‹ Le diable médecin (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

Mademofseïïe Valentine de Sénancourt a dii-sept ansj Rien de plus charmant que sa figure ; rien de plus distingué, de plus gracieux que l'ensemble de sa personne. Elle s'adresse affectueusement au vieux serviteur, qui l'a vue naître:

— Je suis très contente de te revoir, mon bon Dupont.- Comment se porte ma grand'mère, ce matin ? Est-elle reposée des fatigues de son voyage ? Puis-je aller chez elle l'embrasser? Mais.qu'as-tu donc? — ajoute Valentine de

Sénancourt, voyant Dupoat essuyer de nouveau son fronts rr Tu semblés mal à ton aise?

—Je demande bien pardon à mademoiselle, — répond le bonhomme encore abasourdi; — mais cette Boyer, avec son nord, son midi, son blanc, son noir, sa montagne, son Coquard... en vérité, je ne sais plus ce que je dis.

— Madame Boyer I — dit à la femme de charge mademoiselle de Sénancourt fort surprise, — expliquez-moi donc la cause de l'émotion de ce bon Dupont ?

— Je supplie mademoiselle de ne pas prendre la peine de s'occuper de moi,— se hâte de répondre le vieux serviteur.— J'avais une sorte d'éblouissement ; cela se passe. Je vais aller m'informer si madame la duchesse-mère peut recevoir mademoiselle,

— Va vite, — reprend mademoiselle de Sénancourt,— va vite, mon cher Dupont, car j'ai bien hâte d'embrasser ma grand'mère.

Madame Boyer s'approche furtivement de Dupont, qui se dirige vers la porte d'un air hagard et lui dit tout bas :

— Venez, mon cher, je vas vous expliquer comment la Vieille-Montagne...

— Laissez-moi tranquille I — s'écrie Dupont furieux. — Sac-à-papier 1 je vous prouverai que les Angevins ne sont point des Champenois I

Et le digne serviteur sort courroucé, suivi de madame Boyer, qui sourit avec une compassion sardonique, se dir sant:

— Ge pauvre cher homme est devenu complètement stupide ; et voilà ce que c'est que de vivre en province I

LA GRANDE DAME. l9

— Chère grand'maman, — se disait mademoiselle de Sénancourt restée seule, — avec quelle joio je vais la revoir ! Elle était si bonne, si gaie I elle nous gâtait tant dans notre enfance, Tancrède et moi 1 Et puis la présence de cette bonne grand'mère me semble d'un heureux augure. Elle arrive justement en ce jour le plus important, le plus heureux de ma vie 1 Oui, j'ai bien réfléchi, — ajoute Valentine après un moment de silence, — j'ai bien réfléchi depuis quinze jours; ma résolution est prise, tout à fait prise. Allons, décidément je sais garder un secret l...Ce secret, il m'a coûté de le taire à mon père, à ma mère, et surtout à ce cher Tancrède, mon confident naturel, qui, du reste, je le crois, a deviné que...

Mademoiselle de Sénancoart n'achève pas, et, absorbée par ses rêveries, elle ne s'aperçoit pas de la présence de son Irère, qui entre dans le salon. Tancrède de Sénancourt est âgé de vingt-deux ans ; ses traits offrent beaucoup de ressemblance avec ceux de Valentine : il est grand, svelte; sa physionomie ouverte est des plus attrayantes. Il s'approche de sa sœur, qu'il distrait de ses pensées.

— Bonjour, chère sœur,— dit-il affectueusement à Valentine.—Notre grand'mère n'est donc pas encore levée ?

— Je viens d'envoyer Dupont s'informer si elle pouvait nous recevoir.

— Il est fâcheux que nous n'ayons pu aller, hier soir, l'embrasser à notre retour de l'Opéra ; mais elle s'était couchée.

20 LE DlAllLE MÉDECIN.

— Elle devait être si fatiguée 1 Juge donc, mon frère, un voyage d'environ soixante lieues I et elle est restée presque deux jours en route 1

— Pauvre grand'mère ; elle se serait épargné toute fatigue en prenant le chemin de fer.

— Que veuï-tu, Tancrède ! à son âge l'on ne renonce pas facilement à ses habitudes; elle a coutume de voyager dans sa voiture ; puis la vitesse du chemin de fer l'aura sans doute effrayée.

— Elle, si courageuse pourtant ; elle qui, pendant la révolution, pendant la Terreur, a osé rester en France, ne pas émigrer I

— Ah I quel courage il fallait pour braver les dangers de ces terribles temps I

— Heureusement, ces temps-îà ne reviendront plus ; ce qu'il y a eu de bon, d'utile dans la révolution, reste acquis à tout le monde en général... — Puis souriant, le jeune homme ajoute s — et à toi, chère petite sœur, en particulier.

— Comment! à moi?

*- Certainement, — reprend Tancrède en souriant encore ; — tu dois beaucoup de reconnaissance à la révolution. Avant la révolution, monsieur Louis Morel, malgré son mérite, son esprit, son noble caractère, ses rares qualités de cœur et l'agrément de sa figure, n'aurait pas été admis dans l'intimité de M. le duc de Sénancourt,

— Ah ! méchant frèrel — dit Valentine souriant et rougissant, tandis que Tancrède continue :

— Avant la révolution, mademoiselle de Sénancourt, appartenant à l'une des plus grandes maisons do France,

aurait cru indignement déroger en rcmarquant.M un monsieur Louis Morol.

-- Tancrède ! Tancrède l

-• Enfin, avant la révolution, le fils de monsieur de Sônancourt aurait passé pour fou s'il avait songé à épouser la sœur d'un... monsieur Louis Morel.

— Que dis-tu î — s'écrie Valentine avec l'accent d'une surprise profonde; — il serait vrai?..

— Chère Valentine, tu ne m'as jamais fait de confidence, cependant j'ai lu dans ton cœur; oui, conduit presque journellement ici par ses nombreux rapports d'affaires industrielles avec notre père, monsieur Louis Morel, jeune,' d'un extérieur séduisant, l'un des ingénieurs les plus remarquables qui soient sortis de l'école polytechnique, galant homme dans toute l'acception du mot, a peu à peu causé sur toi une vive impression. Ce sentiment, je l'ai compris, oh 1 oui, je l'ai d'autant mieux compris que je l'éprouvais pour la sœur de monsieur Louis Morel.

— Quel bonheur 1 — s'écrie Valentine avec un élan de joie naïve, et embrassant Tancrède ;— quel bonheur I tu aimes Sidonie Morel T II me semble que tu justifies mon affection pour son frère. Hé bien I oui, je l'aime ; l'heure est venue de ne te rien cacher, Ecoulo-moi : Il y a aujourd'hui quinze jours, monsieur Louis Morel, se trouvant par hasard seul avec moi, m'a dit simplement, dignement : « Mademoiselle Valentine, j'ai l'honneur d'être connu de » vous et de votre famille depuis bientôt deux ans. M'au- » torisez-vous à demander votre main à monsieur votre » père ? Je ferai celte demande dans quinze jours, si ce » terme vous convient. D'ici là, veuillez réfléchir. Les quinze

2â LE DIABLE MEDECIN.

> jours expîrés, vous daignerez m'instruira de votre réso* t lution par un signe de tête affirmatif ou aégatif, à la » première occasion que j'aurai de vous rencontrer, J'at-^ » tends de vous une seule grâce, celle de garder auprès » de vos parens un secret absolu sur ma proposition ; je » désirerais vivement qu'ils ne la connussent que par moi, j» si vous devez l'agréer; sinon, je voudrais leur épargner » la nécessité de me répondre par un relus. » — J'ai promis à monsieur Louis Morel de réfléchir et de lui garder le secret; j'ai tenu ma parole, sauf envers toi, et je t'en prends à témoin , — ajoute ingénument Valentine; — oui, je t'en prends à témoin, mon frère, tu as deviné avant que je t'aie rien dit.

