CHAPITRE XL
Amours et incendie. — Les pompiers.
« Au secours ! au feu I . . . » criait à pleins poumons un homme maigre, orné d'une bannière volante et d'un bonnet de coton : c'était évidemment le bipède que les observateurs ont classé dans le genre portier ; une sorte de masse de chair dont tous les galbes, monstrueusement sphéroïdes , imitaient le tremblotement d'une gelée mal prise, apparaissait à sa suite, poussant le même hurlement et tenant un carlin poussif sous le bras droit, un chat obèse sous le bras gauche et une cage à serins dans les deux mains; c'était, à n'en pas douter, la femelle du mâle susdénoramé, et tous deux fuyaient devant l'invasioii du fléau que leurs clameurs signalaient. En ua instant, toutes les persiennes du quartier s'ouvrirent avec fracas ; des bougies parurent aux fenêtres, et rien de plus comique que l'ensemble du grotesque tableau qui se développa sous les yeux de nos deux
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héros. C'était un assemblage de têtes ébouriffées, de figures incroyablement bêtes, d'yeux boursouflés par le sommeil, de bouches bâillant comme des fours, de nez rougis par l'air apoplectique de l'alcôve, et tout cela se montrant, se penchant, se tordant aux appuis, aux balcons^ auE.€omioiies,'au premier comme à la mansarde, au rez-de-chaussée cojnme au grcr nier : c'était une scène digne du pinceau de Hogarth et du burin de Callotl Rendons justice à l'espèce humaine : si Dieu la fit à son image, c'est preuve de grande modestie do la part de sa toute-puissance. Les naturalistes ont classé l'homme au premier rang de l'éebelld «oimale, juste à un degré au-«de66us du «ebimpanzé et de l'ocang-outang ; ils n'ont pas cru te flatter; les poètes l'imt summnmé le roi de lafciéation; c'est une adulation comme on en adresse à tous les monarques. J'aime mieux la manière sèche <les philosophes indiens, qui l'ont défini : « un animal bipède et bimane, saens plumes, et le seul des carm- Y<Nres qui détruise son semblable. »
Ges observatioifô, légèrement teintées de imisanthropie, étaient, on le comprend, faites par le Boiteux, qui, tout bon diable qu'il paraissait être, n'en affectait pas moins un certain dédain pour l'espèce humaine : était-ce prédisposition naturelle ou con- ^uence forcée des enseignements de l'expériei»^?... nous ne le connaissons pas encore assez pour nous prononcer sur te point.
Toujours est -il que le baron ne pouvait laisser
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LE DIABLB BOITEUX A PARIS lit
échapper une aussi favorable occasion d'exercer son esprit observateur et qu'il s'empressa de crayonner, au passage, toutes les tigures qui venaient si complaisamment poser sous ses yeux.
— Remarquez, disait-il à son jeune coippagnon, ce couple assez disparate qui se montre à la fenêtre du premier étage: le mari a passé la quarantaine; il est louche, bègue et jaloux; c'est vous dire que sa jeune femme, qui compte à peine vingt-quatre printemps, qui possède des yeux bleus, une chevelure blonde et un sous-lieutenant de housards, qu'elle n'ose rencontrer que par hasard et à la dérobée, ne se regarde pas positivement comme 1^ personnification du bonheur idéal.
— Cela se voit, dit Gaston, elle paraît fort triste.
— Je crois bien 1 fit Asmodée. Quand le bruit l'a réveillée, elle rêvait que, par une belle nuit étoilée, elle glissait dans une gondole vénitienne sur les lagunes xle l'Adriatique, en compagnie de son gentil housard. Le ciel était azuré, tiède était le zéphyr, et leurs deux cœurs brûlaient. Ils étaient seuls sous cette immense voie lactée qui se balance comme \in voile d'argent sur .la tête des amants ; les douces brises de là nuit murmuraient mille vagues mélodies, où l'oreille entend toujours chanter la voix aimée, où l'âme puise sans cesse de tendres élancements..., quand, tout à coup, un cri fit évanouir tout ce beau songe et qu'elle se retrouva prosaïquement étendue daps une position parallèle à cet horrible chimpanzé
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que lui infligea M. le maire de son arrondissement; sa tristesse est fort légitime dans son illégitimité.
— Mais le mari, au contraire, paraît fort gai, remarqua Gaston.
