‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 59 sur 60 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L«»s femmes jalouses. — Les maris tatillons. — Un enfant terrible. — Les liouocs-maltresses. — Les amis de province. — Noov«afi projet d'Hmies. — Départ. — Opinloo des citoyens.

Lé baron riait à se déraciner les poumofis, landift que Gaston, qui n*avaU pas autant de {^ilosc^ie, était furienii de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.

— Éh! mon jetlne arai, lui dit le vieill^d; vous n'avez encore vu le spectacîe que sous son beau côté, et voici que vous prenez déjà en dégoAt cette mise en scène que vous trouviez d'abord si atU'ayante: que serait-ce donc si vous entriez dans le cœur oiéine de ces familles, dans le secret de ces nuisons, dans Tiatérieur de ces ménages, dont vous B*avez aperçu que les points les plus saillants? Que diriez-vous, s'il vous était donné de toucher ces mille ressorts cachés qui font mouvoir toutes ces intrigues, et si vous arriviez à connaître d'où partent toutes les petits aquilons qui produisent cette tempête dans un verre d'eau?...

— Quoi! n'est-ce pas assez, dit Gaston, que tout ce que j'ai pu observer depuis bientôt vingt-quatre

dbyGoogk

heures ? Qu\va-l-il donc encore à voir? 11 me semble que la pièce est complète.

— Tene^! fit le baron en s*âpprochant delà fenêtre ; vous voyez cette femme qui court plutôt qu'elle ne marche, et qui se soude bien de Tiocendie auquel elle tourne le dos?... Celte femme est jalouse.., son mari est laid, il a dnquanie ans, il naquit avec de la bêtise, il mourra avec des rhumatismes ; de plus, il est gras... Eli bien, cette épouse éplorée a trouvé moyen d'être jak>use d'uù tel homme ; elle se figure qu'il n'a qu'à jeter un coup d'œil vainqueur sur toutes tes crinolines qui passent, pour voir et vaincre^ comme fit César en Asie, lorsqu'en un clin d'œil il eut détrôné le roi de Pont. Il n'est pas de tracasseries, de taquine* rie, de coups d'épingle, que cette femme n'inflige à son infortuné mari, qui est tout bonnement un gros impuissant, dont l'appétit se contente facilement avec le pot-au-feu conjugal : il en a naême fréquemment des indigestions... La jalousie à propos de rien est le vice fondamental des ménages provindaui. La vie parisienne étant phis large, plus en deiiors et iadispensablement plus indépendante, se trouve relativement affranchie de ce ridicule ; ici, il est poussé si loin, qu'il est difficile à un notaire» à un avoué, à un avocat, ou à un médecin d'exercer librement leur profession. Une conférence secrète de plus d'une d'heure avec une cliente à peu près passable légili-

dbyGoogk

312 LE D lAritBOlTEUX

luerait une déclaratiou de guerre immédiate dans le ménage. Il n*esl pas rare que les officiers rainislériels, pour avoir la paix, laissent prendre à leurs moitiés communication des lettres d'affaires ; et on a vu des études tomber par le seul fait des indiscrétions féminines.

Et les maris tcUillons, qui se mêlent du méns^e, comme celles-ci se mêlent des procédures! Voilà encore un type éminemment provincial. Ici, la plupart des hommes n*ont rien à faire ; pour peu qu'un bourgeois possède quelque mille francs de rente, il se retire des affaires; et, comme il n'a ni en luimême ni en dehors dé quoi se distraire et s'occuper, il faut bien qu'il trouve dans son intérieur de quoi s'empêcher de se laisser déborder par le spleen et par les idées de suicide. Alors il sait le prix du beurre, le cours de la cassonade et le revient de la chandelle ; il compte le linge de la lessive, inspecte le pot-au-feu, découvre les casseroles, goûte les mets en voie de cuisson et y ajoute l'assaisonnement : j'en connais qui cirent et frottent leurs parquets; avec de tels maîtres, les domestiques sont sûrs d'une chose : c'est que le jour ou le tatillon devient veuf» il épouse sa cuisinière, par amour de la cuisine. Pas plus tard que tout à l'heure, en sortant du pensionnat, j'ai entendu une petite fille qui disait: — N'est-ce pas, maman, que ma bonne Justine n'est pas polie?... Ce

dbyGoogk

matin, papa lut xlisait comme ça que, ce soir, elle ne pourrait pas sortir, parce qu'il y a du monde à dîner, et alors elle lui a fait un pied de nez en disant : a On t'en souhaite!... » Papa, qui est si bon, Ta embrassée... Mais c'est égal! c'est pas poli!... . — Je parie que ce monsieur-là aide sa bodne à tirer de l'eau I s'écria Gaston.

