CHAPITRE IV
Un homme de génie.
Près d'un petit hameau des bords de la Loire, et dans une de ces grottes si pittoresques taillées dans le tuf des coteaux qui longent ce fleuve ou cette rivière, vivait alors un homme de soixante et quelques années. Ses habitudes,en apparence fort extraordinaires, contrastaient avec les mœurs simples et toutes prosaïques des paysans ses voisins : toujours seul, fuyant la société des autres hommes, vêtu d'habits qui, sans être ceux des habitants de la ville, n'avaient pourtant rien de la coupe primitive et grossière du costume campagnard, il semblait un être à part, une figure exceptionnelle jetée au milieu de la simple population de ses concitoyens; son extérieur avait quelque chose de digne et presque de... rhajestueux... ou plutôt de
dbyGoogk
magislral: on Teût pris volontiers pour un de ces presbytériens que Walter-Scot.t nous montre se promenant paisiblement, à la fin d'un beau jour, les yeux inclinés vers la terre et Tâme élevée vers le ciel. Il faisait bon le voir quand, par une tiède matinée de juin, il traversait lentement la grande et unique rue du hameau, sa main appuyée sur le bras de sa fille, pour aller rêver sous les saules de .la Loire ; comme il semblait heureux et fier de la grâce et de la fraîcheur de celle qu'il nommait son bâton de. vieillesse ! Comme son regard, déjà presque éteint par les veilles et le travail, se ranimait tout à coup en se reposant délicieusement sur cette charmante compagne de ses vieux ans!... Dans ce gracieux contraste de ces deux natures opposées, l'artiste eût pu sans doute puiser de brillantes inspirations, et nul n'eût pu les voir sans ressentir, au fond de son cœur, cette douce et vague émotion qui naît involontairement à l'aspect de poé* tiques apparitions.
— Eh bien, s'écria Gaston, voilà une découverte que personne ne vous contestera : la poésie du paysan? Peste! c'est aussi nouveau que rare!
— Attendez ,• répliqua le baron ; la siiité est plus, rare et plus nouvelle encore... Je passais, un jour, dans ce village, et quand je demandai aux braves gens qui se trouvaient là quel était ce beau viel- Inrd qui marchait au bras de cette jeune et jolie fille.
dbyGoogk
tous me répondirent bien bas, pour ne pas offenser celui qu'ils ne pouvaient comprendre, mais qu'ils aimaient et respectaient: — a C'est Evrard , un excellent homme qui n'a jamais fait de mal qu'à luimême ? il a passé sa vie à chercher des choses de l'autre monde, et, pendant ce temps-là, les quelques arpents de terre qui formaient son patrimoine sont restés en friche, et le bonhomme mourrait sans doute de faim, si sa, fille Marie n'était là pour le soutenir avec le produit de son travail. — Oh! une bien gente fille que Marie! me dit un vieux berger qui passait à la tête de ses moutons en sifflant un air de montagne... aussi bonne que belle, et pourtant bien à plaindre! »
Ma curiosité était excitée par toutes ces vagues paroles jetées au milieu de ma rapide conversation avec les quelques paysans qui s'étaient groupés autour de moi, et je voulais obtenir quelques nouveaux détails sur le genre d'études qui absorbait ainsi l'existence obscure de ce rustique savant; mais, à mes questions, nul ne répondait d'une manière précise et satisfaisante. — a C'est un physicien! d me disaient la plupart de ces bonnes gens, en faisant une légère grimace de plaintive doléance... Un physi-
nais la physique embrasse bien des branches, à cette époque, où précisément M. Comte
de s'intituler physicien du roi, et qu'à son
dbyGoogk
BN PROVINCE 35
instar, tout escamoteur de muscade commençait à se déclarer, en place publique, adepte juré du grand arcane de la nature.^
Je résolus donc de m'adresser à l'homme lui-môme, et j'y fus déterminé par la façon assez burlesque avec laquelle une bonne femme qui se trouvait là essaya de résoudra le problème en me disant à demivoix : — et Voyez- vous, monsieur, c'est tout bêtement un sorcier 1 11 a fait des choses que le bon Dieu lui-même n'a jamais eu idée de créer! mais c'est égal: c'est un brave et digne chrétien; c'est la mère Hervey qui vous le dit. »
— Ça se complique ! dit Gaston en secouant la cendre de son cigare par la portière.
