‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 4 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Étiange vision.

— Il ne faut pas être un grand magicien, mon jeune ami, pour deviner qui vous êtes et pour lire couramment dans le livre, si bien ouvertj de votre destinée. U en est de la vie de certains hommes comme de ces sources transparentes dont le cristal limpide permet à l'œil de plonger jusqu'aux paillettes d'or de leur sable : vous avez la jeunesse, Tardeur, l'insouciance de vos vingt-quatre ans; votre tête a l'intelligence, votre cœur Thonnêteté et votre âme la poésie; mais, plus que tout cela, vous avez Tantour... l'amour qui donne l'espérance , qui réveille la foi et qui est à l'adolescence ce qu'étaient les cheveux à Samson, ce qu'était la massue à Hercule... Vous avez l'amour, c'est-à-dire le vouloir, le courage et la force; vous tenez en main le levier qui soulève 4e monde; mais, comme à Archimède, il vous manque le point d'appui.

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— Quel est-il?... demanda le jeune homme, involontairement entraîné par l'ascendant que prenait sur lui son interlocuteur.

— J'oubliais d'ajouter que vous avez aussi sa curiosité, répliqua le petit vieillard en faisant entendre son rire sardonique... Mais comme votre égoïsme — je vous l'ai dit — m'a été aussi proûtableq uesi c'eût été du dévouement, attendu que, sans votre action de ce soir, je serais probablement mort avant le grand soleil de demain...

— Que dites-vous, monsieur?... mort?...

— C'est un détail tout personnel , auquel je vous initierai en temps et lieu, pour peu que vous y attachiez quelque intérêt, répondit négligemment le baron en puisant dans sa tabatière d'or; mais, comme je tiens à payer ma dette le plus tôt et le mieux possible, je réponds à votre première question. Le levier qui vous manque, et sans lequel le bras le plus puissant ne pourrait ébranler un atome, c'est Vexpérience; l'expérience des choses et des hommes, la connaissance de la vie et de la vérité vraiment vraie.

— Mais, monsieur, il n'est guère ordinaire d'avoir acquis tout cela à mon âge.

— C'est vrai, mon enfant; et voilà pourquoi votre âge ne produit que des fleurs, qui sont semées sur les déceptions de l'avenir ; tandis que le nôtre voit mûrir des fruits qui sont greffés sur les enseignements du passé : de sorte qu'à forces égales et même en mettant l'avantage du côté du plus jeune, deux rivaux

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2i> t£ DIABLE BOHEUX A FAUS

étrnil doDQ^, ceUii qui aura la plus grande dose d'expérience r^nporterd inCaiUiblemenl sur son eoneorrent. Ce que je vous dis là, jeune luxinme, s*apf^€tiie à tout ee qui conslitue k vie sociale : à Tart eomme à l'industrie, à la science comme au métier, à la politique de la guerre coaune à celle de ta paix, à la diplomatie de la haine aussi bien qu'à celle de l'amour, et surtout h cette dernière passion , qui est uae des Heurs dont ]e parlais tout àl'heure ; d'ordinaire, celui (|ui la sème et la fait éclore n'est pas toujours celui quilacueille*

— Mais celte phUosophie est horrible, monsieur ! . . . A ce ccNupte, la vie serait donc une lutte incesaaate, un combat perpétuel , ou la ruse et l'audace, appuyées sur le sang- froid, l'empiéteraient infailliblement sur la frandiise et la benne foi?

— Obi oh I mon jeune c(but, vous poussez loin les * ecmséquences de mon prolégomène... J'ai beaucoup coniru Socrate, qui voulait,, comme vous, que la théorie de l'âme servît de règle à la pratique de la vie : ce divin système pouvait le mener à la vertu ; il le mena à la ciguë. J'ai eu ocedsia& d'entendre Épi« cure qui professait tout le contraire : sa Daanière de voir pouvait conduire au plaisir; elle le conduisit à mourir d'une indigestion combinée avec la goutte. Je préfère Platon , que je rencontrai à Athènes, et qui y enseignait que l'humanité ne pourra atteindre le terme de sa d^tination que par la connaissance de l'universel et du nécessaire^ de l'absolu^ ainsi que des

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rapports <^t de l'essence des choses : c'est ce que j'appelle Vexperienee, La défloition est obscure, mais juste.