— J'en fais le serment devant le ciel et devant les hommes I — . répond le jeune homme en souriant. — Mais quel est le résultat de tes réflexions?

— Tu sens combien c'était grave de prendre toute seule une pareille résolution T

— Sans doute.

t^ Aussi ai-jo commencé par me rappeler toutes les louanges que mon père accorde journellement devant nous à monsieur Louis Morel, et, Dieu le sait ! je n'avais qu'à choisir parmi mes souvenirs.

~ Et cependant, chère sœur, tout en appréciant monsieur Morel aussi dignement qu'il doit le faire, mon père ne peut se passer de ce maudit monsieur Coquard. Sa réputation est loin, dit-on, d'être nette; vingt fois j'ai été sur le point d'aborder ce sujet avec mon père, mais la crainte de le blesser dans son engouement pour son monsieur Coquard m'a toujours retenu.

— Ah l le rflaîn homme! aussi vulgaîrç! qu*"eîftontément familier ! Je n'ai de mépris pour personne, mais ce monsieur m'inspire une répugnance invincible ! — répond Valentine avec une expression de dégoût, — Non plus que toi je ne comprends pas comment mon père peut partager sa conflance entre deux personnes si dissemblables : un monsieur Coquard et monsieur Morel, si réservé, si discret, si distingué! Et puis quel noble cœur ! Ah 1 Tancrède, sais-tu, à part même les mérites de monsieur Louis Morel, ce qui m'a décidée en sa faveur ? C'est sa touchante affection pour sa soeur I Restés tous deux orphelins, il l'a, quoique bien jeune encore, entourée d'une sollicitude presque paternelle ; avant d'être arrivée la fortune, grâce aux grandes découvertes qu'il doit à son génie , il consacrait tout ce qu'il gagnait à faire donner à sa sœur ime excellente éducation,Fet lorsqu'elle est sortie de pension, il l'a gardée près de lui ; il ne vit que pour elle. Enfin, depuis qu'il a demandé à ma mère la permission de lui présenter Sidonie, je l'ai vue souvent, et toujours les larmes me venaient aux yeux en l'entendant me parler de son frère, de son adorable tendresse pour elle. Que te dirai-je, Tancrèdeî il m'a semblé, après de longues réflexions, que je ne saurais jamais épouser un meilleur, un plus honnête homme que monsieur Louis Morel.

— Je suis complètement de ton avis ; aussi juge de ma joie, lorsqu'hier Sidonie (avec toi, je peux dire familièrement Sidonie) m'a avoué qu'elle m'aimait. Tu la connais, tu as pu la juger, ma sœur ? hé bien, je te l'assure, sa rare beauté, ses talens remarquables, m'ontisans doute vivement impressionné: mais ce qui m'a surtout séduit, c'est la no-

blesse de son cœur, c'est !a douceur et la fs?rneté de son, caractère, c'est cette charmante vivacité d'esprit qui s'allio chez elle à un jugement d'une inflexible droiture et à un bon sens exquis.

—Tu ne me diras jamais de Sidonie plus de bien que je n'en pense, et, maintenant, je l'aime doublement, puisqu'elle t'aime, cher frère. Songe donc, quel bonheur!.;.' celui et celle que nous aimons, loin d'être étrangers l'un et l'autre, sont unis par le plus doux des liens.

— Enfin, comble de bonheur l nous sommes certains de voir notre choix approuvé par nos parens. Dernièrement encore, lorsque monsieur Louis Morel a consenti à m'associer à l'exploitation de l'usine oii il a mis en œuvre son admirable découverte, — « Mon ami, — lui a dit man père en » ma présence, — que mon fils marche sur vos traces ^ » vous l'un des hommes dont la France s'honore; qu'il rô- » ponde dignement à la confiance que vous lui témoignez: » le vœu le plus cher de mon cœur sera comblé. »

— Cher, cher frère I — reprend Valentine émue et ravie, — combien tu me rends heureuse et glorieuse en me rapportant ces paroles de mon père I Je ne serai pas en reste avec toi : je veux que tu saches à quel point ma mère apprécie Sidonie.

— Oh 1 dis vite, dis vite I

— Avant le départ de maman, il y a de cela huit jours, mademoiselle Morel est venue ici avec son frère, et pendant qu'il causait avec mon père dans son cabinet, elle nous a rejoints; je touchais du piano ; maman l'a priée d'improviser sur un thème de Chopin, qu'elle aime à la folie. Sidonie s'est rendue à ce désir avec une simplicité

parfaite. Ma mère, ne l'ayant jamais entendue, restait dans l'admiration. — a Mais, mademoiselle,— lui dit-elle,— vous » possédez un talent de premier ordre ; vous me rendez » jalouse. Ma fîile ne sera jamais qu'une écolière auprès de » vous. — Madame, — répondit Sidonie avec une modestie » charmante,— j'ai reçu des leçons de monsieur Chopin; jo » dois uniquement à cette bonGS fortune, qui a manque » à mademoi?elle Valentine , les complimens que vous » voulez bien m'adresser. »

— Je reconnais Sidonie à cette réponse.

— Ensuite, la conversation est tombée sur l'exposition do tableaux.

— Sidonie a du parler de peinture à merveille. Elle est vraiment artiste ; elle peint de ravissans paysages très recherchés des marchands ; ils les payent fort cher, et leur produit est consacré par elle à de bonnes œuvres et aux dépenses de sa toilette, car Sidonie met une sorte de fierté à se suffire à elle-même.

— J'ignorais cette circonstance ; elle augmente encore l'estime et l'affection que mademoiselle Morel m'inspirait ûC]h. L'entretien étant donc tombé sur l'exposition de peinture, maman a soulevé cette question, aujourd'hui si controversée : du beau et du laid dans les arts, de l'idéal et du réalisme, comme on dit. Sidonie a parfaitement résumé la question, et, avec sa modestie habituelle, elle a répondu à mamère: —«Adofaut des connaissances nécessaires pour » me prononcer sur un pareil sujet, il mo semble, madà- » mo, que, selon la simple raison, l'art, pris dans son ac- » ception la plus noble, doit s'efforcer d'atteindre à l'idéal, » afin d'élever l'âme par la contemplation du beau; Le réa-

» Hsme ou la reproduction scrupuleuse delà nature, mS-^ » me laide, même difforme, n'est applicable qu'aux por- » traits. En ce cas, la laideur de Socrate, la difformité du » prince Eugène, rentrent dans le domaine de l'art, puis- » qu'alors il est appelé à reproduire fidèlement, pour la » postérité, l'image de ces grands hommes. »

— Dis, Valentine, cette réponse n'est-elle pas empreinte d'un bon sens exquis?

— Elle m'a frappée comme toi; il était împossibie de mieux exprimer une pensée remplie de justesse. Enfin, l'autre jour, lorsqu'en ton absence, mon père nous a conduit, maman et moi, visiter l'usine de M. Louis Morel, Sidonie nous a fait les honneurs de la maison de son frère avec tant de grâce, de prévenance et de bon goût, que ma mère m'a dit en sortant:— et Ma chère Valentine, j'ai en » vain cherché dans mon souvenir, je ne me rappelle per- » sonne qui puisse surpasser mademoiselle Morel en co » qui touche la parfaite convenance et la distinction des » manières; il y a en elle un mélange de canSeur et d'es- » prit, de modestie et de dignité, que je ne saurais trop, » mon entant, te donner en exemple.»