— Je me dirigeai seul vers le point de la rivière où l'on me dit qu'il avait coutume de se promener... Je suivais rapidement les bords sinueux d'une petite anse qu'Dmbrageaient deux filets de saules verts et touffus. De leurs branches flexibles tombaient, par intervalle, des larmes de mousse blanche qui allaient troubler la surface argentée des eaux. De belles mouches dorées, aux ailes roses et bleues, couraient avec leurs longues pattes noires sur le cristal limpide, et parfois le froissement du sable sous mes pas éveillait au fond des hautes herbes un bouvreuil effrayé, qui s'envolait en sifflant le long des roseaux delà rive... Ce gracieux spectacle de la nature au
dbyGoogk
plus beau mois de Tannée, l'idée que j'allais àlareocontre d'un être exceptionnel dans sa position, et puis peut-être l'espèce de teinte poétique qui vient sans cesse, malgré le raisonnement, dorer instinctivement la plupart de nos pensées, tout cela faisait battre en moi une certaine émotion de plaisir, telle qu'en produit toujours l'attente du merveilleux et de l'excentricité.
Bientôt je l'aperçus... Sa fille était assise sur le bord de la rivière et s'occupait à dresser des couronnes de roses sauvages et de marguerites des prés, en murmurant un chant triste et mélancolique. Ses longs cheveux bruns encadraient sa longue figure de leurs bandeaux lisses et brillants, et j'admirai, non sans quelque étonnement, l'élégante simplicité de sa toilette. Quant au vieillard, il était dans l'eau à mijambe et barbotait fort prosaïquement au beau milieu du ruisseau, sourd à4a mélodieuse chanson de la jeune fille, insensible au doux spectacle de la nature. Toute son émotion paraissait tendue vers un objet informe que je ne pouvais distinguer et qui semblait voguer rapidement au cours de l'eau; puis le vieillard courait, se précipitait, se jetait à droite, à gauche, s'arrêtait parfois en suivant de l'œil et du geste le petit objet qui voguait toujours... Je me rappelai involontairement ces joueurs de boule qui, dès que leur globe de bois est lancé, l'excitent de la voix, du bras, des
yeux et de leurs vœux, comme si une intelligence secrète présidait à la direction de leur projectile.
Le bruit de mes pas fit lever la tête à la jeune fille; aussitôt je la vis jeter précipitamment les fleurs et le feuillage qui remplissaient le pan de sa robe bleue, et courir, légère comme une biche effarouchée, vers son père qui semblait ne pas entendre ses cris: — « Père! disait-elle; pèrel voici quelqu'un I «Alors le vieillard se retourna brusquement, m'aperçut et se remit à courir vers Tobjet qui semblait fuir... Il Fatteignit enfin, le saisit, s'élança hors de Teau et disparut sous le taillis d'un petit bouquet de frênes et de peupliers qui bordaient la rive gauche. Bientôt, et au monoent où j'allais me trouver près de la jeune fille, je le vis reparaître... Il tâchait évidemment de donner à sa respiration essoufflée l'apparence du calme, que démentaient les battements précipités de son coeur dans sa poitrine.
— Pardon, monsieur, lui dis-je; je vous ai dérangé, je le vois : mais vous auriez pu continuer à prendre votre bain ; c'est un plaisir fort hygiénique et que je prise beaucoup pour mon propre compte.
— Oui, en effet, répondit-il, enchanté que je fournisse moi-même un prétexte justificatif à l'étrange té de son action... Mais ce n'est pas votre présence qui m'a fait sortir de l'eau : l'heure était venue et ma fille m'a averti.
dbyGoogk
38 LE DUBLE BOnCUÎ
— le m'estime heureux d'être arrivé avant votre départ; car je désirais beaucoup vous connaître, monsieur Evrard.
— Evrard I dit-il d^un air fort étonné; commeût savez-vous mon nom ?
— Gomme je sais celui de W^^ Marie. En entendant faire votre éloge à tous deux, il a bien fallu que je demandasse au moins comment on vous appelait.
— Mon éloge?... ça m'étonne; car les hommes n'en sont pas prodiguer pas plus au village qu'à la pi^éfecture.
