CHAPITRE XXX
Minière de resrasciter les moru et de faire mourir les ressaseiUs. Le meillcnr médecin. — Temps d'trrftU
— Le jour entrait à peine dans cette espèce de caveau humide, qu'une odeur pénétrante de sang et quelques lambeaux épars de chair humaine faisaient ressembler au hideux charnier d'un abattoir. Des cadavres d'hommes et de femmes gisaient étendus sur des tables ensanglantées, et je me rappellerai toujours rimpression que produisit sur mon esprit, déjà excité par les scènes précédentes, la vue d'un énorme rat qui s'enfuit, à notre brusque entrée, en traînant un débris sanglant, reste informe que son ancien possesseur aura bien du mal à récupérer, lors de la grande revue de la vallée de Josaphat...
Et vrai, mon cher ami!... la position était étrange, excentrique. Là, à côté, des éclats de la plus stridente gaieté; ici, le silence éternel, la tristesse morno
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et sans écho; là, la vie avec ses rayonnements d'ivresse, de folie, de jeunesse et de mouvement; ici, la mort avec son muet linceul, ses sombres et ternes reflets, ses froids et pesants attributs!...
Nous contemplâmes, un instant, cet émouvant spectacle : sur une table de pierre, je remarquai un cadavre ; c'était celui de notre ami, celui que nous venions réclamer ; il était intact et le scalpel avait épargné ses suprêmes insultes à ce pauvre jeune homme moissonné avant l'âge ; ses yeux, à demi fermés, n'avaient rien de ce mat horrible qui glace le glauque regard de^ morts ; sa moustache brune tombait sur ses lèvres décolorées, et je reconnus la place où mon épée, il y avait bien longtemps déjà, avait imprimé une cicatrice sur la poitrine, ce qui nous avait faits amis jusqu'à la mort... hélas I et plus loin encore, comme vous !e voyez... Et, malgré l'horreur du sj^ctacle, — étrange mystère que le cœur humain!— nous nous mtmes tous à rire, en pensant au contraste établi entre les deux chambres adjacentes... Qu'est-ce que la mort? nous disions-nous, en admirant le calme peint sur le visage du cadavre... La mort, c'est le plus doux, le plus paisible sommeil que l'homme puisse goûter ; c'est la cessation de toutes les douleurs physiques et morales... et, que sont, après tout, les regrets, les larmes dont on honore, dont on étourdirait peut-être, s'il pouvait les ouïr, l'homme qui en est l'objet ? Tout cela, néant et dérision 1 néant, comme tout ce qui est!... heureux
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et raisonnables sont ceux qui, comme ces jeunes fous, rient et cbai^tent sur les lombes, boivent et s'enivrent sur les cadavres ; car la mort est un épouvantai! dont on n'a peur que par préjugé, que par tradition : qu'on s'accoutume à l'idée de moyrir, comme à celle de boire et de dormir, et...
— Et voilà le hic 1 me fit judicieusement observer un de mes camarades.
— Et cependant, m'écriai-je, il nous faut ce cadavre !
— Vous l'aurez! cria, en entrant, un des carabins qui venait nous chercher.
Nous rentrâmes dans la première pièce... Encore une fois, le président frappa sur sa bouteille et dit, avec le plus grand sérieux du monde :
— Considérant que la demande des officiers ici présents est vbasée sur un sentiment noble et généreux; considérant que l'amitié est aussi, chez nous, le lien sacré qui nous unit dans nos réunions bachiques et que, si l'un de nous faisait la sottise de se laisser mourir, nous ne serions pas fâchés de l'inhumer honnêtement; ne fût-ce que pour faire une dernière et pieuse libation à sa santé, comme c'est l'antique usage; considérant, d'autre part, que les carabins sont frères du soldat, puisque tous ont été organisés pour tuer régulièrement et légalement ; accordons le cadavre demandé, aux conditions suivantes : — 1<> Les demandeurs resteront avec nous, toute la journée, afin d'aider leurs juges à consommer
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le produit des amendes présentes et futures, en si^ conformant eux-mêmes au règlement qui les soumet aux peines prononcées parTarticle 35, s'ils y contreviennent... 2® Gomme toute marchandise mérilo échange, ils payeront un puncli à la société, après quoi ils seront matlres du susdit cadavre... Fait et délibéré dans la salle de service et voté à l'unanimité... J'ai dit ; dixù
— Voilà, pensai-je, d'étranges originaux ! où diable nous sommes- nous fourrés ! qu'importe ! li situation est neuve et piquante... Aussi, répondis-je. après avoir consulté du regard mes camarades qui riaient de tout leur cœur :
— Accepté à l'unanimité!
