‹ Le Diable à ParisChapitre 61 sur 188 · PAR P.-J. STAHL · texte numérisé non relu

PAR P.-J. STAHL

Mes amis, dit Raymond, nous serions mille ici, choisis parmi les jeunes premiers les moins discrets d'un temps où la discrétion en amour ressemble presque au reniement de la personne aimée, je dis mille, racontant à l'envi l'histoire des tentatives faites par chacun d'eux pour rencontrer l'amour vrai ici-bas, que nous n'aurions encore rien dit de définitif sur une matière qui, à elle seule, embrasse et comprend toutes les autres.

L'histoire de l'amour c'est l'histoire de la vie même. Le monde n'a été prêt à vivre que le jour oii il s'est senti prêt à aimer. La terre ne tourne que parce qu'elle aime. Notre globe n'est qu'un gros cœur tout rempli de flammes amoureuses. Le soleil, la lune, les astres, la multitude infinie des étoiles, tout cela ne se meut qu'en vertu de la loi suprême qui régit tous les mondes : la loi d'amour.

Cette loi, les savants, retardant en ceci de plusieurs milliers d'années sur les amoureux, se sont, à la fin, décidés à la proclamer.

Tout remonte donc à l'amour, même de par la science. La loi d'attraction, la loi d'amour est, sur la terre comme au ciel, le principe et la fin de tout. Rien ne se peut dire étranger à l'amour dans l'univers créé. L'amour y est nécessaire même aux choses. Tout ce qui des profondeurs du globe s'exhale à sa surface, tout ce qui du haut des deux descend jusqu'à nous, ce sont les manifestations de l'amour. Par lui, et par lui seul, tout naît, tout se renouvelle, tout se tient et se maintient. Il est le ciment invisible qui relie les montagnes aux vallées, les forêts au sol, les eaux à la terre. Otez-le d'ici-bas. et instantanément vous désagrégez l'œuvre de Dieu. La création n'est plus qu'une immense confusion de choses énormes retournant pêle-mêle à la poussière ; les arbres séculaires tourbillonnent dans le vide comme des plumes au vent ; les roches reviennent miette à miette à l'atome, les eaux goutte à goutte à la vapeur. Les mers s'en vont en fumée. Les cieux s'éteignent. Tout s'effondre. L'homme et l'animal ont subitement disparu, il n'en est plus question. Le néant est le maître. La terre est morte. L'univers est défunt,

l'âme humaine n'est plus- L'ignoble mélaage du chaos recommence. D'où l'amour disparaît, adieu le mouvement, adieu Tordre et la vie !

L'amour est donc la plus grande des choses en face de la vie universelle. Elle en est la plus grande encore en face de la vie humaine. C'est. le seul infini certain que Dieu ait laissé à l'homme dans sa demeure terrestre, c'est son plus irrécusable témoin, c'est son second ici-bas.

Quiconque aime, si humble qu'il soit, il aime en Dieu même, sinon il pervertit l'amour.

Cependant de cette grande chose, rapetissée par nous à notre usage, qu'avons-nous fait? Pour un bel amour vrai , combien de sémillants d'amour indignes de ce beau nom !

Convenons-en, au lieu de chercher l'amour comme les grands amants, comme les grands saints de l'amour, toujours plus haut, excehior, et ainsi qu'il convient de chercher les choses dont l'essence est de monter sans cesse, il semble que tous les jours nous l'ayons cherché, voulu plus bas.

Il est triste d'avoir à le dire, mais la France est peut-être de toutes les nations policées la plus coupable de ce grand abaissement de l'amour, celle où l'amour est le plus outrageusement détourné de son sens, éloigné de son but et falsifié.

C'est à croire que l'organisation de la société française ne laisse au Français d'autre emploi que celui de la faquinerie en amour, et que l'amoureux ne puisse être chez nous, comme le disait Bernard, qu'un jeune premier, joli diseur ou éloquent à ses heures, égoïste, corrompu, et rien de plus. Cela a sa séduction au théâtre, cet emploi. Mais après? mais dans le monde, que reste-t-il pour jouer les grands rôles de la vie à tous ces beaux fils dont la juvénilité est tout le talent? C'est bien laid la grâce frivole, aussitôt qu'elle vieillit : vous imaginez-vous don Juan cacochyme ?

