‹ Le diable médecin (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · Le diable médecin · texte numérisé non relu

Le diable médecin

Monsieur le duc de Séîcancourt descendait directement de l'une des plus anciennes et des plus illustres familles de France. Jeune encore, lors de la première Restauration, il avait servi dans ce que l'on appelait la maison rouge du roi Louis XVIII; puis, plus tard, il avait été incorporé dans les gardes du corps; mais sans vocation pour l'état militaire, il l'abandonna et épousa une riche béritiàre, portant comme lui un grand nom aristocratique. De ce mariage, il eut deux enfans, Tancrède et Valentine de Sénancourt. Pendant longtemps il vécut en grand seigneur, habitant ses terres pendant la belle saison, et, en hiver, son magnifique hôtel patrimonial, situé rue de Grenelle-Saint-Germain.

La mère du duc, madame la duchesse douairière de Sénancourt, venait d'abord régulièrement chaque année passer à Paris quelques mois chez son fiLs; mais, à mesure

qu'elle arançait en Sge, ses voyages à Paris étaient de plus en plus rares, et environ douze ans avant le commencement de ce récit, elle ne quitta plus le château de Sénancourt et les vastes domaines composant son douaire.

Monsieur de Sénancourt, las d'une existence oisive^ se mit peu à peu dans ïîndustrief ainsi que l'on dit aujourd'hui. Galant homme en toutes choses, d'une probité scrupuleuse, il était loyal et bienveillant, mais soh esprit était assez limité dans son étendue.

Madame de Sénancourt, pieuse, douce, irréprochable,' mais sans aucune initiative, en un mot sans caractère, n'avait d'autre volonté que celle de son mari; elle le chérissait, ainsi que ses deux enfans, très méritans de la vive affection qu'ils inspiraient à leur père et à leur mère. Tancrède, leur fils aîné, était alors âgé de vingt-deux ans; Valentine en avait dix-sept. Cette famille vivait heureuse, paisible, tendrement unie. Ce bonheur, cette tranquillité furent troublés, ainsi que le prouvera la suite de ce récit.

Monsieur le duc de Sénancourt, ayant depuis peu de temps vendu son hôtel de la rue de Grenelle, était venu habiter dans le quartier des Champs-Elysées une moderne et charmante maison. Nous introduirons le lecteur dans le salon principal do cette demeure, salon d'une extrême coquetterie. Les boiseries sont blanches, rehaussées de moulures dorées; les rideaux de damas vert tendre, les coBtre-rideaux de guipure, ornés de volans de point d'An-

gleterre et de nœuds de rubans ; de grands vases de porcelaine de Chine, servant de jardinières, tout remplis do fleurs; des fauteuils et des canapés de bois doré; enfindes meubles de Boule icomplètent l'ameublement. Plusieurs portraits de famille, de moyenne dimension, encadrés de bordures ovales, suspendus aux boiseries, représentent des officiers généraux, des princes de l'Eglise, des femmes de cour et des abbesses, personnages appartenant seulement aux dix-septième et dix-huitième siècles, quoique l'illustration de la maison de Sénancourt remonte au temps des croisades.

Ce salon, étroit, bas de plafond et d'une élégance moderne, manque d'ampleur, de majesté. Cette appréciation est aussi celle d'un vieillard à cheveux blancs, d'une figure débonnaire et naïve. Il se nomme Dupont. Il est valet de chambre de confiance de madame la duchesee-mèret ainsi que dans la famille on appelle la mère de monsieur de Sénancourt, afin de la distinguer de sa belle-fille la duchesse.

