A MA CHÈRE BIONDETTA
Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce seroit m'arracher à la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consoloit mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d? avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie ! Vous connoîtrez un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez, d'après sa conduite, que, s'il
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obéit aux devoirs de l'honneur et du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour : il m'avoit voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette foible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours votre esclave.
e suis sur la route de l'Estramadure.
Nous étions dans la plus belle saison, 'et tout sembloit se prêter à l'impatience que j'avois d'arriver dans ma patrie. Je découvrois déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, -s'arrête et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même. Je descends, et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée sans connoissance; elle n'avoit pu dire que ce peu de mots : « Alvare ! vous m'avez abandonnée ! »
Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir commodément : elle étoit heureusement à deux places; je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer en la dégageant de ceux de ses vêtemens qui la gênent, et, la sou-
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xlmon.
LA RENCONTRE Le. Diable amoureux )
tenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imuginn.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence. Je fais porter Biondetta dans la ebambre la plus commode; je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étois fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la fin elle ouvre les yeux.
a On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.
— Quelle injustice! lui dis-je ; un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des désagrémens, à des remords, qui troubleroient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma mère.
— Eh ! que ne me faites-vous connoître votre volonté, cruel ? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurois suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humilians...
— Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un auroit-il osé...
— Eh! qu'avoit-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avoit suivis à Venise : à peine avez-vous disparu qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et Ta conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité : on me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve des guides, des postillons; je vous suis... »
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. « Je ne pouvois, lui dis-je, prévoir des événemens de cette nature. Je vous avois vue l'objet des égards, des respects de tous les habitans des bords de la Brenta. Ce tribut vous sembloit si bien acquis! Pouvois-je imaginer qu'on vous le disputeroit dans mon absence? O Bion-
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detta! vous êtes éclair< - •; m. • dcviez-vous pas prévoir qu'en contrariant 'les vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à do resolutions désespérées? Pourquoi...
— Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvarc, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions ; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé : elle est très susceptible ; si elle ne l'étoit pas, je manquerois de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrois insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les imperfections de mon sexe pour en réunir, si je pouvois, toutes les grâces; mais la folie est faite, et, constituée comme je le suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche : mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devroit vous effrayer si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, et si nous ne connoissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels qu'on neles connoît à Salamanque.On leury donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Etouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir réci-
proquement l'un sur l'autre et se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union ! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! Il faut régler ses mouvemens, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner.
« Ménagez-moi dans ces momens-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte : que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!
— O Biondetta! repartis-je,on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous ; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchans. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devonsnous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, et nous aidera à couler des jours heureux...
— Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connois mieux mon sexe et n'espère pas autant
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que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre. »
Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avoit captivé ma raison et mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il sembloit que le Ciel me devenoit contraire depuis que je n'étois pas seul : des orages affreux suspendent ma course et rendent les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux s'abattent; ma voiture, qui sembloit neuve et bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque ou par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au col de Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnoit un voyage aussi contrarié, j'admirois le personnage de Biondetta. Ce n'étoit plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avois vue : il sembloit qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaieté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avoient rien de rebutant pour elle.
Tout ce badinage agréable étoit mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser; je m'y livrois, mais avec réserve : mon orgueil com-
promis servoit de frein à la violence de mes désirs. Elle lisoit trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et chercher à l'augmenter.
Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.
Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtoit mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation françoise. « C'est à Paris, c'est à la cour, que je voudrois vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle. Les François sont galans : si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y auroit de plus distingué parmi eux viendroit me rendre hommage, et je les sacrifierois tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole! »
Je regardai cette proposition comme un badinage. « Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.
— Partons donc bien vite pour l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la
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cour do Frain e PépOUIC de don Alvarc Maravillas : car il ne vous convicndroit pas de ne vous y montrer qu'en aventurière.
— Je suis sur le chemin de l'Estramadure, ditelle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur : comment ferois-je pour ne jamais la rencontrer? »
J'entendois, je voyois sa répugnance, mais j'ailois à mon but, et je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs, me donnoient encore moins de relâche que dans le Piémont et la Savoie.
N dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison; cependant je m'estimois heureux quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçoient pas de passer une partie de la nuit au milieu de la campagne ou dans une grange écartée.
« Quel pays allons-nous chercher, disoit-elle, à en juger par ce que nous éprouvons! En sommesnous encore beaucoup éloignés?
— Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du château de Maravillas...
— Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge. »
Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avoit paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvoit nous garantir de l'orage. « Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me dit-elle...