Nous avons fait du principal l'accessoire, de l'âge d'aimer celui de n'être bon à rien, et de ce qui devrait remplir l'existence son horsd'œuvre.

11 est nécessaire que l'expérience parle. C'est sa dernière fonction, c'est son devoir. Il faut que les cheveux gris servent à quelque chose; il faut que les têtes blondes ou brunes retirent quelque profit des épreuves et. disons le mot, de la folie et des sottises de leurs aînés.

L'amour nous a été mal appris. Nos poètes, nos romanciers, sentant que cette vieille religion des âmes allait sombrer dans les fadeurs et les

libertinages du siècle dernier, se sont faits, croyant sauver l'amour, les Tyrtées de la passion. Ils ont cru que tout sérail bon qui pourrait raviver la flamme près de s'éteindre.

Comme des catholiques qui prétendraient ressusciter la foi par les bûchers, leurs efforts mal dirigés ont tourné contre leur but. Où ils ne voulaient que ranimer le feu, ils ont amené l'incendie.

En déclarant que la passion avait des droits supérieurs à tous autres, ils ont fait reculer l'amour, qui n'est pas plus la passion que la ganté n'est la maladie, que la raison n'est la démence.

Ils ont dit : passion et amour 3 comme si ces deux mots pouvaient être synonymes, et ont ainsi aidé à confondre entre elles deux choses si distinctes qu'elles sont ennemies : — Yamour qui pense à l'autre, — la passion qui ne pense qu'à elle-même.

Sous l'excitation de leurs paroles embrasées, la passion, usurpant la place de l'amour, s'est bientôt emparée des sommets, et l'incendie, après avoir rougi toutes les cimes, a fini par descendre dans la plaine.

Cependant si, de proche en proche, gagnant les maisons même du pauvre et des petits, ce feu destructeur n'a finalement laissé partout que des cendrés sur lesquelles pleurent aujourd'hui dans l'ombre des milliers de fantômes attristés, l'œuvre de la passion n'est-elle pas condamnée?

Si, à l'heure qu'il est, les cœurs déçus s'en prennent à l'amour même des promesses mal remplies de la passion, la faute en est-elle à l'amour? Si, par une réaction déplorable, nous sommes tout près de retomber dans l'abîme dont un effort plus généreux qu'éclairé avait voulu nous tirer, si la France est en péril de revoir une seconde régence, une régence bourgeoise de l'amour, est-ce bien l'amour qui a tort ?

J'afiîrme que non.

Remettre les cœurs dans le vrai chemin, montrer aux esprils égarés que le bonheur n'est point où ils le cherchent, qu'il n'est pas inaccessible, qu'il est à la portée des plus humbles, qu'il n'est pas compliqué, qu'il est simple de sa nature, qu'il n'a jamais été dans les choses mauvaises, que, pour le mériter, il suffit de n'aimer que ce qui est pour de bon digne d'être aimé, que ce qu'on a le droit et le devoir d'aimer; leur faire comprendre que la passion n'est pas plus l'amour que la violence n'est la force, que la fin de toute passion est une satisfaction égoïste et personnelle, tandis que la fin du plus léger battement d'un cœur amoureux est une pensée de dévouement; que l'amour est le double respect de soi-même et de l'être qu'on aime, et que la passion n'en est (pie