Dupont est l'un de ces types de dévouement, de fidélité domestiques devenus rares de nos jours. Arrivé la veille au soir à Paris avec sa maîtresse (la duchesse douairière de Sénancourt, dont il est le premier valet de chambre), il contemple depuis quelques fnstans la moderne élégance de l'appartement, et, hochant la tête, il se dit :

— C9 salon est joli au possible 1 c'est une bonbonnière, mais ça sent le colifichet 1 Ah 1 quelle différence avec les immenses pièces de notre vieux château de Sénancourt , aux antiques boiseries de chêne sculptées, aux tentures de

h LE DIABLE MÉDECIN.

tapisserie do haute lico représentant les grandes batailles d'Alexandre ou des sujets mythologiquesl Vraiment , cette charmante petite maisoa, récemment louée par monsieur le duc, danserait à l'aise à Sénancourt, dans notre ancienne salle des gardes aux quatre cheminées. De fait, sans exagération, je serais logé beaucoup plus largement dans le foyer de l'une de ces cheminées de dix pieds de hauteur que dans la chambre oîi j'ai couché [cette nuit, puisqu'à Paris ils ont la bonté d'appeler cela une chambre!— ajoute Dupont d'un air narquois. ■— J'étouffais... Il faut que l'air soit ici hors de prix pour qu'on le ménage autant I

Le monologue de Dupont est interrompu par l'entrée de madame Boyer, femme de charge de la maison du due. Madame Boyer, âgée de cinquante ans environ, est fort replète ; la volubilité de son langage , son outrecuidance parisienne et la pétulance de ses gestes offrent un contraste piquant avec la bonhomie candide et calme du vieux valet de chambre.

— Mon cher Dupont, — dit madame Boyer, — l'on vient d'aller chercher monsieur le docteur Max; c'est justement l'heure de ses consultations.

— Alors on le trouvera chez lui?

— Chez lui? Jamais! Est-ce que personne au monde peut se vanter d'élre entré dans la caverne du diable' médecin?

~ Monsieur le docteur est donc toujours aussi original qu'autrefois?

— Son originalité ne fait que croître et embellir, mon cher D y pont.

r- Heureusement, il n'en est pas moins le meilleur mé-

LA Gl^ANDE DAMR. t^

decin cLe Paris, et madame la duchesse-mère a conservé toute conûanco on lui. Grâce à Dieu, celte indisposition d'hier n'aura pas, je le crois, de suites sérieuses. Madame va mieux, car déjà ce matin elle a brusqué... ou, comme elle dit , ruchonné sa femme de chambre Brigitte. C'est bon signe ; cela prouve que madame revient à son état naturel.

— Le fait est que, malgré ses soixante et dix-huit ans, madame la duchesse a encore une voix, un regard, une prestesse I Voilà près de dix années que je ne l'avais vue: je l'ai trouvée pour ainsi dire rajeunie. Mais, mon cher Dupont, d'oïl venait donc la furieuse colère de votre maîtresse ?

— Oh ! elle venait de loinl Madame la duchesse n'a pas décoléré, depuis notre départ de Sénancourt,

— Et la cause de cette irritation?

— C'est le chemin de fer , — répond Dupont en soupirant, — c'est ce maudit chemin de fer I

— Comment cela ?

— Lorsque madame la duchesse s'est décidée subitement avenir à Paris dare-dare, afin de voir son fils, monsieur le duc, j'ai cru bonnement qu'elle prendrait place dans le chemin de fer ; on l'a terminé récemment, et, par parenthèse, il coupe en deux notre immense parc de Sénancourt. Quel irréparable désastre I un parc de plus de six cents arpens, planté de chênes dont la plupart ont au moins deux siècles d'existence!

— Ah dame ! mon cher Dupont, l'utilité publique avant tout! Et mî^dame la duchesse a dû comprendre que...

— Elle?... ah bien oui! Figurez-vous donc, à propos do

cela, que, lorsque les ingénieurs sont arrivés à Sénancourt pour tracer au beau milieu de notre parc leur infernal chemin de fer, madame a ordonné qu'on leur fermât au nez les grilles du château. Ils ont insisté pour entrer. Bah 1 chansons 1 Alors, ils sont allés se plaindre au maire et réclamer son intervention j monsieur le maire est venu avec son écharpe...

