‹ Le diable boiteaux à ParisChapitre 9 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Do jen en général.

Lorsqu'il eut fait quelques pas et aspiré plusieurs bouffées de son tabac odorant, le baron, tout en se promenant lentement, dit à Gaston :

— La race humaine est ainsi faite , jeune homme, que, de tout temps et dans tous les pays, les choses primitivement adoptées comme accessoires de la vie sont devenues peu à peu , et par la seule force dos événements, des nécessités indispensables, des bases presque fondamentales de l'existence sociale : ainsi le vin, qui, du temps du bon Noé (si nous en croyons vos saints livres), était une exception alimentaire, est, de nos jours, le corollaire obligé de tous les repas, du pauvre coname du riche; ainsi le tabac, dont naguère la poudre exotique ou la feuiMe parfumée titillait exclusivement les nerfs olfactifs des princes privilégiés, est aujourd'hui, sous toutes les formes, le besoin inapérieux de toutes les classes ; ainsi des mille néces-

sites qui se sont peu à peu insinuées dans les mille replis de nos habitudes; d'abord timides et rampantes velléités , puis tyranniques et irrésistibles indispensabilités, au joug desquelles Thomme, faible esclave qu'il est, finit par se courber invinciblement.

Au premier rang de ces despotiques aberrations, le psychologiste placera nécessairement le jeu, qui naquit sous prétexte de distraction , grandit sous forme de goût^ s'accrut sous le nom spécieux de mode^ et éclata bientôt sous les funestes et horribles apparences de la passion la plus effrénée... Chez les anciens, je puis vous en parler, c'était une noble et grande institution que celle des jeux!... A Rome comme à Sparte, à Garthage comme à Athènes, chaque victoire de la patrie était célébrée par ses enfants; et les jeux Olympiques et les luttes guerrières devenaient, pendant les jours de la paix, une fidèle représentation des beaux faits de la bataille, une salutaire prémunition contre les délice^ et les mollesses du repos : le ceste, le pugilat, Tathlétie, les joutes nautiques, les stratégies simulées formaient autant d'écoles utiles où la jeunesse, espoir de la République, venait puiser les hautes leçons de l'expérience et de la bravoure... Aussi, qu'il y a loin du chétif et pâle dandy de nos jours, au vigoureux et fier enfant de la Grèce et de la Rome antiques!... Chez eux , on jouait avec le glaive, avec la lance ou le javelot, belliqueuses réminiscences de gloire et de

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combat. Chez nous, le jeu national, celui qui dislrait de tout travail comme de toute oisiveté, c'est (et il y a de quoi être honteux de son titre d*homme moderne), c'est un jeu qui fut inventé pour amuser un insensé dont le règne stupide n'est connu que par l'invention des cartes, et les débauches de sa femme et de satîourl... Pauvre Charles VII pauvre roi!... Lui, du moins, il était fou et c'est une excuse aux yeux de notre siècle... qui se pique de ne pas l'être. Aujourd'hui, quand vous entrez dans un salon , à peine la voix du valet vous a-t-elle annoncé, que votre premier pas est arrêté par une jolie main bien gantée qui^ous présente, gracieusement développées en éventail bicolore, quatre ou cinq caries, dont vous êtes forcé, sous peine de manquer d'usage, de tirer celle qui va vous assigner votre place en prison... je veux dire au tapis vert. — Pour la bouillotte! pour le whist! pour le bostoni pour le revers!, le piquet, l'écarté, pour... que sais-je?... Tels sont les jolis mots par lesquels répond à votre salutation la séduisante sirène qui préside à la fêle; puis, sans qu'on vous ait laissé le temps de chauffer le bout de votre botte, vous vous êtes senti entraîné, poussé, jeté vers une table ronde, ovale ou carrée, solitairement encastrée dans un angle du salon, et où trois combattants, ornés de lunettes bleues ou vertes, vous attendent, cartes en main, argent sur table : — Messieurs, dit doucereusement la maîtresse du lieu à ce quatuor de rivaux prêts à se couper... la bourse

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(j'allais dire la gorge), je vous recommande la modération : vous savez... je n*aime pas qu'on joue gros jeu chez moi ; ainsi , la cave sera de cinq fr^cs, pas plus...

A peine a-t-elle le dos tourné, que le premier /mw^c, le second ouvre, le troisième tient y fait son tout et décavé les téméraires provocateurs qui, tout en maudissant le perfide brelan , se recavent de cinq cents francs; car on ne peut empêcher celui qui perd de martingaler pour récupérer ses mises : il a une demiheure pour rentrer dans ses fonds... ou pour perdre dix ou quinze mille francs. U ne faut, pour cette magnifique opération, qu'une bonne veine .de brelans de rois, voire de neuf!...