— Garçon ! cria M. Martial-Napoléon de Saint- Maur, du ton d'un liomme qui demande une demitasse au Café de Paris ; garçon , le cadavre demandé !.
— Voilà ! répondit une voix qui partait du fond de l'auditoire.
Ce fut alors un tumulte, un conflit, un horrible mélange de vociférations et de hurlements de joie. En un instant, le bruit des verres, (quand je dis verres!...) couvrit les voix que répercutaient les sombres échos de la salle des morts. Le punch écumait dans les tasses qu'on rempUssail et qu'on vidait avec une effrayante rapidité : et puis, des chansons tmchiques ou sérieuses, grivoises ou sentimentales, des couplets d'un patriotisme effréné retentirent sous
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les voussures des plus longs corridors, allant porter jusqu'aux lits des malades et des mourants de Thôpital, le bruyant témoignage de la sollicitude des médecins attachés à leur garde. C'était la première fois que nous nous rencontrions, et, cependant, déjà ^lous nous nous tutoyions, L'oi^ie, comme vous voyez, était arrivée h ce point où, à travers les vapeurs' de l'ivresse, l'œil affaibli a perdu la puissance d'intuition rétrospective et celle de plonger dans l'avenir, conservant juste assez de force pour contempler le présent, qu'il ne peut plus comparer, ni juger... H y eut un des convives qui se mit à déclamer les fureurs (l'Oreste et qui, pour mieux se conformer sans doute aux intentions du poëte, ne brisa pas moins d'une demi-douzaine de bouteilles, dans son invocation aux fllles d'enfer... Un autre, du ton le plus sentimental, nous récita la déclaration d'Orosmane et, croyant se précipiter aux pieds de Zaïre, (Zaïre était rinfirmier qu'on avait fait rester pour servir,) eut toute la peine imaginable à se relever, tout soutenu qu'il fût par deux de ces messieurs passablement déguisés en musulmans, au moyen de servielles dont ils s'étaient affublés en guise de turbans... Un autre encore, plus ivre que ses co-déclamants, ouvrit la porte de la salle des morts et, étendant la main vers le cadavre, s'écria en pleurant tout de bon :
Du plas grand des Romains, voilà ce qui mm rcâte !
et acheva toute la suite du long discours d'Antoine sur le corps de César : il y eut alors un moment qui fut horrible et la stupeur fut générale; mais on apporta un nouveau bol de punch.
— Un cadavre pour un punch ! s'écria un des convives : avouez, seigneur officier, que c'est bien bon marché ; combien coûte ce punch, savez- vous?...
— Mais, huit ou dix francs à peu près, répondis-je.
— Dix francs un cadavre I c'est donné 1 On n'en a pas aujourd'hui à l'Ecole-pratique à moins de quinze, et encore, quels cadavres 1... maigres, racbitiques, sans muscles, sans tissu cellulaire: de vrais squelettes; il faut mettre un louis pour avoir quelque chose. Aussi, est-ce un cadeau que nous yous faisons.
M. Martial-Napoléon de Saint-Maur me tira par le bras et me dit tout bas :
— Dites donc : j'aurais une marque d'amitié à you5 demander; mais, notez que c'est une pure faveur, une complaisance que je réclame, car le cadavre est maintenant bien à vous et je n'ai rien à y prétendre; mais je dois passer, ces jours-ci, mon examen de névrologie et je serai fort embarrassé si je n'ai pas de sujet pour étudier ma matière. Vous avez l'air bon enfant : cédez-moi un bras de votre ami; cane s'apercevra pas.
J'allais répondre à cette étrange demande, lorsqu'un autre me tira à part et me dit:
— Pardon, monsieur, vous m'inspirez assez de
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confiance pour que je vous accorde la mienne ; aussi vais-je droU au but : je fais imprimer ma thèse la semaine prochaine, et elle roule sur les maladies de foie. J'aurais pu facilement enlever ce viscère, recoudre avec soin Tenveloppe abdominale et vous n'y auriez rien vu ; mais, ajouta-t-il en riant de cet affreux calembour, j'ai moi-même trop de /bt, pour m' emparer de celui qui vous appartient. Cédez-moi donc <îette faible portion du cadavre et je vous enverrai un exemplaire de ma thèse touchant les héportiiesy surgrand vélin satiné : ça vous va-l-il?
