‹ Le diable amoureux (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · LE MAI! 1.1. AMOUR I · texte numérisé non relu

LE MAI! 1.1. AMOUR I

dessus dé cette frayeur; m:iis vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée. Ils m a permettent pas que nous nous séparions.

— Vous vous expliquerez, lui <lis-je.

— Je vais le faire, Alvare.

« Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, cette contenance héroïque à l'aspect de la plus hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps; il en est temps. Voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice, dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe ? Aimée d'Alvare,unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous avez vu la suite; voici les conséquences.

« L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtimens les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé par son choix; et vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous connoissez. Dans une heure...

3o LE DIABLE AMOUREUX

— Arrêtez ! m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous défends de m'en dire un mot; laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution. S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais, si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision...

— Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnoissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

— Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre : il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma mère.

— Il vous faut de l'argent ? Heureusement, je m'en suis précautionnée : j'en ai à votre service...

— Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferois une bassesse...

LE DIABLE AMOUREUX îi

— Ce n'< i pat un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici; laissez sur votre bureau un ordre à Carie pour payer. Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant sur une afîaire indispensable qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une voiture et des chevaux. Mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites : Esprit qui ne t'es lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage et t'accorde ma protection. »

En me prescrivant cette formule, elle s'étoit jetée à mes genoux, me tenoit la main, la pressoit, la mouilloit de larmes.

J'étois hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma main, qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui sembloient si importans. A peine ai-je fini qu'elle se relève. « Je suis à vous, s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de toutes les créatures. »

En un moment elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau sur ses yeux, et sort de ma chambre.

J'étois dans une sorte de stupidité. Je trouve un

état de mes dettes, je mets au bas l'ordre à Carie de le payer; je compte l'argent nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des lettres qu'ils durent trouver très extraordinaires. Déjà la voiture et le fouet du postillon se faisoient entendre à la porte.

Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne. Carie, éveillé par le bruit, paroît en chemise. « Allez, lui dis-je, à mon bureau; vous y trouverez mes ordres. » Je monte en voiture, je pars.

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