— Bonne et chère mèrel Oh! l'excellence de son jugement, si justement apprécié, ne m'a jamais été mieux démontrée !

— En un mot, de tout ceci ne résulte-t-il pas pour nous que nos choix seront assurément approuvés par notre famille?

— Qui pourrait en douter J

— Oh 1 ce n'est certainement pas moi. Aussi \e suis bien résolue do répondre aujourd'hui... aujourd'hui, terme fa-

tal de mes quinze grands jours de réflexion, — jouta Valentine souriant, — je suis résolue de répondre à monsieur Morel que je l'autorise à présenter sa demande à mon père.

— Petite sœur, sois assez gentille pour me charger d'être ton ambassadeur.

— Auprès de monsieur Louis Morel?

— Je vais aller tout à l'heure chez lui; laisse-moi lui annoncer une nouyelle qui le transportera de joie.

— De grand cœur, cher frère, car, te l'avouerai-je ? quoiqu'il doive réaliser tous mes vœux, ce oui solennel ou ce signe de tête afûrmatif, à défaut de parole, me semblait un peu embarrassant; aussi, je te sais un gré infini de ton offre.

— Ne te hâte pas de me remercier ; j'agis en égoïste.

— Comment cela?

— Je profiterai du bonheur que causera ta réponse à monsieur Louis Morel pour lui demander la main de sa sœur, et le prier de faire agréer cette demande à nosparens.

— Excellente idée!— reprend Valentine. Puis elle ajoute avec émotion : — Ah ! Tancrède, quel grand jour pour nous que celui-ci I

La jeune fille venait de prononcer ces derniers mots, lorsque madame la duchesse douairière de Sénancourt vint rejoindre ses deux petits-enfans

Madame la duchesse douairière de Sénancourt était, ainsi qu'elle le disait elle-même, une femme des anciens temps.

Soumise à l'empiro de préjugés déplorables, incurables, elle possédait cependant de hautes qualités souvent communes aux personnes de sa caste aristocratique : une extrême générosité, une dignité de soi poussée jusqu'au ^scrupule, le culte des ancêtres la préoccupation constante de l'honneur de la famille et du religieux respect que l'on doit à son nom ; sentiment souvent exagéré, déraisonnable, quant aux causes, sinon de déshonneur, du moins de déchéance dont peut être terni l'éclat du blason d'un genlilhomme, mais qui du moins procède d'une inflexible fierté de caractère , sauvegarde assurée contre les lâchetés, les bassesses et les apostasies infâmes.

La duchesse douairière de Sénancourt, âgée de plus do soixante et dix-huit ans, est encore svelte et leste ; ses cheveux blancs poudrés à la maréchale, crêpés sur ses tempes, sont à demi cachés par les barbes de son bonnet; son nez aquilin, ses grands yeux gris, au regard d'aigle, et dgnt l'âge n'a point affaibli l'éclat, le spirituel et énergique contour de sa bouche, encore garnie de ses trentedeux dents du plus blanc émail, le port altier de sa tête, donnent à sa physionomie un remarquable caractère do fermeté, d'intelligence et de noblesse. En un mot, eût dit Saint-Simon :

« Madame la duchesse de Sénancourt avait le plus grand « air du monde, marchait sur les nues, et était de tout » point ce que l'on aurait pu s'imaginer de plus grande » dame et do plus hautement titrée, se montrant autant » au-dessus du vulgaire des femmes de cour, que celles-ci » sont au-dessus des femmes simplement de qualité. »

Yalentine et Tancrède de Sénancourt, absorbés par l'in-

U GRiVNDE DAME. 29

lérêt de knir entretien, ne se sont pas aperçus de la présence de la duchesse douairière. Elle s'arrête à quelques pas des deux jeunes gens et jette çà et là des regards contemplatifs sur les portraits de famille suspendus aux boiseries. Puis, remarquant l'absence d'un tableau important, elle tressaille de surprise et dit brusquement à haute voix :

— Où est donc mon beau Titien?

A ces mots, Tancrède et Valentine interrompent leur conversation, se retournent vivement, et,à l'aspect de leur aïeule, ils courent à elle avec empressement.

—Bonjour, grand'maman, — ■ dit Va'entine. — Combien nous sommes heureux de vous voir à Paris l

— Nous attendions impatiemment l'heure du lever de ma grand'mère,— ajoute Tancrède, employant respectueusement la locution de la tromème personne en s'adressant à son aïeule. —Ma grand'mère ne se ressent plus, je l'espère des fatigues de son voyage?

La duchesse douairière embrasse tendrement et tour à tour les deux jeunes gens et leur dit :

— Merci, mes enfans ; je n'ai point passé une trop mauvaise nuit.— Puis, examinant tancrède et Valentine avec un affectueux intérêt,— Vous avez tenu ce que vous promettiez : Valentine est charmante, et tu es devenu le plus joli garçon du monde, rnon cher Tancrède. Mais, à ' propos de Tancrède, où est donc mon beau Titien ?

— Ma grand'mère veut sans doute parler du portrait du maréchal Tancrède de Sénancourt ?

— Oui... Où est-il donc, ce t^ibloau?

— Grand'maman, — reprend Valentine, — ce portrait équestre était d'une telle dimension, que lorsque nous avons

quitté l'hôtel de la rue de Grenelle pour venir occuper celte maison, il a été impossible d'y placer le portrait du maréchal, en raison de la petitesse des appartemens.

— L'on a essayé de mettre ce tableau dans l'un des salons,—ajoute Tancrède,— mais le cadre touchait d'un côté au parquet et de l'autre au plafond.

— Alors, mon père a fait déclouer la toile, — dit Valenline, — on l'a roulée soigneusement, et on l'a portée...

—Au grenier!— s'écrie la duchesse douairière avec indignation, en attachant sur les deux jeunes gens silencieux et embarrassés ses grands yeux gris, étincelans de courroux. Tancrède se hasarde de répondre :

— Mon père a lait placer la toile du portrait dans une chambre servant de garde-meuble.

— Certainement ; rien de plus simple : au garde-meuble, Mémoire des aïeux ! — reprend la grande dame avec une explosion d'ironie amère;— au garde-meuble , souvenirs de gloire et d'antique chevalerio I

— Bonne maman, --fait observer timidement Valentine, — la grandeur de ce portrait était telle que l'on n'a pu...

— Oui, oui ! — s'écrie la duchesse douairière avec un redoublement d'amertume, — oui, même en peinture, la grandeur des hommes des anciens temps est incompatible avec la petitesse des choses do cet abominable siècle-ci I C'est évident, c'est flagrant 1 Ce n'est certes point moi qui prétendrai le contraire. — Ah ! ah I ah I — ajoute la duchesse avec un éclat do rire sardonique, — qu'il était bête, mais qu'il était donc bête, ce pauvre maréchal Tancrède de Sônaocourt, de verser son sang pour son roi ! Car figurez-vous qu'à la bataille de Marignaii... Mais j'y songe:

est-ce que vous sauriez par hasard qu'il y a eu une ba? taille de Marignan î

—Oui, ma grand'mèro. Cette bataille a été livrée au commencement du règne de François 1er.

— Vraiment I l'on vous a appris le nom de ce roi chevalier (1)? — reprend la grande dame toujours sarcaslique; — c'est, par ma foi, surprenant I Ôr, à la bataille de Marignan, François 1er, combattant, selon sa coutume, en vrai gendarme, se trouvait engagé au milieu d'un escadron de reîtres ; le maréchal Tancrède, déjà blessé, voyant en grand péril son valeureux roi, pique à lui, le dégage, embourse deux arquebusades ; elles lui cassent vn bras et une cuisse, et il tombe à moitié mort sous son cheval, criblé comme lui de blessures.