J'étais muet de stupeur; je regardais mon interlocuteur avec des yeux effrayés, lorsqu'un troisième survint et me demanda un pied, pour étudier, disaitil, l'articulation tarsienne et métatarsienne... Je me rappelai la comparaison des carabins aux vautours et loi représentai que, pour peu que les demandes continuassent, je ma voyais sur le point de laisser le cadavre par pièces et par morceaux, et qu'alors mon punch devenait garantie commerciale illusoire.
— Ah ! mon cher, s'écria ce dernier : lisez Pope, Voltaire, Boerhaave, Newton, Descaries, Lucrèce, Gall, Richerand, Magendie, et vous verrez clairement que le siège de la sensibilité est dans le cerveau ; que l'âme est dans les replis, dans les cryptes de la membrane cervicale, pie-mère et dure-mère. L'homme, c'est la tête, homocaput, a dit Ovide: la preuve, c'est que, lorsque la justice civile veut tuer et déshonorer un coupable, elle lui coupe cette intéressante partie
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de son individu; eh donc! pourvu que la tète vous jreste, vous avez l'homme ; aussi, nous sommes-nous bien gardés de vous parier de cet organe : mon raisonnement est juste et conséquent comme une proposition d'Euclide; c'est sjUogique et irrécusable.
El toute sa troupe partit d'un bruyant éclat de rire.
Ces rires avaient pour moi quelque chose de surnaturel, d'inexplicable, dans une telle circonstance; il me semblait que ces hommes, vivant au milieu des amphithéâtres et des charniers humains, interrogeant les causes et les effets de la putréfaction, plongeant la main dans les plaies purulentes des cadavres, exhumant des corps à moitié rongés, reconstituant les diverses parties des squelettes ; il me semblait, dis je, que de tels hommes devaient avoir quelque chose de sombre et de sinistre, comme les lieux qu'ils fréquentaient, comme la mort dont ils étudient les causes, dont ils analysent les restes... Eh bien, ces hommes riaient de bon cœur, faisaient de l'érudition, de l'esprit et des calembours sur un cadavre ; comme cet empereur romain qui faisait de l'illumination et du feu de joie avec des chrétiens vifs, dont il garnissait les allées de son parc en guise de lampions et de flammes de Bengale.
Tout à coup un silence effrayant, étrange, succftla à celte hilarité échevelée : la porte de la salle des morts roula lentement sur ses gonds rouilles et criards, et une figure pâle, horriblement blafardée des
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affres de la mort, s'avança vers nous... Celait le cadavre I c'était celui que nous venions réclamer!... Les traits de son visage étaient contractés par un sentiment et une sensation inexplicables : telle dut être l'ombre de Banque apparaissant à la table du festin; et la main invisible et mystérieuse traçant les caractères prophétiques aux murs de Balthazar, jeta moins de terreur au cœur de ses convives... L'ivresse avait
cessé.
Ce silence dura quelques secondes; puis le cadavre s'arrêta et, d'une voix faible et tremblante :
— Où suis-je ? dit-il.
Personne ne répondit.
— Qui êtes- vous? poursuivit le revenant et, s'avançant vers un des sous- aides qui tremblait d'effroi :
— N'est-ce pas vous qui m'avez saigné avanthier?
— Oui... murmura le médecin.
— Comment se fait-il donc que je sois là, tout nu, sur une pierre humide ? est-ce un rêve?... oh! j'ai froid... est-ce que je dormais?
— Il était en léthargie î... cria un des assistants.
— En catalepsie !... riposta un autre.
A la terreur générale succéda une scène d'un tout autre genre : on courait, on s'empressait, on se heurtait, et chacun apportant le tribut de son expérience médicale, indiquait le moyen de réveiller, dans ce corps débilité, le feu presque éteint de la vie. On eût iliscuté trop longtemps, et je trouvai de suite, en
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ma qualité de militaire, le remède simple et puissant que voulait, tout à l'heure/ employer le maître d'armes que vous avez yu ; je fis avaler im grand verre de punch au ressuscité, et, peu à peu, la chaleur vitale succéda dans ses veines à ce froid de mort qui y avait glacé le sang.
