‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 7 sur 60 · Chapitre des contradictions · texte numérisé non relu

Chapitre des contradictions

Il y a quelques années, un honnête et loyal propriétaire de ma connaissance, bon père, bon époux, bon citoyen, — une épitaphe vivante, — payant exactement ses contributions et montant exactement sa garde à son tour de contrôle sans jamais se permettre le moindre murmure, fut surpris dans son salon trottant à quatre pattes sur le tapis, et portant, sur son dos éminemment paternel, ses deux enfants mâle et femelle, en imitant de son mieux Tallure et le hennissement d'un cheval anglais pur sang. Les deux indiscrets qui surprirent ainsi ce modèle des pères, dans son hippodrome, en flagrant délit de manège, n'eurent rien de plus pressé que d'aller répandre avec commentaires cette curieuse nouvelle... On glosa, on amplifia, on broda... à tel point que, peu de jours après, mon pauvre hippandre était devenu Tobjet de

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tous les sarcasmes, de toutes les myslificalions de sa petite ville... Le ridicule ne blesse que peu, mais, en revanche, il tue toujours, et mon brave homme de père fut tué, disséqué, désossé du coup!

Passait-il dans une rue?... tous les gamins le suivaient en poussant des hennissemenls frénétiques, et en faisant claquer de jolis petits fouets inventés pour cette aventure... L*annonçait-on dans un salon?... c'étaient des appels de langue comme au manège PeUier ; des Hopl hop! comme au Cirque ; des réflexions à bout portant, à brûle-pourpoint, sur le steeple-chase de la Marche, sur les courses deChantilly et le handicap de New-Market... A nn bal, où il dansait par pure complaisance, un farceur de la localité fit jouer à Torchestre le galop de Franconi, dont on ne pouvait suivre les rapides mesures qu'en piaffant comme un andalou bien dressé: Il y eut un jeune étudiant en vacances qui s'imagina, un soir, de glisser une poignée d'avoine dans la tasse de thé que venait de lui sucrer la maîtresse de la maison!... On parla même de faire circuler dans la petite ville une liste de souscription à l'effet d'acheter un harnachement anglais à sa taille, avec bride et martingale, sangles et croupière, qui lui devait être offert comme gage d'admiration de ses gracieux compatriotes!

Bref, vous voyez d'ici le pastoral aspect d'une souspréfecture en veine de gaieté : le receveur do l'enregistrement-en riait aux larmes; les deux femmes de notaire en avaient presque de l'esprit, et on citait

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UD calembour semi-compréhensible de môssieur te maire.

Ea fin de compte, ce brave citoyen fut , un beau jour, forcé de déménager et de s'expatrier, poursuivi, harcelé qu'il était par les raille piqûres de cet essaim de mystificateurs qui Tassiégeaient à ses sortieset àses entrées... Eh bien ! tous ces gens-là avaient eux-mêmes lu et admiré, dans l'histoire du bon Henri IV, la semblable aventure qui valut au Béarnais presque autant de célébrité que toutes ses batailles et que le poëme de la Henriade /... C'est là une des plus effrayantes contradictions que j'ai jamais vues et, s'il faut bien le dire, partagées; car, hélas! je ne fus pas le dernier à joindre ma goutte d'absinthe à l'énorme dose de fiel qu'avala cette infortunée victime du dévouement paternel.

C'est à dégoûter de la pratique des vertus du potau-feu II

Dans mon enfance, j'avais pour précepteur un bon et simple abbé, reste vivant et rare de la race éteinte des chapelains antérévolutionnaires; il avait failli porter sa tête surl'échafaud de 93, et s'était enfui en Allemagne pour ne point prêter le fameux serment... La monarchie, la légitimité, les fils de saint Louis, le droit divin et l'omnipotence de Louis XiV formai^t dans son cœur comme une sainte croyance qu'il gar-