Gaston de Cliavrières avait bien entendu, cette fois, et il ne pouvait attribuer une erreur d^audition au bruit que produisait ie roulement des roues qui pas.saient, en ce moment, sur une moelleuse couche de macadam : toutefois, il ne releva point cette dernière phrase, qui pouvait n'être qu'une formule badine et une innocente manie de vieillard.

— De sorte que selon vous... dit-il avec une légère nuance d'incrédulité.

— Pas selon moi seulement! fit le boiteux en posant sa main sur l'épaule de son jeune compagnon ; mais selon le divin Platon, que j'approuve en tout point, un amoureux de vingt-quatre ans, comme M. Gaston de Chavrières, échouera infailliblement contre un spéculateur de trente-deux ans, comme M. le comte do Siïly, s'il n'arrive pas très-vite à combler la différence d'expérience qui existe entre eux; en un mot, s'il ne parvient pas immédiatement à faire que 24 soit à 32 comme 1 est à 1, afin de rendre le combat égal . Je serais à sa place, que je voudrais faire tourner l'équation à mon avantage et m'attribuer un tenne beaucoup plus élevé.

— Mais, monsieur, en adnrîettant toutes vos hypothèses très-controversables, peut-on s^ipposer qu'il soit possible de les réaliser on quelques mois?... Car, enfin...

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— Pourquoi vous arrêter, jeune tête à projets?... pourquoi rougir des impatiences de votre amour?... C'est dans ces quelques mois que vous avez encadré la réalisation de vos roses espérances et la tin de vos longs rêves d*or, n*est-il pas vrai?... Chaque minute qui s'écoule est un pas de géant qui vous rapproche du bonheur; vous courez dans le triomphe de votre sécurité, car les yeux d'Alice vous ont dit : — Je t'aime 1... Oh ! ne vous effrayez pas, enfant ; ne soyez point jaloux du vieillard qui connaît et prononce ce doux nom, que votre cœur s'étonne de voir rayonner sur mes lèvres : l'amour, c'est le soleil d'ici-bas ; pourquoi ne pas le nommer quand il éclaire?... Oui, elle vous aime ; oui, elle n'aime que vous, crédule oiseau qui va se perchant sur ce charmant rameau, dont le bûcheron s'apprête à couper le tronc. Tenez... regardez.: vous avez l'illusion, voici la réalité!...

Un infernal ricanement fit trembler les glaces de la voilure, qui partit lancée au galop effréné do ses deux vigoureux coursiers ; l'étincelle ardente, qui s'était éclipsée depuis un instant, jeta des lueurs d'une sinistre clarté ; des gerbes de feu jaillissaient des roues, dont le tournoiement vertigineux imitait le grondement d'un lointain tonnerre; les stores se levèrent d'eux-mêmes , et, tout à coup, le vieiHard étendant sa canne, désigna un point noir qui se dessinait vaguement à l'horizon; peu à peu ce point, se rapprochant, grossissait, sortait de son brouillard et finit par offrir un étrange spectacle.

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LE DIABLE BOiTLliX A l'AKlS 31

— Alice !... s'écria Gaston, qui voulut s'éJancer par la portière en reconnaissant que cette apparition fantasmagorique, qui semblait entraînée au même galop que la voiture, n'était autre que la représentation Gdèle de ce qu'il aimait le plus au monde... Mais bientôt il réprima ce mouvement, à la vue de ce qui se passait sous ses yeux et si près de lui, qu'il eût pu le toucher en allongeant la main.