— Mon père,— reprend Tancrède,— ne nous a pas laissé ignorer de quelle gloire s'est couvert notre aïeul.

— Cette gloire, on l'honore ici d'une étrange façon. — dit la grande dame contenant à peine son irritation.— Enfin, j'achève... Quelque temps après la bataille de Marignan, François 1er, se trouvant avec sa cour à Fontainebleau, commanda au Titien le portrait du maréchal de Sénancourt monté sur son brave cheval de bataille ; ce portrait équestre fut l'un des chefs-d'œuvre de ce peintre célèbre, et, de plus, François 1er, prenant de sa main royale le pinceau du Titien, traça ces deux vers au bas de la toile :

(1) L'auteur de ces récils ne s'associe en rien à l'admiration professée par la duchesse de Sénancourt pour François 1er, ce gladiateur couronné, l'un des rois les plus dissolus, les plus cruels, les plus hypocritement fanatiques qui aient souillé les pages de l'histoire de France. {Note de VÀuteur.)

52 LE DUBLE MÈDEQN.

Titien t'immortalise, 0 chevalier sans peur; François te doit la vie, il l'écrit avec heur.

— Oui, grand'maman, — dit Valentine, — nous avofis souvent lu ces vers touchans tracés au bas du portrait du maréchal.

— Efc les vers et le tableau sont au grenier I — reprend la grande dame. — Et voilà le respect qu'on a pour les aïeux! Le maréchal se disait, dans le juste orgueil de sa gloire méritée : « Mon portrait, peint par Titien et illustré de deux vers de mon maître, le roi François !«, mon portrait sera l'honneur de mon nom I l'exemple do ma maison 1 la fierté de mes descendans î » Paix là! paix là, bonhomme 1 laissez-nous tranquilles I vous radotez ! Vertu de ma vie I nous avons beau souci, vrairaentl beau souci nous avons de l'honneur de notre maison 1 Montez vite au garde-meuble et vous y cachez, bonhomme ! Il n'est point de place ici pour vous; c'est votre faute... vous êtes trop grand!

— Bonne maman,— répond Valentine, —je vous assure que mon père...

— Ah! mon Diouî — s'écrie la duchesse douairière redoublant de causticité,— s'il y avait des rats dans le garde-meuble I Si ces vilaines bêtes allaient manger monsieur le maréchal de Séaancourt I dites donc, mes enfans, savoz-voiis que ça serait fièrement désobligeeint pour le bonhomme? Lui, l'un des plus fameux capitaiiioa de son siècle, liQir sous la dent des rats 1... après avoir réchappé des arquebusades de Marignan I

Un valet de chambre entre dans le salon et dit :

— Monsieur le docteur Max demande si madame !a du-i diesse peut le recevoir?

— Certainement ! qu'il vienne 1 —répond la grande dame au valet de chambre, qui sort presque aussitôt, et elle ajoute: — Il fera une cure mjracuîcuso, en sa qualité de diaile -médecin, le docteur Max, s'il mo guérit de l'indignation que j'éprouve!— Et levant les yeux au plafond, la duchesse ajoute : — Vertu do ma vie I quel temps 1 quel temps I

— GraBd'maman,— dit Valenline, le cœur gros et osant à. peine regarder son aïeule, — nous allons prévenir mon père qu'il peut se rendre près do vous.

— Un instant ! un instant ! — reprend la grande dame d'un ton brusque et courroucé ; — je ne veux recevoir personne avant d'avoir consulté le docieur Max, L'on me fera mourir de maie rage ici I

-- Votre arrivée nous comblait de joie, chère bonne maman,— dit Valenline les larmes aux yeux; — pourquoi faut-il que...

La jeune fiilo n'achève pas, les pleurs étouffent sa voix. Son aïeule, émue, malgré sa colère, dit aux deux jeune gens qu'elle baise au front :

— Allons, embrasse-moi, Valentine, et toi aussi, Ta»-». credo. Ce n'est point vous autres que j'accuse, pauvres enfans; vous êtes ce que l'on vous fait! J'ai été bien ruchonncuse, bien grondeuse, n'est-ce pas? Que voulezvous 1... tout ce que je.vois ici me met d'une humeur de loup. Allons, sauvez-vous vite, de peur d'ôlre mangés par la mère-grand.

L'entretien de la duchesse douairière et des deux jeunes

54 LE DÎADLE MÉDECIN.

gens est interrompu par rentrée du docteur Max. Il salue Tancpède et sa sœur, qui s'éloignent en échangeant tout bas ces mots :

— Bon Dieu , mon frère, comme notre grand'mère est en colère I

— C'est la faute du maréchal de Sénancourt, mort il y a trois cents ans. Aussi, ma foi, nous pouvons sans crainte pester contre lui. Ne te chagrine pas, je cours chez monsieur Louis Morel.

— Et surtout dis-lui bien que : ou»,— répond Valentine à son Irère.

Tous deux laissent leur aïoulo en compagnie du doc-i tour Max.

ivn

La 'duchesse douairière de Sénancourt, à l'aspect du docteur Max, s'était écriée :

— Arrivez donc, docteur ! je vas de mal en pis !

— J'ai rencontré Dupont en montant ici, madame, — répond le docteur Max. — Ce fidèle serviteur m'a raconté la cause de la pénible émotion dont vous avez été saisie hier soir, en apprenant à votre arrivée la destruction de l'hôtel do Sénancourt. Votre indisposition, madame, est plus morale que physique.

— Soit ; mais je n'en souffre pas moins. La conduite de mon fils est indigne 1

— Que voulez-vous, madame I lorsqu'un fléau règne, les organisations les plus saines sont souvent atteintes de

LA GBA.\!'R DAME. 35

la contagion. Mais, quant à vous, madame, — ajoute le docteur Max en tâtant le pouls de la duchesse,— mon ordonnance sera fort simple : vous prendrez une infusion de feuilles d'oranger, où l'on mêlera quelques gouttes d'éther, et vous retournerez surtout et au plus tôt respirer l'air pur et salubre de l'Anjou, sinon vous risqueriez fort, madame, de ne point échapper à l'épidémie.

— Quelle épidémie?

— Nous l'appelons felris aurea,

— Laissez là votre grimoire, docteur, et parlez-moi français.

— L'épidémie en question , madame, est la fièvre d'or.

— Quelle fièvre d'or ? Est-ce une plaisanterie ?

— Rien de plus sérieux, madame, que mes paroles, — répond le docteur Max avec un flegme sârdonique. — L'épidémie est constatée ; elle court les rues ; ses symptômes frappent les moins clairvoyans. Ces symptômes, les voici : inquiétude générale chez le malade, physionomie anxieuse, regard enflammé, fièvre dévorante, vive excitation cérébrale souvent suivie de vertige, de délire ; pendant ces accès, presque permanens, le malade est sujet à des illusioHS, à des mirages étranges, particuliers à cette fièvre causée par la soif ardente, inextinguible de l'or ; elle est spécialement caractérisée par la suspension souvent partielle, parfois absolue, de tout mouvement du cœur..... et

par une oblitération presque complète du sens moral

Excusez, madame, cette physiologie.

— Continuez, docteur, — dit la grande dame, triste et pensive, — continuez.

— Tels sont donc les symptômes généraux de l'épidé'»

36 LE lilAUi.K MKiiKî.lX.

mie; elle offre de plus cette singularité, qu'elle s'iiUaque indistinctement à toutes les classes de la société, des plus infime? aux plus élevées. Ainçi, madame, l'on concevrait qu'un pauvre diable, sans sou ni maille, fût naturellement prédisposé à la fièvre do l'or par la misère ; mais point: l'aisance, la richesse, le rang, ne sauvegardent aucunement de la contagion ; ce que l'on possède n'est rien auprès de ce que l'on ambitionne do posséder ; c'est une frénésie, un délire.

