier.

< Tu es bonne, m'a-t-elle dit, il faut que je te parle. Je veux te raconter mes malheurs; car ils seront les tiens si tu as du cœur. Tu n"\ échapperas pas. ni tes enfants non plus, si tu as des enfants. Comme toi. j'ai été jeune, belle, naïve : regarde ce que je suis maintenant, et je n'ai pas trente ans!

< Quand mon père et ma mère moururent, j'étais en apprentissage. Personne ne pouvant plus payer mon entretien, on me dit de gagner ma vie. J'entrai dans cette fabrique maudite. J'étais jolie, le contre-maître me regarda comme son bien ; promesses, menaces, il employa tout pour me séduire. Je résistai, car j'aimais quelqu'un, un enfant du peuple comme moi, un pauvre soldat mort en Afrique. Quand j'appris cette nouvelle, le contre-maître redoubla d'instances ; mais je voulais rester vertueuse, et je quittai l'atelier.

o Alors j'essayai de tout pour gagner ma vie : je savais un peu coudre, je me mis à faire des chemises, à ourler des torchons ou des draps, a attacher des pattes de bretelles. J'étais habile, je me couchais tard et je me levais de bonne heure, et comme je ne pouvais faire plus de deux chemises, phis de deux paires et demie de draps, je ne gagnais que quinze à dix-huit sous par jour, et encore fallait-il retrancher de celte somme l'argent nécessaire pour acheter de la chandelle, du fil et du coton. Souvent l'ouvrage manquait, et quand j'allais en chercher, on me répondait que les prisons et les couvents travaillant à meilleur compte, on leur avait donné tout ce qu'il y avait à faire.

.le ne pouvais me mettre en service, personne n'était là pour dire d'où je venais et pour répondre pour moi. Un jour vint où, sans pain, sans espérance, je me trouvai seule avec le désespoir. J'écoutai ses conseil sinistres : j'allumai un réchaud de charbon, et je m'endormis avec

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l'espoir de ne plus me réveiller. Pourquoi le ciel n'a-l-il pas voulu qui en lût ainsi ?

« Le contre-maître ne m'avait point perdue de vue : il guettait sa proie, et il comptait sur la misère; il m'épiait el je n'en savais rien. Il apprit, je ne sais comment, ma funeste résolution; et le lendemain, au lieu de me trouver dans les bras de Dieu, je me réveillai dans une autre chambre que la mienne; un médecin était à mon chevet. Le premier mot que j'entendis fut celui-ci : — Sauvée !

« J'étais perdue, au contraire. Ce que la séduction n'avait pu in'airacher, je le donnai à la pitié; je crus être aimée, et j'aimai. Trois mois après, une autre victime m'avait remplacée. V>ée par un premier effort. je ne trouvai même plus de force dans le désespoir sur lequel je comptais comme sur un ami fidèle. Je m'estimai trop heureuse de trouver une place dans cette fabrique, où je viens tous les jours gagner un pain arrosé de larmes. J'ai pris peu à peu les habitudes de celles qui vivent avec moi. Ce que tu ne comprends pas encore, moi je le comprends; honteuse, flétrie, je me console du malheur par un vice. Tu as vu aujourd'hui à quel prix je parviens à oublier.

« Prends garde, jeune fille, prends garde; les mêmes dangers te menacent. Il te trouve jolie : regarde ce que je suis devenue et apprends à résister. »

3Jarie me quitta, et moi j'essuyai les larmes qui coulaient de mes yeux.

J'ai rencontré, devant la loge du portier, la fleuriste; elle racontait qu'elle venait de recevoir une riche commande. Elle a pris sa lumière en chantant, et s'est mise à monter les escaliers d'une façon leste et joyeuse. Tout de suite elle va se mettre au travail. « C'est une brave fille, m'a dit la portière, pendant que je la suivais des yeux, toujours à l'ouvrage, et ne sortant que le dimanche avec son amoureux, qui doit l'épouser lorsqu'ils auront, tous les deux, réuni les économies nécessaires pour se mettre en ménage. »

Et moi aussi j'avais un amoureux qui me conduisait le dimanche cueillir des fleurs dans les bois.

La primevère et la pervenche , L'une sourit, l'autre se penche; Toutes doux sont des Heurs d'avril.

Le bien-ainié quand viendra-t-il

Voilà que je chante au lieu de faire nia prière. Comme je suis triste, ce soir! Les paroles de Marie ont jeté comme un poids sur mon cœur. Non. non, son sort ne sera pas le mien. Je reverrai Pierre, mon village, et le vieux curé, et ceu\ qui m'ont élevée. J'irai encore danser sous les tilleuls; je me promènerai dans les prés tapissés de violettes du printemps ; j'entendrai le bruit des cloches et le lie-tac du moulin; je quitterai Paris, la fabrique, le contre-maître. Je puis être encore heureuse, n'est-ce pas, mon Dieu?

LETTRE DE HOSE A MATBORIKE.

Paris, jeudi 16 février 18 ii.

h Ma bonne mère,

<( Vous vous portez bien depuis que je ne vous ai vue, et Bruneau

de même, et les enfants aussi. J'ai fait tout ce que vous m'aviez

recommandé. Je travaille assidûment, je suis sage et je prie Dieu ;

mais je ne puis rester davantage à Paris. Je souffre, je ne suis pas

i heureuse; je ne puis pas tout vous dire dans une lettre, mais j'ai

i peur de me perdre en vivant ici. Je ferai tout ce que vous voudrez au

u village; je travaillerai à la terre, s'il le faut, plutôt que de continuer

( à demeurer loin de vous. Si vous saviez, je suis bien malheureuse,

<c allez! Dites au messager de venir me prendre, il m'emmènera dans .-a

carriole, et bientôt je pourrai vous embrasser.

« Votre dévouée Lille,

« Rose. »

Mon cœur est parti avec cette lettre ; je me sens gaie en allant à I atelier. En me voyant à la fenêtre de ma mansarde, la fleuriste m'a souri : jamais ses Heurs ne m'ont paru plus jolies et plus fraîches que ce matin, c'est d'un heureux présage.

Le contre-maître m'a arrêtée un moment au passage pour me demander comment je me trouvais à Paris.

Très-bien! lui ai-je répondu avec une franchise qui l'a encouragé.

— En ce cas, vous me permettrez de remplacer votre protectrice, et de vous faire promener dimanche dans Paris?

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