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dait avec enthousiasme et vénération... J^L bien 1 ce respectable martyr de la monarchie absolue, qui avait dû tous ses naaux, — exil et pauvreté, — à la chute de cette croyance et au triomphe des idées nouvelles, ne m'expliquait jamais un passage de Gicéron ou de Tite-Live, sans que son imagination s*enflammât : quand il prononçait ces mots, Respublica romana^ on eût dit un tribun des plus acharnés; Brutus, Cimber ou Spartacus ne durent pas les clamer avec un plus patriotique élan ! Quand il articulait les trois syllabes du substantif tyrannus, sa voix, si frêle d'ordinaire, prenait des proportion^ effrayantes : c'était un tonnerre enveloppé d'éclairs de mépris, de haine et de menaces ; ses yeux reflétaient toutes les lueurs sinistres de ce magique trisyllabe, et je crois que S. M. Louis XVI eût apparu en personne, que mon bon abbé eût mis quelques minutes avant de le saluer... Cet homme était monarchiste par nature et républicain par éducation, absolutiste en français et conspirateur en latin, comme le sont les professeurs de rhétorique, n'en déplaise à l'Université. Depuis lors, je me suis souvent demandé pourquoi on faisait le procès à l'émeute^ puisqu'il n'y a pas en France un seul collège dépendant du ministère de l'instruction publique où l'on ne récite, en vers et en prose, les plus incandescentes tirades républicaines de tous les émeutiers et clubistes de Rome et d'Athènes ? Etrange contradiction !

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Plus lard, dans un autre endroit bien connu par ses splendeurs et ses chutes, à Saint-Acheul, nos bons pères jésuites s'évertuaient le matin, après la prière, et pour la plus grande gloire de Dieu, — ad majorem Dei gîoriam, — à nous incruster dans le cerveau et dans le cœur le catéchisme ad usum ambianensis ; et, cette grande vérité fondamentale . Un seul Dieu tu adoreras, une fois admise et prouvée, nous nous élancions tout joyeux et allègres sous les verts tilleuls de l'esplanade... Oh I les bonnes parties de barres, de cerceau et de balle !... Doux et beau temps qui passe si vile et ne revient jamais ! Aurore de nos quinze ans, comme nous donnerions tous les grands soleils de notre été pour un seul de tes petits rayons I . Puis, quand la cloche réglementaire, chassant balles et cerceaux, nous rappelait sur les bancs de la classe du soir, on entamait le cours de mythologie,.. Là, le même professeur mettait, à nous dénombrer les quinze ou seize mille dieux du paganisme, le même courage qu'il avait apporté le matin à la preuve contraire; il nous traduisait avec élégance les Métamorphoses d'Ovide, les Tusculanes de Gicéron, et Lucrèce, recueil philosophique de tout ce que le panthéisme et le matérialisme ont pu inventer de plus spécieux et de moins illogique.

Je fus quelque temps sans savoir à quel dieu me

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vouer, amalgamant le Christ avec Bacchus, Jupiter et le Père éternel, les Vestales avec les Carmélites, l'Apocalypse avec le Livre des sibylles, et,— Dieu me pardonne! — le bon monseigneur de Bombelles, évêque d'Amiens, avec Lucius Agerius, le grand flamm de Rome I... Je prenais la chose au sérieux, à telles enseignes que,tourmenté par mes scrupules théo-mythologiques, je consultai mon confesseur, qui finit par m'avouer que c'était un vice d'éducation, une contradiction morale sanctifiée par l'usage, et qui n'empêchait pasr les bons pères d'être parfaitement orthodoxes... C'était à en devenir athée!

Mais... ce fut bien pis encore lorsque, dans un voyage que je fis plus tard àRome,je vis dans lepalaià du pape, au Vatican, les statues d'Apollon, de saint Paul, devenus, delà Madeleine, de Diane, et tous ces chefs-d'œuvre que Phidias, Praxitèle, Michel- Ange et Raphaël empruntèrent à la théogonie antique et moderne. Heureusement que l'amour des beaux-arts absout amplement, à mes yeux, le vicaire et le représentant du seul Dieu des chrétiens... C'est égal, tout cela impliquait de telles contradictions, que je fus longtemps à m'y faire.