— Alors, les grilles se sont ouvertes t

— - Au contrairel Madame la duchesse est accourue afin d'arraisonner elle-même, à travers la grille de la cour d'honneur, notre municipal, lui demandant si les ingénieurs se moquaient du monde avec leurs prétentions de couper en deux son parc de Sénancourt, l'un des lieux les plus magnifiques de France, planté par le fameux Lenôtre ? Après quoi, madame a envoyé promener monsieur 1© maire, son écharpe et les ingénieurs.

— Quelle femme I quelle terrible femme !

— Monsieur le curé, instruit de l'objet de la discussion, s'est à son tour présenté à la grille, prêchant à madame la résignation, l'obéissance aux lois.

— Le curé a été plus heureux que le maire?

— Plus heureux en ce que, au lieu de l'envoyer paître, comme elle y avait à peu près envoyé monsieur le maire, madame a prié monsieur le curé de la laisser tranquille et de s'en retourner à son troupeau. Alors le maire, voyant épuisés tous les moyens de conciliation , a déclaré à madame la duchesse qu'il allait requérir la gendarmerie, et que les grilles du château seraient ouvertes de force.

— Pour le coup, votre maîtresse a cédé 1

— Point du tout.

— Comment I elle aurait osé résister à la gendarmerie! à... la...gen...dar...me...rieî

— Parbleu ! madame a donné ordre à nos gardes-chasses, aux piqueurs de notre vénerie et à tous les gens du château des'armer.Enfin,madameavaitraird'uneamazone*

— Bonté divine! une insurrection! une bataille I

— Oui, et sac-à-papier I nous ne la redoutions pas, la bataille, allez 1— répond Dupont avec un accent héroïque; —Nous étions commodes lions 1 Madame la duchesse, malgré son caractère emporté, est adorée dans le pays, dont elle est la Notre-Dame-de-Bon-Secours ; ses gens se jetteraient au feu pour elle. Nous voilà donc réunis dans W cour d'honneur, au nombre d'une trentaine de serviteurs,^ autour de madame. Elle ne reculait pas d'une semelle,., ah 1 mais non! Nous étions tous armés, tous, jusqu'au chef de cuisine et à ses marmitons, lorsque les gendarmes se présentèrent avec leurs carabines.

— Leurs carabines! Ah! mon cher ami, vous me don-i nez la chair de poule 1

— Ma foi î ça allait devenir très vilain, lorsqu'un des voisins de terre de madame, monsieur le marquis de Beauregard, qu'elle affectionne beaucoup, est arrivé à cheval^ demandant à parlementer. Madame a consenti à l'écouter. Il lui a démontré que, résister par la violence, ce serait certainement exposer ses gens à la prison et à des peines très sévères, car force resterait toujours à la loi. Alors madame la duchesse, craignant de nous faire arriver malheur, a ordonné d'ouvrir les grilles du château, et la battaille a fini faute de combattans. Mais, sac-à-papier ! nous étions fièrement résolus!

— J'en reviens à mon dire : quelle terrible femme! à isoixante-dix-huit ansl C'est un vrai dragon !

— D'après cela, ma chère Boyer, vous comprenez quelle ident, quelle énorme dent madame la duchesse a conservée contre les chemins de fer en général et celui de Sénan-

f court en particulier. Aussi, j'ai cru qu'elle allait m'étrangler lorsque, sachant qu'elle voulait partir pour Paris, je lui ai demandé innocemment si elle voyagerait en chemin de fer. A cette question, madame est entrée dans une colère blanche, et m'a reproché comme un crime la pensée de vouloir « la colloquer, disait-elle, avec le premier venu » dans ces abominables voitures dont le bruit seul l'exas- » pérait lorsqu'elle entendait le roulement] du convoi tra. ■ » versant son malheureux parc. » Enfin, elle m'a ordonné de demander, selon sa coutume de voyager, six chevaux de poste pour sa berline et un bidet pour notre courrier.