~ Mais ce Paris est donc devenu un enfer 1 — s'écrie la duchesse douairière.— On vous appelle le Diable médecin^ c'est justice : vous exercez votre profession dans un centr-^ infernal.

— Pauvre femme des anciens temps 1 — pensait le docteur Max appitoyé. — Tâchons de la préparer à des révélations qui, trop brusques, lui seraient fatales. — Et tout haut il ajoute :

— Que vous dirai-je? Je connais, vous connaissez, madame, un grand seigneur, un très grand seigneur... possédant environ cent mille livres de rentes en biens fonds; l'épidémie le gagae, il vend ses terres patrimoniales, l'hôtel de ses pères, réalise des capitaux considérables, les place dans les chemins de for, dans les usines, dans l'exploitation du tabac, dans des industries étranges; car, à Paris, tout s'exploite, toutl jusqu'aux boues de la cité!... Mais de nos jours l'on pratique l'adage antique : — « L'argent ne sent » point mauvais 1 »

— Vertu de ma viol —s'écrie la duchesse douairière,' — ie...

lA finANDE DAME. 37

PuîS se contenant , elle reprend d'une voix calme et ferme :

— Docteur, pas d'ambages; parlez not, je saurai tout entendre. Merci Dieul les années n'ont point affaibli la trempe de mon caractère. J'ai le droit d'exiger de votre vieille amitié une franchise absolue. Ce grand seigneur qui vend du tabac et trafique des boues de Paris... c'est mon fils?

~ Que voulez-vous? madam.e, l'épidémie...'

— La plaisanterie est cruelle, monsieur.

— Madame la duchesso, moins à celte heure que jamais je ne me permettrais d'oublier le profond respect qui vous est dû, — répond le docteur Max d'un ton pénétré. — Je comprends ce que vous devez souffrir. Je comprends combien.. .

à votre point de vue votre fierté patricienne doit être

froissée, blessée, de ce que monsieur de Sénancourt déroge ainsi à la noblesse de sa race. Peut-être vous rendrai je, madame, cette blessure moins douloureuse en vous affirmant que monsieur le duc de Sénancourt, atteint fatalement, presque malgré lui, par cette fièvre d'enrichissement qui fait tant de victimes', est plus malade que coupable. Si fondés que soient vos griefs envers lui, il est, croyez-en, madame, ma vieille expérience, il est encore et sera toujours foncii^rement honnête hommel

— Je ne sais si mon fils est encore honnête homme, mais je sais qu'il n'est plus gentilhomme I — Et s'interrompant à la vue d'un personnage paraissant dans le salon, la grande dame ajoute, désignant au docteur Max le nouveau venu : — Qu'est-ce que c'est que cet homme qui se permet d'entrer ici sans être annoncé?

yiii

Cet homm» qui se permettait d'entrer familièrement dans le salon de monsieur de Sénancourt sans se faire annoncer était monsieur Coquard , industriel véreux , l'un de ces spéculateurs hasardeux , côtoyant toujours les confins extrêmes du code criminel. Monsieur Coquard a quarante ans; sa laideur est repoussante, sa physionomie basse et rusée ; ses petits yeux fins, perçans, élincellent sous les yerres de ses besicles d'or ; il est vêtu avec une recherche de mauvais goût, porte à sa chemise de gros boutons de diamans, des bagues à tous les doigts ; il garde son chapeau sur sa tête, malgré la présence do la duchesse do Sénancourt. Celle-ci, à la vue de ce personnage manquant si grossièrement aux plus simples lois de la politesse, interroge avec une sorte de stupeur le docteur Max du regard.

— Malheureusement, madame,— répond à demi-voix le médecin,^ — l'un des plus fâcheux caractères de l'épidémie régnante est de jeter une telle perturbation dans le sens moral de beaucoup d'hommes de bien, que leur délicatesse native ne s'ofifonse plus de leur contact avec des gens tarés, ignobles, qu'ils acceptent pour complices de leur convoitise.

— Ainsi, docteur, cette espèce-là...

— Cette espèce-là, madame, est monsieur Coquard, homme d'une réputation suspecte, lancé dans les grandes affaires, l'un des collaborateurs de monsieur do Sénan-

court, qui, je le crains, est dupe de ce fripon.

— Un pareil manant entrer ici son chapeau sur la tête I

— murmure la grande dame au moment où monsieur Coquard, à qui la physionomie altière de la duchesse, qu'il ne connaît pas, impose malgré lui, se découvre enfln et s'arrête interdit à quelques pas de la porte ; mais, revenant bientôt à son impudence naturelle, il s'avance résolument vers la duchesse et le docteur, disant à ce dernier :

— Bonjour, docteur 1 Je suis entré sans êlre annoncé; je croyais rencontrer ici ce cher duc I

— Ce cher duc 1 —répète à part soi la grande dame suffoquée, — ce cher duc !

— Nous agissons, lui et moi, sans façon,— reprend monsieur Coquard en s'asseyant carrément dans uu fauteuil.

— Je vais l'attendre.

— Puisqu'on agit ici sans façon, docteur, — dit la duchesse douairière,— faites-moi donc le plaisir de dire sans façon... à ce monsieur... de s'en aller et de nous laisser tranquilles.

— Qu'est-ce que c'est ? —s'écrie effrontément monsieur Coquard toujours assis.— Comment, madame, vous...

— Je parle de vous et ne vous parle point! —répond la grande dame en toisant monsieur Coquard par-dessus son épaule avec un souverain mépris. Et, s'adressant au docteur Max, — Faites, je vous prie, sortir cet homme,

I — Morbleu 1 madame I — s'écrie monsieur Coquard, — je trouve singulier que...

— Monsieur Coquard, pas d'impertinences 1 — dit durement le docteur Max. — Vous avez l'honneur de parler àmadaimo la duchesse douairière do Sénancourt,

— Que m'importe, à moi! Est-ce que vous croyez que je me laisserai mettre insolemment àa porte?

— Finissons ! •— dit la grande dame avec impatience. — Docteur, un coup de sonnette, et les gens de mon fils jetteront dehors ce malotru.

— Me jeter dehors, moi!— s'écrie monsieur Coquard furieux, — vous auriez le toupet de... Allons donc, vieille folle !

Cette altercation est interrompue par l'arrivée de monsieur le duc de Sénancourt. Il a soixante ans ; sa figure est noble et belle. N'ayant pas entendu les dernières paroles de monsieur Coquard, dont il remarque à peine la présence, le duc se dirige avec empressement vers sa mère; il fait un mouvement pour lui prendre la main, afin de la porter à ses lèvres ; mais la ducho-:so douairière, pâle, fière, courroucée, se recule. Monsieur de Sénancourt la regarde avec une surprise pénible.

— Monsieur, — dit froidement la grande dame, — nous ne sommes pas seuls ici.

— Voi's permettez, dopteur?— reprend monsieur de Sénancourt; et apercevant monsieur Coquard, — Ah! bonjour, mon cherl Veuillez aller m'attendre dans mon cabinet ; ma mère désire rester seule avec moi.

— Alors profitez de l'occasion pour lui dire, à votre mère, mon cher duc, qu'elle est diantrement malhonnête, — répond monsieur Coquard avec une colère contenue, et il ajoute on souriant méchamment : — J'ai du nouveau à vous apprendre... je vais vous attendre, mais dépêchez-

LA GRAMiK DAME. 41

Et l'impudent personnage sort en fermant bruyamment la porle derrière lui.

— D'où peut venir la co'ère de Coquard ? — se demande monsieur de Sénancourt de plus en plus surpris, — iQue s'est-il donc passé entre ma mère et lui ?