— Allons, père... fit la jeune fille , en passant soa bras sous celui du vieillard ; n'allez pas encore vous faire de la peine.
— , De la peine!... Ah! par Jésus I j'y suis habitué.
— Comment I dis-je ; vous qui paraissez si bon, auriez-vous eu à scwiffrir de l'injustice des hommes?... Au reste , vous seriez soumis au destin commun. Qui n'a eu, en sa vie, une larme à verser sur un espoir déchu, sur une illusion évanouieî
— Quoi 1 vous aussi î s'écria-t-il, en me prenant la main... Eh bien, soyez le bienvenu... Je n'aime que les malheureux... sans en vouloir aux heureux. Puisque vous êtes étranger, venez avec nous au village, et si la pauvre hospitalité, offerte de bon cœur
dbyGoogk
dans une misérable chaumière, ne tous effraye point, soyez des nôtres.
A ces mots, il courut vers le bois et revint, un instant après, avec quelque chose enveloppé dans un mc^hoir.
En traversant la grande rue du village, il me dit, en me montrant les paysans qui nous regardaient passer: — Us vous auront conté que j^étais fou, n'est-ce pas?... c'est ainsi qu'ils m'appellent... Que voulez-vous ? quand on ne comprend pas, on trouve plus commode de nier ; c'est sitôt faitl... Mais je leur prouverai bientôt à tous, ici comme à la préfecture^ qu'il est une chose qu'on ne peut nier... c'est l'évidence I
— Ah çà, interrompit Gaston, que diable vou-* lait- il dire avec sa préfecture ?
— C'est ce que vous allez savoir, répondit le baron; ce mot, du reste, qui revenait wsans cesse, comme le refrain de toutes ses phrases, m'intriguait alors autant que vous en ce moment.
— Veuillez donc continuer, dit le jeune homme ; votre récit m'intéresse : ce Tourangeau, qui s'exprime comme un feuilleton de la Revue des Deuœ-Mondes, et cette paysanne à bandeaux lisses, qui tresse des guirlandes de roses, comme une pastourelle de Worian , tout cçla me semble naturel au dernier degré.
dbyGoogk
— Si c'était naturel , mon jeune ami, repartit le narrateur, je n'aurais pas pensé à vous le raconter. En général, plus un récit est extraordinaire et incroyable, plus on doit y ajouter foi; c'est précisément parce qu'une aventure sort des données prosaïques de la vie usuelle, qu'il se trouve des historiens pour la transmettre aux incrédules.
— C'est juste, fit Gaston. Je vous écoute donc. Le baron continua.
— La maison, ou plutôt la grotte où demeurait Evrard, était une de ces cabanes que la pauvreté des pères lègue à la pauvreté des enfants et que la piété filiale conserve religieusement avec leurs formes, leur distribution et leurs insuffisances primitives. Les bords de la Loire, je vous l'ai dit, sont frangés de réduits souterrains qui s'enfoncent et plongent sous les abruptes rochers de la Levée. Le voyageur qui côtoie la rive droite du fleuve chercherait en vain sur sa route l'apparence d'un village semblable aux nôtres ; seulement, par intervalles et du milieu d'un champ de seigle, ou des flancs escarpés d'un coteau couvert de vignes et d'amandiers, sort un filet noirâtre de fumée qui surgit de dessous terre, et alors l'œil étonné découvre au flanc de la colline une petite porte en pierres sèches. C'est une habitation d'homme, où le jour pénètre à peine, demeure souterraine, véritable terrier oîi vont s'fpsevelir les générations
dbyGoogk
qui s'y succèdent. C'est vers Tune de ces grottes que je montai, précédé d'Evrard et de sa fille.
— Nous voici arrivés, dit-il, en ouvrant la petite porte... Marie, as-tu quelque chose à nous donner ? car monsieur, sans doute, a besoin de réparer la fatigue d'une longue marche. Vous n'êtes pas habitué à gravir les roches, n'est-ce pas?
— Ma foi, lui dis-je, depuis trois ans que j'habite Paris, je vous avoue que, si ce n'est les buttes Montmartre, j'ai franchi peu de montagnes dans mes promenades.
— Paris! s'écria-t-il. Vous êtes Parisien?