l'oubli; leur apprendre que si la femme aimée n'est pas pour celui qui l'aime une seconde conscience devant laquelle il lui soit impossible de faillir, c'est qu'elle ne vaut pas d'être aimée; que la règle, en ceci comme en tout, n'a point à s'occuper de l'exception; leur crier cette vérité digue du catéchisme que la passion n'a pas de bonne issue, qu'il u \ a qu'un lâche qui consente à entrer dans la vie d'une femme pour l'empirer, et que ce n'est pas parce que cette lâcheté est quotidienne, parce qu'elle a glissé dans les mœurs qu'elle est moins coupable; leur dire et leur redire que peur commencer il ne faut jamais, non, jamais, aimer les femmes des autres, que pour un galant homme le bonheur et l'honneur d'aulrui doivent être plus sacrés mille fois que son argent, que les escroqueries du cœur sont aussi honteuses que l'effraction des caisses; qu'il n'est point de sophisme qui puisse tenir contre ces vérités; que le mal commence aussitôt que le bien finit; qu'entre l'amour de Roméo pour Juliette et celui de Desgrieux pour une Manon quelconque il n'y a pas plus de compromis possible qu'entre l'honneur et l'ignominie, pas plus de relation qu'entre ce qui est noble et ce qui est vil ; révéler aux jeunes gens qui se croient précoces que le bien n'a jamais eu l'air aussi bête que le mal, que la morale a toujours été pleine d'esprit, puisque depuis que le monde est monde il a toujours été impossible au plus vicieux d'avoir raison contre elle, qu'elle est le bon sens et la santé du cœur, partant sa bonne humeur et même sa gaieté; que le vice n'est qu'un grand sot, qu'il est laid, qu'il est niais, qu'il est malsain, qu'il n'a à cacher et à montrer que des plaies, que des ordures; que les plaisirs d'où le cœur et le goût sont absents n'ont jamais amusé que des imbéciles, qu'ils ne sont que mensonges, qu'ils sont grossiers, qu'ils mènent à mal. jamais à bien; qu'à leur régime, enfin, on n'a jamais rien gagné, .-mon la plus incurable des infirmités : la gastrite morale, cette fausse làim qui désire tout et ne digère ni ne supporte rien : — voilà ce que de vieilles âmes convaincues ont le devoir de faire entendre aux générations nouvelles, voilà ce que leur diront les poètes nouveaux qui voudront placer haut leur talent. La Courlille n'est pas le Parnasse. 11 n'y a pas de muses dans les ruisseaux; il ne s'en trouve pas davantage clans les ruelles, et je sais de bonne part qu'il s'en égare rarement dans les cabinets particuliers.

Ce que je dis là, il n'est aucun de ceux qui se sont trompés avec nous qui ne soit pas prêt à le signer au fond de sa conscience. J'en atteste les morts aussi bien que les vivants, les soldats aussi bien que les

généraux. J'en ai vu plus d'un, parmi ceux qu'on appelait des. maréchaux de lettres, qui, plus sensés que leurs admirateurs, savaient de reste qu'ils n'avaient pas dit le vrai, le dernier mot; qu'ils n'avaient pas conclu, et qui sont morts avec le désespoir de n'avoir pu qu'entrevoir cette conclusion, contraire peut-être à l'œuvre de toute leur vie.

Ne sentez-vous pas que si Balzac vivait encore, il serait, à l'heure qu'il est, en travail pour dégager quelque chose de définitif de l'enchevêtrement énorme de ce qu'il a appelé sa Comédie humaine, et pour corriger le mal, après l'avoir produit peut-être ? Pour en douter, il ne faudrait pas l'avoir entendu parler avec une admiration jalouse de quelques chefs-d'œuvre que ses fanatiques rougiraient de louer comme trop primitifs, de Paul et Virginie et de Quentin Durward par exemple, pour n'en donner que deux. De la vérité compliquée des détails où il a excellé, il serait arrivé à la vérité simple, il l'eût tenté du moins. Du convenu qui n'est que le vrai temporaire d'une époque circonscrite, il aurait fini par marcher droit au vrai qui ne passe pas, qui ne vieillit pas. Après s'être irrité si singulièrement contre le trop grand succès de la plus simple de ses œuvres, l'auteur d'Eugénie Grandet n'eût pas tardé à se mettre d'accord avec le vrai public pour reconnaître qu'il n'est en effet d'ouvrages accomplis que ceux où la santé domine, où l'intérêt appartient à la figure qui le mérite. « J'ai fait autant d'honnêtes femmes que de malhonnêtes, disait-il un jour en se débattant, avec l'ardeur à la fols rusée et candide qui lui était propre, contre le reproche contraire que lui adressait devant moi une femme dont il prisait l'intelligence. Comptons, » et il comptait sur ses doigts...