C'était bien Alice qu'il retrouvait dons cette hallucination, qui avait tous les étonnants semblants de'la réalité. Elle était parée de tout l'éclat de sa beauté et de son innocence ; car, chez elle, cette double auréole était comme le nimbe béni qui ne quitte jamais le front .des saintes. Au candide sourire qui fleurissait sur ses lèvres, aux paisibles mouvements qui soulevaient régulièrement la neige de sa poitrine, on comprenait que de douces pensées berçaient en ce moment le cœur de la jeune fille. La quiétude et la sécurité se reflétaient dans ses yeux, où scintillaient, non pas des larmes, mais cette humide rosée que le bonheur fait monter de l'âme aux paupières, . comme le soleil de la tige des fleurs à leur calice. C'est qu'en effet elle pensait à son Gaston, à ce bel adoré dont l'enivrant regard venait de rencontrer le sien ; à ce Gaston qui, lui disant : Je t'aime I venait de la preiTdre par la main pour l'entraîner dans les sentiers inconnus d'un monde nouveau, monde aux luxuriantes verdures, aux magiques horizons.

Par un singulier effet de la puissance qui présidait

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à ce gracieux mirage, les pensées de la jeui^ fiile semblaient revêtir un coTps et devenaient visibles à Tœil de Gaston, qui pouvait lire dans son âme et en entendre les plus intimes murmures, comme s*ils eussent été des paroles hautement articulées.

— Elle m'aime!... s*écria-t-il en levant au ciel des yeuix d'où jaillissaient tous les rayoraseraents de la joie et de la reconnaissance; mais Téternel ricanement se fit entendre et un vague pressentinaent fit passer dans son cœur une sorte d'impressioaa de froid, qui était presque de la terreur... 11 regarda de nouveau, et vit apparaître, à travers le, brouillard lumineux, un second personnage qu'il reconnut bien vite : c'était le comte de^illy, son odieux rival! La jeune fiMe détourna la vue ; le comte s'approcba et voulut lui prendre la main , elle le repoussa avec mépris... H se jeta à ses genoux, la supplia avec toutes les marques de la passion la plus vive. Alors, la noble enfant, relevant fièrement la tête, mit la roain sur son ca5iiret lui montra un nom qui y brillait en caractères de feu. Gaston frissonna d'amour et d'orgueil en reconnaissant que ce nom était le sien... En èet in- «Haut, une nouvelle figure se montra dans le cercle, dont la lumière revêtit soudain des teintes plus sombres : c'était la marquise de Meyran. Son visage portMt l'empreinte de la colère, et, à la vue du nom qm brillait au cœur d'Alice, elle voulut se précipiter sur elle, et ses mains crispées s'allongeaient comme pour en arracher les lettres enflamméts... mais, au

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brusque Tflouremeirt de retraite qu'elle fit, en donnant tous les signes de la douleur, Gaston devina qu'il n'était permis à personne de toudier impunément à ces earaclères brûtanls... Alors la marquise se prit à pleurer et sa colère se changea en prières. Elle s'approclia de la jeune fille arec douc^r, lui parla à l'oreille, en lui prodiguant ses plus tendres caresses. Au même moment, un homme se présenta ; il était vêtu de noir et arborait une cravate blanche, bien qu'il ne fût pas encore midi. Il était évident que c'était un notaire ; une plume se tenait en équilibre derrière son oreille, et il marchait avec la gravité qui convient à celui qui, en définitive, porte le dernier mot des destinées sociales dans les plis de... son paletot. 11 ouvrit un grand registre admirablement caili- . graphie sur parchemin timbré ; mais Alice se mit à rire et détourna les yeux de ce grimoire bigarré de colonnes de chiffres dont le rayonnant total semblait fasciner le comte, attentif à ce côté mathématique de la scène. L'homme à la cravate blanche, voyant que toute l'éloquence de son protocole était en défaut, saisit la plume d'oie qui se balançait derrière son oreiHe, traça quelques signes évidemment cabalistiques, apposa majestueusement un magnifique parafe ; puis, se reculant de quelques pas, comme un peintre heureux de contempler son dernier coup de pinceau, il étendit la main et montra à la pauvre enfant le résultat de son opération... Et c'était chose surprenante en effetî... A mesure qu'il agitait sa plume; on voyait