Le docteur Max, prenant congé de la duchesse douairière:

— N'oubliez pas, madame, mon ordonnance : une infusion de feuilles d'oranger, quelques gouttes d'éther, et retournez le plus tôt possible en Anjou. Tâchez surtout, — ajoute-t-il tout bas, — de décider monsieur de Sénancourt à renoncer aux affaires et à vous accompagner dans vos terres. Il est pour lui plus que temps de quitter Paris! — Et s'adressant au duc, qui se rapproche de sa mère avec embarras, — La santé de madame votre mère n'offre rien d'alarmant, monsieur; mais il serait opportun qu'elle ne prolongeât point son séjour ici.

Le docteur Max salue monsieur de Sénancourt et le laisse seul avec sa mère.

La duchesse douairière, après le départ du docteur Max, s'est assise; on lit sur son noble visage de douloureux ressentimens. Son fils lui dit avec un accent de profond respect et de chagrin ;

— Ma mère, nous voici seuls ; permettez-moi de vous exprimer l'affliction ©ù me jette votre accueil, si différent de celui que j'osais attendre. Daignerez-vous m'apprendre la cause d'une froideur dont je suis navré?

42 LE DIABLE MÉDECLN.

La grande dame a gardé pendant un moment le silence,^ sans tourner la tête vers son fils, puis enfin, attachant fixement sur lui ses yeux gris, élincelans de fierté courroucée, elle lui dit avec un accent de reprociie amer :

— Monsieur, en 93, il y a plus de soixante ans de cela, j'étais veuve, j'avais dix-huit ans, vous veniez de naître; je comparaissais pour la troisième fois devant le tribunal révolutionnaire, après avoir passé plusieurs mois en prison et souffert tout ce qu'une femme de ma sorte peut souffrir en prison ; pour la troisième fois, enfin, je jouais ma tête; savez-vous pourquoi, monsieur?

— Ma mèrel...

— Je n'avais pas suivi en émigration ma famille, mes amis, parce qu'en bravant un danger de mort, j'espérais sauvegarder vos biens, monsieur. Je vous les ai conservés au péril de ma vie. Que sônt-ils devenus?

— Rassurez- vous, ma mère ; loin de dissiper ma fortune, je l'aurai bientôt plus que doublée. J'ai eu tort, peut-être, de ne pas vous instruire de la vente de mes propriétés. Mais j'étais loin de penser que ces menus détails d'affaires d'intérêt méritassent votre attention.

— Vous parlez d'or, monsieur, — répond la duchesse docairière, dont l'accent est de plus en plussardonique.— En effet, je me môle de ce qui ne me regarde point. Pardonnez cette indiscrète curiosité à mon grand âge. Les vieillards deviennent curieux comme des enfans.

— Do grâce, ma mère...

— Vous aurez, dites-vous, bientôt doublé votre fortune? Je m'incline devant votre arithmétique, et ne sauiais qu'y applaudir 1 Comment donc, monsieur 1 vous avez par cupi-

dite vendu l'antique hôtel oîi vous êtes né, oîi monsieur votre père est nél Vous avez vendu ces domaines oîi, pendant tant de générations, le nom que vous avez l'honneur de porter a été béni, vénéré ! Vous reléguez au grenier le portrait des aïeux qui sont la gloire de votre maison ! Vous le dites judicieusement, monsieur, ce sont là menus détails d'intérêt 1 ils ne méritent aucunement mon attention; mais enQn (excusez la liberté grande de ma question), mais enfln , ces bonnes grosses sommes que vous avez retirées de la vente de votre patrimoine héréditaire, vous les placez sans doute honnêtement au denier vingt , au denier trente, comme le bonhomme Harpagon? C'est mon plus doux espoir. Après tout, au lieu de vivre en grand seigneur neuf mois de l'année dans vos terres , et trois mois à Paris dans votre hôtel, vous vous livrez au négoce en général et à celui du tabac et de la boue de Paris en particulier : c'est fort bien, c'est surtout fort honorable assurément; mais du moins, monsieur, ramassez- vous beaucoup d'or dans cette fange-là?

— Votre sévérité est grande et doit être grande, ma mère. Vivant au fond de l'Anjou, vous êtes restée étrangère au mouvement prodigieux qui, en ce temps-ci, pousse indistinctement toutes les classes de la société dans la voie de l'industrie. Vous ignorez, ma mère, que, grâce au développement croissant de la richesse publique et des besoins qu'elle engendre, tout a renchéri dans une proportion inouïe. Aussi, les revenus de mes terres ne me permettant plus de vivre à Paris selon mon rang, j'ai dû complètement transformer les élémens de ma fortune. Et...

— Pardon, monsieur. Si mes souvenirs ne me trompent

44 LE DIADLE MÉDECIN.

point, lors de votre mariage vous possédiez votre terre de Mérinville en Dauphiné, votre terre de Châteauneuf en Cerri, votre hôtel de la rue de Grenelle à Paris; madame votre femme vous avait apporté en dot sa forêt de Bourgueil : ces propriétés vous constituaient plus de cent mille livres de rentes.

— C'est vrai; mais aujourd'hui un pareil revenu est insuffisant pour tenir à Paris un certain état de maison.

, — Je ne suis qu'une pauvre veuve, je vis du blé de mes terres et du bois de mes futaies, ainsi qu'en vivait monsieur votre père; pourtant, j'aurai l'honneur de vous faire observer, monsieur, que j'ai toujours eu à Sénancourt une Diai-on de vingt-cinq à trente personnes, une douzaine de chevaux dans mes écuries, dis chambres de maître à offrir à mes amis, et une chère excellente ; de plus, je ne souffre point qu'il y ait un nécessiteux dans mes domaines; je fais des remises à mes fermiers lors des mauvaises années ; j'ai d'ordinaire deux mille louis de réserve dans ma cassette, et mon intondant, qui me vole nécessairement... évalue à quatre-vingt mille livres, bon an, m.al an, les revenus de Sénancourt.

— Sans doute, en vivant dans mes terres huit à neuf mois de l'année, ma fortune patrimoniale m'eût, à la rigueur, sulû; mais...

— Mais... la boue de Paris a tant de charme I Ah çà ! monsieur, j'espèie bien que mou petit-iils Tancrède, avec son prénom tout empanaché de chevalerie, héritera, en sa qualité d'iioir mâle, de votre lief do boueux?

— Celte cruelle raillerie me...

— Savoz-vous qu'il est lort heureux pour voire maison,

monsieur, que vous ayez un fils? car enfin, à défaut d'heir mâle, ce beau fief que je dis tombait de lance en quenouille, et, du coup, ma petite-fille Valentine devenait boueuse.

— Ah I ma mère, pouvais-je prévoir que vôtre visite inattendue, et dont nous espérions tant de bonheur, dût amener une explication empreinte d'une i pareille amertume?

— Permettez, monsieur le boueux...

— Vous êtes sans pitié.

— Il est, en effet, de mauvaise compagnie de se gratifier réciproquement de ses titres; j'aurai donc simplement l'honneur de vous dire, monsieur, quelle est la cause de ma venue, et, d'après ce que j'ai vu et entendu ici, j'ai grand' peur que mes craintes soient justifiées.

— Quelles craintes?