— Jugez-en!... 11 rêvait que son oncle, octogénaire, valétudinaire et millionnaire, venait de mourir d'une goutte remontée ; il calculait que cette perte douloureuse lui jetait à la tête cinquante mille francs de rente, et il était occupé à pleurer le pauvre défunt quand on Ta réveillé ; s'il rit de si bon cœur en ce moment, c'est en pensant qu'il a été assez maître de sa joie pour la faire éclater en sanglots... Cet autre, à la fenêtre à côté, qui se frotte les mains d'un air si joyeux, et le directeur d'une compagnie d'assurances qui se réjouit doublement de ce que la maison qui brûle n'est pas inscrite sur les registres de son administration, et surtout parce que la compagnie rivale qui l'a assurée va avoir à payer les frais de l'incendie... Ce troisième, qui rit vis-à-vis, est enchanté d'un accident qui, pendant six mois, va faire disparaître ce pignon qui l'empêchait de jouir de la vue lointaine de la colonne Vendôme... Son voisin se désespère, parce qu'une fois ce pignon tombé, les vents d'ouest viendront sans obstacle, ravager les cinq ou six pots de giroflée qu'il cultive avec amour sur l'appui de sa fenêtre... Ce jeune célibataire, dont le nez projette une ombre gigantesque sur la muraille, est un mélomane qui cultive la clarinette; il en canarde jour et nuit, et il voit brûler
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avec un certain contentement une maison où il y a douze pianos, quatre cornets à pistons et deux flageolets. Comme Thémistocle, les trophées de ces dix-huit Miltiades Tempêchaient de dormir... Cette jeune blonde, qui rajuste son peignoir en s'efforçant de rougir, éprouve plus de joie que de tristesse en se disant que, dorénavant, cette jolie brune qui perchait au troisième étage de Thôtel incendié ne prendra plus pour ses beaux yeux la moitié des regards et des baisers que M. Arthur lui envoie, vingt fois par jour, de la maison voisine... Cette beauté de quarante ans, qui se drape imparfaitement dans son cachemire, en se donnant des poses de Minerve et des airs de Vénus pudique, se dit tout bas qu'il n'est pas mal que le bon Dieu brûle de temps en temps les mobiliers qui ont la prétention d'éclipser le sien ; les rideaux de damas et stores de guipure de son visà-vis lui ont causé tant de migraines ! . . . Cet autre, qui bâille en souriant et sourit en bâillant, se félicite de trouver là, sous ses yeux et sans dérangement, un spectacle qui jette une certaine variété dans la monôme de son existence unicorde... Tout à côté est un peintre qui se dépêche de préparer sa palette, car il n'aura jamais une plus favorable occasion pour jeter sur la toile les palpitantes couleurs d'un incendie pris sur le fait. Pour lui, cette maison qui brûle et tous ces malheureux qui hurlent de désespoir, sont tout bonnement une chose, un modèle qui posent... A la fenêtre contigué, ce môssieur coiffé d'un ma-
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dras et douillettement enveloppé dans une robe de chambre chinoise, c'est un poëte qui précisément travaiDait à un poëme proposé pour le concours de TAcadémie ; le sujet est Rome incendiée pmr Néron. Vous comprenez sa joie; il taflle sa plume et fait son plan tout en s*inspirant aux mille clartés de cette belle horreur qu'on nomme incendie; il écha^fesa verve, allume son imagination et enflamme son génie. 11 a maintenant une chance de plus pour obtenir le prix au palais Mazarin... Son voisin est un journaliste ; il a pour spécialité les fmU^divers ; il lui manquait vingt lignes pour remplir sa colonne. Le voici ravi I et le prote peut envoyer chercher sa copie. Grâce à ce faits-dvvers qui vient si obligeamment le trouver à sa fenêtre , son article de demain est fait;.. Cet autre qui rit à gorge déployée...
— Ah çà ! interrompit Gaston , un incendie est donc , comme une illumination , le signal d'une joie publique ? Il est de fait que tous les voisins paraissent assister à un spectacle qui les réjouit véritablement.
— Règle générale, mon jeune ami, tenez pour vraie cette maxime de la Rochefoucauld : a II y a toujours dans le mal qui advient à notre prochain quelque chose qui ne nous déplaît pas. » Cette pensée, fort applicable aux neuf cent mille habitants de la bonne ville de Paris,' Test bien plus justement encore aux indigènes de la province : plus une localité est resserrée, plus il y a contact et frottement entre les mille passions petites ^ basses et mesquines qui grouillent
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LB DIABLE BOITBtlX A PiimK^ IH
dans le coBur humaiir. Si jamais nous Iranchissons UH jour eieenable les barrières de cette Babylone, soyez sûr qu'après avoir ri de Paris, vous^aurez bien du mal à tous t;enir les côtes, quand vous en serez à quinze ou vingt lieues de distance.
— En effet, dit Gaston, je me suis laissé persuader que les habitants desprovinces.étaient fortmédiants, à l'endroit du prochain.