— Mais depuis l'achèvement du chemin de fer, presque tous les relais de poste doivent être démontés?

— Justement ! Aussi, vous le disais-je, madame la duchesse n'a pas décoléré pendtsut la route ; tantôt il n'y avait de disponibles que trois chevaux, tantôt deux, et encore fallait«il les attendre aux relais durant des heures, parce qu'ils étaient aux champs. Enfin, au lieu de nos anciens postillons à grosse queue, à grosses bottes, à vestes bleues chamarrées d'argent, qui vous menaient ventre h terre lorsque, comme madame, on payait les guides à cinq livres, c'étaient des paysans en blouse et en sabots qui enfourchaient les cheYaux,et vingt fois nous avons failli verser.

— Je m'explique la colère de votre maîtresse, mon cher Dupont.

L\ r.RANDE rt\ME. 9

— Malheureusement, madame a éprouvé plus que de la colère,— reprend tristement le vieux serviteur ; — la colère passe, mais le chagrin,, .

— Quel chagrin?

— Au dernier' relais avant d'entrer à Paris, Lorrain^ notre courrier, au moment de monter à cheval, me demande oîi nous allons.— » Parbleu, lui dis-je, nous allons » à l'hôtel de Sénancourt, rue de Grenelle-Saint- Ger- » main. » — Nous partons...

— Vous ignoriez donc...

— Laissez-moi achever, ma chè'-e Boyer, laissez-moi achever. Donc, nous partons, Brigitte dans la berline avec madame la duchesse, moi sur le siège de derrière. Nous traversons Paris, nous arrivons rue de Grenelle à la nuit tombante : je reconnais l'hôtel de Maillebois, voisin de l'hôtel de Sénancourt. Je crie aux postillons d'arrêter, je descends de mon siège, et je vois notre courrier, tenant son cheval par la bride, venir à moi l'air tout ahuri, me disant : — « Ah 1 monsieur Dupont, en voilà bien d'une » autre I l'hôtel n'y est plus !»

— Naturellement, puisque monsieur le duc l'a vendu. Spéculation magnifique 1 car, après avoir démoU l'hôtel, on a percé une nouvelle rue dans son immense jardin. C'est tout simple, cela.

— Ah ! vous trouvez cela simple, vous ? Hé bien î j'aurais voulu vous voir à ma place lorsque je me suis approché de la portière de la voiture, afin de répondre à madame la duchesse, qui criait avec impatience : « Qu'estce que c'est? Pourquoi s'arrêter là? Pourquoi ma voiture n'entre- t-elle point chez mon fils? »

— Votre maîtresse n'était donc pas instruite de la vente de l'hôtel?

— Hôl malheureusement nonl car elle tenait à cette habitation autant qu'à la prunelle de ses yeux, comme on dit.

■— Mais enfin, l'hôtel appartenait bel et bien à M. le duc?

— A la bonne heure 1 mais ça n'empêche pas que sa mère (elle a toujours eu un courage de lionne I ), se trour vant toute jeune veuve lors de la première révolution, Savait pas voulu émigrer, bravant ainsi tous les dangers, afin de mettre à l'abri du séquestre cet hôtel et ses terres de l'Anjou, du Berri et du Dauphiné. Oui, madame la duchesse a été trois fois traduite devant le tribunal révolutionnaire, et trois fois sa présence d'esprit, sa résolution, les bonnes raisons qu'elle a données l'ont fait absoudre des accusations capitales portées contre elle. Je savais tout cela ; je savais com.bien cet hôtel était cher à ses souvenirs; aussi, j'aurais voulu être à cent pieds sous terrelorsque j'ai dû apprendre à madame que l'hôtel était démoli, et que, sur son emplacement, on avait percé une rue.

