‹ Le Diable à ParisChapitre 62 sur 188 · I il · texte numérisé non relu

I il

— Du tout, dit Raymond, je rajeunis. Malheureusement le rajeunissement n'est qu'intérieur; quant au fond, c'est vous qui êtes très-vieux, bons jeunes gens; vos idées ont cent ans. »

Se redressant alors de toute la hauteur de sa grande taille, sa belle et expressive figure, qui tout à L'heure avait je ne sais quoi dauslère et de grave, s'anima du bienveillant et ferme sourire qui lui était familier. C'était le Raymond sauveteur , le Raymond aimé des jeunes gens aux heures de crise qui reparaissait, le vieux combattant de la vie offrant gratis une leçon d'escrime au combattant , novice encore, avant de le laisser s'engager sur le terrain.

« Mon enfant, dit Raymond à Robert, à votre sens, à vous autres, qu'est-ce donc que l'amour ?

— Autant que possible, dit Robert, c'est une très, très-jolie femme.

— Et puis après?

— Après, dit Robert, c'est une jolie femme encore, blonde si la première a été brune.

— Et encore après ?

— C'est le plus de jolies femmes possible de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, de tous les pays et de tous les caractères.

— Et après cet après-là? dit Raymond.

— Ma foi , dit Robert, après c'est toujours la même chose, avec l'espoir qu'à force d'être toujours la même chose cela pourra devenir nouveau.

— Et enfin? dit Raymond.

— Enfin, dit Robert, enfin, si vous y tenez beaucoup, cela pourrait bien être la fin, c'est-à-dire ce qu'il faut bien appeler de son vrai nom : la clôture.

— Allons, dit encore Raymond, un peu de courage! Qu'est-ce que nous entendons par ce joli mot : la clôture, dans notre joli monde, mon cher Robert?

— Je ne resterai pas en chemin pour si peu, répliqua Robert. La clôture, c'est la plus superbe dot possible pour boucher les trous que la vie de garçon laisse après elle; c'est une jeune personne convenable, c'est quelques enfants, en nombre limité, deux par exemple; c'est le cercle pour égayer le sérieux du mariage; c'est la vieillesse ensuite, avec quelques rayons de la vie de garçon par-ci par-là en souvenir du bon temps. Ecoulez donc, Raymond, ce n'est jamais très-gai, les fins.

— Je ne vous lai pas fait dire, repartit Raymond, votre amour finit oii il devrait commencer. Votre amour est garçon, mon pauvre Robert.

Il n'a ni femme ni enfant, il recule tant qu'il peut la famille, il oublie d'où il sort; il est embarrassé devant tout ce qui est légitime; il se cache de son père et de sa mère; la présence de ses sœurs le décontenance; toute femme qui ne peut pas devenir une maîtresse est en dehors du cercle étrange où il se meut, et les jeunes filles lui font peur dont la candeur virginale exigerait le respect; si bien que la femme ces^e d'être une femme pour lui, qui seule serait digne qu'il lui donnât sa vie tout entière.

Que si par mégarde il en résulte quelque chose de votre amour, c'est un bâtard, lequel une fois au monde fait ce qu'il peut et peut-être ce qu'il doit : des procès à son origine.