Je me rappelle aussi qu'à Livoume, j'étais tellement sur mes gardes par tout ce qu'on m'avait conté de la sévérité du clergé italien, que je n'osais me servir, pour désigner les jours de la semaine, des dénominations toutes païennes usitées en France... Je fus bien étonné lorsque mon cicérone m'apprit que.

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dans le royaume de saintPierre, on disait comme chez nous : — Je jour de Mars, de Mercure, de Jupiter et de Vénus (Martedi, Mercoledi, Jovedi, Veneredi).

Il y a quelques années, j'assistais au sacre de la reine d'Angleterre, et j'étais saisi d'admiration à Tas- ^ pect des hommages rendus à la jeune femme, qu'on entourait d'adorations presque divines... Il y eut un moment où les grands barons de la couronne, les lords et le peuple se prosternèrent devant elle et où l'archevêque prononça cette maxime constante et traditionnelle : — The king can do no wrong ! (le roi ne peut faire mal). C'est-à-dire : — Tout ce qu'il fait est bien, et le peuple l'approuve d'avance... — Heureuse monarchie!... m'écriai-je.

Un vieux gentleman, qui me suivait à ma sortie de Westminster, me dit : — « Edward 11, Edward ÎII, Henry Vl, Edward IT, Richard III, Charles 1er et Jacques H ont vu le même peuple à leurs genoux ; Tarchevêque leur a crié aussi : — The king can do no wrong \... et le peuple les a déclarés traîtres à la patrie, les a dépossédés, jugés, exilés ou assassinés. »

J'allais entamer une dissertation sur les contradictions humaines, lorsque je fus repoussé par la foule qui se rangeait en cercle autour de deux gentlemen qui s'attaquaient à coups de poing, d'une façon toute artistique... Lorsque le vainqueur, tout couvert de

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sang, eut remis ses gants jaunes et rajusté sa cravate de satin, je m'éloignai, honteux d'avoir assisté à un aussi dégoûtant spectacle, et quelle fut ma stupeur lorsque le soir, dans un salon des plus élégants, j'entendis une fraîche voix de lady faire l'éloge de la bravoure et de l'adresse de son cousin qui s'était, le matin, distingué dans une prise de boxe sur la place de Westminster !... Bientôt le héros parut lui-même, leste, pimpant et souriant... comme un Anglais ; et toutes les jolies femmes l'accueillirent comme Wellington à son retour de Waterloo... En France, on l'eût consigné dans l'antichambre, et la petite cousine se serait bien gardée d'exprimer son admiration pour le petit cousin... Et vous voyez bien, ajouta le baron, que ces estimables gardes nationaux ne sont ni plus ni moins contradictoires que les anciens et les modernes qu'ils imitent.

— Et quel est le but de la course nocturne entreprise par ces quelques bourgeois déguisés. en guerriers?... demanda le jeune homme.

— Us en ont deux : le premier, c'est de s'affranchir, pour vingt-quatre heures, de la gênante surveillance de cet Argus matrimonial qu'on nomme une épouse légitime. Un billet de garde est un exeat accordé au mari par l'adjudant-major de la compagnie; les citoyens l'estiment presque autant qu'une lettre de convocation au jury, qui leur donne huit jours de liberté ; mais ils lui préfèrent le port d'armes qui, pendant toute la saison des chasses, leur accorde le

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droit d*absence et d'impunité, sans reddition de comptes... Le second but, c'est la défense etle maintien de Tordre public, la surveillance des mœurs et le respect des lois.

— De sorte qu'en ce moment, ces estimables bourgeois veillent pour le repos de la grande cité?

— Précisément!... Et tenez, si vous voulez m'en croire, suivons-les ; car, aux précautions qu'ils prennent, je devine qu'ils vont exercer leur utile ministère et que nous trouverons là une nouvelle étude à faire.

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