‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 27 sur 60 · DE MÉDECIN · texte numérisé non relu

DE MÉDECIN

— Ce qui prouve, s'écria Gaston en riant, que la meilleure faconde choisir un médecin, c'est de n'en point avoir.

— Précisément! fit le baron ; et d'ailleurs, mon brave ami, la pauvre humanité n'a vraiment pas un énorme besoin de la science et des diplômes, pour arriver au terme fatal, qu'on nomme la mort. Sans être médecins, nous avons su, tous tant que nous sommes, raccourcir la distance qui sépare le berceau de la tombe.

— Hélas ! dit Gaston, je sais que le poignard et le pistolet n'ont pas été inventés pour rester oisifs.

— Pourquoi recourir aux voleurs de grand chemin • pour cela?... Cartouche et Mandrin ne sont pas tellement indispensables, qu'on ne puisse s'en passer. Il y a mille moyens de diminuer la liste des vivants et, en ceci, la créature sait admirablement contrebalancer l'inépuisable fécondité du Créateur.

— Oh!... Vauri .sacra famés entraîne à tous les crimes ?

— Pas même besoin de si puissants motifs... On assassine très-bien sans qu'il y ait un sac de mille francs ou une liasse de billets de banque au bout du poignard. Tenez, ajouta le baron, en déployant une

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lettre qu'il kit à haute voix ; voici ce qu'on m'écrit de Munich ; et ne croyez pas que ce soit là un de ces faits inventés à plaisir :

« La direction générale de la police de Munich rient de publier un avis qui a produit ici une profonde et douloureuse sensation, car il révèle la perpétration, dans notre capitale, d'un genre de délit encore inconnu en Allemagne. Cet avis annonce que des bonnes d'enfants, soit pour se livrer à leurs amusements, soit pour jouir d'un sommeil tranquille pendant la nuit, administrent aux enfants confiés à leur garde des boissons soporifiques, notamment du sirop de diacode ou une décoction de capsules de pavots, boissons qui, prises hors certains cas de maladies, exercent une influence pernicieuse surla santé, et entraînent parfois la mort.

* » Dans son avis, la direction générale de la police exhorte les pères et mères de famille à surveilter continuellement et rigoureusement leurs bonnes d'enfants, et en même temps elle avertit ces dernières que la loi prononce pour ce délit des peines sévères, lesquelles, pour des personnes étrangères à ta ville de Munich, se trouvent encore aggravées par l'expulsion à perpétuité de cette capitale, quand elles ji*(»donnent pas une condamnation plus terrible.

B En Angleterre, les ouvrières pauvres qui ont des enfants en bas âge leur deumest oràiBairemenl, le matin, des alimrats opiacés, parce qu'ettes son! ddi-

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gées de les abandonner pour aller passer la journée entière dans leurs ateliers. C'est là une pratique sans doute fort repréhensible, mais ces malheureuses femmes ont toujours pour excuse la nécessité où elles se trouvent de gagner leur vie, eicuse que n'ont pas des servantes payées exprès pour soigner les enfants, et qui ainsi, en compromettant la santé de ceux-ci et en trahissant la confiance^e leurs matlres, se rendent coupables d'un délit doublement grave. »

— Votre correspondant, dit Gaston, me paraît fort indulgent. Quoi ! il trouve une excuse au crime, dans la nécessité de gagner sa vie !

— Bah!... il y a des circonstances où le crime peut devenir une vertu... dans l'opinion du criminel.

— Comment cela ?

— Mais, cela dépend du point de vue où l'on se place pour envisager la chose... Tenez, je vais vous raconter ce qui est arrivé à un de mes amis, et certes le héros de l'aventure crut avoir trouvé une excellente excuse dans les motifs de son crime :

Le général D... revenait chez lui à une heure fort avancée dans la nuit, lorsqu'il fut attaqué par un individu qui lui demanda la bourse ou la vie. Le général) doué d'une force herculéenne, ne se troubla nullement; U sauta sur son adversaire et le prenant à lag<Hrge:

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— Misérable, lui dit-il, suis-moi ou je Cétrao^ surplace!

