Topographie du diocèse de Troyes, t. m, p
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UU l'art de plumer la POILE SAN.» LA FAIRE CRIER-
Plus nombreuse et. plus redoutable, parce qu'elle se pare trop souvent du manteau de la religion, pour séduire les âmes honnêtes et candides, la race des intrigants s'est répandue dans la Champagne et y exerce encore d'affreux ravages. Parmi ses principaux exploits nous citerons surtout ceux qu'elle osii tenter contre la ville du s:icre, cité sainte qui vénère encore les reliques de saint Rémi, l'apôtre des Francs, et contre la vieille capitale de la Champagne qui conserve celles du célèbre fondateur de Clairvaux, qui chassa tant de démons de notre contrée et métamorphosa tant de brigands en moines austères.
« Dans une modeste maison de Reims, descendit un jour, sous l'arcliiépiscopat de M?r de Louvois, une
dame d'une beauté remarquable et d'un esprit distingué. Fréquentant l'église et attirant surtout les regards par sa piété, elle se concilie proniptement la bienveillance d'un grand vicaire qu'elle choisit pour son directeur. Bientôt elle lui avoue que, fille d'une noble famille de l'Irlande, elle a quitté so)i pays pour conserver ses croyances, et' que ses parents, presque tous milords, dont l'opulence est connue de toute l'Angleterre, lui envoient d'assez belles sommes, et, exhibant en même temps de ses tablettes deux lettres de change de trois mille livrés payables au porteur chez un riche banquier dé Reims, elle le prie de toucher lui-même cette somme et de l'employer pour le soulagement des nécessiteux.
(k Le digne abbé, charmé d'avoir rencontré une âme aussi généreuse, se hâte de se rendre chez le banquier et de lui présenter ses deux lettres de change. Mais quelle n'est point sa surprise, lorsque celui-ci lui déclare que la dame peut toucher jusqu'à cinquante mille écus et lui compte ses six mille livres ! Un mois cependant s'est à peine écoulé que de pauvres filles sont dotées et mariées, des prêtres secourus, et des orphelins placés par la pieuse dame dans des manufactures où des centaines de malheureux trouvent d'abondantes ressources.
« Emerveillés d'une telle générosité, les Rémois apportent bientôt à cette sainte femme des sommes considérables, heureux, disent-ils, de pouvoir parti-
ciper à ses bonnes œuvres. Mais le diable ne tarda pas à se mêler de Taifaire, comme le raconte Fauteur de ce récit. Notre Irlandaise est im jour appelée par des personnages arrivés de Paris et descendus dans un élégant hMel de la ville. Ces messieurs, se qualifiant du titre pompeux de milord, jouent si bien leiH* rôle que les halntants de Reims ne doutent plus qu'Us ne possèdent àoBS leurs murs une véritable princesse des Iles^^Britanniques. Quelques jours après, notre Irlandaise, dont la renommée grandissait à mer*vaille, communique au grand-vicmre une lettre dans laquelle le directeur-géûéral des aides recevait Tor^ dre de lui compter quarante mille éeus qu'elle le prie de toucher. Le digne homme hésite quelques minutes, car il n'ose en croire à ses yeux ; mais se rappelant que cette somme servirait peut-être au soulagement des pauvres^ il s'empresse de courir chez le directeur, de toucher les quarante mille écus et de les remettre à la princesse qui ce jour-là emplissait ses coffres, disait-elle, pour la fondation d'un vastecouvent de jeunes ûlles.
« Charmée de la crédulité de ce grand-vicaire^ notre Irlandaise s'empresse de le combler de remer» cimenté, lui parle du R. P. de la Chaise, confesseui^ du roi, et ne manque point d'ajouter qu'elle usera de tout son crédit pour lui faire obtenir l'évêché de Châlons, alors vacant, et plus tard le chapeau de car» dinal.