Ceci, mon cher ami, me rappelle un fait assez plaisant, interrompit le baron en secouant la cendre de son cigare... C'était à Bordeaux; les négociants de cette ville jouaient alors entre eux un jeu énorme. A un dîner chez l'un de ces messieurs, quatre commencèrent, avant de se mettre à table, un brelan fort cher : le dîner interrompit la partie, qui fut reprise immédiatement après... On donne les cartes : tous tiennent; celui à qui c*était de parler fait son tout: on tient; le second demande si l'on peut jouer de la poche? on y consent : il remet deux cents louis devant lui et les fait : ils sont tenus par tous les adversaires; le troisième demande si l'on peut jouer sur parole? On y consent encore : il fait cinquante mille francs... Tenu!... l'autre en fait deux cent mille...

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Tenu! le dernier fait un bâtiment qui lui arrivait dès lies, évalué six cent mille francs.- Tenu par tous!!,,. Un -autre renchérit encore : bref, les quatre joueurs sont engagés chacun de deux miluons à une partie, où le plus fort cave avait primitivement cinquante louis devant lui!... 11 faut en finir : les jeux s'abattent... et montrent douze as sur table!... un treizième retournait : ainsi tous avaient brelan carré!!... Et voici comment : la maîtresse de la maison avait fait arraoger, pendant le dîner, un jeu de vingt-huit as. Comme les joueurs ont l'habitude de ne regarder tout entière que la première carte et de se contenter de voir la pointe des autres pour connaître leur jeu, ces messieurs ne s'étaient pas aperçus qu'ils avaient des as pareils... Leur étonnement et leur confusion furent extrêmes, et leurs femmes eurent ce soir-là, en rejatrant à la chambre à coudier, quelque droit de parler à leurs maris sur un autre ton que celui indiqué par l'article 213 du Gode civil.

— Mais une telle passion est absurde 1 s'écria Gaston.

— Le lansquenet est beaucoup plus joli encore, dit le baron... Figurez-vous cinquante individus jouant tout ce qu'ils possèdent, et parfois ce qu'ils ne possèdent pas, sur un simple arrêt du hasard ; c'est absolument la même chose que si on risquait sa fortune à pile ou face.

— Je comprends, interrompit Gaston, je compraads jusqu'à un certain point les jeux où l'esprit

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exerce quelques-unes de ses coinbinarsons ; ainsi le whist et Vécarté, à la rigueur...

— Oh! récarlé ! exclama le petit vieillard ; tenez, mon cher, je ne sais pas si, malgré mon horreur des cartes, je ne lui préfère pas la bouillotte... Vous voici à la table; c'est à vous de prendre les cartes'; votre adversaire est un gaillard .qui, depuis trois quarts d'heure, a déjà chassé quinze rivaux; il passe toute une soirée, c'est son habitude, il le proclame et il en paraît très-fier... A vous à le détrôner, car il y a quinze cenls francs sur le tapis. . . Vous en tenez mille ; le resle est fait par une dizaine de parieurs qui, moyennant cinquante francs, ont acheté le droit de vous conseiller, de vous accuser, de vous maudire et, ma foi, de vous insulter... Vous avez beau objecter vos mille francs qui vous donnent le titre de principal actionnaire... Bah! dans ce siècle progressif des associations, tout bailleur de fonds (son apport ne fûtil que de cinq centimes) a voix, délibérative aux assemblées : — Monsieur!... jouez de là? — Non pas!... d'ici? — Gomment?... Du tout, du tout ! partez du milieu ? — Non ! de la gauche ? — Gardezvous en bien ! de la droite ? — Holà ! s'écrie un quatrième, attaquez dans la couleur? — C'est absurde ! riposte un autre ; c'est vouloir perdre ! — On croirait, murmure un plus furieux, que monsieur s'entend avec notre adversaire?...

Et l'on finit parfois par se jeter les cartes à la figure. Aussi, mon jeune ami, j'ai toujours rendu grâces à

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mon étoile lorsque, après un écarté, j'en ai été quitte pour la perte ^e quelques billets de banque, sans avoir été obligé de me préparer à recevoir ou donner un coup d'épée le lendemain au lever de l'aurore.