Bref, à votre compte, mon grand garçon , l'amour est soit un jeune drôle, soit un vieux roué, à qui le mal seul est permis, qui ne peut vivre en bon lieu, qu'il est charmant d'introduire chez les autres, mais que pour rien au monde on ne voudrait voir entrer chez soi, et qu'il faudrait tuer comme un chien s'il osait mettre le pied sur le seuil de la maison paternelle. Pardieu! c'est un bien aimable garçon, votre amour! Ah ! je le connais, il est le produit de cette littérature de célibataire qui n'écrit que pour ou contre ses maîtresses; qui, ne connaissant qu'elle, ne parle que d'ellemême, qui croit intéresser l'univers en lui racontant tous les matins ce qu'elle fait dans les rues, sur les boulevards ou autres lieux publics où elle est reçue ; qui se croit dans le monde au café ou au restaurant; qui révèle avec autant d'importance les prétendus secrets des coulisses des petits théâtres et des cabinets particuliers, que s'il s'agissait des mystères d'Isis et d'Eleusis, essayant de vous émoustiller, mes pauvres innocents, en attendant qu'elle vous écœure, et qui Unira par faire penser à l'Europe qu'en France la noble profession des lettres en est arrivée à ce point que les écrivains y seraient une race à part, produit de je ne sais quelles créations spontanées, et tombée d'une lune quelconque, où l'on n'a ni père, ni mère, ni femme, ni enfants. J'enrage quand je vois que les trois quarts de nos livres sont impossibles a laisser sur la table des honnêtes femmes, et qu'elles ne peuvent plus lire que ce qui leur est traduit de l'anglais. Est-ce que cela ne devrait pas être une leçon pour ceux qui ont l'honneur de tenir une plume, que cette acclimatation subite de livres étrangers parmi nous? Le premier roman d'amour d'un Anglais est l'histoire voilée de son mariage. Ils écrivent pour leurs femmes, carrément, les Anglais, non pour les filles, et ils n'en sont pas plus bêtes pour cela, je suppose; l'œuvre de Dickens est là pour le prouver. Mais

16/j LE TIROIR DU DIABLK.

quand c'est le notaire seul et non l'amour qui noue l'intrigue, le mariage n'est pins que le plus vilain des romans, un roman d'affaires, c'est-àdire quelque chose qui contient des procès et mène droit aux tribunaux.

— A votre compte, dit Robert, il faudrait se marier avant d'être né...

— Avant d'être né... né à la sottise, au vice : pourquoi pas? Avec cela qu'il est beau le stage que vous laites l'aire à vos cœurs ! Que diriezvous de magistrats qui, pour l'aire l'apprentissage de la justice, se feraient escrocs et filous, qui, pour mieux: connaître la loi. commenceraient par la violer? Ce que vous en diriez, dites-le de vous-mêmes et de l'usage que vous faites de votre vie de garçon, car c'est tout un.

Toutefois, décidons-nous; lequel choisiriez-vous, s'il s'agissait de marier votre sœur : d'un jeune ou vieux gandin, experts l'un et l'autre dans l'art de vivre, amoureusement parlant, aux dépens d' autrui, sur le commun, comme on dit, de forcer portes et serrures et de soudoyer les femmes de chambre pour n'avoir à escalader ni murs ni balcons ; ou d'un vaillant garçon cherchant du cœur plutôt que des yeux à quelle jeune tille assez pure il pourra confier l'honneur de son nom, l'éducation de ses enfants et le bonheur de sa vie ?

On s'est moqué des pièces où l'amour finissait par un mariage; par quoi donc pourrait-il mieux ou moins mal finir, je vous prie, s'il est vraiment l'amour, et par quoi finit-il, s'il vous plaît, quand ce n'est pas par un mariage ?

Sans parler du coup de poignard démodé d'Àntony, trop viril pour nos mœurs, faut-il vous mettre sous les yeux la fin misérable, la fin honteuse et plate, la vieillesse piteuse de tous les amours qui n'ont pas pour résultat l'union solide de deux êtres résolus à constituer la maison, c'est-à-dire à mener l'amour à son but. et dont les plus grands exploits, quand ils ne sont pas stériles, consistent a mettre sur le pavé des enfants à qui la loi refuse le droit de chercher leurs pères ?

Exceptez, je le veux, car il faut être juste, exceptez dans la proportion de un sur mille ces rares amours de vrais anges égarés, non déchus. auxquels une vie manquée par la faute de quelque misérable mari, comme dans l'affaire de .Max. auxquels des conditions spéciales et des vertus hors ligne méritent les respects attristés des braves gens, et obtiennent d<- la sympathie publique elle-même un bill d'immunité contre la loi ; n'ai-je pas cent fois raison ? et n'est-ce pas le cas de dire que ces difficiles exceptions ne font que confirmer la règle?