Le bandil tremblant s'empressa d'obéir. Arrivé sous un bec de gaz, le général put distinguer le visage de son prisonnier.

— Parbleu ! drôle, s'écria-t-il, je te connais depuis longtemps !

— Quoi 1 mon général, c'est vousl

— Oui, moi-même, que tu as jadis si indignement volé en Afrique, dans ma tente, pendant mon sommeil... cinq cents francs en or.

— Abl mon général, si vous saviez! on m'avait écrit d'Europe que ma pauvre vieille mère étaii dangereusement malade, et je voulais lui envoyer qudques secours. Mon général, je vous en conjure, ayei pitié de ma faiblesse, rendez-moi à la liberté! Je vous fais le serment le plus solennel, mon général, que, si vous m'accordez ma grâce, je consacrerai le reste de mes jours à racheter mes fautes passées!...

Le général D... est excellent. Le repentir du misérable, qui appartenait, il le savait, à une honnête famille de laboureurs, lui parut si sincère, qu'il consentit enfin à le laisser partir.

Le général vient de recevoir une boîte dans laquelle il y avait vingt-cinq louis accompagnés de ce biUet :

« Cette restitution, général, vous prouve tonte la

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sincérilé de mon repentir. Pour me procurer cette somme que je m'étais engagé à vous rendre, il m'a fallu assommer deux personnes, forcer trois secrétaires et fracturer la porte de deux maisons de campagne inhabitées. Vous voyez, général, qu'un bienfait n'est jamais perdu. »

— Or donc , fit le baron en riant , il est évident que cet honnête voleur crut accomplir un double devoir, en tentant d'assassiner son général, pour aider sa vieille mère dangereusement malade, puis en assommant deux personnes, en forçant trois secrétaires, et en volant avec effraction pour s'acquitter envers son général... Je ne vous parle pas des mille variétés de crimes qui émaillent les sentiers de la civilisation parisienne, comme les pâquerettes émaillent le velours vert des herbages de notre belle Normandie; il faudrait un million de volumes in-folio pour arriver à traiter, par à peu près, la moitié des détails de ce grand drame qui a nom : la vie.

— Et vous seul, ajouta Gaston, seriez capable d'approfondir un tel sujet ?

— Pas plutôt moi qu'un autre! répondit modestement le baron ; seulement j'ai, de plus que bien des gens, l'expérience des choses et des sentiments; j'ai lant vécu, qu'à mes yeux rien n'apparaît qu'avec sa véritable forme et ses réelles couleurs ; je vois vrai, et voilà tout; et voici pourquoi, voulant vous habituer vous-même, cher enfant, à ne rien juger sur la

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simple apparence eitérieure, je me suis attaché, dans notre conrersation de cette nuit, à tout tous présenter sous une forme paradoxale : le paradoie est la plus utile figure de rhétorique; c*est un trope que je vous recommande, parce que, pour Tesprit qui raisonne, il n*a rien de dangereux ; ainsi, en parlant de ce qu'il y a de plus sacré, de plus saint et de plus respectable, en pailant de Dieu lui-même, je me suis servi de paroles rudes, abruptes, frisant Tincrédulité et parfois Tathéisme : or, l'athéisme et l'incrédulité n'ont de chances de prosélytisme et de succès, que lorsqu'ils nous apparaissent habilement déguisés : ôtez le masque à Tartufe, et Molière, — le grand Molière lui-même, — aura manqué son effet.

— Quoil vous avez la foi! s'écria Gaston,

— Et pourquoi pas?

— Mais.., moi, je vous demanderai plutôt pourquoi?

— Mon cher, je suis comme Polyeucle : — Je crois, parce que je crois... Mais voici le grand jour, ajouta-t-il en montrant le ciel qui s'erppourprait de toutes les teintés d'une magnifique aurore ; la course et les émotions variées de celte longue nuit ont dû nous fatiguer. Je vous offre quelques instants de repos, après quoi nous reprendrons notre steeple ehase à travers les plaines de la civilisation.