Dans l'espèce de maison d'où nous sortons, les choses ne se passent même pas d'une façon aussi lionnéte. La maîtresse du lieu est généralement une ex-beauté qui, jusqu'à trente-cinq ans, a joué^n tout autre jeu que celui des cartes ; mais les dames de cœur s'usent vite, et force leur est d'en arriver, tôt ou tard, au valet de pique ; alors, elles louent un mobilier quelconque, s'intitulent baronne de Beaupertuis ou comtesse de Sainte-Amarante, sont toujours veuve ou fille d'un général de l'Kmpire tué à Waterloo, et elles ne reçoivent que la pure compagnie. Dans ce but, elles se procurent une vingtaine de marquises, duchesses et vicomtesses, aux épaules de satin, à l'œil de velours et à l'âme de caoutchouc; cette aristocratie féminine exhibe des jupes d'une blancheur irréprochable et cache des corsets d'une candeur... douteuse; elles sont, du reste, toutes jeunes et jolies, font sauter les cœurs et la coupe, et servent d'appât et d'amorce à la souricière dorée. Les hommes, comme je vous l'ai dit, sont de fort bonne compagnie, et la plupart décrochent leurs plaques et leurs décorations en entrant dans l'antichambre de ce salon. Us gagnent toujours pendant la première heure, perdent pendant la seconde, et tout l'or qu'ils avaient apporté va dans la caisse de

la maîtresse du lieu, qui le partage à ses vicomtesses et à quelques rusés coquins connu» soùs le nom de grecs^ et qui lui servent de compères. Il est bien entendu qu'elle se réserve la part du lion ; elle arrive à mener ainsi une joyeuse vie, jusqu'au jour où, comme tout àTheure, la police vient troubler une si charmante exploitation. Elle meurt rarement dans son hôtel, quelquefois sur des matelas, et Jloujours sur la paille... à l'hôpital, quand ce n'est pas en prison.

— Et ces hommes, objecta Gaston, quelle est la tin de leur spéculation?... 11 en est sans doute qui s'enrichissent à ce noble métier?

Le baron s'apprêtait à répondre, lorsqu'un bonuue couvert d'un habit noir fort râpé et chaussé de bottes éculées, se glissa devant eux sur le trottoir, le chapeau à la main : — Messieurs, leur dit-il avec mystère en leur montrant trois as collés dans le fond de ce chapeau crasseux, il y a dix ansje jouais une bouillotte à cent louis la cave; on était engagé de soixante mille francs; j'avais en main ce brelan que vous voyez. A ma place, qu'auriez-vous fait?

— Brelan d'as I s'écria Gaston, c'était jouer à coup sûr ; j'aurais engagé toute ma fortune.

— C'est ce que j'ai fait, repartit l'inconnu, tandis que le baron souriait ironiquement; mais, quand oo abattit les cartes, il se trouva que mon adversaire avait brelan carré de neuf!

— Et vous perdîtes ?

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— Tout ce qae je possédais f messieurs, et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui j'en suis réduit à implorer la commisération publique.

— Vous demandez l'aumône?

— Textuellement. Oui, mes bons seigneurs, après avoir possédé des navires sur les deux mers et le plus bel hôtel des Chartrons.

— Seriez-vous de Bordeaux? demanda Gaston fort étonné.

— Oui, monsieur, et j'en étais un des principaux armateurs.

Quelques pièces d'or tombèrent dans son chapeau et il s'éloigna en courant.

— Étrange rapprochement I... s'écria le jeune homme. C'est probabiement un de ceux dont vous me racontiez l'histoire... Mais il a déjà disparu à l'angle de la rue, et sans doute il court porter du pain et des consolations à sa malheureuse famille.

— Lui! répondit Asmodée en faisant entendre son rire le plus sardonique; il est déjà monté dans une maison de jeu, où il va perdre les quelques louis qu'il vient de recevoir. La passion du jeu est comme celle du vin : un ivrogne boirait son père, mais un joueur jouerait sa mère!

— Horrible humiliation I murmura Gaston... Être réduit h demander l'aumône I.,.

— Penh I... fit le boiteux; ceci rentre dans le chapitre des préjugés sociaux. Qu'on voos offre un sou, vous vous indignez et le rejetez; qu'on vous donne

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cent mille francs, vous tous trouvez très-honoré e\ très-heureux de les recevoir. Solliciteur ou mendiant, vous quêtez toujours une aumône; la seule différence qu'il y ail, c'est que l'un en a vraiment besoin et que l'autre ne la demande qu'à titre de superfluité.

Des cris qui parlaient d'une maison en face allirèrent leur attention.

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