a Ne comptons pas, lui répondait son interlocutrice. Vous avez trop bien peint, vous avez peint avec trop de plaisir les mauvaises créatures, pour n'avoir pas un faible pour elles. »

Et après une grosse colère d'un instant : « C'est si amusant une jolie femme vicieuse, s'écriait-il, en riant de ce vaste rire qui agitait toute sa personne et que n'ont pu oublier ceux qui l'ont entendu. C'est si amusant et cela sait faire tant de choses auxquelles une honnête femme ne comprend rien.

— Vous avez sur la conscience d'avoir ajouté à leur science, lui répliquait son implacable amie.

— Impossible, vous ne les connaissez pas.

— Vous avez fait pis, mon cher ami, vous vous êtes fait des élèves; je sais des « femmes de Balzac » qui n'étaient pas destinées à le devenir.

qui sont le produit de vos livres, et qui n'en sont ni meilleures ni plus heureuses à coup sur.

— Des élèves! répondit Balzac plus flatté que fâché, envoyez-lesmoi, elles en remontreront à leur maître. »

L'évolution a été de droit et toute naturelle dans un autre écrivain de génie, génie moins compliqué, mais pour cela même plus large et plus sincère. Nul à coup sûr, en aucun temps, n'a placé la passion plus haut que George Sand. Il la voulait grande, sublime toujours, si grande que le danger de l'exemple disparaissait presque dans ses hauteurs. Peu de cœurs en effet se sentaient le vol assez hardi pour tenter de la suivre sur les pics quasi inaccessibles où il la transportait. Rendons-lui cette justice qu'elle ne transigeait pas, la passion de celui-là, qu'elle n'était sous cette plume toujours fière , ni accommodante, ni facile, ni flexible et prête à tous les compromis comme celle de Balzac; que si elle réclamait, que si elle exigeait tout, elle donnait tout en revanche. L'auteur de Jacques et de Yalentine sentait bien, dans sa logique exaltée, que la passion ne pouvait faire croire à la légitimité de ses droits qu'en s'offrant ;i tous les sacrifices, et que la première condition pour qui prétend a planer au-dessus de tout, c'est de ne s'avilir par aucune des duplicités qui sont le châtiment des amours clandestins.

Mais ce génie loyal ne pouvait pas se tromper longtemps; quand on cherche la lumière, on finit toujours par la trouver. Nous devons certes à la maturité de George Sand quelques-uns des plus chastes et les plus doux livres qui puissent honorer une grande littérature.

La passion contemporaine compte une œuvre, une seule peut-être, ii laquelle, bien qu'elle ne procède que de la passion et rien que d'elle, on puisse assurer, tant elle est séduisante, tant elle est parfaite dans sa loi nie, une vie durable, supérieure à son inspiration. Mais, hélas! cette œuvre a tué son auteur. Elle l'a épuisé et comme réduit au silence avant le temps. Je ne puis pas penser sans douleur à Alfred de Musset, morne et muet devant la moisson précoce de ses jeunes ans. De quoi est-il mort, sinon de L'amer chagrin de sentir sa virilité, sa maturité stériles?

La musc brillante, mais ingrate, des amours qui ne peuvent pas durer. des amours qui donnent un démenti à la grande raison d'être de l'amour, el en tous cas à son excuse, à la famille, la muse du célibat avait fait de L'homme qui l'avait le mieux chantée un solitaire devant les devoirs de la vie. Quand cet homme sentit qu'il avait donné toute sa voix, que le souffle bien décidément lui manquait ; quand il se trouva, toute sa dépense

faite, insolvable envers son génie; quand il comprit que, n'ayant jamais pleuré que lui-même et ses rêves, toutes ses larmes cependant étaient versées; quand il découvrit avec effroi que nul ne revit en soi seul, et que, comme son cœur , ses bras même étaient vides, il ne songea plus qu'à user une vie dont l'emploi lui manquait.