— Depuis que je vis dans mes terres, vous m'avez, monsieur, régulièrement écrit chaque mois ; vous vouliez bien m'informer de la santé de madame votre femme et de la vôtre; vos enfans vous donnaient, ajoutiez -vous, toute la satisfaction désirable ; vous borniez là votre correspondance, j'ignorais donc complètement la vente de vos domaines et vos glorieux trafics. Cependant certaines circonstances ont éveillé mon inquiétude. Hélas I depuis que cet abominable chemin de fer a coupé en deux mon beau parc de Sénancourt, je sais de reste qu'en ces temps-ci l'on n'est plus maître chez soi, ni certain d'y mourir en paix. J'ai donc été presque alarmée d'apprendre, il y a peu de jours, par l'un de mes régisseurs, que des étrangers, munis de chaînettes d'arpenteurs, étaient venus instrumenter

dans les environs de la ferme de Mareuil, qui touche au château. Mon régisseur a demandé à ces gens-là ce qu'ils faisaient. A quoi ils ont répondu « qu'ils arpentaient par ordre de monsieur le duc de Sénancourt ; » l'un d'eux a même, je crois, parlé de machine à vapeur... Or, j'ai l'infirmité de ressentir une horreur invincible à l'endroit de ces affreuses machines, dont le sifflement m'exaspère lorsqu'elles traversent mon parc. J'ai donc résolu de venir sur-le-champ à Paris vous demander, monsieur, de quel droit vous envoyez des arpenteurs instrumenter sur mes terres, et ce qu'ils voulaient dire avec leur machine à vapeur?

— Les personnes envoyées par moi à Sénancourt étaient chargées d'étudier la nature du sol delà ferme de Mareuil, et de le mesurer.

— Dans quel but, monsieur?

— Au risque de m'exposer de nouveau, ma mère, à vos sarcasmes, je vous dirai franchement qu'il y a une excellente spéculation à faire en établissant à Sénancourt une fabrique...

— Plaît-il?— reprend la grande dame abasourdie;— que dites-vous?

— Je parle de l'établissement d'une fabrique de sucro de betterave ou de...

— E4-cn que jo rêve? — se dit la duchesse douairière Quoi!... il oserait...

— Pardon, ma mèrn, msis celte fabrique..;

— Vertu de ma vio! Vous êtes un...

Mais, s'interrompant et se contenant, la grande dame ajoute :

— Au fait, monsieur, continuez, continuez, je suis curieuse de vous entendre.

— Si vous m'aviez fait la grâce de m'écouter sans vous fAcher, ma mère, vous eussiez bientôt reconnu que l'entre prise que j'ai en vue offre de grands avantages dont, ai-je besoin de l'ajouter ? vous profiterez comme moi.

— Ahî monsieur,— dit la duchesse douairière, feignant une reconnaissance ironique, — que de bontés I Vous êtes vraiment trop magnifique I

— Permettez... Si étrangère, si hostile que vous soyez aus spéculations industrielles, celle dont il est question méritera, j'en suis certain, votre indulgence ; je dirai plus, votre approbation.

— C'est indubitable.

—Voici donc, ma mère, quel est mon projet en établissant cette usine sur le territoire de la ferme de Mareuil, dont le sol excellent est particulièrement propre h la culture des racines : on fabriquera du sucre de betterave lorsque les vins seront à bon marché ; mais s'ils renchérissent, ainsi que cela arrive fréquemment depuis la maladie de la vigne, que ferons-nous ? Eh I r'' on Dieu, nous remplacerons la fabrication du sucre par celle de l'alcool;

Il est impossible de rendre l'expression de la figure, puis de l'accent de la grande dame, lorsqu'après avoir, bouche béante, écouté son fils, elle répéta :

— De ral...co...ol î

— En d'autres termes, ma mère,— reprend monsieur de Sénancourt,— nous fabriquerons de l'eau-de-vie de betterave; de sorte que nos terres, cultivées de cette façon et non plus en céréales, rapporteront huit à dix poar cent, au

48 LE JîiABLE MÉDECIN.

lieu de deux ai demi tout au plus; or, vous l'avouerez, ma mère, c'est une opération supcroo.

— Superbe!... superbe!

— Enfin... et je vous en conjure, ne voyez pas dans mes paroles la revendication d'un droit... rien n'est plus éloigné de ma pensée, ma mère ; j'expose simplement un fait.

— Voyons le fait ?

— Je veux dire que votre position d'usufruitière de Sônancourl ne sauroit être un obstacle à l'établissement de cette fabrique, puisque, loin d'amoindrir les revenus do Ja ferme de Mareuil, cotte fabrique les triple, et qu'en partageant avec moi celte plus-value, vous aurez encore un bénéflce considérable.

— Avez-vous tout dit?

— Oui, ma mère.

— Si je comprends bien, monsieur, ce que vous me faites l'honneur de me communiquer, voire louable ambition B'est point encore satisfaite ; il ne vous suffit point de trafiquer des boues de Paris ni de vendre du tabac: vous aspirez à débiter du sucre et de l'eau-de-vie, environ comme un épicier î

— Ma mère...

~ Sans compter que votre boutique serait établie à Sénancourt. en vue du château où l'un de vos ancôlres eut pendant huit jours pour hôte le roi Louis XIV !

— Permettez, je...

— Ce duc de.Sénancourt-là, monsieur , dont voici le portrait... — ajoute la douairière en se retournant vers les boiseries du salon; niiis, remorquant l'absence du tableau, elle ajoute : — Don I comme il était aussi trop

grand , celui-là , il est sans doute allô rejoindre au au grenier le maréchal Tancrède ! Enfin, ce duc de Sénancourt-là, monsieur, était, ainsi que vous, ambitieux, mais, permettez-moi d'ajouter, ambitieux d'une autre sorte. Non content d'avoir, en sa qualité de lieutenant général des armées royales, versé son sang dans dix batailles et mérité d'être surnommé le iras droit de m.onsieur de Turenne; ce duc de Sénancourt-là, monsieur, homme d'Etat autant que capitaine, brigua et obtint l'honneur de représenter la France auprès de Sa Majesté Très Catholique, et lut ambassadeur du roi Louis XIV en Espagne, d'où il rapporta le collier de la Toison-d'Or pour lui et la grandesse pour sa maison, car je prendrai la liberté de vous rappeler, monsieur, que vous êtes graml d'Espagne. Donc, à ce titre, je reconnais avec une inexprimable satisfaction, que dans votre famille l'on ne déroge point, chacun à sa façdn, s'entend ! car, non content de noblement servir la France comme boueux, vous vendez du tabac à vos concitoyens ! Ce n'est pas assez : enflammé par l'exemple de vos aïeux, vous éprouvez le dé- ^ir, si naturel à un Sénancourt, de débiter aux chalands du sucre et du rogomme I

— Il m'est pénible, ma mère, de vous entendre me reprocher...

— Des reproches , à vous? Dieu m'en garde, monsieur! N'êtes-vous pas le meilleur des fils ? ne poussez-vous point la générosité jusqu'à m'associer à votre délectable traGc, afin de me faire embourser quelque petit profit? Mais j'y songe : si vous ouvrez boutique à Sénancourt, m'est avis que vos armoirieSf surmontées de voire couronne ducale,

figureraient très joliment en manière d'enseigne. Et comme je tiens à gagner la gratification dont vous m'honorez, monsieur, je m'établirais au comptoir, où je débiterais des verres d'eau-de-vie à mes paysans. Il y aurait foule, les jours de marché surtout. La duchesse douairière de Sénancourt versant la goutte aux chalands ! Rien que pour cela l'on viendrait de dix lieues à la ronde. La consommation s'en augmenterait d'autant. Voilà encore une bien belle spéculation 1 Est-ce que vous n'y auriez point pensé, monsieur?

— Ma mère, permettez-moi de vous le répéter, vous jugez, vous devez juger les choses au point de vue du passé ; je les juge au point de vue du présent, et...

