CHAPITRE Vil
La gaide uationale. — L'avecat. — L'épicier. -* Le coUTear. Les noms.
— Paris est une étrange ville ! s'écria Gaston en mettant le pied sur le trottoir; il n'y a pas une heure encore que nous la parcourons et déjà, dans une seule rue,dans une seule maison, nous avons trouvé, àchaque pas , la solution de quinze ou vingt problèmes, dont je ne soupçonnais point le premier mot.
— C'est que, pour bien étudier une chose , mon jeune ami, il faut la voir et la toucher. J'ai bien compris que cette étude, considérée sous le point de vue philosophique, vous intéresserait en vous instruisant, et je me suis souvenu du p)laisir que j'avais éprouvé moi-même à explorer ainsi l'Athènes antique trois cents ans avant Jésus-Christ.
— Qui*?... vous!,,.
— Moi-même. J'ai suivi le voyageur Anacharsis, depuis son départ de Scythie jusqu'à son voyage à
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Délos et aux Gyclades, C*esl ainsi qu'en parcourant Athènes, j*ai pu visiter ses trois ports et ses treize portes; admirer son Acropole, son Académie, son Aréopage, son Prytanée, son Lycée et son théâtre, le Céramique, le Pécile et le Parthénon , le temple de Jupiter Olympien , celui de Thésée, de la Victoire, la porte d'Adrien, TErechthéura et le Pnyx; c'est ainsi que j'ai pu apprécier Aspasie, cette gracieuse beauté que tout le monde calomniait, et Phryné, cette audacieuse courtisane qui posait pour les Vénus de Praxitèle et pour les débardeurs du Pirée. C'est là que j'ai pu étudier le cœur des femmes, depuis la grisette de Milet jusqu'à la prêtresse de Minerve, depuis la fille du pêclieur jusqu'à l'épouse de l'archonte; j'y ai soupe avec Périclès et Alcibiade ; j'y ai discuté avec Socrate et Diogène ; je m'y suis enivré avec trois membres de l'Aréopage, et j'ai amené l'éloquent Démostbène à plaider le pour et le contre dans la m^^me question-, après lui avoir fait boire trois flacons de falerne, qui est le Champagne de l'antiquité.
— Que me dites-vous là ?... s'écria Gaston, qui se demandait intérieurement si son compagnon n'était pas un fou... Puis, il se repentit aussitôt de son indis* crélion. Le baron l'amusait en l'instruisant ; était-il bien à lui de contrarier ses petites monomanies?.,. Après tout, c'était un guide des plus agréables, et il saisit bic^a vite l'occasion de changer de discours : le hasard sembla le favoriser.
En ce moment, quelques bonuues armés de fusils
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passèrent lentement à côté du trottoir où stationnait la voiture.
— Ah! dit le jeune observateur, voici qui doit déranger les plans de bien des coureurs d'aventures; cette escouade de soldats est une garantie pour la sécurité publique, et les oiseaux de nuit sont, sans doute, peu apprivoisés avec l'aspect de ces braves...
— Ne confondons pas !... répondit le malin vieillard : ceux que vous appelez un peu libéralement des braves, sont des membres de la milice citoyenne, et ce peloton qui marche avec le sans-gêne de l'indépendance, représente une patrouille de gardes nationaux. Ces bons bourgeois sont tous occupés, pour le moment, de pensées complètement étrangères à la chose publique, et chacun d'eux, tout en marchant, se livre à des méditations qui n'ont rien que de personnel... Celui que vous voyez en tête de la troupe, et qui paraît très-fier des étincelles phosphorescentes que les dernières lueurs du gaz font jaillir de ses épaulettes Ruolz et de son hausse-col galvanisé, est un jeune avocat qui, depuis un an, défend d'office tous les filous et les escrocs, dont une ordonnance de M. le président lui enjoint de prouver l'innocence : il y réussit rarement; mais, à entendre ses plaidoiries, il n*est pas un seul accusé qui soit coupable, et ses conclusions tendent invariablement à Tacquittement pur et simple de ses candides clients. 11 semble que sa conscience et ses convictions le portent irrésistiblement à se poser en tuteur du faible et de l'opprimé.
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H le dit, il le proclame, et, à ses yeux, le Code pénal est uno monstrueuse compilation, un recueil de prescriptions sanglantes que Thunaanité repousse et <lont la philosophie devrait abroger l'application. ..
— C'est preuve de bons sentiments, dit Gaston.
— Oui... mais savez-vous à quoi pense ce jeune Cicéron en herbe, tout en préparant un touchant exorde pour son plaidoyer de demain ?... Il se dit que le procureur général tarde beaucoup à le proposer pour celte place de substitut, qu'il rêve depuis six mois. *
— Qu'est-ce qu'un substitut ? demanda le j^une homme.
