DE LA CHAMPAGNE
Messieurs,
J E vam ai promis de vous parler du PHnce 4e$ ténèbres et je tiens non- seulement à remplir ma promesse^ mais encore à résoudre devant vous ce problème : Pourquoi Belzébuth ne paraît-il pujs ? Je sais que beaucoup d'entre vous s'étonneront de ce que fose les entretenir d'un tel personnage et tâcher de leur inspirer quelque pensée salutaire. Mais du Diable, qui de nos jours même n^en a point parlé, depuis M. Collin de Plancy, qui lui a consacré tout un dictionnaire & M. l'abbé Lecanu, qui n'a pas dédaigné d'écrire son histoire, jusqu^à vous^ chers Lecteurs, qui peut-être m'enverrez à tous les suppôts de Satan, lorsque vous aurez parcouru cet opuscule ?
En racontant ses faits et ses gestes dans le temps passé, je n'ai point la prétention de garantir ce que mes devanciers ont consigné dans leurs chroniques^ car il faut avoua* que le contrôle n'était point jadis rigoureux^ faute de journaux chargés de rectifier les erreurs ou de démasquer certaines supercheries. Mais on ne peut nier sans témérité Vexistence des esprits tentateurs. Nos premiers parents en ont su quelque chose et je ne pense point que notre pauvre nature leur sache jamais gré de s'être laissé séduire par les paroles du serpent.
Je m'arrête, car V avant-propos n'est pas un livre, et vous prie, chers lecteurs, de croire que je renonce francliement à tous les diables pour vous révéler dans quelques mois les noms d'une foule d'artistes qui ont illustré la Champagne depuis le xive siècle jusqu'au xviie.
Alexandre ASSIER.
Troyes, 30 juin 1869.
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Quel est donc ce Prince des ténèbres, homme, serpent ou dragon qui plane d'une manière si étrange à tous les horizons du passé? Blasphémant sans cesse, il se sert de l'homme a comme d'un cheval qu'il pique et qu'il monte à sa volonté, » le tourmentant et l'excitant au péché, pour avoir le plaisir de le punir dans l'abîme, s'il vient à succomber sous ses terribles étreintes. Habitant avec les juifs les tu. tueux carrefours des villes sombres du moyen-âge, il se perche comme les hibous sur les toits aigus des couvents, se glisse la nuit dans les cellules et ose môme voler pour les magiciens des os dans les cercueils. Ce Prince des ténèbres, c'est le diable de la tradition populaire.
Le diable, ainsi que l'homme, n'est qu'une créature déchue ; mais à dater de sa chute, il commence une
vie nouvelle et s'enveloppe de tant d'ombre et de mystère que, malgré ses fréquentes apparitions et les nombreux témoignages de ceux qui Font vu, il est presque impossible de donner un signalement exact de sa personne. Homme informe et inachevé, il est ridé, velu, aveugle comme les taupes et noir comme les forgerons. Il a même des griffes comme les tigres, des crocs comme les sangliers et se change au gré de ses caprices en singe, en ours, en serpent surtout, car il aime cette forme qui lui rappelle sa première victoire, et ce qui n'est pas moins bizarre, en queue de veau, comme l'atteste gravement le moine Césaire dans ses Dialogues des Miracles.
Les jours passent, les années s'accumulent, tout ici-bas change ; l'homme même se tourne vers le bien dans les dernières heures, par impuissance du mal peut-être, mais qu'importe ? Satan seul persiste dans son immuable perversité. Envieux et superbe, il a conçu contre l'homme une haine si profonde qu'on l'a entendu dire un jour qu'il aimerait mieux retourner en enfer avec l'âme d'un damné que de remonter au ciel dans sa félicité première*. Aussi que n'a-t-il point fait , surtout depuis l'établissement du christianisme dont le divin fondateur lui a dérobé tant de victimes ? Il s'est transformé en Moïse pour noyer de
* Revue des Deux-Movdes, 1842, p. 568 ' Le Diable, par Ch. LouAXDRE.
pauvres juifs qu'il avait entraînés dans les ondes en leur déclarant faussement qu'il les conduisait dans la terre promise *. Revêtu des humbles habits de pèlerin, il s'en va mendier dans un bourg et ne rou- ^t point d'étrangler le lils de Thomrae généreux qui lui a donné l'hospitalité*. Dans le désert, il se fait ermite, se faufile parmi les disciples de saint Macaire et cache des flacons sous sa bure pour séduire d'austères religieux', et tel est son acharnement qu'il s'estime trop heureux lorsqu'au bout de quiarante ans il peut fiaire tomber dans ses jnéges un pauvre moine ^.
Cependant, parfois débonnaire, il admire la constance des saints et se permet de souffleter leurs ennemis^. Mais ces actes de vertu sont rares, car employé comme messager par Julien l'Apostat *, il se multiplie et ne fait pas entrer moins de six mille six cent soixante-cinqde ses satellites dans le corps d'une faible femme''^ .
Presque toujours battu, chassé même par la toutepuissance de la croix, il renverse des murailles * et va jusqu'à s'asseoir sur des laitues, se laissant manger pour enlever de bonnes gens qui l'ont accueilli
i. LÉGENDE DORÉ'^. Vie desainlPi€rre'éS'IÀms.^'2, Vie de saint Nicolas, —3. Exallalian de la Sainte- Croix, — 4. Vie de saint Macaire. —5. Vie de saint Jean ^Aumônier, — 6. Vie de saint JUlien, — 7. Vie de saint Sylvestre, — 8. Vie de saint Benoît,
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sans s'en douter *. Une fois même il se glisse dans le breuvage d'un jeune religieux et cause une telle frayeur dans le couvent que les frères, accourus aux cris du malade, se hâtent de le mettre en fuite*. Habile et se vantant parfois d'être loyal dans ses procédés, il finit par se défier des chrétiens qui l'invoquent de temps en temps pour le succès de leurs entreprises et exige d'eux des billets en règle. Mais il est bien rare que ces billets ne lui soient arrachés par quelque saint et que furieux, il ne donne le surnom de tricheur à ceux qui se sont joués de sa loyauté '.
Connaissant la faiblesse de notre nature, combien de fois n'a-t*il pas pris de séduisantes formes pour tenter de pauvres étudiants * ? Il est bien vrai que le bâton s'est souvent appesanti sur ses épaules délicates, mais pour assouvir sa haine, que ne ferait-il point ? Lisez la vie de saint Antoine telle qu'elle est racontée par Jacques de Voragine, et vous comprendrez pourquoi la mémoire de ce fervent anachorète .est devenue si populaire parmi les chrétiens, car il feut bien l'avouer, ses victoires ont été plus éclatantes que celles des Sésostris et des Alexandre, puisque son ennemi, plus redoutable que les Indiens et les Perses, a poussé l'audace jusqu'à se tenir plus d'une fois à la porte des églises pour y frapper les fidèles
l 1. Vie de mint Forose. — 2. Tiède saint Dominique, — 3. fis de saint Basile.-^ 4. Yie de saint André.-^ Vie de saint Antoine.
et les empêcher d'y entrer i . Plein de terreur, le moyen âge lui attribue même une certaine puissance sur les éléments. Que le vent souffle avec violence et couche les moissons sur le sol, c'est le diable qui tousse. Que la terre tremble, c'est lui qui se remue dans son royaume. Que l'incendie serpente à travers les ru^s étroites des cités, c'est encore lui qui court au milieu des débris pour attiser les flammes, jusqu'à ce que, changeant de rôle, il se fasse théologien pour commenter la Bible avec Luther et nous susciter la race si nombreuse des intrigants.