‹ Le diable amoureux (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · LES EGYPTIENNES · texte numérisé non relu

LES EGYPTIENNES

( Le Dia-ble amoureux )

— Eh! que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien connoître son origine physique?...

— Je ne le craindrois pas si je la connoissois moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et qu'elles sont physiques. »

Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paroissoit un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines, retentissoient horriblement autour de nous. Ils ne se succédoient pas, ils sembloient s'entre-heurter. Le vent, la grêle, la pluie, se disputoient entre eux à qui ajouteroit le plus à l'horreur de l'effrayant tableau dont nos sens étoient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. « Ah! Alvare! je suis perdue!... »

Je veux la rassurer. « Mettez la main sur mon cœur », disoit-elle. Elle me la place sur sa gorge,

et, quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devoit pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement étoit extraordinaire. Elle m'embrassoit de toutes ses forces et redoubloit à chaque éclair. Enfin , un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étoient fait entendre part. Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender pour moi non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève. « Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur ; ce tintamarre ne menace ni vous ni moi. »

Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvoit me dérober ses pensées en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avoit fait son dernier effort. Le ciel se nettoyoit, et bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des élémens.

Biondetta demeuroit à la place où elle s'étoit mise. Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole; elle fit semblant de dormir, et je me mis à

Il DIABLK AMOUREUX 85

rêver plus tristement <|ue je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure sur les suiics nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions : ma maîtresse étoit charmante, mais je voulois en faire ma femme.

Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrois poursuivre ma route. Cela me devenoit impossible pour le moment. Le muletier qui conduisoit ma calèche me dit que ses mulets étoient hors de service. Comme j'étois dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.

Je commençois à perdre patience, quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mulets qui avoient de l'apparence. Je lui proposai de me conduire chez moi. Il savoit le chemin, nous convînmes de prix.

J'allois remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnoître une femme de campagne qui traversoit le chemin, suivie d'un valet. Je m'approche, je la fixe : c'est Berthe, honnête fermière de mon village et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air

consterné. « Quoi! c'est vous, me dit-elle, Seigneur don Alvare ? Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?

— Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...

— Ah! Seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite? Elle se meurt...

— Elle se meurt?... m'écriai-je.

— Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé. Au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise; on lui a écrit des choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux; il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous livrera lui-même...

— Allez, Madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt. »

Sur-le-champ, la calèche étant attelée, je présente la main à Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la fermeté. Elle, se montrant effrayée : « Quoi ! dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? Nous allons aigrir par

LK DIABLI AMOUREUX 87

notre présence une famille irritée, des vassaux désolés?...

— Je ne saurois craindre mon frère, Madame. S'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important que je le désabuse; si j'en ai, il faut que je m'excuse; et, comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le dérèglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et pleurer si hautement cette perte que la vérité, la publicité de mes regrets, effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de naturel imprimeroit à mon sang.

— Ah! Don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne... Ces lettres écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connoissez pas assez, obsède votre frère; il le portera...

— Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la terre? Je suis, Madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme enfin. » Le silence

succède à cette conversation assez vive. Il eût pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre; mais, après quelques instans, Biondetta s'assoupit peu à peu et s'endort. Pouvois-je ne pas la regarder? pouvois-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la jeunesse, le sommeil ajoutoit aux grâces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux... Un nouvel enchantement s'empare de moi : il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont suspendues, ou, s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des frottemens. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir. Mais nous en éprouvons un si vif qu'il me devient impossible de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. L'essieu étoit rompu. Les mulets, heureusement, s'étoient arrêtés. Je me dégage, je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avoit qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes debout, en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens appa-

LE DIABLE AMOURl . i \ 89

rens de pouvoû DOUI y rendre, car il ne s'olfroit à nos regards aucun endroit qui parût être habité.

Cependant, a force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis mêlé de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre l'apparence de quelques secours.

Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite foret semble se partager en deux; bientôt elle forme une avenue au fond de laquelle on aperçoit des batimens d'une structure modeste; enfin une ferme considérable termine notre perspective.

Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.

Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête : il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, tailladé en couleur de feu, orné de quelques passemens en argent. Son âge paroît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard ; la fraîcheur perce sous le hâle, et décèle la vigueur et la santé.

Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez

lui. « Seigneur cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu sera rétabli; mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina- Sidonia, mon maître, que ni moi ni personne des miens ne pourroient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse et moi : c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la mariée, mes parens, mes amis, mes voisins, qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table; nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires. » En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.

Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous entrons dans le salon préparé pour le repas de noce. Adossé au manoir principal, il occupe tout le fond de la cour : c'est une feuillée en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par les deux petits

i i DIABLE AMOUREUX 91

bo iqu 1 'I agréablement dani la 1 amp

à trtven l'intervalle qui forme l'avenue.

La table ie: 1 uUia, la nouvelle mariée,

est entre Marcos et moi; Biondetl »té de

Marcos. Les pères et les mères, les autres païens, sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.

La mariée baissoit deux grands yeux noirs qui n'étoient pas faits pour regarder en dessous; tout ce (|u'on lui disoit et même les choses indifférentes la faisoient sourire et rougir.

La gravité préside au commencement du repas : c'est le caractère de la nation; mais, à mesure que les outres disposées autour de la table se désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençoit à s'animer , quand tout à coup les poètes improvisateurs de la contrée paroissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les couplets suivans en s'accompagnant de leurs guitares :

Marcos a dit à Louise :

« Veux-tu mon cœur et ma foi ? »

Elle a répondu : « Suis-moi,

Nous parlerons à l'église. »

Là, de la bouche et des yeux,

Ils se sont juré tous deux

Une flamme vive et pure.

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadurc.

9i LE DIABLE AMOUREUX

Louise est sage, elle est belle...

Marcos a bien des jaloux, Mais il les désarme tous En se montrant digne d'elle; Et tout ici, d'une voix, Applaudissant à leur choix, Vante une flamme aussi pure.

Si vous êtes curieux De voir des époux heureux, Venez en Estramadure.

D'une douce sympathie,

Comme leurs cœurs sont unis!

Leurs troupeaux sont réunis

Dans la même bergerie ;

Leurs peines et leurs plaisirs,

Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs,

Suivent la même mesure.

Si vous êtes curieux

De voir des amans heureux,

Venez en Estramadure.

Pendant qu'on écoutoit ces chansons aussi simples que ceux pour qui elles sembloient être faites, tous les valets de la ferme, n'étant plus nécessaires au service, s'assembloient gaiement pour manger les reliefs du repas. Mêlés avec des Egyptiens et des Egyptiennes appelés pour augmenter les plaisirs de la fête, ils formoient sous les arbres de l'avenue des groupes aussi agissans que variés et embellissoient notre perspective.

Biondetta cherchoit continuellement mes regards, et les forçoit a se porter vers ces objets

dont elle paroissoit agréablement occupée, semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement qu'ils lui procuroient.

Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse; elle attend le bal. C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est dérangée; les planches qui la forment, les futailles dont elle est soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango sévillan; de jeunes Egyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite : h danse est devenue générale.

Biondetta paroissoit en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de sa place, elle essaye tous les mouvemens qu'elle voit faire. « Je crois, ditelle, que j'aimerois le bal à la fureur. » Bientôt elle s'y engage et me force à danser.

D'abord elle montre quelque embarras et même un peu de maladresse; bientôt elle semble s'aguerrir et unir la grâce et la force à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe : il lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main; elle ne s'arrête que pour s'essuyer.

La danse ne fut jamais ma passion, et mon

âme n'étoit point assez à son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où je pusse m'asseoir et rêver.

Un caquet très bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. « Oui, oui, disoit l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison. Tiens, Zoradille, il est né le trois mai, à trois heures du matin...

— Oh! vraiment, Lélagise, répondoit l'autre, malheur aux enfans de Saturne ! Celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles espérances il pourroit concevoir! quelle fortune il devroit faire! Mais... »

Je connoissois l'heure de ma naissance, et je l'entendois détailler avec la plus singulière précision. Je me retourne et fixe ces babillardes.

Je vois deux vieilles Egyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs talons : un teint plus qu'olivâtre, des jeux creux et ardens, une bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la tête, vient en se recourbant toucher au menton ; un morceau d'étoffe qui fut rayé de blanc

et de bleu tourne deux fois nutour d'un crâne à demi pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière qu'ils ne soient qu'à demi nus : en un mot, des objets presque aussi révoltans que ridicules.

Je les aborde. « Parliez-vous de moi , Mesdames?... leur dis-je, voyant qu'elles continuoient à me fixer et à se faire des signes.

— Vous nous écoutiez donc, Seigneur cavalier?

— Sans doute , répliquai-je. Et qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?

— Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme; mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.

— Qu'à cela ne tienne! » repris-je. Et sur-lechamp je leur donne un doublon.

« Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, pince la guitare, et suis-moi. » Elle chante :

L'Espagne vous donna l'être, Mais Parthénope vous a nourri :

La terre en vous voit son maître; Du Ciel, si vous voulez l'être, Vous serez le favori.

Le bonheur qu'on vous présage Est volage, et pourroit vous quitter.

Vous le tenez au passage :

Il faut, si vous êtes sage, Le saisir sans hésiter.

Quel est cet objet aimable Qui s'est soumis à votre pouvoir?

Est-il

Les vieilles étoient en train; j'étois tout oreilles. Biondetta a quitté la danse; elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à m'éloigner. « Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faitesvous ici?

— J'écoutois..., repris-je.

— Quoi ! me dit-elle en m'entraînant , vous écoutiez ces vieux monstres?

— En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières : elles ont plus de connoissances qu'on ne leur en suppose; elles me disoient...

— Sans doute, reprit-elle avec ironie; elles faisoient leur métier, elles vous disoient votre bonne aventure; et vous les croiriez? Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?...

— Au contraire, ma chère Biondetta, elles alloient me parler de vous.

— Parler de moi ! reprit-elle vivement avec une

LE DIABLi: AMOUREUX 97

sorte d'inquiétude; qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous dantoutc la soirée pour nie faire oublier cet é( .ut. »

Je la suis, je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeois qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrois, mes diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable, je le saisis. En un clin d'oeil j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans énigme, très succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La conjuration étoit forte, car j'avois les mains pleines d'or. Elles, brûloient de parler comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes liaisons avec Biondetta , de mes craintes, de mes espérances. Je croyois apprendre bien des choses, je me flattois d'en apprendre de plus importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je Le Diable amoureux. 1 3

voulois parler. « Point d'excuses, dit-elle; la rechute est impardonnable...

— Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je, j'en suis sûr. Quoique vous m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvois l'être, dès à présent j'en sais assez...

— Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous : je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez. »

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée : Marcos a les regards brûlans, Luisia les a moins timides ; la pudeur s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu'à un certain point la réserve : les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avois ce tableau sous les yeux; j'en avois un plus mouvant, plus varié, à côté de moi.

Biondetta, paroissant tour à tour livrée à la pas-

sion ou au dépit , la bouche armée des grâces fières du dédain ou embellie par le sourire, m'agaçoit, me boudoit, me pinçoit jusqu'au sang, et finissoit par me marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'étoit, en un moment, une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse : de sorte que, livré à cette vicissitude de sensations, j'étois dans un désordre inconcevable.

es mariés ont disparu; une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme (c'étoit la tante du fermier, et nous le savions) prend un flambeau de cire jaune, nous précède, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré; un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux sièges en font l'ameublement. « Monsieur et Madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner. » Elle pose son flambeau sur la table, et on nous laisse seuls.

Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole. « Vous avez donc dit que nous étions ma-

— Oui, répond-elle , je ne pouvois dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en

LE REVEIL ( Le Diable amoureux )

LE DIABLE AMOUREUX i o i

fais point de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos : je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières. » En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit, le nez tourné vers la muraille. « Eh quoi! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement fâchée? Comment puis-je expier ma faute? Demandez ma vie.

— Alvare , me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos Egyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans le vôtre.

— Quoi ! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère? Ah ! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas... Oui, c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous y attendrons l'aveu de ma famille... »

A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage étoit sérieux et même sévère. « Vous rappe-

lez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendois de vous , ce que je vous conseillois de faire? Quoi! lorsqu'en me servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables! Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix; il est fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse! » Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.

Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux. « O Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de le déchirer.

— Vous ne me connoissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir avant de me connoître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravive si bien et votre estime et votre confiance que je ne sois plus exposée à des partages humilians ou dangereux : vos pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et les miens, ne soient

Il DIABL1 AMOUREUX io3

pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain j'arrive à Maravillas, dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissans, les plus accablans de tous les soupçons vont m'y accueillir; mais doua Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble : je m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience; j'irai au-devant des épreuves. » Elle s'arrête un moment. « Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide? » s'écriet-elle d'un ton douloureux. Elle veut poursuivre, mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvemens d'un courage que je regardois comme héroïque ! Je m'assieds auprès d'elle, j'essaye de la calmer par mes caresses. Mais d'abord on me repousse ; bientôt après je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en applaudir : la respiration s'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le corps n'obéit qu'à des mouvemens convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouve-

ment sensible, et le corps paroîtroit entièrement inanimé si les pleurs ne couloient pas avec la même abondance.

