LE I) I A U L II AMOUREUX I
Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je me promettois de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion, je devins son ombre.
Je lui faisois mille questions; il éludoit les unes et répondoit aux autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la religion de ses pareils. « C'est, me répondit-il, la religion naturelle. » Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadroient plus avec mes penchans qu'avec mes principes; mais je voulois venir à mon but, et ne devois pas le contrarier.
« Vous commandez aux esprits, lui disois-je ; je veux, comme vous, être en commerce avec eux : je le veux, je le veux.
— Vous êtes vif, camarade. Vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder sans crainte cette sublime catégorie...
— Et me faut-il bien du temps ?
— Peut-être deux ans...
— J'abandonne ce projet, m'écriai-je; je mourrois d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez créé dans moi : il me brûle...
— Jeune homme, je vous croyois plus de prudence ; vous me faites trembler pour vous et pour moi. Quoi ! vous vous exposeriez, à évoquer des esprits sans aucune des préparations?...
— Eh! que pourroit-il m'en arriver?...
— Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal : s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre foiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne; dans le fond, nous sommes nés pour les commander...
— Ah! je les commanderai...
— Oui, vous avez le cœur chaud ; mais si vous perdez la tête, s'ils vous effrayent à certain point... ?
— S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour m'effrayer. ..
— Quoi! quand vous verriez le diable?...
— Je tirerois les oreilles au grand diable d'enfer...
— Bravo ! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner avec deux des nôtres; et nous mettrons l'aventure à fin. »
Nous n'étions qu'à mardi : jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade
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deux hommes d'une physionomie peu prévenante :
dtnons, I rrersatioo roule sui des choses
indifférentes.
Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route : nous arrivons. Ces restes des monumens les plus augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à mon imagination des idées qui ne m'étoient pas ordinaires. « Voilà, disois-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie des hommes. » Nous avançons dans les ruines, et enfin nous sommes parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur qu'aucune lumière extérieure n'y pouvoit pénétrer.
Mon camarade me conduisoit par le bras; il cesse de marcher, et je m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique foiblement, et je découvre que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds en carré à peu près, et ayant quatre issues. Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servoit d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrain étoit couvert, et en sort après y avoir dessiné quelques caractères.
« Entrez dans ce penthacle , mon brave , me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes enseignes...
— Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je sortir?
— Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous faisoit faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les plus grands. »
Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai jamais. « Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement Béelzébuth,et surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire. »
Je me rappelai que je m'étois vanté de lui tirer les oreilles. « Je tiendrai parole , lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. — Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre. » Ils se retirent.
Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate : je fus au moment de les rappeler; mais il y avoit trop à rougir pour moi ; c'étoit d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la place où j'étois, et tins un moment conseil.
LE DIABLI M( <>
a On a voulu m' v » i r si je
suis pusillanime! 1 '-s sent qui m'i i ^nt à
deux pas d'i< i, et a la mite de i i i v m ation je
dois [n'attendre a quelque tentative il" leur pari pour m'épouvanter. Tenons bon, tournons la raillerie contre les mauvais plaisans. »
Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée par le ramage des hiboux et des chats-huans qui habitoient les environs et même l'intérieur de la caverne.
Un peu rassuré par mes réflexions , je me rasseois sur mes reins, je me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et, en grossissant le son, j'appelle à trois reprises et à très courts intervalles : Béelzébuth!
Un frisson couroit dans toutes mes veines, et mes cheveux se hérissoient sur ma tète.
A peine avois-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battans, vis-à-vis de moi, au haut de la voûte : un torrent de lumière plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture ; une tête de chameau, horrible autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre ; surtout elle avoit des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond : Che vuoi? Toutes les voûtes,
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tous les caveaux des environs, retentissent à l'envi du terrible Che vuoi?
Je ne saurois peindre ma situation, je ne saurois dire qui soutint mon courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau, au bruit plus effrayant encore qui retentissoit à mes oreilles.
Je sentis la nécessité de rappeler mes forces : une sueur froide alloit les dissiper; je fis un effort sur moi. Il faut que notre âme soit bien vaste et ait un prodigieux ressort; une multitude de sentimens, d'idées, de réflexions, touchent mon cœur, passent dans mon esprit, et font leur impression toutes à la fois.
La résolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe hardiment le spectre. « Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme hideuse? »
Le fantôme balance un moment. « Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus bas...
— L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître ? Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton soumis.
— Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour vous être agréable? »
La première idée qui me vint à la tête étant celle
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d'un chien, « Vion*, lui dis-je, IOUI II figuie d'un épagneul. »
A peine avois-je donné l'ordre, l'épouvantable
chameau allonge le col de seize pieds de loQgueui , baisse la tète jusqu'au milieu du salon, et vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles traînantes jusqu'à terre.
La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi.
Il tournoit tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des courbettes. « Maître, me ditil, je voudrois bien vous lécher l'extrémité des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse. »
Ma confiance étoit montée jusqu'à l'audace : je sors du cercle, je tends le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis que c'étoit une petite femelle. « Lèvetoi, lui dis-je; je te pardonne : tu vois que j'ai compagnie, ces messieurs attendent à quelque distance d'ici; la promenade a dû les altérer; je veux leur donner une collation : il faut des fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien entendu; éclaire et décore la salle sans
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faste, mais proprement. Vers la fin de la collation, tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras une harpe; je t'avertirai quand tu devras paroître. Prends garde à bien jouer ton rôle, mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de la retenue dans ton maintien...
— J'obéirai, maître, mais sous quelle condition... ?
— Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou...
— Vous ne me connoissez pas, maître : vous me traiteriez avec moins de rigueur; j'y mettrois peutêtre l'unique condition de vous désarmer et de vous plaire. »
Le chien avoit à peine fini qu'en tournant sur le talon je vois mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts de mousse, prenoient une teinte douce, des formes agréables : c'étoit un salon de marbre jaspé. L'architecture présentoit un cintre soutenu par des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois bougies, y répandoient une lumière vive, également distribuée.
Un moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de tous les apprêts de notre
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régal ; les fruits el lei confitures étoient de l'espèce l.i plus i.iic, Il plus savoureuse, et de la plus belle apparence. La porcelaine employée au service et sur le bufîet étoit du Japon. La petite chienne faisoit mille tours dans la salle, mille courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si j'étois satisfait.
« Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez dire à ces messieurs, qui sont près d'ici, que je les attends et qu'ils sont servis. »
A peine avois-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu , tenant un flambeau allumé : peu après il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux amis.
Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le compliment du page, ils ne l'étoient pas au changement qui s'étoit fait dans l'endroit où ils m'avoient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête occupée, je me serois plus amusé de leur surprise; elle éclata par leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs attitudes.
« Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples : j'ai pensé que
ce petit régal ne vous désobligeroit pas, et que vous voudriez bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de l'impromptu. »
Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyoient invités. Je m'en aperçus, et, résolu de terminer bientôt une aventure dont intérieurement je me défiois, je voulus en tirer tout le parti possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère.
Je les pressois de se mettre à table, le page avançoit les sièges avec une promptitude merveilleuse. Nous étions assis : j'avois rempli les verres, distribué des fruits ; ma bouche seule s'ouvroit pour parler et manger, les autres restoient béantes; cependant je les engageai à entamer les fruits, ma confiance les détermina; je porte la santé de la plus jolie courtisane de Naples : nous la buvons. Je parle d'un opéra nouveau, d'une improvisatrice romaine arrivée depuis peu, et dont les talens font du bruit à la cour; je reviens sur les talens agréables, la musique, la sculpture, et, par occasion, je les fais convenir de la beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille se vide, est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, et le service ne languit pas un instant.
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Je jeu-* l'œil iur loi i la dérobée : figurez-vous l'AmiMii en ti"ussi-il<- ji.igc; mes compagnons d'aventure le lorgnoient de leur côté d'un air où se peignoient la surprise, !<• plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation me déplut; je vis qo'il étoit temps de la rompre. « Biondelto, dis-je au page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez si elle ne seroit point arrivée. » Biondetto sort de l'appartement.
Mes hôtes n'avoient point encore eu le temps de s'étonner de la bizarrerie du message qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina entre tenant sa harpe; elle étoit dans un déshabillé étoffé et modeste, un chapeau de voyage et un crêpe très clair sur les yeux; elle pose sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce. « Seigneur don Alvare, dit-elle, je n'étois pas prévenue que vous eussiez compagnie : je ne me serois point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs voudront bien excuser une voyageuse. »
Elle s'assied, et nous lui offrons à Penvi les reliefs de notre petit festin, auxquels elle touche par complaisance. « Quoi! Madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne sauroit vousy retenir?