— Le fait est, mon cher Dupont, que vous deviez vous trouver dans un fier embarras I

— Enfin, je prends mon courage à deux mains, et je dis à madame la duchesse : — Ma marraine... (je suis son filot, et j'appelle madame ma marraine dans les grandes occasions),— ajoute le bonhomme d'un ton naïf et confidentiel. — Aussi, tout d'abord madame m'interrompt en marmottant à Brigitte : — « Bon I il m'appelle sa mar- » raine, il aura fait quelque sottise 1 »

LA GRANDE DAME. Il

— Ah ! ah ! ah I — interrompit on riant la femme de charge, — ce pauvre Dupont !

— Vous riez? Hé bienl moi, je vous certifie que je n'avais point du tout envie de rire. Enfin, j'articule en tremlant :— « Ma marraine, la voiture n'entre point chez mon- » sieur le duc, parce que... parce que... son hôtel n'est » plus là... — Qu'est-ce qu'il vient me chanter? — dit ma- » dame à Brigitte. — Est-ce qu'il rêve tout éveillé, celui- -là? Vous allez voir qu'un de ces badauds de Parisiens ïaura mis l'hôtel de Sénancourt dans sa poche! »

— L'idée est plaisante, — reprend madame Boyer en riant, — fort drôle! fort drôle!

— C'est fort drôle, en effet, — s'écrie Dupont impatienté,—mais ce qui ne fut point plaisant, tant s'en faut, c'est la figure de madame la duchesse lorsqu'elle a su la vérité 1 Notre courrier, allant aux informations chez un marchand de vins de la rue de Grenelle, avait appris là que monsieur le duc, après la vente de l'hôtel, avait loué cette maison-ci; finalement, jetais part de ces renseignemens à madame la duchesse.

— Bonté divine! quelle a dû être sa colère, hein I mon pauvre Dupont?

— Vous voustrompezj—répond le vieux serviteur en secouant mélancoliquement la tête. —Ah! plût au ciel que madame se fût mise en colère!... Mais non, elle a rougi, pâ- U ; une larme a roulé dans ses yeux, elle a baissé le front, est restée silencieuse ; puis, tout à coup, elle m'a ditavec un gros soupir et d'une voix altérée : — « Dupont, retour- » nons à Sénancourt, — Ahl madame la duchesse! » me

suis -je permis de m'écrier, — a ahl ma marraine! rous » faites cinquante lieues pour venir voir monsieur le duc » et ses enfans, et vous repartiriez comme cela sans » avoir mis les pieds chez monsieur le duc! » — Enfin, soit que mes paroles aient influencé madame, soit qu'elle eût déjà changé de résolution , elle me dit après un nouveau silence ; — « Que l'on me conduise chez mon » fîlsl... »

i— Malheureusement, monsieur le duc et ses enfans, monsieur Tancrède et mademoiselle Valentine, étaient déjà partis pour l'Opéra. Madame est allée passer quelques jours en Touraine, chez l'une de ses parentes. On ne comptait pas sur la visite de madame la duchesse-mère, et l'hôtel est si petit qu'il n'y avait pas d'appartement réservé pour elle. Que voulez- vous ? l'on croyait qu'elle ne quitterait plus ses terres de l'Anjou. Enfin, comme eUe a voulu se couche* en arrivant, j'ai pris sur moi de lui donner la chambre de madame, ne doutant pas do l'approbation de monsieur le due. En effet, à son retour de l'Opéra, ses enfans et lui unt appris à grand regret que madame la duchesse-mère, fatiguée de son voyage, ne voulait voir personne avant ce matin. Monsieur le duc a déjà envoyé deux fois savoir si elle était éveillée et s'il pouvait se présenter chez elle.