— Et à bien autre chose!... Mais toutes ces comédies mènent souvent au drame, et le drame est fréquent en province. Comme dit Petit-Jean : Pour quiconque a un peu l'habitude des débats criminels, la vue d'un homme et de sa domestique sur le banc des assises dit clairement ceci : Tbomme était marié ; il avait une femme charmante et distinguée, et lui a substitué dans ses affections la servante que vous voyez là, laide et commune, mais audacieuse et effrontée. L'insolence de, celle-ci n'a fait que croître avec la faiblesse du maître. Bientôt la femme légitime a eu à essuyer, non plus seulement le mépris, mais les mauvais traitements de sa servante devenue sa rivale. Au lieu de renfermer en elle ses douleurs et ses humiliations, la malheureuse a eu Timprudence de les répandre au dehors... et un matin, on l'a trouvée morte dans sa maison. Et notez, ajouta le baron, que J'ai consulté un procureur général de mes amis, qui m'a affirmé qued'après les tables statistiques du miiiistère de la justice, le meurtre dans ces conditions était très-rare à Paris , tandis qu'il ne se

Mi LE DIABte BOITELX

passe pas une session du ressort des provinces, sans qu'on eût plusieurs cas semblables à juger. Ùdk tient évidetninent à la cause que je viens de vous signaler.

Et vous ai-je fait voir la désunion des faouUes?... Les frères vivant porte à porte pendMt vingt ans sans se parler; sans se saluer ; mariant leurs enfants sans s'en faire part, vieillissant sans s'appuyer au i)ras l'un de l'autre, et mourant sans se tendre les mains que leur mère avait unies à son dernier soupir? Vous ai-je conté ces enfants fermant la porte à la vieillesse de leur père et l'abandonnant aux soins mercenaires d'un dévouement qui compte conabien d'années encore il aura à attendre la rédisation promise d'un testament bien lentàs'ouvrirTTout cela, me direz-vous, est exagéré?... Hi! mon Dieu I non: c'est plutôt atténué ; c'est un tableau fidèle, que ceux mêmes qui y figurent reconnaîtront s'ils sont de bonne foi. Fontenelle, du re^, l'a dît dans son Traité du bonheur ; « Le pinceau qui peindra les mœurs provinciales pourra parcourir toutes les gammes de la palette : il ne risquera jamais de charget le portrait. »

— Mais, à ce titre-là, dit Gaston, les douceurs de l'amitié sont impossibles dans une petite ville.

— Dites qu'elles sont rares, très-rares, et vous setez dans le vrai; aussi, heureusenieni, lorsqu'^les existent, elles n'en sont que plus vives et plus cens-

dbyGoogk

tantes t mes meilleurs «mis habitent précisément la proTince ; ils m'ont été intariaWeraent fidèles, ont toujours voulu partager mes joies et mes douleurs, ont souffert de mes déceptions et joui de mes succès. Leur sollicitude a été souvent poussée jusqu^à Tabnégation, leur dévouement jusqu'à l'héroïsme, et si j'ai parfois été Oreste, j'ai sans cesse été sûr de mes Pylades. Nous avons vieilli en nous aimant, en nous estimant et sans autre but que de nous aime? et de nous estimer. La mort peut venir, et je suis bien certain de les voir accourir pour me tendre cette main de l'ami, qui remplace la main des frères et des sœurs, qu'on n'est pas toujours assuré deserrer, à sa dernière heure.

— Quant aux femmes, insista Gaston, d'après ce que j'en ai vu, je crois qu*eUe ressemblent à celles que nous connaissons, comme un cheval de charrue ressemble à une jument de course.