— Un engagement déjà ancien m'y force, Sei-
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gneur : on a eu des bontés pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, et j'ai touché des arrhes; sans cela, je n'aurois pu me refuser aux avantages que m'offroit ici la cour, et à l'espoir de mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au-dessus de toute celle d'Italie. »
Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle étoit enrhumée, fatiguée; elle craignoit avec justice de déchoir ddns notre opinion. Enfin elle se détermina à exécuter un récitatif obligé et une ariette pathétique qui terminoient le troisième acte de l'opéra dans lequel elle devoit débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts, insensiblement arrondis par le bout, étoient terminés par un ongle dont la forme et la grâce étoient inconcevables : nous étions tous surpris, nous croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus d'expression; on ne sauroit rendre plus, en chargeant moins. J'étois ému jusqu'au
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fond du cœur, et j'oubliois presque que j'étois le erétteui du ( bai ne qui me ravissoit.
La cantatrice m'adrcssoit les expressions tendres de son récit et de son chant. Le feu de ses regards perçoit à travers le voile; il étoit d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables : ces yeux ne m'étoient pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits, tels que le voile me les laissoit apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille, se faisoient beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talens. « Non, répondit-elle; je m'en acquitterois mal dans la disposition d'àme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est voilée : vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer. » En disant cela, elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, aprè; Le Diable amoureux. 3
l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'étoit introduite, je rejoins la compagnie.
Je devois avoir inspiré de la gaieté, et je voyois de la contrainte dans les regards; j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avois trouvé délicieux; il m'avoit rendu mes forces, ma présence d'esprit ; je doublai la dose, et, comme l'heure s'avançoit, je dis à mon page, qui s'étoit remis à son poste derrière mon siège, d'aller faire avancer ma voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mon intention.
« Vous avez ici un équipage ? me dit Soberano.
— Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que, si notre partie se prolongeoit, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin. »
Ma phrase n'étoit pas achevée que le page rentre suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. « Seigneur don Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont entourés. » Nous nous levons, Biondetto et les estafiers nous précèdent; on marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de
front entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvoit seul à côté de moi, me serra la main. « Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera cher.
— Ami, répliquai-je, je suis très heureux s'il vous a fait plaisir; je vous le donne pour ce qu'il me coûte. »
Nous arrivons h la voiture : nous trouvons deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous prenons légèrement le chemin de Naples.
Nous gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano le rompt. « Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut que vous ayez fait des conventions singulières. Jamais personne ne fut servi comme vous l'êtes, et, depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent que l'on ne songe à les réjouir. Enfin, vous savez vos affaires, vous êtes jeune ; à votre âge, on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, et on précipite ses jouissances. »
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Bernadillo, c'étoit le nom de cet homme, s'écoutoit en parlant et me donnoit le temps de penser à ma réponse.
« J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m' attirer des faveurs distinguées; j'augure qu'elles seront très courtes, et ma consolation sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis. » On vit que je me tenois sur la réserve, et la conversation tomba.
Cependant le silence amena la réflexion : je me rappelai ce que j'avois fait et vu ; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo, et conclus que je venois de sortir du plus mauvais pas dans lequel une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme de ma sorte. Je ne manquois pas d'instruction, j'avois été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père, gentilhomme sans reproche, et par dona Mencia, ma mère, la femme la plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estramadure. « O ma mère ! disois-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole. »
ist F,d.
RETOUR A NAPLES ( Le Diable amoureux )
hwo A Salmon,
ependant la voiture arrivoit à Naples.
Je reconduisis chez eux les amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto, qui étoit sur le devant du carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres, vouloit parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je venois de faire la montre. « C'en est assez, Carie, lui dis-je en entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous; allez vous reposer, je vous parlerai demain. T>
Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur nous; ma situation étoit
si LE DIABLE AMOUREUX
moins embarrassante au milieu de la compagnie dont je venois de me séparer et de l'endroit tumultueux que je venois de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les yeux sur le page ; les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et beaucoup d'émotion. Enfin je prends sur moi de lui parler.
« Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi; mais, comme vous vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes...
— Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...
— Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge, au tailleur...
— Vous plaisantez hors de propos...
— Si je quitte le ton de la plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard, et il faut que je me couche...
— Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement
LE DIABLE AMOUREUX Ȕ
de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens, m'ont vue et ont deviné mon sexe. Si j'étois une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour les bienséances de mon état ; mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux : il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...
— Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des égards ? Eh bien ! pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...
— Quoi ! sérieusement, sans savoir qui je suis?...