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sortir, du registre enchanté, des objets fort disparates. Gaston, bien que tout ce qu'il venait de regarder déjà Teût familiarisé avec tous les prodiges de l'impossible, se frotta les yeux en se reconnaissant lui-même parmi les choses qui se détachaient des feuillets du livre' inépuisable. C'était bien lui, c'était sa figure, sa. taille et son vêlement, et, d'ailleurs, le doux regard qu'Alice tourna vers celle apparition eût suffi pour lui affirmer que c'était la sienne. Au même moment, et comme lui formant cortège, il vit s'envoler du registre la Pauvreté, vieille femme vêtue de haillons; la Faim, horrible mégère dévorant le pain qu'elle arrachait de la bouche de ses enfants; l'Humiliation, triste solliciteuse que des chiens et des laquais chassaient d'un riche hôtel : tout cela, morne, sombre et hideux, se dirigea vers la place qu'occupait l'ombre de Gaston, en lui montrant le sixième étage d'une chétive maison ; lui , tendait la main à la jeune fille, qui se disposait à monter sur ses pas vers toutes les menaçantes misères de la mansarde; et puis, l'homme qui tenait la plume magique l'agita de nouveau, et, des flancs de son registre, sortirent des chevaux richement enharnachés, des équipages armoriés conduits par des gens galonnés sur toutes Jes coutures; des corbeilles chargées de cachemires, de dentelles et de diamants ; des monceaux d'or, des terres, des prairies et des bois. Tout cela se rangeait derrière le comte de Silly qui , conduit par la marquise, s'approchait respectueusement d'Alice, dépo-

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sait sur sa tête une élincelante couronne de comtesse H lui présentait ia main , en lui montrant le marchepied d'une magniflque voilure tournée vei^ le splendide portique d'un hôlel encombré de fleurs, de laquqis et d'équipages. Alice, qui se disposait à suivfe • Gaston, détourna la tête, se mit à pleurer; sa main se détacha de celle de son bien-aimé, et, tandis qu'elle semblait hésiter entre la misère et tout ce luxe tentateur, sa tante se pencha vers elle, en lui murmurant quelques paroles qui sanctionnaient la donation de ces richesses; et alors, le nom qui brillait dans le pauvre cœur perdit peu à peu de son éclat. Les caractères n'apparaissaient plus qu'à travers une gaze d'abord diaphane , puis s'épaississant comme un nuage chargé de tempêtes... Gaston, le vrai Gaston, celui qui contemplait cette épouvantable apparition, poussa un cri déchirant, se rejeta au fond de la voiture en se cachant la tête entre les mains, comme pour se dérober à cet horrible spectacle; lorsque le petit vieillard, son compagnon, qui (inissait d'aspirer paisiblement une nouvelle pincée de son tabac d'Espagne, lui dit :

— Qu'avez-vous donc, jeune homme?... Vousavez failli renverser ma tabatière...

Gaston regarda le baron, sembla retrouver la mémoire de tout ce qui avait précédé l'apparition; il se pencha à la portière, tout avait disparu; il ne vit que les murailles des maisons et les becs de gaz qui fuyaient au grand Irol des deux che-

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f«ax. Alors, se reiournant vers le boitwit, il s'écria :

— Oh! mon sang, ma vie, à qui me downera le secret d'aussi infâmes trahisons î . . .

— El le moyen de les prévenir, je suppose? dit le baron, en féisanl entendre son ricanemeul liabi- • tuel... Eli bien, mon jeune ami, gardez ce sang et cette •vie pour un meilleur usage, et donnez-WKw seulement les quelques instants qui nous séparent de la fin de celte nuit : d'ici là, c'est-à-dire en cinq ou six heures, je veux dérouler à vos yeui l'immense speclaele des vanités d'ici -bas: triste ou gai, ridicule ou sublime, ce tableau pourra non-seulement TOUS intéresser, mais surtout vous instruire et" vous être utile. La connaissance de la vie sert les grandes comme les petites causes, les héros conmie les amants, et nous ne sortirons point, en ceci , du système de Platon, que je vous vantais il n'y^ a qu'un moment. Quand vous aurez tout vu, jeune homme, vous pourrez tout espérer... même votre Alice.

— Je le veux!... s'écria Gaston, subjugué pac cet étrange ascendant qu'il ne pouvait s'expliquer... Mais, encore une fois, qui donc ètes-vous, vous qui possédez une telle puissance?...

