‹ Le diable aux champsChapitre 41 sur 88 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Samedi soir, dans le pare de \oirac.

MONSIEUR et MADAME CHARCASSEAU, EULALIE, POLYTE CHOPART, MADAME PATURON, MONSIEUR MALASSY.

monsieur charcasseau. — En voilà bien assez, de promenade autour de cette barrière. C'est fermé partout et vous ne verrez rien ! Si nous retournions voir les citrouilles !

madame paturon. — Dites donc, père Charcasseau, il y a un proverbe qui dit : Qui se ressemble se rassemble. Nous ne sommes pas curieuses des citrouilles!

madame charcasseau. — Ah ! la belle levrette ! toute blanche! C'est comme une biche blanche!

polyte. — Je veux l'attraper, pour voir si je peux courir aussi vite qu'elle.

madame charcasseau. — Ah! oui, plus souvent! Elle en ferait courir dix comme lui.

monsieur malassy. — Yoilà un mot que j'entends souvent dire et que je ne trouve point juste. Il me semble que dix personnes qui courraient toutes de la même manière n'iraient pas plus vile qu'une seule.

madame charcasseau. — C'est vrai, mais ça se dit comme ra.

eulalie. — Tiens, regarde donc, maman !

madame charcasseau, vivement. — Quoi? quoi ? qu'est-ce qu'il y a?

eulalie. — La levrette qui gratte là-bas à la porte du pavillon!

madame charcasseau. — Eh bien, qu'est-ce que ça me fait? Est-elle sotte, celle-là! Je croyais qu'elle avait vu quelque chose !

eulalie. — Allons donc regarder ce qu'il y a dans ce pavillon!

monsieur charcasseau. — Ça? c'est le logement du jardinier! Qu'est-ce que vous voulez trouver là d'intéressant?

madame paturon. — C'est tout de même drôle, comme cette levrette pleure et gratte à la porte!

monsieur charcasseau. — C'est probablement la chienne d'un des jardiniers de la maison.

monsieur malassy. — Non. Je connais cette bête. C'est la levrelte de monsieur Gérard, le marquis de Mireville, vous savez bien ?

madame charcasseau. — Ah ! c'est donc vrai qu'il vient ici

tOUS les jours? (A madame Paturon et baissant la voix pour qu'Eulalie n'entende pas.) Savez-vous, ma petite, qu'on dit que c'est l'amant de la dame de Noirac?

eulalie, qui a entendu. — Ah !... Je voudrais bien les rencontrer ensemble, pour voir quelles mines ils se font!

madame charcasseau. — Eulalie, allez donc plus loin quand

je ne parle pas pour VOUS. (A monsieur Charcasseau.) Si ta fille

continue, elle aura le diable au corps.

polyte. — Venez donc voir! venez donc voir la levrette qui ronge la porte !

monsieur charcasseau. — Ah I cette pauvre petite bête I Ça fait de la peine ! Il faut lui ouvrir.

polyte. — J'ai bien essayé , mais c'est fermé en dedans!

madame charcasseau. — Voyons si c'est bien fermé. Tiens, comme c'est barricadé! Il paraît qu'ils ont des secrets partout, ici !

madame paturon. — Dites donc ! vous savez à qui est la chienne? I

madame charcasseau. — Eh bien?

madame paturon. — Eh bien, il faut que son maître soit caché là dedans, puisqu'elle veut entrer?

polyte. — Son maître, qui donc?

madame charcasskau. — Chut ! Le marquis ! monsieur Gérard î Ah! voilà qui prouve bien...

monsieur malaïSY. — C'est invraisemblable, ce que vous dites là. Il n'a pas besoin de se cacher pour voir cette dame, puisqu'on dit qu'il l'épouse.

madame paturon.— Lui, il l'épouse? Ah! il n'est pas bête! Ça remettra du bouillon dans sa soupe, qui doit être bien maigre depuis qu'il a vendu trois de ses métairies. Eh bien, qu'est-ce que tu fais donc là, Polyte ?

eulalie. — Il monte sur le treillage pour regarder làhaut, à travers le volet, s'il y a quelqu'un de caché là dedans.

madame patui < .. — Prends garde ! Ne va pas de ce côtélà. Si tu tombai , tu te noierais dans la rivière.

polyte. — N'ayez pas peur, c'est solide! Bon, ça y est. J'ai tourné le mur.

madame chakcasseau. — Est-on heureux de pouvoir grimper comme ça !

monsieur ciiarcasseau. — Ma chère, c'est indécent, de farfouiller comme ça dans les secrets du monde, devant ta fille!

madame charcassuau. — C'est vrai. Allons-nous-en, Ulalie!

eulalie. — Oh! pourquoi donc, maman?

madame charcasseau. — Ça ne vous regarde pas, mademoiselle. Fi ! que vous êtes curieuse ! Il va des choses oh une jeune personne ne doit pas fourrer son nez. (se retournant vers madame Paturon.) ttst-œ qu'il VOÏt quelque chose?

madame paturon. — Dis donc, Polyte? où es-tu ? Est-ce que tu vois quelque chose?

polyte , de derrière le pavillon. — Ah dame ! ça n'est pas

commode! Né faites donc pas de bruit. J'écoute.

madame paturon. — Tiens, est-ce qu'on entend quelque chose, là dedans? (Elle colle son oreille à la porte.) Ne soufflez donc pas comme ça, monsieur Malassy, vous m'empêchez d'entendre. Tiens! j'entends ronfler...

(jenny parait, portant un panier couvert.)

MADAME CHARCASSEAU, à quelque dislance, parlant à son mari. —

Bon! voilà madame Paturon qui va être prise à espionner. Ah! c'est bien fait! Ça m'amuse.

JENNY, à madame Paturon que monsieur Malassy essaye en vain d'arracher à la porte. — Eh bien , madame, qu'est-ce que vous faites donc là?

madame paturon. — Bien, rien... je...

jenny. —Non, rien; vous écoutez aux portes... Et on prétend qu'il n'y a que les domestiques qui fassent de ces choses-là?

monsieur malassy. — Ma foi, je vous le disais bien , que c'était ridicule, et cette demoiselle vous donne votre paquet; vous ne l'avez pas volé !

(Madame Paturon, tout interdite, prend le bras de Malassy et s'en va rejoindre madame Charcasseau.)

JENNY, à la porte du pavillon, et parlant haut exprès. — Florence, êtes-vous là? Je vous apporte votre dîner. (Élevant la voix eu

voyant que les bourgeoises l'écoutent.) Pourquoi laissez-VOUS les

étrangers se promener dans le parc après le coucher du soleil? Vous savez bien que madame l'a défendu. Allons, prenez vos clefs et reconduisez ces personnes-là, bien vite.

madame charcasseau. — Ah ! ma chère, sauvons-nous! On va nous faire un atfront, nous mettre à la porte. Ces laquais, c'est si insolent!

monsieur charcasseau. — Oui, oui, dépêchons-nous.

madame paturon. — Et Polyte ? Polyte qui est resté je ne sais où , grimpé après le mur. On va le voir...

monsieur charcasseau. — Bah, bah! tant pis pour lui. Pourquoi fait-il des bêtises?

madame charcasseau. — Il est bien élevé, votre jeune homme! Aussi, vous lui donnez l'exemple !

madame faturon. — Bah! vous êtes encore drôle, vous! Mais tm va fermer les portes, et Polyte, comment sortirat-il?Il faut l'attendre.

madame charcasseau. — Tant pis, tant pis ! Il jouera des jambes, et s'il passe la nuit dans le parc, ça lui apprendra^ à être curieux et à nous attirer du désagrément.

(lis partent.)

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