Qu'elle dut être poignante sa peine quand, dans les dernières années de son silence, mourant lentement et comme volontairement, victime des amours inféconds auxquels il s'était sacrifié, — quand, par-dessus le fracas même d'une révolution, des bruits arrivèrent à ses oreilles qui lui révélèrent que ses aînés étaient restés plus jeunes que lui, et qu'un poète pouvait avoir de grandes choses à dire qui ne fussent pas ses seules amours ! Quel dut être plus cruel encore son étonnement lorsque, après celle de Lamartine, devenu pour une heure suprême chef d'État, la voix de Victor Hugo exilé vint lui prouver que pour qui a famille et patrie il reste d'autres deuils à chanter que ceux des songes évanouis !

Cependant croyez-vous qu'il raillât, lui l'artiste silencieux, les voix qui chantaient encore alors qu'il ne pouvait plus que se taire? Non. X 'ayant plus à s'écouter lui-même, il prêtait plus volontiers l'oreille aux accents nouveaux. Les élèves n'ont pas tous l'équité du maître. 11 peut être bon de redire quelques mots tombés ça et là de ses lèvres qui pourront faire échec à de juvéniles injustices. On lui apprenait un jour qu'un jeune écrivain semblait marcher avec succès à sa suite, mais que ce riélait pas ça. « Gomment le nomme-t-on? demanda-t-il.

— Le Musset des familles.

— Ce ne serait pas une injure, dit lentement de Musset, si c'était mérité. »

Une autre fois on venait de jouer une pièce d'Augier. « Celui-ci. dit-il, n'a pas pris la mauvaise place, il est sur le terrain de Molière, et de force à y rester. »

Une autre fois encore, après Charlotte Conlay, il descendait lentement l'escalier du Théâtre-Français avec un des anciens combattants de l'armée romantique de 1830 : « Ne laissons pas dire du mal de cela; il y a là dedans un quatrième acte qui pourrait bien être l'œuvre d'un maître. »

Et quand il fut arrivé au péristyle, avant de quitter son interlocuteur, confirmant son jugement par une des locutions qui lui étaient le plus familières : « Oui, ajouta-t-il, d'un maître tout bonnement. » .

Il ne suffit pas d'admirer en artiste l'œuvre de Musset; c'est chose

facile à quiconque a le goût des choses accomplies : il faut la comprendre, et ce ne serait pas la comprendre que de n'y pas lire, avant tout, la cruelle, l'impitoyable leçon qu'elle renferme. Le chantre de liolla fut le plus sombre de nous tous-, que les jeunes gens en le lisant se le disent. Je ne souhaite ni sa vie ni sa mort à personne; nous l'avons tous et longtemps pleuré vivant, parce que déjà, pour nous et pour lui-même, il n'était plus.

Cette fin, prématurée pour les autres, fut lente à venir pour lui. Elle le délivrait trop tard peut-être, à son compte, du supplice le plus grand que l' homme puisse infliger à son génie : l'impuissance qui devance la mort.

Dieu garde ceux qui sont jeunes de la jeunesse qui tue, au lieu de conduire à la vie et de préparer la vraie moisson !

A Dieu ne plaise que sortis de la mêlée, que survivants encore à peu près valides de la guerre folle qui a précipité les générations de 18o0 dans de brillants, mais, hélas ! trop souvent stériles combats, nous pensions à renier notre drapeau parce que, entraînés par nos élans irréfléchis, nous n'avons pu le planter au sommet du vrai temple ! Si nous avons été fous, notre cause était sainte. Nos défauts ne l'ont pas rapetissée : la question de l'amour reste entière. Ce n'est donc pas au dieu qu'il s'agit de faire ici son procès, mais à ceux qui, travestissant son culte, ont déserté son autel pour celui des idoles. Ce n'est pas à l'amour, c'est aux amants, c'est à nous-mêmes...