— Encore faut-il, dit Robert, pour se mettre en ménage, avoir les

grâces de L'état. Qu'est-ce qu'un homme sail de la vie, s'il ne l'a pas pratiquée?...

— Rien du tout, heureusement ! dit Raymond, rien de ce (jui peut la pervertir, mais tout de ce qui peut la rendre digne d'\ marcher d'un pied ferme.

Il sent mieux au début, pour peu qu'il ait le cœur bien placé, que rien n'est plus sérieux que le choix du chemin; il a une secrète terreur du mal et le désir enthousiaste du bien; il n'est pas refroidi par les calculs de la prétendue sagesse mondaine; il ignore que l'égoïsme pourra lui être prêché un jour comme une vertu; il a du vent dans la poitrine, de l'air pur et chaud dans les poumons; l'idée de la lutte sourit à sa jeune vaillance; quelque chose lui crie qu'il faut être deux dans la vie, que c'est l'heure ou jamais de chercher ce compagnon, ce témoin devant lequel on sent qu'on ne voudra jamais rougir, ce second qui puisse répondre un jour devant (ous que si la bataille a été rude et ses chances diverses, tout s'est bien passé.

Il est digne, enfin, d'être à la fois amant, mari et père.

Non! elle n'est pas de trop aux côtés de l'homme jeune et fort, la femme courageuse et émue qui peut dire, au matin du combat, au père de ses enfants, comme autrefois les filles de Rome à leurs frères et à leurs époux : « Dût-on te rapporter mort, va tout droit ! » Est-ce qu'elle ne vaut pas, cette honnête femme-là; monsieur Robert, la demoiselle qui toujours nous plante là à la veille de l'assaut? — Celle qu'après un combat malheureux vous retrouverez au nid. pâle mais ferme, pour panser vos blessures, est-ce qu'elle ne vaut pas la drôlesse éhontée qui au premier revers passera au vainqueur? — Celle enfin, qui, toute à vous, le jour de la victoire arrivé, peut vous dire : « Tu t'es bien battu, j'apprendrai à nos enfants à être fiers de toi ! Si tu avais succombé, je leur aurais montré à en être dignes ! » Est-ce qu'elle n'est pas de cent mille pieds au-dessus de l'oiseau de proie qui dans le premier cas vous crie tout d'abord : « Oii est le butin? » et dans le second crie aux autres : h Vous m'enlevez ses dépouilles ? » — Tenez , vos amours en garni , au mois, à la semaine, au jour et à l'heure, vos amours à la course, vos amours en participation, en commandite, au cachet, cela nous dégoûte à la fin; les folies de nos passions romantiques valaient mieux.

— Mais, dit Robert, mais, Raymond, pour mettre toute une famille dans ses meubles, pour constituer le nid dont vous parlez, il faut un peu et même beaucoup de monnaie, j'imagine.

— Je vous attendais là, reprit Raymond. La question d'argent, la

question de la dot avant toute autre, n'est-ce pas ?

— Pourquoi non ? dit Robert, est-ce que c'est déjà si honnête d'assocîer une femme à sa vie quand on n'a pas de quoi lui acheter des robes de cinq cents francs, des bracelets de mille écus cl des montagnes de colifichets qui n'ont plus de prix ?

— Est-ce que c'est honnête, dit Raymond, de faire payer tout cela par sa femme et de croire qu'on le lui donne parce que le notaire y a passe? Est-ce que c'est honnête d'exiger cinq cent mille francs d'une jeune fille pour lui apporter en retour des restes dont ne veulent plus mesdemoiselles ci et ça , des demoiselles dont leur portier ne voudrait pas pour arrière-cousines ?