— C'est précisément tout le contraire de l'avocat ; c'est celui qui, par état, est obligé de trouver des coupables partout où il y a des prévenus, et qui consacre sa naissante éloquence à gémir sur l'insuffisance des pénalités et sur la mansuétude des législateurs. — L'armée de Thémis se compose de jeunes recrues, parmi lesquelles le général procureur choisit les mieux disposées; du moment qu'on leur a donné j'épaulette... je veux dire l'hermine de sous-lieutenant, ils requièrent immédiatement la salle de police contre les conscrits qui étaient hier leurs camarades. Ce sont de charmants garçons, fort effrayants en robe noire, mais très-joyeux en pantalon gris-perle: ils sont les plus zélés défenseurs de la veuve et de l'orpheline, dont il n'est pas rare qu'ils se montrent les consolateurs. Généralement hommes du monde, ils
se font détester au tribunal et adorer dans les salons ; à force de requérir des séparations de corps, ils finissent toujours par épouser une gracieuse tourte^relie portant cent mille francs attachés sous son aile, et que les bons parents espèrent bien un jour appeler madame la présidente ou madame la conseillère.
— Habitués à défendre, interrompit Gaston, ils doivent éprouver un certa jn embarras à accuser^
— Pourquoi donc?... Le vaudeville n'exclut pas le drame ; le rire n'interdit pas les larmes, et la défense ne répudie point l'accusation... Moi qui jrous parle, i'eus, il y a quelque vingt ans, un procès : j'avais battu le guet, comme c'était l'usage dans ma jeunesse ; mon avocat trouvait qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un huissier; selon lui, ma cause était magnifique, sûre, imperdable ! (C'est un barbarisme que iustifient Cujas et Bartole.) Huit jours avant l'appel de mon affaire, mon zélé défenseur fut nommé substitul dans le même tribunal où allait se juger mon escapade... Je choisis im autre champion, qui me répondit également et indubitablement du succès».. Quel fut mon étonnement, lorsqu'à l'audience le me trouvai en face du nouveau substitut, qui prouva très-clairement que j'étais un perturbateur, une sorte de coupe-jarret qui devait finir un jour par la corde; il demanda ma tête pour avoir mes pieds, et me fit condamner à qjiinze jours de prison^ à l'amende et aux frais!... C'était, du reste, ua parfait honnête homme.
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Celui qui marche à côté de noire avocat-lieutenant, est un honnête épicier qui, depuis dix an3, n'ambitionnait qu'un bonheur : celui de mourir sergent de la milice citoyenne... 11 avait échoué dans toutes ses combinaisons, lorsqu'à l'approche des dernières élections, il s'avisa de baisser le prix de sa cassonade et de son savon ; toutes les ménagères du quartier le portèrent aux nues, et leurs maris le portèrent au terme de son ambition : ses galons lui ont coûté quelques mille francs ; mais il force Fe mercier, son voisin, de Vappeler: mon sergent, et exige que l'herboriste du coin lui donne le salut militaire. C'est un homme complètement heureux et qui s'étonne seulement que rimprimerie impériale ait oublié de porter son nom dans YAnnuairCy à la colonne des gros bonnets de l'état-major... En ce moment, il rêve, tout en marchant, que les Français qui combattent en Chine sont entrés à Pékin; que le siège est terminé et qu'une victoire de plus va être inscrite au grand-livre des annales de la patrie.
— Ce sont de nobles pensées, dit Gaston, et ce que vous me dites là me donne une bonne opinion de cet excellent citoyen,
"— Ne vous enthousiasmez pas trop, fit Asmodée ; Te civisme de ce brave sergent est, tout bonnement, de la spéculation commerciale. Comme marchand, il vend des lampions, et il a calculé d'avance qu'une victoire comme celle qu'il rêve ferait entrer mille écus dans les tiroirs de son comptoir.
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— Il n'oublie pas ses intérêts d*épicier... répliqua Gaston.
— Epicier!... dites donc entre posil aire de denrées coloniales. Ignorez-vous qu'ici on a inventé une langue toute particulière pour ennoblir les professions?... La boutique a ses titres, renseigne a son blason et... tenez ! le caporal qui le suit n'est pas un menuisier, c'est un artiste en ébénislerie; celui qui vient après et qui se donne des airs d'amoureux d*opéra-comique, c'est un artiste capillaire...