£n un instant, on composa un costume au nouveau convive, qui déclara se trouver parfaitement capable de rester avec nous, et, comme on n^avait sous la main ni habit ni pantalon, on le drapa avec une couverte de lit, et une serviette lui servit de bonnet : il était vraiment aussi gai que nous et fut le premier à proposer un toast à sa résurrection.
Le bruit de cette guérison, qui vous semble invraisemblable, se répandit bientôt dans FhûpitaU et cette nouvelle, franchissant les murs, annonça au régiment rincroyable aventure du jeune officier,
— Cela ne fait pas l'affaire de ma thèse I murmura l'homme aux maladies de foie, qui voyait sa quote-part de cadavre qui lui échappait.
— Je n'aurai pas mon bras pour repasser ma névrologie ! se disait l'homme à l'examen, en remarquant, avec quelque regret, que son sujet se servait admirablement de son avant-bras pour manier la cuillère à punch.
— (Comment disséquer mon articulation tibiotarsienne ? continuait le troisième à part lui.
— Et moi, pensai-je; heureusement, j'en suis quitte pour mon punch I
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Tout à coup, UD6 jeuue fille se précipita au milieu de la salle : ua rayou de joie douce et intime, joie mêlée de larmes et de sourires, inondait ses joues roses et blanches ; les boucles de sa blonde chevelure tombaieut, en flocons ondoyants, sur ses épaules, que recouvrait une gaze transparente; elle était belle el jolie tout à la fois ; c'était une seconde apparitioQ plus aimable, mais non moins surprenante que la première.
Le petit jeune homme, porteur du nom de Martial- Napoléon de Sainl-Maur, se leva et courut vers la jeune fiUe, la prit par la main et la força à recevoir im baiser... A cette vue, le ressuscité, surgissant de sa place comme un lion auquel on arracherait ses lionceaux, s'écria :
— Celte femme est à moi 1 c'est ma maîtresse!,.. — ^ Tant mieux ! répliqua le jeune homme ivre ; je
ïea estime d'autant plus, et un second baiser va prouver la force de mon assertion.
— Je vous en défie ! hurla l'officier d'une voix de tonnerre.
Deux sons se firent simultanément entendre : le bruit d'un baiser et celui d'un soufflet...
Le lendemain, à la pointe du jour, quatre jeunes gens se dirigèrent vers la vallée qui entoure la ville : une heure après, trois seulement revenaient; le qutlrième fut rapporté à l'hôpital sur une civière qm portaieEt des infinaiers,^ et, deux jouis après»
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une jeune fille en pleurs venait réclamer le corps d'un officier, son amant, tué en duel par un sousaide de rhospice nommé Martial-Napoléon de Saint- Haur.
— 11 est trop tard, lui répondit le portier : ces messieurs ont passé leurs examens.
Et moi, je reçus sous enveloppe une thèse touchant les maladies de foie ou hépatites, imprimée infolio sur vélin satiné.
— Voilà, dit le baron en jetant le bout de son cigare, comment la médecine s'apprend généralement; sur cent docteurs, ne craignez pas de dire hardiment que quatre-vingt-dix-neuf sont dans ce cas : tous vous soutiendront le contraire , rien déplus naturel; mais, croyez-moi, si vous tenez à la santé, ne la confiez jamais qu'à de vieux médecins, qui guérissent non parce qu'ils sont docteurs, mais parce que l'expérience leur a appris leur art, comme elle apprend à faire des bottes ou à faire la barbe.
— Mais, s'écria Gaston, qui avait religieusement écouté cette longue anecdote ; à vous entendre, rien ne serait plus dangereux que la médecine.
' — Tenez, cher enfant, fit le vieillard en déployant de nouveau son journal du soir, lisez cet article, et profitez-en.
Gaston prit la feuille et lut :
« Viei^t de mourir à Résina (État de Naples) Francesco Faënge, âgé de cent neuf ans ; il passait sa vie
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à la campagne» dormait peu et se promenait beaucoup; il mangeait rarement de la viande, buvait peu de vin, ne Usait jamais de journaux et n'avait pas