Le vieillard se mil à rire et répondit :

— A moins que je ne sois l'Expérience elle-métne, suppose;^ que je suis le Diable; d'autant mieux que j'en porte le nom et que j'en ai l'infirmité, ajouta-t-il en montrant sa béquille à pomme d'or qui reposait

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sur sa jambe boiteuse. Admettons donc que je suis TAsmodée et le Diable boiteux de Le Sage, et que vous êtes don Cléopbas Léandro Pérez Zambullo. Seulement, nous n'irons pas à Madrid, puisque Paris vaut la peine d'être étudié et que nous y sommes tout . portés. Du reste, supposez encore que je sois Mentor et que vous êtes Télémaque; seulement, nous ne visiterons ni Sparte ni Pylos ; nous nous contenterons de côtoyer les rives de la Seine.

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CHAPITRK IV.

D«ox femmes qni ebaugent de maris. » Le gali^nt Toleor. — Un mari commode. — Un homme qni se vole lai-mème. — La veille d*one banqaeroDte. -~ Taris et Coiiftaiitinople .

'— Vous devez avoir trop bonne opinion de moi déjà, continua le baron, pour vous attendre qu'à rinstar du feu Diable boiteux^ mon homonyme, dont notre spirituel Le Sage a écrit les prouesses il y a deux cents ans, je m'amuse à soulever le toit des maisons, afin de vous montrer ce qui s*y passe. Ce moyen, aussi ingénieux que commode, est maintenant Irofi connu pour réussir deux fois; et, dans tous les cas, point n'est besoin de détériorer la propriété publique et privée, quand on possède des ressources aussi certaines et moins dévastatrices. Paris est une de ces villes qu'on peut comparer à certaines femmes qui se couvrent si peu, qu'on n'a rien à soulever pour les admirer ou les mépriser; son voile est tellement diaphane, son vêtement si léger, ses épaules si

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décolletées et sa jupe si courte, qu'on pourrait dire de cette Pliryné de pierres ce qu'on dit des dan* seuses de l'Opéra ^ dont la robe ne commence nulle part et finit partout. Aussi, sans monter sur la colonne Vendôme ou sur l'Arc de l'Étoile, sans planer en aucune sorte d'aérostat, et sans nous donner tant de peine, nous allons voir la moderne Babyloàe venir d'elle-même au-devant de nos désirs et nous initier aux secrets de son étrange existence. Vous n'aurez qu'à vous pencher à la portière : regarder, c'est observer , et l'observation est la mère de l'expérience.

Le baron achevait à peine sa phrase que la voiture s'arrêta brusquement devant un obstacle qui lui bar^ rait le passage. Gaston, qui s'était empressé de baisser la glace, passa la tête et vit deux fiacres qui, roulant en sens inverse, venaient de s'accrocher et de se renverser; les cochers juraient à qui mieux mieux, en se distribuant un libéral échange de coups de fouet, et une grande agitation se manifestait dans les deux chars numérotés, dont les stores de calicot rouge étaient hermétiquement fermés. Soudain, les portières s'ouvrirent, et, de chaque voiture, s'élança on couple composé d'une robe et d'un pantalon : les robes avaient vingt-cinq ans, les pantalons frisaient la quarantaine, et tous quatre paraissaient fort désagréablement émus... L'obscurité était profonde, la neige commençait à floconner le trottoir; il ne pouvait être question, pour les deux jeunes dames, de

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58 LE IMÀBLB BOiT£UX ▲ PÀ&iS

risquer un voyage à pted^ Les hommes se dévouéteaA toavemeitl, relevèrent leurs léçets éq^^i^es, tttidis que les deoi femmes, fort ooaipées à cacher leurs visages, frissoDnaienl de peur et de firoid d«is leurs prisses noires^ qu'on eût crues taUlées dans ie même coupon de soie. En cet insUoity le baron se -pendifr à sa portière et donna im ordre è son cfxher; savmture fit un mouvement pour passer, e(^ soit l'effet d'une noovdte direction des lanternes ou du )^ste qu'il fit en agitant autlebors sa main où btifiait ta bague étincelante, une subite darté inonda les quatre personnages. Les femmes se préci[»tèreat ebacone dans un fiacre, en poussant un petit cri de •surprise ; les hommes, qui v^aient de se reconnaÉtre ea levant la tête, enfoncèrent leurs diapeaui et se jetèrent diacun dans la première portitee qui s'ouviail devant eux ; les fiacres partirent au grand trot, maê pas assez vite pour que Gaston ne pût entendre cette double exclamation prononcée dans chaque voiture, avec l'expressicm de la surftirise et de la colère : — Ma £emmel...