— D'autant plus volontiers, répondit Gaston, que je ne serais pas fâché de savoir où je me trouve en ce moment.

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LE DIABLE BOITEUX A PARIS ZVy

— Mais vous êtes chez moi, cher ami, fit le baron eo lui montraot, à travers les glaces, la façade d'un splendide hôtel, dont ils traversaient la grande cour.

La voiture s'arrêta, un valet de pied ouvrit la portière, et Gaston se trouva sur la première marche d'un large perron qu'ombrageait une magnifique marquise bronze et or.

Le petit vieillard lui prit le l»as et tous deux montèrent au premier étage, par un escalier monumental que des caisses d'arbustes et des fleurs garnissaient de haut en bas. Une chaleur de printemps régnait dans cette atmosphère embaumée de toutes les plus suaves senteurs des jardins ; une sévère, mais gradeuse élégance donnait à toute celte belle habitation un cachet de noblesse et d'aristocratique splendeur... C'était certes là un des plus grands hôtels du faubourg Saint-Germain, et Gaston le devina, bien qu'il ignorât le nom même de la rue où s'était arrêtée sa longue pérégrination nocturne.

Lorsque nos deux héros arrivèrent au sommet de Tescalier, Gaston, comme s'il se fût éveillé d'un rêve, s'arrêta tout à coup et s'écria :

— Mais nous oublions que nous avons promis d'être au rendez-vous du comte de Silly, à la pointe du jour.

— Vous oubliez aussi le coup de fleuret qu'il a reçu cette nuit?... répondit le baron, en le faisant entrer dans une vaste antichambre où veillaient quatre heiduques en grande tenue.

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— Qu*imporle!... répliqua Gaston, nous devons du moins aller nous mettre à la disposition de ses témoins.

Un huissier, vêtu de noir et portant la chaîne d'argent, vint présenter une lettre sur un plateau de vermeil ; le vieillard, après l'avoir décachetée, lut à Gaston :

« Monsieur le baron, un événement tout à fait imprévu, arrivé cette nuit même, empêchera M. le comte de Silly de se rendre aux ordres de M. Gaston de Chavrières ; et je viens vous prier de vouloir bien remettre à huit jours la rencontre qui devait avoir lieu ce malin. Une perte douloureuse force M. de Silly à partir à l'instant même, et nous nous empresserons de vous informer de son retour qui ne peut tarder... Veuillez agréer, monsieur le baron... etc.. etc..»

— Une perte douloureuse!... exclama Gaston.

— Parbleu! fit le baron, en riant du jeu de mots dont il n'était pas coutumier... Une perte de sang est toujours douloureuse, et le cher comte, pas plus que ses témoins, ne se doutent pas que nous avons été acteurs dans l'événement ^oii^ à fait imprévu... An reste, je me félicite de ce retard; il m'autorise à vous offrir l'hospitalité et à vous proposer de reprendre, tout à l'heure, notre élude qui est plus philosophique que vous ne pensez. Tant de choses nous restent à

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voir et à observer, que ce ne sera pas trop du jour que je vous, prie de passer avec moi.

Au total, Gaston avait trouvé un homme dont la gaieté égalait la raison; on lui offrait une hospitalité prineière, de nouveaux moyens de s'instruire en s*amusant; il y avait profil pour son cœur comme pour son esprit; il ne résista point au sourire provor caleur de son hôte, et répondit: —J'accepte!

Si mes lecteurs sont de l'avis de M. Gaston de Chavrières, nous reprendrons bientôt notre course, et je crois pouvoir leur affirmer que la suite du voyage ^ne manquera pas d'un certain intérêt.

En attendant, je termine comme Caldéron et Lopez de Vega à la fin des pièces espagnoles, et je salue humblement, en disant, pour aujourd'hui, dans la piévision de demain:

Daignez excuser les fautes do Tauleur.

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