— Non!... Ce cpi'on nomme la méchanceté pro* vinciale est tout simplement de l'ennui fermenté:' on s'j déteste pour s'occuper, et on s'y nuit pour • faire comme les autres; si tout le monde s'aimait, on n'aurait plus rien à se dire : la vie serait douce, il est vrai, mais fade, monotone, insipide; le miel des abeilles est une bonne chose, mais on n'est pas fâché que celui qui en mange y trouve, parfois, l'aiguiHon des guêpes. A Paris, la médisance est une distraction ; en province, c'est une occupation qui fait contre-poids au désœuvrement, sert de soupape de sûreté au tropplein de la bile aigrie , et a sauvé plus d'ennuyés et d'ennuyeux qu'on ne croit, d'un suicide imminent... La méchanceté proverbiale des petites villes n'est pas, en définitive, aussi blâmable qu'on pourrait le croire au premier abord : elle fait équilibre, dans l'état social, àl'excessive indulgence des habitants des grandes cités. Ces derniers, en général, sont d'une incroyable bienveillance à l'endroit des mérites du prochain : tout écrivain est, à leur dire, un Montesquieu, tout peintre un Raphaël, et tout musicien un Mozart; leur
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parole est un encens, leur louange est un hymne sans cesse monté au diapason du dithyrambe pindarique, 11 n'est donc pas mauvais que la province soit là, comme ces esclaves antiques qui suivaient le char des triomphateurs, pour leur rappeler qu ils étaient mortels... Et puis, Dieu , qui créa les fraîches brises du printemps, n'a-t-il pas aussi créé les moustiques, afin de mieux faire apprécier les charmes du sommeil à Tombre?... La médisance est un moustique dont la piqûre se guérit facilenrient par le dédain, qui est Talcali des philosophes. Heureux, qui n'est pas mordu par cette vipère qu'on nomme la calomnie, et qui se plaît surtout dans les petits marais de la Béotie provinciale...
Quant à ce qui se passe en ce moment sous vos yeux, je ne viens de vous signaler tout à IMieure que la moindre partie de ces honnêtes voisins, que ce spectacle a gracieusement tirés de leur sommeil. Je ne vous ai point parlé de ce médecin qui suppute d'avance les bras cassés, les côtes enfoncées et les fluxions de poitrine, conséquences forcées de tout incendie un peu bien conditionné. 11 y a, dans cet immense brasier, dix ou douze ordonnances et autant de consultations qui mijotent en perspective... Je ne vous ai rien dit de ce procureur qui pressent cinq ou six procès et une fructueuse expertise; ni de cet avocat qui prépare déjà les conclusions de Texorde d'un magnifique plaidoyer tendant à obtenir des dommages-intérêts. Et cet arciiitecle, croyez-
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VOUS qu'il ne découvre pas, sous les cendres de cette maison en ruine, la place où il va être appelé à reconstruire un splendide hôtel? Et ces maçons, ces couvreurs, ces charpentiers, ces- peintres en bâtiments, ces vitriers, ces tapissiers, ces menuisiers, ces doreurs et ces marchands de cristaux, pensez-vous que leurs cœurs d'industriels ne frétillent pas un peu, en rédigeant d'avance les joyeuses colonnes de mémoires couronnés d'un jubilant total?... En vérité, je vous le dis, mon vertueux ami, tout le monde ne sait pas ce qu'il y a de fécondité et d'avenir dans le bout d'une allumette chimique convenablement employée I
Notre sceptique baron eût été longtemps encore à cette allure, si une troupe d'hommes, accourant au pas gymnastique, ne fût venue se jeter à travers la foule.
— Oh I s'écria Gaston en riant du costume assez négligé de ces nouveaux arrivés, voici certainement encore des gardes nationaux d'une étrange figure I... pantalons de toile , veste retournée , casque en cuir bouilli I... le burlesque accoutrement! Et que viennent faire ces petits fantassins?...
— Saluez-les bien bas, répondit le vieillard- ces
hommes représentent le courage et l'abnégation ; Ils
incontestablement la plus
li soit sortie des combinai-
es pompiers. Regardez-les à
: si le soldat sur le champ de
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ifô LR DUBbE BOlTfiUX A PÀKId
bataille, si le matelot dans les horreur» de la tempête montrent plus de sang-froid, d'adresse et de bravoure que ces héros, pour qui le danger, la douleur et la mort ne sont rien.
En effet, le baron avait à peine eu le temps d'entamer ce panégyrique, que déjà tous étaient à la besogne. Les uns grimpaient aux murailles comme des écureuils, se jetaient au milieu des langues de flamme et des nuages de fumée, se suspendaient, se balançaient et se hissaient aux corniches, aux entablements, aux gouttières et couraient sur les toits embrasés. Les autres sapaient les poutres et les pignons à coups de hache, lançaient des jets d'eau sur le brasier qui semblait se ruer sur eux en poussant des hurlements furieux. C'était le génie humain, armé de sa force et de son courage, combattant le génie de l'enfer redoublant de rage et de férocité.
Tout à coup, un horrible craquement se fit entendre ; un immense voile de fumée s'éleva dans les airs et un cri général partit de toutes les poitrines*
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