—Madame a passé une nuit très agitée. Brigitte la veillait et m'a commandé tout à l'heure, de la part de madame, ainsi que je vous l'ai dit, d'envoyer quérir monsieur 'le docteur Max, autrefois son médecin habituel, et dont elle a connu le père pendant la révolution... un fameux jacobin, par parenthèse I

LA GKAXDI'. DAME. 4 ô

— Monsieur le docteur ne peut tarder h venir ; vous ne devez donc concevoir aucune inquiétude sur les suites de l'indisposition de votre maîtresse, puisque déjà elle se trouve mieux.

-- Sans doute, mais, h son ^âge, une indisposition est toujours chose grave.EUe qui, malgré ses soixante dix-huil ans, se portait comme le pontNeufl Pourquoi faut-il aussi que monsieur le duc ait vendu ce malheureux hôtel ? Cette vente, voyez-vous, a été un coup cruel pour sa pauvre mère.

— Ecoutez donc, mon cher Dupont, monsieur le duc étant lancé dans les grandes affaires...

— Les affaires d'Etat ne sont point une raison pour...

— Les affaires d'Etat? Il s'agit bien de cela, ma foi

— Comment I — reprend naïvement Dupont;— de quelles affaires peut donc s'occuper un aussi grand seigneur que monsieur le duc?

— Ahl ah I ah I ce pauvre Dupont ! — dit la femme de charge en éclatant de rire; — ce pauvre Dupont! comme l'ouToit bien qu'il arrive de son gothique château d'Anjou! Ah! mon cher, si vous entendiez monsieur Coquardl...

— Monsieur Coquard 1— répète Dupont avec un accent de suprême dédain;— qu'est-ce que c'est que ça... monsieur Coquard?

— C'est l'un des associés de monsieur le duc, un bien aimable homme ; je le préfère de beaucoup à monsieur Louis Morel, autre associé de monsieur le duc, mais qui vous a un air...

— Ah çàl que mo contez-vous là? — demande le bonhomme abasourdi; — monsieur le duc associé à des Co-

U LE DIABLE MÉDECE^,

quard, à des Morel? associé avec de pareils noms? et pourquoi diable faire?

— Pourquoi?... mais pour ses affaires industrielles. Monsieur le duc est lancé, comme dit monsieur Coquard, lancé Il toute vapeur dans les grandes affaires Industrielles.

Le vieux Dupont, entendant madame Boyer affirmer que monsieur le duc de Sénancourt, si grand seigneur, dérogeait à ce point qu'il s'occupait d'industrie, le vieux Dupont recula d'un pas, ouvrit démesurément les yeux, et croyant à peine ce qu'il entendait, s'écria en scindant ces mots par de prodigieux hiatus :

—Monsieur le duel dans... les... aff...aires.M îD...du3..^ tri...elles I

— Pardi I — répond délibérément madame Boyer, — monsieur le duc est en plein dans les spéculations î II a placé toute sa fortune dans des usines, dans les manufactures, dans les cheBiins de ferl... dans les...

— Dans les chemins de fer 1 — répète le bonhomme en levant ses mains vers le plafond, et les traits empreints d'une sainte horreur; — les chemins de fer 1 dont madame la duchesse ne peut entendre parler sans faillir étrangler de colèrel Ce que vous m'apprenez là... est-il Dieu possible?..." Quoi!... monsieur le duc...

— Si vous ne me croyez pas, prenez re premier journal venu, cherchez aux annonces et vous y lirez en lettres grosses comme le pouce : Chemin de fer de... etc. ; conseil de surveillance, président, monsieur le duc do Sér ancourt; ou bien encore : Société des tabacs de Constantiney président de la compagnie, monsieur le duc de Sénancourt; gérant, monsieur Coquard: ou bien encore : So'

ciétê pour Veœploitation des loues de Paris, ■ président du conseil d'administration, encore monsieur le duc de SÔt nancourt, etc., etc.

— • Qu'est-ce qu'elle dit là ? — balbutie Dupont pétrifié. — Monsieur le duc... dans les.... boues de Paris !...