Écoutez-moi, la question de l'âge, la question de la dot, c'est un des crimes des temps modernes, c'est le crime du père qui la donne, de la fille qui la transmet, pour être plus sûre sans doute qu'elle n'est pas aimée pour elle-même, et qu'à la différence de celles qui se vendaient à l'homme qu'elle va épouser, elle ne se vend pas, puisqu'elle achète; mais c'est plus que le crime, c'est la honte du jeune homme, de l'homme fort qui la recherche, ou plutôt c'est la honte de l'état social, qui de l'union des êtres a fait affaire de sacs d'écus.

Pendant combien de temps encore nous laisserons-nous dire, soit en politique, soit en morale, que l'étranger peut ce que nous, Français, nous ne pourrions pas?

Sommes-nous incapables de ce que font les Anglais, de ce que font les Américains, voire les Allemands, de ce que faisaient, pardieu! nos lions aïeux, qui se mariaient et sans le sou, mais non sans cœur, dès qu'ils le pouvaient ?

La dot. la vie de votre femme, si elle n'est pas dans votre cerveau, au bout de vos bras à vingt-cinq ans, si vous prétendez qu'on vous l'apporte toute faite et par un autre, si vous ne sentez pas qu'il est de votre honneur et de votre bonheur de l'édifier miette à miette, grain à grain, sou à sou par vos mains, vous n'êtes bons qu'à la dissiper, c'est moi qui vous le dis, ou à la serrer dans un sac comme pourrait le faire tout prodigue se croyant corrigé parce qu'il est devenu enfin avare, mais avare de ce qu'il n'a pas gagné.

Ah ! vous avez peur d'avoir à piocher pour nourrir votre femme légitime, mes petits messieurs ! Qui est-ce qui nourrit donc vos maîtresses, car il ne manquerait plus que vous les fissiez nourrir par d'autres? Or,

cela mange, des maîtresses! Cela a de fières dénis, des dénis d'acier. Les dents des honnêtes femmes mettent plus de temps à grignoter jour à jour la moitié d'un honnête petit revenu que les leurs à mettre en pièces. à avaler un capital. Comptez, Robert, ce qu'ils ont coûté à la plupart de vos bons petits amis, leurs amours qui n'en sont pas, sans omettre, au total, leur temps, leur cœur, leur bon goût et leur bon sens, sans compter leur santé, très-souvent perdus. Est-ce qu'avec tout ça vous et eux n'auriez pas pu mettre sur pied une gentille maison bien à vous, une jolie brave femme, enfin, et quelques marmots pas à d'autres?

Mais les bêtes sont moins bêtes que nous, mais les animaux à quatre et à deux pattes sont plus sensés. Est-ce que le pierrot demande à sa jeune femelle une dot avant de l'épouser? Brin à brin, paille à paille, le petit mari et la petite femme construisent leur nid d'un commun et touchant effort, et, le nid lait, il se trouve toujours et à point tapissé, capitonné de bon et fin duvet, quand la couvée vient à éclore. L'exemple du pierrot est une leçon à l'usage de tous les hommes, monsieur Robert ; le notaire qui la donne à tout ce qui respire, cette leçon, c'est le bon Dieu. Cet humble bonheur des pierrots construit à frais communs par le mari et par la femme ne vous a-t-il jamais fait venir l'eau à la bouche. mon enfant? Il y a des pierrots à Paris; les ouvriers qui font comme eux les ont regardés faire, faites comme les ouvriers, mon jeune monsieur. Quant à moi, trop vieux Parisien, j'oserai le dire, je n'ai jamais pu voir deux oiseaux préparer leur chambre nuptiale sans avoir envie de leur ôter, et bien bas, mon chapeau; et quand, repassant devant la maison construite, je voyais le mâle, remplissant sans vergogne ni fierté tous les devoirs que lui imposait ce beau titre de mâle, apporter une mouche à son amie, à la jeune mère dont la tète mignonne dépassait le bord du nid, je me suis surpris plus d'une fois, l'âme émue, à lui dire : Chère petite bête, pourquoi sommes- nous de trop grandes bètes pour vouloir t'imiter ?