Et il me contemplait avec l'air d'un homme qui rencontre enfin Tobjet qu'il cherche depuis longtemps. Marie elle-même, qui venait de déposer sur une table de noyer un vase plein de lait, recula de quelques pas, fixa sur moi ses deux grands yeux noirs, et je compris alors qu'un Parisien, pour les bons habitants des bords de la Loire, était une chose excessivement curieuse. Aussi me gardai-je bien de le détromper et de lui révéler que je n'étais pas luême Français.
— Eh bien! me dit-il tout à coup, quand retournez-vous à Paris?
— Mais, dès ce soir, répondis-je. le vais à pied jusqu'à Tours, et j'espère y arriver à temps pour prendre ma place qui est retenue à la malle-poste.
dbyGoogk
42 LE DIÀBLB BOITEUX
Je n'ai, je pense, que deux lieues à faire, et il n'est pas tard.
— Ah çà, baron, demanda Gaston, qui aimait les interruptions, pourquoi diable vous amusiez-vous à prendre la po^e au lieu du diemin de f^?
— Par la meilleure des raisons, mon cher ; parce qu*à l'époque où se passe mon aventure, il n*y amt pas encore de rail-way sur la route de Paris à Tours...
— Ah I fort bien.., c'est en effet une excuse suffis santé... Je vous écoute.
Le baron reprit sa narration.
*- Vous allez me trouver bien original et hm hardi, continua Evrard avec une étrange expr^sion; mais vous m'avez, dès le premier moment, inspiré de la confiance. Il y a bien longtemps que je fuis la société des autres hommes, et, tout d'abord, je me suis senti attiré vers vous. Demandez-moi pourquoi, je n'en sais rien ; toujours est-il que je vous ai amené ici, dans cette cabane, dont nul pas que le mifâi^ celui de Marie n'a troublé la solitude depuis deux ans... Eh bien, moi aussi, je vais à Paris, et quelque chose me dit que je ferai bien de vous y ace(Hnpagner.
— Mais, dis-je, rien n'est phis facile, pourvu que vous soyez prêt à partir tout à l'heure, car la poste n'attend pas.
dbyGoogk
— Père! interrompit la jeune fille, en le couvant •d'un regard inquiet, père, vous m'aviez pourtant promis—
— Ecoute, fille, écoute!... Il y a deux ans bientôt <ïue ta brave mère, en mourant ici , à cette place même où je suis, me confia le saint dépôt de ton avenir. Je lui promis de t'élever comme son père à elle l'avait fait élever elle-même. J'ai fait de toi une boame flUe, qui a bien souvent rendu joyeux et purs mes mauvais jours. Sans toi , sans ton dévouement, il y a longtemps que je serais allé rejoindre celle pour qui nous prions tous les soirs. Merci, Marie, mercil car tu m'as tenu lieu de tout, et la vie que tu me devais, je crois bien que je te la dois à mon tour. Mais, vois-tu, c'est pour c^la aussi que le but de tous mes travaux, de tous mes vœux, a été ton bonheur... ton bonheur que je n'ai pu faire jusqu'ici. Mais le temps est proche où je te donnerai de Tor... oui, de l'or, puisqu'il n'y a pas de bonheur ici- bas sans cela!
— Mon père I...
— Oh! tu le sais bien toi-même, et tasne comprends..• Aussi bien, pourquoi cacher cela à monsieur ?... Je ne le connais que d'aujourd'hui, et pourtant je le crois digne d'apprécier le cœur de deux honnêtes gens comme nous. Et puis, ça fait tant de irien de partager le poids d'un secret... Figurez-vous,
dbyGoogk
mon bon monsieur, que Marie aime.,, n'en rougis pas, fille : monsieur doit comprendre cela... Marie aime le fils d'un vigneron du hameau que nous venons de traverser : Jacques RaimbauU est un brave garçon, un homme probe et un vaillant travailleur qui, sans consulter malheureusement sa famille, a fait à Marie, en ma présence, l'aveu de son amour. Eh bien, lui ai-je dit, nous en parierons à ton père et ce sera facile à arranger. Il y a de cela deux ans bientôt. Moi, voyez-vous, ça me semblait tout simple, tout naturel. Un brave garçon aime une jolie fille, ça se voit tous les jours ; les parents s'entendent, font les accordailles, et prennent jour pour les fiançailles; c'est ce qui me paraissait la chose du monde la plus facile... mais j'étais pauvre, ma fille n'avait de dot que le trésof de son cœur ; que vous dirai-je? Elle fut refusée!... Depuis lors, mon bon monsieur, savezvous ce qui est arrivé? Jacques RaimbauU tomba malade, car il est des peines qui usent plus vite que la maladie; ma pauvre Marie l'a bien éprouvé aussi. Tenez; voyez-la : elle pleure maintenant, et moi, je suis réduit à regarder comme un jour de bonheur celui où elle verse des larmes, comme en ce moment... On dit que ça fait du bien; moi, je n'en sais rien, car je n'en puis plus répandre : aussi il y a des jours où ça étouffe!