« Ah çà ! ah çà ! dit une voix, Raymond, mon cher grand Raymond, est-ce toi, toi notre courage, toi notre entrain, notre belle humeur, notre jeunesse à tous, est-ce bien toi qui viens de parler ainsi ? Je soupçonnais bien, à te voir si oublieux de toi-même, qu'elle recouvrait plus d'une égratignure, ta gaieté; mais c'est comme une blessure béante que tu viens de nous faire entrevoir là, il y a des profondeurs inattendues dans tes paroles; si ce n'est pas vingt ans de soulfrance cachée et de résignation méconnue que ton discours trahit, qu'est-ce que c'est? Toi si aimable que tes amis t'aiment comme si chacun d'eux était seul à t'aimer, que les femmes te pardonnent de ne leur rien demander, qu'as-tu fait à l'amour ou que t'a-t-il fait pour que tu parles ainsi et pour et contre lui?

— Ce que je lui ai fait? dit Raymond , je l'ai méconnu à l'âge où il eût fallu le connaître, et, comme tant d'autres, je l'ai cherché où il était impossible de le trouver.

Ce qu'il m'a fait? — Il ne s'est révélé à moi que quand je n'étais plus digne de rapprocher; j'ai vu trop tard sa vraie lumière. L'amour faux m'a gâté l'amour vrai; l'amour vrai m'a donné l'horreur de l'amour faux, qui seul pourtant me fût resté possible. Si ce n'est pas assez, que me souhaiterais-tu de pis?

— Bon! dit une autre voix, Raymond est un mort d'autrefois qui ne peut plus que faire semblant de vivre.

— Non, dit Max, Raymond vit et je ne sais rien de plus franc que sa vie. Seulement, si je ne me trompe pas, il ne vit plus de sa vie propre. C'est un marin à terre, réformé avant le temps, mais par lui-même. Ce n'est plus de lui qu'il s'agit, et il en a pris son parti.

— J'ai grand'peur que tu ne dises juste, mon vieux Max, répondit Raymond; mais, que veux-tu, tout le monde n'a pas eu comme loi la chance charmante et redoutable de trouver le bien et presque le parfait dans des conditions où d'ordinaire le mal seul se rencontre. J'ai découvert un jour que je m'étais rendu le bonheur impossible; j'ai quitté ce jour-là mon service pour celui des autres, et qui sait si je dois le regretter? Outre que ne plus penser à soi est un fier débarras, c'est encore quelque chose de ne pas se sentir absolument bon à rien. Les rôles d'utilité ont leur douceur secrète. Il est tel capitaine qui, après avoir perdu sa barque, peut faire un passable pilote sur celle du prochain. Quand on a échoué sur un écueil, c'est une fiche de sérieuse consolation que de s'y trouver à portée de crier gare aux imprudents qui s'en approchent.

— Dites donc, Raymond, dit le jeune Robert, c'est inquiétant ce que vous venez de nous dire. A votre sens, qu'est-ce que nous faisons donc quand nous aimons nos maîtresses ?

— Quand vos maîtresses sont les vôtres, répondit Raymond, vous faites moins mal que si vous ne les aimiez pas. Vous feriez mieux si vous n'aviez pas de maîtresses à aimer.

— Pas de maîtresses à aimer ! s'écria le petit Robert, qu'est-ce que nous aimerions donc alors?

— Dame ! dit Raymond, quand vous aimeriez vos femmes comme j'espère que messieurs vos pères ont eu la bonne idée de le faire pour mesdames vos mères, est-ce que vous y verriez grand mal, mon garçon?

— Nos femmes !... nos propres femmes! ah! dit Raymond, vous garçon, vous vieux garçon, vous nous voudriez mariés ! c'est d'un traître cela. L'amour et le mariage, vous n'y pensez pas. Raymond, — vous vieillissez...

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