— Des enfants, dit Robert, des marmots. De près, c'est à faire peur, Raymond, si, vu de bien loin, et peint comme vous venez de le peindre, le tableau est à faire envie.

— Ne vous faites donc pas pire que vous n'êtes, mon grand enfant, dit Raymond. Remontez aux premières années de votre vie. Voyons : c'est hier, c'est tout près de vous, tant tout le reste tient peu de vraie place, j'en suis sûr, dans votre souvenir! Rappelez- vous comme vous étiez bien assis sur les genoux de votre mère et quelle bonne place

c'était; rappelez-vous sa tête charmante penchée sur vous et son tendre sourire quanti vos petits bras cherchaient à se nouer autour de son cou. Rappelez-vous vo're père, mon si cher, mon si bon ami, un meilleur Robert que vous, mon pauvre garçon; revoyez-le des yeux, des yeux de votre àme. puisqu'il ne vous sera plus donné de le revoir autrement; revoyez-le rentrant d'un pas pressé, presque inquiet, après le travail du jour accompli, si sûr qu'il fût de vous trouver dans le nid bien chaud où il vous avait laissé. Rappelez-vous vos cris de joie à sa rentrée, la chère maman heureuse d'être pour un instant oubliée. Vos bras, vos jambes, votre cœur palpitant, comme tout cela courait vers ce père tant attendu qui rentrait enfin ! Ne vous souvient-il pas de ce front grave si subitement rasséréné sous les mille baisers du retour, du repos déjà trouvé pour son esprit dans vos caresses turbulentes avant même qu'il fût assis, et de votre si jolie mère attendant son retour que vous lui voliez, petit Robert, l'attendant heureuse et patiente parce qu'elle sentait bien que sur les fraîches joues de son impétueux marmot c'était elle encore que son mari déjà embrassait? Ingrat, ce dont je me souviens, l'aura is-tu oublié ?

— Taisez-vous, Raymond, taisez-vous, s'écria Robert en portant la main à ses yeux. II y a quinze jours que je n'ai écrit à ma mère, et j'ai là quatre lettres d'elle, des lettres angéliques, à répondre, — à côté d'autres qui sentent le musc et le baccarat, auxquelles j'ai répondu. — Si vous ajoutez un mot, je suis perdu , je vais écrire à ma mère que je suis prêt et lui demander la main de... de Julie !

— Perdu, non, mais sauvé, mon enfant, » reprit Raymond. Prenant alors les deux mains de Robert et plongeant dans ses yeux

son bon grand regard tout chargé d'ellluves affectueuses : « Ta mère n'attend, elle ne désire au monde que ton « oui. » Quant à Julie, elle est depuis longtemps déjà la Mlle de ta mère dans son cœur — et dans le tien, j'en suis sûr. Cherche au fond, débarrasse l'entrée : c'est elle, et elle seule, que tu y trouveras.

— Ah ! vous savez tout, dit Robert en rougissant; vous pouviez m'écraser d'un mot tout à l'heure.

— Pourquoi aurais-je été le meilleur ami de ton père, reprit Raymond, si ce n'eût été pour demeurer le plus fidèle et le plus respectueux ami de sa maison, si ce n'est pour remplacer auprès de toi, le jour venu, celui qui n'était plus ?

— Celui qui n'est plus, dit Robert, j'ai cru l'entendre pendant que

vous parliez. Vous avez remué bien des choses qui dormaient en moi, et son cher et vénéré souvenir par-dessus tout, Raymond. Je résistais en vain, j'étais avec vous, avec lui, contre moi-même dans ce dialogue où je représentais la sottise.