Evrard resta un instant sans parler, la tête appuyée
dbyGoogk
dans les deux mains, tandis que Marie s'essuyait les yeux avec le pan de son tablier : un grand silence régnait dans la grotte obscure... Cette étrange situation, l'espèce d'élégance qui ornait les discours du vieux solitaire, la douleur si vraie et si noble delà pauvre «nfant, le murmure lointain des eaux de la Loire qui venait jeter son écume au pied delà colline, iout cela avait vraiment quelque chose de romanesque qui me rappelait les aventures invraisemblables de nos héros imaginaires... Et pourtant, tout cela était vrai. J'étais tellement touché moi-même de cette scène inattendue, que je ne trouvai aucune consolation à opposer à tant de douleur, et qu'une larme vint mouiller mes yeux.
— Ah! vous êtes un digne homme, vous! reprit le père, en voyant que je comprenais leur malheur et que j'y sympathisais... Mais les autres!... à tout cela ils ne font que rire; car le malheur rend ridicule aux yeux des hommes... Alors, savez-vous^ ce que j'ai fait?... Dans ma jeunesse, j'avais appris à lire et à écrire chez un vénérable curé qui desservait la paroisse là-bas : c'était un homme aussi savant que modeste, et qui consacrait les loisirs que lui laissait l'accomplissement des devoirs de son saint ministère aux travaux de la mécanique. Mon plus grand bonheur était de le suivre dans ses études, et bientôt je fus initié aux merveilleux secrets de son art ;
dbyGoogk
46 LE DUBLB BOITEUX
j'appris les mathématiques.*, ou plutôt je les savais instinctivement et sans jamais avoir rencontré un problème que j*aie mis plus de trois minutes à résoudre. Le bon curé m'appelait son petit Pascal , parce qu'il paraît qu'il y.a eu, autrefois, un grand géomètre de ce nom qui, à douze ans, et sans le secours d'aucun maître, trouva les trente-deux propositions d'Euclide. J'ai passé quarante ans de ma vie, monsieur, à faire des recherches que j'ai toujours tenues secrètes; mais pourtant, il y a deux ans, à répoque fatale de la mort de ma femme, je résdus de tirer parti de ces découvertes : il fallait une dot à l'enfant, et l'on m'avait dit qu'une découverte était une propriété qu'on pouvait vendre. J'avais inventé un instrument au ,moyen duquel on pouvait labourer, en un jour, autant de terre qu'on en laboure communément en toute une semaine ; ma charrue faisait l'office de huit socs , et je pensai qu'un te! procédé pouvait être utile à l'humanité. Je partis pour Tours, muni de mon modèle, ia joie et l'e^ rance au cœur, cachant bien à tous un secret que je ne voulais dévoiler qu'au préfet lui-même, car on m'avait dit qu'il faut l'autorisation du préfet pour faire le bien... Devinez ce qui arriva... Pour toute réponse, le préfet me conduisit, au milieu des édats de rire, de ses conunis, dans une grande salle qu'il appelait un musée, et là, je vis une machine en
DigLedbyGoOgk
EN PM)TINaB 47
grand, telle que je l'avais rêvée et construite en petit !... Il y avait douze ou quiûze ans qu'elle était connue, et jamais. Dieu m'en est témoin, monsieur, jamais je n'en avais entendu parler ; je vous jure que d'autres avaient pu l'inventer; mais je n'en étais pas moins l'auteur, et... je méritais bien quelque chose !
— Pauvre homme ! interr^npit Gaston ; c'est qu'en effet cela peut et doit arriver, et alors l'inventeur retardataire doit être bien malheureux!