Lesdeux hommes, — qui étaient deux mam intimes, •— s'éiaient trompés de cocher, et reirouvatoat l^ir idliance de mariage sur les cousins d'une dtadtae versant, à une heure du matin, dans lés steppes de la rue Vivieone.

— Qu'est-ce que cela? fit Gaston en se tournait ¥evs le baron.

— C'est de l'enseignement mutuel, répondit te

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LE DIABLE BOITRUX k PARIS S9

petit vieillard en plongent les doigts dans sa botte d'or. Ce sont deui maris qui, hier matin, ont tendrement embrasse leurs gracieuses moitiés, en leur disant adieu pour huit jours. L'un, riche négociant, partait pour Londres ; l'autre, ardent chasseur, «^ait courre le loup dans les Ardennes. Vous voyez que tous deux viennent de se convaincre qu'ils ont été à la même école.

— Mais que va-t-il résulter de cette étrange rencontre?

— Ce qui arrive toujours : des cris, des fureurs, des menaces et des larmes. En ce moment déjà, l'ouragan e^ dans son beau ; mais dans une tempête, quand on monte le même vaisseau, il est évident' qu'il faut bien que chacun y mette du sien et permette aux autres de se sauver pour se sauver luimême. D'ailleurs cette situation, quelque nouvelle qu'elle vous paraisse, remonte à la plus haute antiquité. C'est la loi du talion promulguée par Moïse, qui l'avait empruntée au droit naturel et aux l^islations primitives. — OEil pour œil, dent pour dent^ est un axiome encore en vigueur *dans certains codes modernes, et Mahomet, en l'introduisant dans le Co^ ran, a travaillé pour bien des chrétiens sans le savoir.

— Oh! oh I fit Gaston en montrant un homme qui grimpait à la fenêtre d'un premier étage, voici un filou d'une rare et audacieuse adresse I Je plains le coffre- fort qui va avoir à soutenir les attaques de ce ruse^^oquin.

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— Vous n'avez pas réfléchi, jeune homme, répondit le boiteux; gardez- vous de calomnier les intentions de ce gentilhomme, qui est trop bien né pour convoiter l'or de son prochain : s'il veut voler quelque chose, soyez sûr que sa convoitise a un autre but. Le coffre-fort, objet de son escalade, lui est ouvert depuis longtemps, et je parierais que c'est un cœur dont le charmant propriétaire lui a remis une fausse clef, à l'insu du principal locataire. Règle générale : une échelle » de corde suppose toujours des intelligences dans la place; elle commence par une blanche main qm l'accroche au balcon et finit par un pied impatient qui enjambe bien des échelons.

— Mais voici la porte de la maison qui s'entr'ouvre, un homme en sort avec précaution; il lève la tête, il a vu nécessairement celui qui vient de sauter sur le balcon !

— Il est trop intéressé pour ne pas voir, répondit le baron. Cet homme est précisément le principal locataire dont je vous parlais tout à l'heure...

— Quoi! c'est le mari! et il s'en va?...

— Par la porte, et l'amant par la fenêtre. Quoi de plus normal?... Vous n'avez donc jamais lu une seule page de l'Histoire ancienne ou moderne?.,. Est-ce qu' Aspasie eût si bien accueilli Périclès et Âlcibiade, si, au lieu de se glisser par la petite porte d'ivoire, ils avaient passé par les grands battants du gynécée gardé par vingt esclaves?... Est-ce que Vénus cHe-

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même, Venus, cette antique patronne des amours, eût tant aimé le dieu Mars, s'il eût suivi, pour arriver jusqu'à elle, le même chemin que Vulcain?... Là est toute la vie des filles d*Ève, et leur grand*mèrane songea à entamer le fruit défendu >que le jour où elle s'aperçut que l'arbre qui le produisait croissait en dehors des allées frayées du terrestre verger...