— La sottise passagère de ton temps, non la tienne propre, Dieu merci ! reprit Raymond. Si je l'ai prise à partie tout à l'heure, la folie moderne, c'est que la leçon particulière ne vaut jamais la leçon générale, mais je n'ai pensé qu'à toi, mon cher, mon grand enfant. Nos amis me le pardonneront. — Entre nous, je ne t'ai amené ici que dans l'espoir que l'heure sonnerait où tu pourrais m'entendre. J'ai été servi à souhait; il ne s'est pas dit un mot par nous tous depuis quelques jours dont tu n'aies pu faire profit. Si tu es convaincu que comme tant d'autres tu étais dans le faux, dis-le sans mauvaise honte, dis-le tout haut. 11 n'y a autour de toi que d'honnêtes gens pour recevoir cet aveu, tu dois le comprendre depuis que tu nous écoutes : fais-le donc, ne rougis pas d'être meilleur que tu ne te montres, n'imite pas ces sots qui serrent leurs qualités dans des cachettes et ne donnent de l'air qu'à leurs sottises; tout le monde t'applaudira. Quant à moi, je n'aurai pas perdu ma journée et je serai aussi fier que si j'avais prêché à Notre-Dame.

— Et tu n'aurais fichtre pas tort... s'écria Max.

— Mon bon, mon cher Raymond ! dit Robert en se jetant au cou de celui-ci. Comme ma mère va être contente ! ... Et Julie ! . . . — Ah ! comme j'ai mal vécu ! ! ! »

Fouillant alors dans sa poche par un geste rapide :

« Je veux pourtant que vous sachiez, s'écria-t-il , à quoi, pour la

plupart, nous percions notre vie. Pour ma punition, lisez ceci, Raymond ;

c'est ce qu'on appelle une lettre d'amour, au cercle.

— Tout haut? dit Raymond, interrogeant Robert du regard.

— Tout haut, dit Robert; l'auteur adore la publicité. » Raymond lut :

« Mon petit Roberichon,

« Quelle épreuve que la vie! Tout y est déveine pour moi depuis ta fuite de Bade, et j'aurais aussi bien fait de te suivre, fût-ce à pied, jusqu'à Dresde, malgré ce grand tigre de Raymond.

« Il est joli le métier qu'il fait, ton monsieur Raymond, ton soi-disant tuteur, de séparer les cœurs et les bourses ! et cela lui convient bien, à

cet ancien farceur de première classe, de se faire le cornac de nos écureuils. Il peu! compter que je lui ferai une jolie réputation à mon retour à Paris, par exemple. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. J'ai tout perdu, jusqu'à ma montre et ses breloques, chez Banazet. Mes bracelets, eaes broches, tout a fondu, et je serais sans robe, si l'on prêtait sur robe dans ces vertes campagnes. Ce n'est pas tout. Hier soir, Moska la Russe a eu l'infernale idée de nous donner à souper et à jouer dans son bête de chalet, et. n'ayant plus rien, j'ai perdu dix mille francs sur parole contre sir Williams. Vrai, la roulette est plus morale que ces petits jeux entre amis, où, sur l'honneur, on peut perdre ce qu'on n'a pas. Il serait superflu de te dire, mon petit, que les dettes de jeu sont sacrées, et qu'une femme serait fichue dans notre monde si elle n'était pas un honnête homme. Ce gros sans cœur de Williams ne s'est pas gêné pour me signifier qu'il se considérait comme ayant prise de corps contre moi. Il m'a expliqué la suspension de Yhabeas corpus, d'une façon saisissante. — A son compte, c'est dix mille francs qui me manquent même pour être une honnête femme. Si tu comprends, tu es un grand homme; sinon, adieu, mademoiselle Minette sera obligée de passer la Manche avant de repasser le Rhin. — Cela ne m 'irait guère pourtant d'avoir à signer : « Milady. » — Je ne peux pas souffrir les Anglais depuis

Waterloo.