— Plus que vous ne pouvez l'exprimer, dit le ha- Ton; mais hélas 1 si ces déceptions n'étaient pas Sïdvies d'autres déceptions, il n' j aurait que demi-mai, et vous allez voir comme on glisse vite sur la pente des désillusion^. Evrard, qui s'était tu. un instant, reprit : — Je ne me décourageai point... Quelque temps après, je retournai à la préfecture, j'y présentai un nouveau modèle que voici. ^
Le vieillard se leva, tira d'une armoire une petite enclume de quelques pouces de hauteur et surchargée de deux montants auxquels s'adaptaient deux ou trois roues dentelées avec engrenage : il y passa une ficelle en boyau, appuya du doigt sur une planchette à bascule, et, à l'instant, six petits marteaux vinrent s'abattre en cadetfce sur la plate-forme de l'enclume. Ce mouvement, très-régulièrement calculé, se répétait toutes les fois quMl pesait sur la
dbyGoogk
planchette, et ce mécanisme me parut extrêmement simple et ingénieux.
— Vous comprenez, me dit Evrard, qu'avec un id instrument en grand, un seul ouvrier peut forger autant de fer que six à la fois... Eh bien! pour toute réponse, le préfet, ou plutôt son secrétaire, cariai ne voulut même plus me donner audience, me renvoya, en disant que le modèle de mon enclume était, depuis quarante ans, au Conservatoire des arts et métiers, et que, comme il y avait brevet, si je puMiais mon invention, on me condamnerait à l'amende et peut-être à la prison!... J'ai su, depuis, que j'étais consigné à la porte de la préfecture et que, dans les bureaux, comme chez le conciei^e, on me désignait sous le nom du monomane. Je me suis fait expliquer ce mot, on m'a dit que cela voulait dire fou... Estce vrai ?
rinclinai tristement la tête.
— Alors, je travaillai toujours, bien résolu à m'adresser plus haut que la préfecture, et maintenant j'ai de quoi leur prouver à tous que je ne suis pas un fou... Tout cela allait de main d'homme ; aujourd'hui, je me passerai de ce secours. Voici une autre découverte qui, si je ne m'abuse, doit être neuve; car je n'ai jamais ouï dire qu'un corps inerte pût agir sans que l'homme lui imprimât une action propulsive. Tenez! ajouta-t-il d'un air inspiré, en
dbyGoogk
développant le mouchoir qui entourait l'objet mystérieux que j'avais vu courir sur l'eau. Et, après l'avoir posé sur la table, il croisa les bras sur sa poitrine, qui se gonflait de joie et d'orgueil.
L'objet avait la forme d'un petit batelet d'un pied de long, garni de roues latérales à aubes; la complication des rouages intérieurs était telle, que je ne saurais vous la déarire. — Eh bien! me dit-il avec une expression de satirique dédain', que monsieur le préfet fasse marcher cela sur la Loire, sans rames, sans voiles, sans avirons!... Marie, continua-t-il, donne l'eau bouillante, mon enfant... Tandis que sa fille ranimait le feu qui couvait sous la cendre, il posa sur la table un grand baquet plein d'eau froide, et prenant la petite barque de la main gauche, il y versa l'eau chaude par une espèce d'entonnoir qu'il ferma hermétiquement, puis mit des charbons ardents sous une petite cuve de tôle qui était dans l'intérieur, et plaça la barquette sur l'eau du baquet... Au bout d'un instant, je vis l'objet s'éveiller, re^pauer, s'agiter, avancer d'abord lentement ; les petites roues tournèrent plus vite, puis la barque courut, sans direction régulière, sur la surface de l'eau.
L'homme riait en se frottant les mains , et Marie était rose de plaisir-
— Tiens ! c'est un bateau à vapeur, lui dis-je, et vous avez parfaitement réu3si.
dbyGoogk
50 LE DUBU BOITBUX
— A Tapeur I s'éma-t-îl... à vapeur! ComDMit avez-vous deviné?
— Mais si tous étiez seulement allé jusqu'à Saumur, vous auriez vu celui de Nantes, qui ne remonte pas encore jusqu'ici; mais biadtôt il ira jusqu'à Orléans.
— Ah! mais c'est affreux! s'éaria Gaston; cette révélation dut terrifier le malb^ireui: vieillard.
