CHAPITRE m
Sur la Tanité des grandeurs homaiiies. Chapitre ennuyeux, mais court.
— L'admirable découverte que la vapeur I disait Gaston, roulant confortablement étendu sur les coussins d'un coupé que le baron avait pris pour eux deux, avec défense d'y laisser monter personne... et combien nous devons rendre grâce au génie de Fulton qui dota le dix-neuvième siècle d'une si magnifique invention!
— Pçrmettez, mon cher, objecta le vieillard, qui ne laissait jamais rien passer sans contrôle. . . et quelle part, dans cette découverte, faites-vous à Papin, à Watt, à Salomon de Caus et à Savery?... Et si je vous faisais remarquer que tout cela était découvert 120 ans avant Jésus-Christ, par Héron d'Alexan-
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28 LB DIABLB BOITEUX
drie, qui nous a laissé la description très-complète de sa machine ?
— Que me dites-vous là? s*écria le jeune homme fort étonné. .. Quoi ! ce n'est pas à nous seuls que revient rhonneur de cette grande découverte ?
— Pas plus que beaucoup d'autres. Rien n'est nouveau sous le soleil, disaient les anciens; et il semble qu'en posant cet axiome, ils aient voulu d'avance s'inscrire en faux contre les envahissements de l'avenir... On nous apprend au collège que l'algèbre a été inventée par Diophante, le feu grégeois par Callinique, la gamme musicale par Gui d'Arezzo , la poudre par "Roger Racon, l'imprimerie par Guttemberg et compagnie, la chambré obscure par Porta, les logarithmes par Néper,le baromètre parTorricelli, le paratonnerre par Franklin, la machine à filer par Arkwright , la. vaccine par Jenner, les aérostats par Montgolfier, le télégraphe par Chappe, la pile électrique par Volta, et la balle élastique par un élève de cinquième très-faible en thème. On nous dit que la vapeur est due à Fulton, et alors on court le monde, tête levée, et on fait parade de son érudition de bachelier es lettres, oubliant que la première chose à faire, en sortant de cette affreuse écurie qu'on nomme collège, c'est de commencer par oublier, le plus tôt que faire se peut, tout ce que les pédants en souliers cirés à l'œuf et en chapeau crasseux vous
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y ont enseigné. Sachez, mon cher, que des voyageurs ont trouvé que toutes ces prétendues découvertes existaient déjà en Chine, où jamais homme de notre hémisphère û'avait pénétré; apprenez que nous trouvons, dans la Bible et le Talmud,, la désignation de la plupart de nos modernes inventions, et que les livres indiens en font remonter quelques-unes à 3,200 ans avant votre ère chrétienne. On ne découvre rien, jeune homme; on retrouve ce que d'autres avaient laissé perdre. Dire : — J'ai inventé la vapeur, ou l'électricité; c'est absolument comme si l'on disait: — J'ai inventé Herculanum et Pompeïa...' Herculanum et Pompeïa existaient avant 171:^ ; la cendre des volcans et la poussière des siècles les avaient englouties et recouvertes d'un épais linceul : le premier qui devina leur sommeil sous la terre romaine n'a fait que mettre le pied sur ce que d'autres avaient bâti. Nous avons perdu le feu grégeois, nous perdrons successivement toutes nos autres conquêtes scientifiques. Bans dix ou douze mille ans nos descendants retrouveront toutes ces épaves du grand naufrage humain, et on les récompensera par des pensions et par un fauteuil à l'insti* fut, si les immortels ne sont pas morts ; tout cela est dans l'ordre; seulement, on oublie trop vite que tout vient de Dieu, et que, lorsqu'il jette une innovation ou un progrès du haut de son ciel, il advient parfois
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que le présent qu'il envoie à Fhumanité se divise en descendant, et qu'une moitié tombe en Europe, tandis que l'autre s'égare en Chaldée. De là vient que la même découverte a souvent été faite, en même temps, dans deux contrées que séparait l'impossibilité des relations. En astronomie, par exemple, qui avait ses Tycho-Brahé et ses Copernic dix mille ans avant Kepler et Huyghens, il arrive, toutes les nuits, que deux savants placés, l'un à l'Observatoire de Paris et l'autre à l'Académie de Berlin, saisisent ensemble, à la pointe du télescope, l'apparition d'un astre inconnu. M. Leverrier crie à tous les échos de France : — J'ai trouvé une étoile; elle s'appellera J^^rcnîcc ou Cassiopée! M. Herschell, de son côté, hurle : — J'ai trouvé une nébuleuse ; elle se nommera Youmfrau ou Frëdérichtadt ! Et voilà deux grands hommes qui attrapent, l'un la croix d'honneur, l'autre le grand- Aigle-Noir, et tous deux un rhume de cerveau, car les nuits sont aussi froides sur les bords de la Seine que sur les bords de la Sprée... Qui des deux est l'inventeur?... Aucun. Ils ont retrouvé un astre que les pâtres de l'ancien monde voyaient tous les soirs, trois mille ans avant le déluge... Ainsi de la vapeur, ainsi de tout ce qui fait l'orgueil des générations nouvelles, et fera la fierté des postérités futures.
— Est-il possible, dit Gaston, qu'une découverte aussi importante que celle de la vapeur puisse être
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faite quelque part, sans que tout le monde en soit instruit, ou qu'elle se perde, sans que la tradition en ait gardé quelques vestiges ?
— Parfaitement! Et, pour preuve, je vais vous raconter ce qui m'est arrivé à moi-même à ce propos. Aussi bien, nous n'avons encore fait que huit lieues, et il nous en reste encore une quarantaine à parcourir. Nous avons donc le temps de jaser.
Eq disant cela, le baron offrit un nouveau cigare à son compagnon, et il commença son récit.
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