« Minette. »

« La sorcière! dit Raymond. Jeune, elle ruinait les vieux; vieille, elle ruine les jeunes ! »

Et s'adressant à Robert :

« Dix mille francs, c'est sérieux ! Que de bien on pourrait faire avec cette somme mieux employée ! Nous arrangerons cela cependant. C'est à sir Williams que tu enverras ton bon sur mon banquier. Si tu dois quelque chose à quelqu'un, c'est, garde-toi d'en douter, à lui, dès à présent. Mais qui diable aurait jamais pensé, mes pauvres grands enfants, que cela deviendrait une sorte de manière d'être honnête homme, pour vous autres, que de pouvoir prendre de pareilles créatures pour des femmes 1'

— J'en sais de plus bêtes que moi encore, dit Robert d'un ton moitié burlesque, moitié piteux; ils les prennent pour des anges. Le pauvre Charles de C... est sur le point d'épouser M11'' X...

— Tonnerre et sang ! s'écria Raymond, c'est impossible, car ce n'est pas que sot, c'est ignoble. Il n'a donc personne autour de lui qui l'aime

assez pour lui brûler la cervelle, ce petit-là ? La grande X... est millionnaire, et c'est, avec la femme, l'argent de tout le monde qu'il épouserait, le malheureux ! Si ton monsieur Charles l'ail cela, c'est un homme à la mer.

— On m'écrit de Paris qu'il pourrait bien être rayé du cercle, répondit Robert, rien que pour l'avoir laissé dire.

— Je veux, qu'un loup me croque, dit Max, si je sais à quoi peuvent servir vos cercles de trop jeunes gens quand ils ne nuisent pas. Qu'est-ce qu'on y forme ? Des chevaliers Bayard de l'écarté, des Jean Bart du baccarat, toujours prêts à se faire sauter pour l'honneur de la dame de carreau ! Mais, mille noms d'une bombe ! quand on a la rage de sauter, on peut sauter plus glorieusement. C'est-à-dire que nos estaminets du quartier latin étaient des écoles du paradis à côté de vos cercles; les iils de famille ne s'y ruinaient pas du moins en jouant au domino ou au billard; le double-six ou le carambolage étaient de petits saints dans leurs niches à côté de vos tailles enragées.

— Robert, Robert, dit Raymond, il n'était que temps de nous retirer de tout ça, mon garçon. Tu as été jeune de la mauvaise façon, à la mode de ton temps; il te reste à l'être de la bonne. N'oublie pas qu'en te mariant tu prends charge d'âmej qu'un mari qui ne vaut rien peut faire d'une bonne femme une mauvaise, et qu'il demeure responsable, même avant elle, des fautes de sa vie. Ceci bien pesé, bien fixé dans ta conscience, ne perds pas une minute. Fais tout par le télégraphe : sois père demain et grand-père après-demain, si c'est possible. Il n'y a rien de plus pressé. En vous mariant tous in extremis^ la veille de votre mort ou à peu près, vous allez contre l'esprit de l'institution, vous ne pouvez voir ni vos enfants ni vos petits-enfants, et vous mettez en danger de se perdre la meilleure chose rjui soit au monde, la bonne et utile race des bons vieux grands-pères encore jeunes qui conservent le lien et l'autorité de la saine tradition à la famille. Préparez-vous, jeunes gens, cette joie suprême de pouvoir un jour apprendre l'équitation aux enfants de vos enfants à cheval sur l'extrémité de vos bottes; apprêtez-vous à être grands-pères, puisqu'il n'a pas été donné à l'homme imparfait de pouvoir connaître cette gloire meilleure encore de pouvoir être grand'mère... Être grand-père, être grand'mère surtout, dire que c'était ma vocation et que par ma faute, moi qui prêche, Robert, je ne serai jamais ni l'un ni L'autre ! »

l'.-J. STA1IL.

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