— J'avoue, dit le baron, que je n'avais pas réfléchi à la portée de mes expressions. L'homme baissa la tête, sa fille me regardait avec un air de douloureuse "surprise. J'étais aussi malheureux qu'eux... Ce pauvre vieillard avait invente remploi dela'ùOr peuvj comme Papln, Watt, Saveri, Fulton et Satomon deCausIH Isolé au fond de la grotte, loin du contact des autres honmies, il n'avait jamais entendu parler de cette admirable découverte qui, du reste, était encore peu r^andue à cette époque. Il perdait tout à coup les trésors d'espérance que son génie avait amassés et déposés dans son cœur. Pour lui, te passé croulait anéanti, et l'avenir s'assombrissait de nuages gros de tempêtes et d'orages... Alors, l'artiste, désespéré, saisit l'objet de ses études de viugt années peut-être, le brisa contre le mur de la grotte, puis s'asseyant lentement sur le bord de son lit : — Partez seul, monsieur, me dit-il, vous m'avez enlevé ma dernière et belle illusion... Oui, je le vois, je suis
dbyGoogk
foui et la flUe d'un fou doit être enchakiée à sa fatalité, c'est dans sa destinée... Ah! j'atais fait un beau rêve... Ohl... voyez! s'écria-t-il ensuite avec une horrible expression, en m'entraînant sur le seuil de la grotte, voyez làrbas, sur la Loire.,, c'est un bateau! que dis-je? une frégate à l'eau bouillante, à vapeur, comme vous dites! oui, à Tapeur! c'est bien cela!... Entendez-vous?... ces battements de mains, ces cris, ces diants d'allégresse! Me voici, mes amis... Oui-, de l'or, des couronnes... des couronnes pour moi, de l'or pour elle... Jacques Raimbault, lève-toi; à toi ma fille !... Marie, es-tu contente?
n partit d'un grand éclat de rire, tomba la face contre terre... U était fou ! »
Ainsi donc, mon ami, dit le baron, vous voyez bien que les découvertes les plus importantes peuvent être inventées depuis longtemps, sans que tous les habitants d'un même pays en aient connaissance. A l'heure où je vous parle, je ne serais pas étonné qu'il y eût en France bien des hameaux perdus dans les terres, où l'on ne se doute même pas qu'il existe d'autres agents locomoteurs que le cheval, l'âne et le mulet.
— Et... que devint le pauvre homme? demanda Gaston. /
— 11 y a quelque temps, je passais dans le même village, en allant à Saumur. Je demandai à une bonne
femme qui était là, et que je reconnus, quoi qu'elle fût bien vieillie, pour cette mire Hervey que j'avais rencontrée jadis, ce qu'était devenu un nommé Evrard... Pour toute réponse, elle me fit entrer au cimetière qui était derrière* l'église, et je lus sur une petite croix de bois : — Ci-gît Evrard. Il fut bon pire, bon époux!...
— Et sa fille?... Marie? demanda encore Gaston.
— Je fis la même question que vous, et la vieille femme me désigna une petite éminence de gazon... — Quoi! pas même une croix? demandai-je. — Il n'y avait plus personne après elle, dit la bonne femme.
Je me rendis chez le curé du village pour lui remettre quelques louis qui devaient payer la croix de la pauvre morte, et, en traversant la place, je vis deux jolis enfants, aux joues fraîches et rebondies. Comme je m'arrêtais pour contempler ce groupe gracieux, spectacle enchanteur que je ne me lasse jamais d'admirer : —C'est une belle.famille que cdle de Jacques Raimbaultl... fit ma conductrice; aussi, Rosette, sa femme, est-elle fière d'avoir de tels enfants...
Jacques Raimbault s'était marié!.*..
— Préparez vos billets, messieurs! vcria la voix d'un employé du chemin de fer. La cloche du débarcadère sonna dans le lointain. Le sifflet des
dbyGoogk
KN PROVINCE 53
pistons se mêla à l'aigre son du clairon des cantonniers. On entendit le crachement de la vapeur, dont les jets poussifs imitaient la toux d'un colossal coursier fatigué d'un long temps de galop. La course de la locomotive se ralentit, et quelques minutes après, le train s'arrêtait ; on ouvrait les portières , les voyageurs se précipitaient sur les quais... On était arrivé.
dbyGoogk