O pouvoir des larmes! C'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour ! Mes défiances, mes résolutions, messermens, tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; et, si je voulois m'en éloigner, deux bras, dont je ne saurois peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager

« O mon Alvare ! s'écria Biondetta, j'ai triomphé; je suis le plus heureux de tous les êtres. »

Je n'avois pas la force de parler, j'éprouvois un trouble extraordinaire; je dirai plus, j'étois honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit; elle est à mes genoux, elle me déchausse. « Quoi ! chère Biondetta, m'écriai-je, quoi! vous vous abaissez...

— Ah ! répond-elle, ingrat, je te servois lorsque tu n'étois que mon despote : laisse-moi servir mon amant. »

Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes ; mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés

ilans un filet qu'elle ;i trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse, ont triomphé de tous les obstacles que je voulois opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voila les rideaux tirés.

Alors, avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne sauroit se comparer : « Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non, je suis encore la seule heureuse : il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices, je le remplirai de sciences, je relèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu , mon cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre avec moi les hommes, les élémens, la nature entière?

— O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis : tu remplis tous les vœux de mon cœur...

— Non , non , répliqua-t-elle vivement , Biondetta ne doit pas te suffire; ce n'est pas là mon nom : tu me l'avois donné, il me flattoit, je le portois avec plaisir; mais il faut bien que tu saches qui je suis... Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable... »

En prononçant ce mot avec un accent d'une

io6 LE DIABLE AMOUREUX

douceur enchanteresse, elle fermoit plus qu'exactement le passage aux réponses que j'aurois voulu lui faire. Dès que je pus rompre le silence : a Cesse, lui dis-je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal, et de me rappeler une erreur abjurée depuis longtemps.

— Non, mon cher Alvare, non, ce n'étoit point une erreur : j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il falloit bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité : ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras beaucoup si tu veux l'être ! Je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir. »

Ce badinage achevoit de me déconcerter. Je m'y refusois, et l'ivresse de mes sens aidoit à ma distraction volontaire.

o Mais réponds-moi donc! me disoit-elle.

— Eh ! que voulez-vous que je réponde?...

— Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; que le lien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis, si tu le peux, le son de cette

LE Kl A BLE AMOURKU X 107

voix si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon amc timide; dismoi enfin, s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi : « Mon cher Béclzéluitli, je t'adore... «

A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; l'étonnement, la stupeur, accablent mon âme; je la croirois anéantie si la voix sourde du remords ne crioit pas au fond de mon cœur. Cependant la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison; elle me livre sans défense à mon ennemi, il en abuse et me rend aisément sa conquête.

Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. « Nos affaires sont arrangées, me dit-il sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avoit habitué. Tu es venu me chercher : je t'ai suivi, servi, favorisé; enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirois ta possession, et il falloit, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la première complaisance; quant à la seconde, je m'étois nommé : tu savois à qui tu te livrois, et ne saurois te prévaloir de

ton ignorance. Désormais, notre lien, Alvare, est indissoluble; mais, pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connoître. Comme je te sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis. »

On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière : un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons : leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique dont l'éclat et l'effet redoublent par l'agitation et l'allongement.

Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi. Au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O Ciel! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce ténébreux Che vuoi qui m'avoit tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, et tire une langue démesurée...

Je me précipite, je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentois battre mon

m DIABLE AM OUR I 1 09

cœur avec une force terrible, j'éprouvois un suffoquement comme si j'allois perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptois avoir passé clans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras. Mon épouvante s'accroît. Forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.

Ce n'étoit point celle des escargots, il n'y en avoit plus sur les corniches; mais le soleil me donnoit à plomb sur le visage. On me tire encore par le bras, on redouble : je reconnois Marcos.

« Eh! Seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? Si vous voulez arriver à Maiavillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre : il est près de midi. »

Je ne répondois pas; il m'examine. «Comment! vous êtes resté tout habillé sur votre lit? Vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il falloit que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée : c'est sans doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que vous : par ses ordres, dès le matin, tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une

no LE DIABLE AMOUREUX

bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin : elle vous précède et doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route. »

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe les mains sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux dévoient être enveloppés... Elle est nue, en désordre ; ma cadenette est comme elle étoit la veille : la rosette y tient. « Dormirois-je ? me dis-je alors. Ai-je dormi? Serois-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe ? Je lui ai vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La voilà... » Marcos rentre. « Si vous voulez prendre un repas, Seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée. »

Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

« Madame, me répondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous et moi, Seigneur cavalier, avons deux braves femmes. » A ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise : elle chemine.

Page 1