— C'est du nanani mon cher Dupont,— répond madame Boyer, chafriolant et passant sa langue sur ses lèvres; — du vrai nanan 1

— Fil fi 1 — s'écrie le bonhomme. — Pouah I

— Excellente, excellentissimo affaire , vous dis-je, mon cher ; les actions se négocient à 120 fr. de prime ! Monsieur le duc a eu la bonté de m'en accorder trois. C'est un superbe placement I Croyez-moi, si vous avpz des économies, suivez mon exemple : faites-les fructifier. Je vous mettrai en rapport avec ce bon monsieur Coquard ; c'est ua homme d'or 1

— Est-ce que je rêve? est-ce que je veille ? — balbutie le digne serviteur, et il ajoute avec un accent douloureusement ému :

— Oh ! ma bonne et respectable marraine, vous si fière, vous si grande dame !... monsieur le duc votre fils trafiquant des boues de Paris !.o.

Dupont, pressentant combien sera cruelle la surprise de sa maîtresse en apprenant à quels négoces se livre monsieur de Sénancourt, tombe accablé dans un fauteuil et porte son mouchoir à ses yeux pleins de larmes

Madame Boyer, à l'exemple du maître de la maison, était depuis longtemps lamiUarisée avec les idées d'agiotage et

de spéculation dont s'effarouchait si fort le vieux Dupont, Aussi, ne comprenant rien à l'alfliction ingénue du bonhomme, qui lui semblait profondément ridicule, madame Boyer allait céder à un nouvel accès d'hilarité, mais elle se contint par égard pour son ancien camarade, et haussant les épaules :

— Ma parole d'hocneur I mon cher Dupont, vous avez l'aif de revenir du Congo ! Est-ce que, de nos jours, petits et grands ne spéculent pas ? Est-ce que tout le monde ne prend pas des actions? Peste! bien heureux encore ceux qui peuvent en avoir ! Moi, grâce aux conseils de M. Coquard, telle que vous me voyez, je suis à la fois dans le Nord, dans le Midi et dans YŒiest..» Il ne me manque que de VEst.

Dupont, toujours assis, répète ébahi :

— Elle est à la fois dans le nord... dans lo midi... et dans l'ouest î...

— Dernièrement, — poursuit la femme de charge avec une animation croissante, — malgré l'avis de M. Coquard, je suis sortie delà Vieille-Montagne, pour me fourrer dans le Noir animal et dans le Blanc de zinc, mais...

—Elle est sortie d'une vieille montagne... pour se fourrer dans le blanc et dans lo noir?.. Ah 1 la malheureuse ! elle est grise 1 — s'écrie le bonhomme se levant soudain; — elle a bu... Dieu me pardonne... elle a bul

—Mais j'attends la baisse pour y rentrer, dans ma Vieille- Montagne! Alors, je n'en sors plus! —continue madame Boyer très exaltée. Puis, s'adressant brusquement à Dupont: —Voyons, c'est un coup à risquer; malgré la hausse, voulez-vous y entrer avec moi, heinî

LA GRANDE V,\Wu 17

— Entrer... où cela? — s'écrie le bonhomme anurl, efiaré, — où cela?... où voulez-vous que j'entre?

— Dans la Vieille-Montagne.

— Eh retournez-y, et surtout n'en sortez plus, de votre montagne ! — reprend Dupont exaspéré. — Elle est folle à lierl elle me rendra fou I

—Mon Dieu, qu'il est donc bête, ce Dupont ! il ne comprend rienl — dit madame Boyer haussant les épaules. Et apercevant Valenline de Sénancourt qui entre dans le salon, elle ajoute : — Voici mademoiselle. Venez, mon cher, je vous présenterai à monsieur Coquard; il vous mettra au courant; il vient tous les matins chez monsieur le duc.

— Allez au diable I — répond le vieux serviteur en essuyant son front baigné de sueur. — Rien qu'à vous entendre, je suis en nage I

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