— Et vous vous trompez toujours, mon jeune ami. J'ai connu et je connais encore des femmes de pro* vince dont la vertu égale la beauté, dont la grâce et l'esprit égalent les qualités de l'âme et du cœur. Elles sont rares, je l'avoue ; mais je les aime d'autant plus, qu'elles ont certainement un double mérite à rester belles et bonnes dans le cercle où les nécessités de position les condamnent à végéter. Ces femmes-là sont celles que j'aime à retrouver, lorsque les pervenches me rappellent au^ champs ; elles me font ou-

316 I.E DIABLK BOmUX

blier Paris ; ou plutôt elles me le rappellent, et me font retrouver au loin tout ce que je croyais perdu, en m'éloignant du centre de la civilisation. Ces femmes, vous les reconnaîtrez facilement : elles ont la bienveillance de la pensée, du geste et de la parole; elles ont l'instruction sans le pédantisme, la vertu sans la pruderie, et la piété sans l'hypocrisie.

En ce moment le valet de chambre parut sur la dernière marche de l'escalier, portant les valises de voyage.

— Quand monsieur le baron voudra ; dit-il.

— Où allons-nous? demanda ce dernier en jetant un coup d'œil malignement interrogatoire sur Gaston qui avait déjà ruminé son plan de voyage et qui répondit:

— Puisque vous avez bien voulu, jusqu'ici, me servir de guide et me diriger dans cette intéressante étude que nous faisons depuis trois jours, vous mettriez le comble à vos boutés, si vous vouliez continuer nos explorations.

— Mais n'avons-nous pas étudié Paris et la province? fit le petit vieillard en souriant; que voulezvous de plus?

— Il reste encore la campagne... murmura le jeune homme, en rougissant jusqu'au blanc des yeux.

— Eh bien! soit... quel canton de la Suisse ou quelle vallée de la Limagne bhoisissons-nous ?

dbyGoogk

— Ne m*avez-vous pas dit, reprit Gaston en baissant les yeux, que le château de Meyran n'était qu'à trois lieues d'ici?... Nous trouverions peut-être là, et sans aller si loin, les observations philosophiques que nous cherchons.

— 0 jeunesse, jeunesse I s'écria le baron ; tu es bien le soleil qui réchauffe et vivifie! tu es bien le rayon qui fait germer et épanouir la fleur ,^ partout où tombe la graine. Rien n'étouffe ton essor; rien n'arrête tes élans, et le poëte a bien fait de te nommer : Primavera délia vitaL.. Partons donc pour Meyran. Allons étudier l'innocence du village, comme nous avons analysé la probité des villes, et peut-être qu'en cherchant la philosophie nous trouverons l'amour : Alice, la belle Alice, nous aidera sans doute à le découvrir.

Nos deux voyageurs, suivis du valet de chambre , sortirent de l'auberge du Grand-Cerf; ils étaient déjà au milieu de la rue, quand l'hôtelier accourut vers eux, en agitant un papier.

— Parbleu I fit le baron ; nous partions sanspayer ! . . . et il jeta une poignée de louis à l'aubergiste, sans vouloir consulter la note.

— Je vas l'acquiter au moins, dit le brave homme, en ramassant son or.

— Inutile! répondit le baron, en continuant son chemin vers l'embarcadère ; nous ne reviendrons jamais dans votre petit paradis, et vous n'aurez

;M8 LE DIABLE BOITZUX

pas occasiot! de me réclamer le montant de ce compte.

Dix minutes après, noç héros, emportés à tonte vapeur, étaient sur la route de Meyran, où très-probablement nous les retrouverons bientôt, s'il plait à Dieu et à notre éditeur. Ils n'avaient même pas accompli la prophétie que la Bruyère a inscrite en tête de cette odyssée ; ils n'avaient couché qu* une seule nu// dans la petite ville, et ils ressemblaient déjà à ses habitants : ils en vol laiem sortir.

Le plus perpl(3îe de tout ce monde fut notre brave hôtelier, qui n'avait pas encore ramassé son or, que tous les voisins du quartier l'entouraient, en lui jurant que c'était de la fausse monnaie. 11 alla trouver Forfévre du coin, qui, ayant examiné les, pièces, déclara que c'étaient de bons et beaux napoléons tout neufs, et qu'il était prêt à les changer contre des écus de cinq francs.

— Alors ce sont des chefs de voleurs!... dirent les voisins. Et aujourd'hui encore, après six mois, la petite ville raconte aux étrangers que Cartouche et Mandrin, accompagnés d'un brigand déguisé eu laquais, sont venus pour dévaliser l'auberge du Grand-Cerf ^ et ont mis le feu à la grange du marchand de vaches, qui demeure sut le mail.

Page 1