— Puis-je l'ignorer ?
— Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux : c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier, pour vous obéir, me donner à vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre chambre : me la fermerez-vous, Alvare ?
Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a tout sacrifié pour lui, une âme sensible, un être foible, dénué de tout autre secours que le sien, en un mot une personne de mon sexe? »
Je reculois autant qu'il m'étoit possible, pour me tirer d'embarras; mais elle embrassoit mes genoux, et me suivoit sur les siens; enfin, je suis rangé contre le mur. « Relevez-vous, lui dis-je; vous venez, sans y penser, de me prendre par mon serment. Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde de servir toute ma vie les femmes et de n'en pas désobliger une seule. Quand ce seroit ce que je pense que c'est aujourd'hui...
— Eh bien ! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de coucher dans votre chambre...
— Je le veux pour la rareté du fait et mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voie ni ne vous entende : au premier mot, au premier mouvement, capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix pour vous demander à mon tour : Che vuoi :? »
Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller. « Vous aiderai-je ?... me dit-
M DIA !'■ il- a MOU B iS
on. — Ni>n, je mis militai t me sers moi-même.
Je me < oui he. o
Ai: ize de mon rideau, je vois le pré-
tendu page arranger dans le coin de ma chambre une Datte usée qu'il a trouvée dans une garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe d'un de mes manteaux qui étoit sur un , éteint la lumière, et la scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon lit, où je ne pouvois trouver le sommeil.
Il sembloit que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux quatre colonnes; je ne voyois que lui. Je nrTefforçois en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avois vu : la première apparition servoit à relever le charme de la dernière.
Ce chant mélodieux que j'avois entendu sous la voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui sembloit venir du cœur, retentissoient encore dans le mien, et y excitoient un frémissement singulier.
« Ah! Biondetta, disois-je, si vous n'étiez pas un être fantastique!... si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!...
« Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je
î6 LE DIABLE AMOUREUX
en attendre? Ne tiendroit-il pas toujours de son
origine
« Le feu de ces regards si touchans, si doux, est un cruel poison ; cette bouche si bien formée, si colorée, si fraîche et en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures; ce cœur, si c'en étoit un, ne s'échaufferoit que pour une trahison. »
Pendant que je m'abandonnois aux réflexions occasionnées par les mouvemens divers dont j'étois agité, la lune, parvenue au haut de l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardoit tous ses rayons dans ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisois des mouvemens prodigieux dans mon lit; il n'étoit pas neuf, le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenoient mon sommier tombent avec fracas.
Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. « Don Alvare, quel malheur vient de vous arriver? »
Comme je ne la perdois pas de vue, malgré mon accident, je la vis se lever, accourir : sa chemise étoit une chemise de page, et, au passage, la lumière de la' lune, ayant frappé sur sa cuisse, avoit paru gagner au reflet.
LE DIABLI AMOUREUX ^
Fort peu ému du m I de mon lit, qui ne
m'exposoii qu'à être an peu plus mal < ouché, je le fus bien davantage de me trouver serir dan Ici bras de Biondetta.
« Il ne m'est rien arrivé, lui dis-jc ; retirez-vous. Vous courez sur le carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer; retirez-vous...
— Mais vous êtes mal à votre aise...
— Oui, vous m'y mettez actuellement; retirezvous, ou, puisque vous voulez être cachée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma chambre. » Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher sur sa natte en sanglotant tout bas.
La nuit s'achève, et la fatigue, prenant le dessus, me procure quelques momens de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour; on devine la route que prirent mes premiers regards. Je cherchois des yeux mon page.
Il étoit assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit tabouret; il avoit étalé ses cheveux qui tomboient jusqu'à terre en couvrant à boucles flottantes et naturelles son dos et ses épaules, et même entièrement son visage.
Ne pouvant faire mieux, il démêloit sa cheve-
a8 LE DIABLE AMOUREUX
Iure avec ses doigts. Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse forêt de cheveux blond cendré; leur finesse étoit égale à toutes leurs autres perfections. Un petit mouvement que j'avois fait ayant annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui ombrageoient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses parfums.
« Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne, il yen a dans le tiroir de ce bureau. » Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son siège d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitoit vivement la compassion.
« S'il faut, me disois-je, que je voie dans la journée mille tableaux plus piquans les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; amenons le dénoûment, s'il est possible. »
Je lui adresse la parole. « Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule.
— Je suis, me répondit-elle, maintenant au-