— Mais le mari a vu et il s'éloigne !...

— A grands pas... et voyez comme il se frotte les mains. 11 y a six mois qu'il attend cette précieuse découverte. C'est Archiraède, ayant trouvé son problème d'aréométrie et courant par les rues de Syracuse en criant : Eu/o^xal

— Mais, fit Gaston fort scandalisé, il a trouvé là la solution d'un étrange problème !

— Je crois bien! riposta le petit vieillard en riant aux éclats; il court chez le commissaire, et, dans^ix minutes, un bon procès- verbal constatant le flagrant délit le délivrera d'une maladie qu'il a contractée, il y a cinq ans, dans un âge trop avancé pour qu'il puisse essayer de la combattre.

— Quelle maladie ?

— Le mariage, parbleu!... affection endémique, inoculée parla civilisation, et dont la séparation n'est qu'un palliatif rarement suffisant.

A quelques pas plus loin, Gaston s'écria, en montrant un homme qui, du haut d'un second étage, était occupé à jeter des paquets que deux

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affidés, placés dans Tombre au pied du mur, s'empressaient de recevoir et d'emporter dans une Toiture :

. — Pour celui-ci, seigneur, il est évident que ses intentions ont un but moins utile, et je crois que nous rendrions un véritable service au propriétaire de cette maison, en criant : Au voleur !...

— Gardez-vous-en bien, jeune imprudent, interrompit le baron. Le voleur n'est autre que le propriétaire lui-même; c'est un négociant très-considéré qui dévalise son propre magasin pour pouvoir, demain, répandre le bruit qu'on lui a volé ses plus précieuses marchandises.

— Ah bah!... Et quel avantage trouve-t-il à se voler lui-même?...

— Double profit, mon jeune ami. Le vol bien constaté établira les circonstances de force majeure exigées par le Gode pénal pour autoriser une faillite; et, de plus, les marchandises détournées serviront à asseoir le premier fonds d'unautre magasin. Demain, tout le monde plaindra le malheur immérité de cet honnête citoyen ; dans six mois, on admirera sa persistance et son opiniâtreté à combattre l'infortune» et, dans deux ou trois ans, il ne sera pas impossible qu'il obtienne le prix Montyon, qui est à la vertu persécutée ce que les Invalides sont au courage malheureux...

Et tenez I continua le malin vieillard, en allon-

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LK OIARLË fiOltKUX A PAliiS 43

géant sa canne par la portière, Toicî son rotsin tjui procède d'une façon diamétridement opposée, car les ressources du cœur humain ressemblent à celles de la peinture : chaque artiste a sa palette et son procédé de dessin et de couleur; la morale a aussi ses écoles : elle compte ses Ingres et ses Delacroix. Le négociant que nous venons de voir n'usait que des moyens classiques; celui-ci, comme vous allez vous en convaincre, a revêtu la forme hardiment romantique...

— Mais il ne se vole pas du moins, celui-là l... exclama Gaston ; car les fenêtres de son appartement sont resplendissantes de clarté; que de bougies 1 que de luxe! et que d'ombres charmantes apparaissent derrière la mousseline brodée de ces rideaux!... • %

— Et entendez- vous la musique ? interrompit le baron... C'est l'orchestre de Strauss qui modute les vaporeuses. valses delà vaporeuse Allemagne?

— C'est donc un bal?

— Bal magnifique ! avec tous ses prestiges de fleurs, de dentelles et de diamants ; avec ses glaces, ses sorbets et son splendide souper fourni par Chabot et Potd; c'est un bal, un vrai bal, tout ce qu'il y a de plus bal!...

— Ah I voici un des invités qui trouve que le plaisir doit avoir un terme ; il sort enveloppé d'un man^ teau et va, sans doute, rejoindre cette voiture qui stationne au coin de la rue.