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Un coiffeur, si vous aimez mieux ; mais ne vous avisez pas de le nommer ainsi ; il serait homme à. vous chercher querelle, comme il fit un jour, à un de ses amis, qui lui demandait oii était son garçon... — Je n'ai pas de garçon, dit-il en se redressant avec tout le dédain d'un homme injustement méconnu ; j'ai un premier commis qui est, en ce moment, dans nnoa laboratoire, où il élucide un postiche et rédige un toupet!... Il a, du reste, une haute opinion de ce principal commis qui, le premier, s'avisa de changer l'ignoble dénomination de perruque en celle beaucoup plus révérencieuse de chevelure supplémentaire. Chez lui, le miroir s'appelle un réflecteur, le peigne prend le nom de régulateur, et le rasoir n'est connu que sous la qualification d'épilateur viril... Oh! votre Rivarol a été parfaitement inspiré, quand il exalta la probité de la langue française ; c'est qu'ainsi que vous le voyez, elle est si honnête et si loyale, cette belle
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langue, si bonne et si complaisante, qu'elle a consenti, en dépit de l'Académie, à exprimer tout ce qu'on veut lui faire dire et à ennoblir tout ce qu'on veut relever. C'est comme un masque portatif, que chacun tient à la main dans ce vaste carnaval parisien ; et il fut difficile de prévoir où s'arrêterait cette mode de déguisement, le jour où les apothicaires se changèrent en pharmaciens, et les lavements en douches intérieures. Il n'est pas, dans toute la banlieue, de si mince gargotier qui ne se croirait déshonoré si on lui déniait le titre de restaurateur, qu'il croit mériter, tout aussi bieii que le roi Louis XVII! h sa rentrée en 1815. Après tout, il n'est pas plus en dehors de la vérité que tous les petits rimailleurs de charades, qui s'intitulent hommes de lettres, ni plus ni moins que Corneille, Racine et Molière... Ne rions donc pas trop de ces honnêtes gardes nationaux, qui se sont mis à la mode du t^mps et des lieux.
— C'est assez original, et il n'y a que la vanité française qui soit capable d'inspirer de tels raffinements d'amour-propre, dit Gaston.
— Ne croyez pas cela, s'écria le baron. L'homme est toujours homme, en quelque lieu que vous le preniez, et les passions qui l'animent, grandes ou petites, sont de tous les temps et de tous les pays. Ainsi ,à Athènes, dont je vous parlais il n'y a qu'un instant, mon cordonnier se nommait Polyclète, nom grec qui signifie très -illustre; mon tailleur s'appelait Clitomaque, qui veut dire éminent guerrier. J'y ai ren-
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contré un homme qui pesait douze mille drachmes, ce qui équivaut à deux cent quinze livres de nos jours; il était très-fier de son nom de Prolboos,, qui si^ûfie textuellement : léger à la course. Socrate lui-même, qui jamais n'avait tenu un glaive, ni même commandé une énomotie de cinq hommes, portait, sans rougir, une dénomination qui veut dire : sauteur de V armée. Ne vous en prenez donc pas à ces seuls Français qui passent là, noais au cœur et à Tesprit humains, qui sont ainsi &its.
— Ohl s'écria Gaston, les Grecs, je le vois, étaient encore plus fous que nous; car, ici du moins, nous n'avons pas de ncnns si opposés au caractère pliysique et moral des individus.
— Vous oubliez donc que votre marchand de chocolat est Marquis^ que votre tailleur signe ses factures Led%ic, que l'escamoteur qui amusa votre enfance est Conte, que votre marchand 'de lorgnon est Chevallier; et que votre horloger, enchérissant sur tous ces titres, grave sur l'émail de tous ses cadrans : fait par LevloiI...
— C'est ma foi vrail fit Gaston en riant.
— Et puis, est-ce que vous ne connaissez pas M. Leblanc qui est un mulâtre, M. Leblond qui a des cheveux châtains, et M. Lenoir qui a des cheveux Wondsî— et M. Legras qui est maigre comme une I^èce anatomique? et M. Léger qui pèse un LaMache et demi? et M^^ Blanche dont la peau défie le pain d'épice de Eeims? et M^e Candide qui, à seize ans.
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se voit dans rimpossibililé de prendre Jeanne d'Arc pour sa patronne?... Est-ce qu'une foule de gens ne sont pas des Louis sans avoir un sou, et des Aleœan^ dre sans avoir jamais combattu autre chose que Tenvie de dormir?...
— Voilà d'étranges contradictions! s'écria Gaston... et pourtant eUes existent et on les rencontre journellement dans les noms, ainsi que vous venez de me le faire remarquer.
— Si ce n'était que dans les noms! dit le baron en souriant, mais nos actions s'en ressentent... Écoutez plutôt.
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CHAPITRK Vlll.