« Il n'en falktit pas davantage pour âisciner le M* ble abbé. Aussi parcourait-il chaque jour les rues de la cité, Yantant à tout propos les vertus de sa cliente et lui ouvrant toutes les bouraes. Mais la coquine^ qui voulait pUmwr complètement la ville du sacre, ourdit le pltis audacieux complot. Des milords arrivent donc un jour de Paris et descendent dans le plus soB^ueux hôtel de Retms. Cette fois^ le grandvicaire lui-même est appelé. Ces messieurs Je remercient d'abord de la bi^iveillance qu'il a témoignée depuis longtemps à la princesse, et approuvent de bon cœur la fondation du couvent pour lequel leur parente amassait des sommes considérables, mais ils igoutent que le roi d'Angleterre rappelle la princesse et qu'elle doit bientôt quitter Reims.
€ A ces mots^, le digne abbé dissimule son chagrin et finit par se rassurer, lorsqu'il apprend que la princesse ne doit partir qu'après la fondation du couvent, bien résolu de mettre tout en œuvre pour la réalisation du pieux projet de sa cliente. Et en effet, quelques jours après, Reims jette tant d'écus dans les coffres de l'Irlandaise que celle-ci, pour remercier les personnes généreuses, veut les rece«^ voir dai» une maison de campagne et leur servir tm magnifique festin suivi de la représentation de Polyeucte, Mais elle s'aperçoit bientôt que pour traiter dignement tant de personne^ et pour faire jouer convenablement la tragédie de Corneille, il lui man»
que de la vaisselle et des pierreries. Le grand-vicaire frappe aussitôt à toutes les portes et trouve tant de vaisselle d'argent que la princesse en fait charger deux énormes charrettes sans compter les pierreries Reims allait voir disparaître ce riche butin et se trouver dans un extrême dénûment d*argenterie, lorsqu'un des complices de la coquine envoya par mégarde au grand- vicaire une lettre destinée h la prétendue princesse. C'en fut assez ipowr ouviir les yeux de cet homme trop crédule qui se trouvait alors chez le lieutenantgénéral, lui vantant sans doute les qualités de sa cliente. Celle-ci, qui venait d'apprendre la maladresse de son complice, avait abandonné bien vite les charrettes et s'était réfugiée dans une pauvre maison de la ville. Mais le lieutenant -général fit aussitôt fermer les portes de Reims et mit la main sur cette audacieuse. Cl A cette nouvelle, beaucoup de gens prétendirent que l'envie seule poursuivait cette sainte et menacèrent même de la délivrer des mains de la justice. Mais elle avoua bientôt ses méfaits et fut bannie de la cité, après avoir été publiquement fouettée dans les principaux carrefours. Quant au grand -vicaire, l'histoire rapporte qu'il reconnut trop tard sa crédulité, et que pour expier sa faute il renonça bien sincèrement à l'évêché de Châlons*. ^
i. VÀrt de plumer la poule sans crier, à Cologne, chex Robert le Turc, 17 iO.
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Longtemps après, Troyes fa^lit également devenir la proie d'un habile escroc qui, banni de la maison du comte d'Artois, s'était retiré dans un couvent de Grenoble et avait obtenu du prieur la permission de se rendre chez les Chartreux de l'anctenne capitale de la Champagne. Mais le frère Calixte soutira taat d'écus des notables de cette ville et surtout d'un certain receveur des gabelles que, franchissant chaque nuit les murs du couvent pour mener joyeuse vie, 8 finit par oublier ^on froCet le- laisser entre les mains d'un religieux ijui se promenait par hasard dansp^ le jardin. Moins heureux que l'Irlandaise de Reim^, il fut saisi malgré sa résistance et envoyé à Saint^Laîçare pour y apprendre qu'il n'est pas toujours, avantageux ici-bas de jouer le rèle de Satan K
Nius pourrions raconter encore â'atrtres anecdotes pour montrer "que lès intrigants se Changent quelquefois en escrocs et que leur égoïsme éclate à tous les regards, malgré leè ' apparences dont il s'enveloppe, mais à quoi bon divulguer certaines aventures scandaleuses qui feraient sourire les hommes pervers et jetteraient l'alarme dans le cœur des honnêtes gens? Simple chroniqueur, nous avons voulu signaler le rôle d\i Diable à travers les siècles dans la
1. ISmveauœ voyages en plusieurs provinces de France, ou CerreipondàncedeM^^ ûeGkVL-tiitEii.iemme clu>seor^tairo de l'intendwicre do Ghamp>|[nç; Londres,, 1767.