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— Précisément, mon ami; cette fois, vous avez deviné. Seulement, vous n*avez pu remarquer que cette voiture est une chaise de poste, et que celui que vous qualifiez d'invité est tout bonnement le mattre de ce salon où se donne la fêle... C'est un banquier fort connu qui, ayant organisé sa banqueroute depuis un mois, a trouvé que le meilleur moyen de dépister ses créanciers était d'afficher tout le luxe do l'opulence. 11 a invité cinq cents personnes et ces mêmes créanciers; tout le monde s'est dit qu'il fallait qu'il fût fort au-dessus de ses affaires pour jeter ainsi son or par les fenêtres, et, depuis huit jours que ses invitations sont lancées, la confiance publique a versé, dans sa caisse qui était à sec, deux ou trois cent mille francs qui reposent, moUement couchés, dans le portefeuille que vous lui voyez assurer dans la poche gauche de son paletot de voyage.

— Mais on danse toujours là-haut ! dit le jeune homme.

— Et on y dansera jusqu'au jour. La maîtresse de la maison est fort occupée avec un jeune poëte chevelu qui lui demande des inspirations; sa grande fille est tout entière à la valse d'un charmant lieutenant des guides, qui lui explique la théorie du sentiment; tous les invités ont un intérêt quelconque qui absorbe leur attention, et c'est pour cela que la déesse Terpsichore, inventrice de la danse, a voulu que valse, quadrille ou polka, fussent toujours exé-

cutés à deux... On n'apprendra révénement que demain , à trois heures, à la Bourse ; notre banquier sera alors confortablement établi dans une Belgique ou dans une Angleterre quelconque; sa cbaste femn^e et son innocente fillette recevront un mot qui leur indiquera l'adresse de leur nouveau domicile. Dans quarante-huit heures tous seront réunis, n'ayant rien de changé dans leur paisible existence, que vingt mille francs de rente en plus, un poëte chevelu et un lieutenant des guides en moins; mais l'Angleterre a ses Youngs et la Belgique ses lanciers verts...

Le baron achevait à peine ces paroles, que plusieurs hommes de sinistre allure passèrent près de la voilure.

— Ah ! que vous avais-je dit? fit-il en les montrant à son compagnon ; c'est l'escouade du commissaire qui. emmène notre audacieux escaladeur de balcon : le flagrant délit est prouvé, le Code pénal triomphe! d'autant mieux que ce jeune voleur de cœurs est marié lui-même et que la justice , cette généreuse rémunératrice, va se trouver surabondamment heureuse d'avoir à constater un adultère à double détente... Aussi, voyez comme le mari dénonciateur lève joyeusement son front radieux, et comme le coupable baisse la tête!

— Quel est cet autre personnage , demanda Gaston, que je vois du côté opposé de la rue et qui a l'air si triste et si pensif?

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— Vous ne vojez donc pas son costume? répliqua le boiteux. Le cafetan qui l'enveloppe et surtout le turban qui couvre son front vous indiquent que c'est un Turc, venu à Paris pour tenter de faire fortune : il n*a pas réussi, le pauvre diable, et s'il est si triste, c'est qu'il pense que, devant se rembarquer demain à Marseille pour retourner à Constantinople, il va se trouver, tout en arrivant, la risée et peut-être l'opprobre de ses coreligionnaires.

— Quoi!... pour n'avoir pas su faire sa fortune en France?

— Non, pas tout à fait... mais parce que sa pauvreté lui permettra, tout au plus, d'épouser deux ou trois femmes, et que la loi du Prophète exige qu'on en ait davantage, sous peine de risquer sa part de paradis.

— Étrange rapproctvement ! s'écria Gaston ; voici, à ma droite, un chrétien qui va être condamné à la prison et à l'amende pour avoir eu deux femmes.., et voici, à ma gauche , un brave mahométan qui sera traité comme un giaour pour n'avoir pu en épouser une douzaine I

— Ce qui tend à prouver, riposta Asmodée en se mettant à rire, que la morale et la vertu sont une affaire de géographie, quand elles ne sont pas une affaire de tempérament.

— Décidément, pensa Gaston, un homme qui exprime si crûment de tels principes ne peut qu'être

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très-lié avec Satan et Belzébuth... mais, au total, c'est un bon diablel... Ohl ohl ajoula-t-il tout haut, quel est cet autre personnage qui paraît si pressé ?

— Ohl ceci est fort simple, répondit le baron. Regardez bien.

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