■CShampagne et indiquer ses diverses transformations. 11 ne nous reste plus qu'à prouver aux inerédules que le Diable existe et aux intrigants que, s'il ne daigne plus paraître, le drôle n'en fait que mieux ses affaires, les ayant choisis, les uns et les autres, pour ses dignes représentants.
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On ne peut nier l'existence du diable, puisqu'il en est fait mention dès les premières pages de la Bible, livre divin sans lequel les savants eux*mèm«s ne peuvent expliquer l'origine du mosd^ Ange décha, Satan tombe dans l'abîme qu'il s*e9t creusé par son
orgueil et cherche à séduire les hommes, créés par Dieu, sans doute, pour compléter le nombre des élus considérablement diminué par la révolte des esprits iiuperbes. Mais faut «il lui attribuer toutes les ruines et tous les forfaits de ce monde, comme le prétend Fauteur de Y Histoire de Satçin^l Si l'homme ne pèche qu'entraîné par les conseils perfides ou même par les apparitions plus ou moins fréquentes du diable, si pour faire le mal nous avons besoin d'un tentateur, quel aurait donc été celui de Satan lui-même? Hélas ! l'homme ne trouve-t-il pas assez de périis dans sa propre faiblesse et surtout dans cette liberté tant vantée qui constitue tout à la fols le mérite de ses bonnes œuvres et la gravité de ses fautes ?
Il est bien vrai que l'histoire de l'humanité contient de nombreux récits sur la magie, sur la socicellerie, sur la nécromancie et sur beaucoup d'autres sciences occultes. Mais qui ne sait que dès le vie siècle les conciles ont condamné toutes ces prétendues scieoces comme mensongères, et que les oracles des Gentils ont été convaincus de la plus grossière fourberie ? La plupart des théologiens, tout en reconnaissant que le démon possède une certaine puissance, croient qu'il ne l'exerce que par une permission spéciale de Dieu, permission qui parait lui avoii* toujours été funeste. Ainsi s'il fait tomber le feu du ciel
1. In-8*, Paris, 1861 ; par M. Tabbd Lecanu, auteur de Ji$u$, Marie H Satan,
siir les troupeaux de Job, s'il déchaîne Touragan contre sa maison, ce n'est que pour éprouver le saint homme qui. secouru par la grâce d'en haut, triomphe de toutes ses embûches. S'il opère des prodiges dans la personne des magiciens d'Egypte, c'est peut* que Moïse puisse lui en opposer de plus nombreux et de plus éclatants et le convaincre ainsi d'impuissance. S'il tente Jésus dans le désert, s'il entre dans le corps de quelques personnes, c'est encore pour constateila divinité du Messie ou pour faire briller d'un plus vif éclat la vertu de quelque saint.
Dieu peut même lui donner certain pouvoir pou^r punir les hommes de leur curiosité superstitieuse, mais jamais il ne l'abandonne à toutes les fureurs de sa haine contre l'espèce humaine. Qu'il ait apparu dans les siècles écoulés, qu'il ait même dispensé des trésors, révélé quelques secrets de la nature pour se rendre maître de ceux qui ne craignaient point d'escompter les biens éteï*nels pour des biens périssables, nous n'oserions le nier, mais il faut se défier des légendes du moyen-âgè, ce temps de l'enfance de l'humanité, où certains moines attribuaient fréquemment l'objectivité à des faits purement subjectifs, comme le déclare M. d'Arbois de Jubainville dans ses Etudes sur Vêtat intérieur des ahbayes cister^ cierines^. Et en effet, comment admettre que de
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