•— Ecoutez bien ceci, monsieur, — reprend la grande dame d'une voix brève et avec une expression qui révélait l'indomptable résolution de son caractère : — Si jamais... entendez-vous?... si jamais vous poussiez l'oubli du respect que vous me devez à ce point d'oser donner suite à cette imagination d'établir votre fabrique sur mes terres (que ce soit ou non votre droit, je m'en soucie peu), je donnerais ordre à mes gens de recevoir d'une si rude façon les personnes que vous enverriez procéder à ce bel établissement, qu'elles n'y reviendraient plus, je vous en donne ma parole d'honnête femme !

— J'ose espérer, ma mère, que vous n'aurez jamais recours à de pareils expédions. De grâce 1 veuillez vous rappeler h quels dangers vous auriez exposé non-seulement vos gens, mais vous-même, si vous aviez persisté, lors du tracé du chemin de fer dans votre parc, à vouloir employer inutilement la violence pour vous soustraire à une obligation légale.

— J'ai faibli une fois, je ne faiblirai pas celle-ci, et, vertu de ma vie I s'il le faut, l'on verra la duchesse douairière de Sénancourt, à l'âge de soixante-dii-huit ans, s'en aller en prison pour avoir voulu s'opposer à une indignité de son fils.

— Je connais, ma mère, l'inflexible fermeté de votre caractère, mais, j'en suis certain, vous aurez égard à ma position. La voici : croyant pouvoir user d'un droit, et surtout persuadé que l'établissement de cette fabrique, en dehors du château, ne pouvait en quoi que ce fût vous être désagréable, j'ai conclu cette affaire avec plusieurs associés, donné ma parole, ma signature ; je me trouverais dans un embarras inextricable s'il me fallait renoncer à cette entreprise , et je suis résolu à n'y pas renoncer.

A ces mots de son fils, la duchesse douairière tressaille et garde un moment le silence.

La grande dame, entendant monsieur de Sénancourt lui signifier sa résolution d'établir une fabriquo dans le voisinage du château, se sent douloureusement atteinte, non plus dans sa fierté, mais au cœur. Eile contient son émotion, et reprend en souriant avec amertume :

— Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites là, monsieur.

— Ma mère, je vous jure... que...

— Encore une fois, monsieur, vous vous moquez. Vous prétendriez me faire croire que, sachant ma résolution de passer à Sénancourt le peu de jours qui me restent h vivre, et do mourir en paix dans mes terres, vous n'avez

pu attendre du moins l'heure prochain'e de ma mort pour établir chez moi votre fabrique?... Non, monsieur, non, je ne veux pas croire, je ne croirai jamais que vous vous soyez froidement posé cette alternative : « Ou ma vieille » mère subira, quoiqu'elle s'en révolte, le voisinage de » mes fabriques, ou bien... elle s'en ira mourir ailleurs... » loin des lieux qui lui sont chers à tant de titres I » Allons donc, monsieur I vous avez le cœur desséché par la soif du gain, j'y consens; vous faites litière des illustres souvenirs, des glorieux exemples de votre maison, je l'avoue encore; vous vous livrez par convoitise à d'ignobles négoces, je le reconnais; mais enfin,monsieur, vous n'êtes point un monstre d'égoïsme; vous avez conservé au fond de l'âme quelque respect filial...

— Je vous le répète, ma mère, — dit monsieur de Sénancourt d'abord péniblement affecté, puis cédant à un mouvement d'impatience iovolontaire, — j'ai donné ma signature pour calto affaire. Dieu m'est témoin que j'aurais agi autrement si j'avais pu prévoir la répugnance véritablement inconcevable que vous cause le voisinage de celte usine; mais le fait est accompli; il m'en coûterait, pour rompre ce contrat, des dommages-intérêts considérables ; je ne peux cependant pas me ruiner pour satisfaire, permeltoz-moi do vous le dire, de vains préjugés.

— Ainsi, — reprend la grande dame indignée, -- ainsi l'honneur, la vénérationfilialesontà vos yeux des préjugés?

— Hé I ma mère, je suis de mon siècle 1 Nous ne sommes plus au temps où l'on regardait un gentilhomme comme déshonoré parce qu'il se livrait au commerce !

— Monsieur, ce qui déshonore un gentilhomme, ce n'est

pas le commerce, c'est la cupidité honteuse dont vous êtes possédé ! Qu'un homme sans naissance, sans patrimoine, trafique afm de s'enrichir, il lait bien, et s'il so conduit honnêtement, je l'estime.

— Je tiens par-dessus tout à votre estime, ma mère; je no crois pas enêiro indigne...

— Mon estime b vous qui, non content d'un patrimoine héréditaire considérable, plus que suffisant à vivre en grand seigneur, no songez qu'à assouvir une insatiable avidité 1 Mon estime à vous qui à cotte convoitise sacrifiez le pieux respect de la maison paternelle, la mémoire des aïeux, ia dignité do votre nom, le repos de mes derniers jours, l'avenir de vos enfans, car rien dô moins stable que ces folles spéculations qui m'inspirent autant d'aversion que de crainte 1...

— Vous parlez de mes enfans. Mon Dieu, ma mère, si je m'étais borné à jouir de ma fortune héréditaire, sans songer à l'augmenter, comment aurais-je pu doter Tancrède et Valenline ? Que leur aurais-je donné à chacun en mariage? Vingt ou vingt-cinq mille livres de rentes tout au plus 1 Est-ce que l'on peut, de nos jours, moyennant une pareille dot, marier cenvenabiement ses enfans?

— Qu'entends-je ! Ah 1 le docteur Mas disait vrai, c'est du vertige, c'est de la démence I Valenline et Tancrèdo de Sénancourt, jeunes, charmans, remplis de qualités, portant l'un des plus beaux noms do France, et dotés de vmgt-cinq mille livres de rente, ne point trouver à se maj-iei convenablement I Vertu do ma viel mais qu'est-ce donc que ces abkHmnables mœurs- là? Ce n'est pas la fièvre do kl çocd'oU.iiSo qui vouj dévs^ic : liù/fe est trop noblej c'est

/a lèpre, c'est la gale, c'est l'ignoble dans le hideùxl et je préfère l'horrible à l'ignoble , le tigre au crapaud I Dieu me le pardonne, c'était affreux, mais grand, 93 ! J'abhorrais Robespierre ; je ne pouvais pas le mépriser. Il coupait les t?.tes, non les bourses, et restait pauvre, incorruptible. Si les jacobins nous massacraient, monsieur, ils couraient pieds nus à la frontière, combattre, mourir en héros, en enragés, non pour s'enrichir, mais pour 1^ triomphe d'une idée, leur infernale république 1 Ah ! monsieur, monsieuri j'ai bravé ces terribles jours pour sauvegarder votre héritage, et, à la pensée que ma mort vous laisserait orphelin, souvent mon cœur a tressailli d'angoisse, a frémi d'épouvante, mais jamais, non jamais il ne s'est alors, comme en vous entendant, soulevé de mépris et de dégoût !

Monsieur de Sénancourt reste atterré par ces foudroyantes paroles, inspirées à sa mère par le vertige industriel qui précéda 1848. Soudain, le duc prêle l'oreille au dehors, où l'on entend le bruit d'une vive altercation. Presque aussitôt la porte s'ouvre violemment devant un nouveau personnage contre lequel un valet de chambre se débat vainement afin de lui barrer le passage.

Ce nouveau venu qui pénétrait ainsi violemment chez monsieur le duc de Sénancourt se nommait monsieur Loubin, homme d'un âge mûr, très convenablement vêtu, et de qui la figure, en apparence franche et ouverte, témoignait alors d'une grande irritation. Les derniers ressentiraens

de la duchesse cèdent à la surprise causée par ce tapage, si choquant pour la grande dame, habituée à voir régner autour d'elle l'ordre, le calme et une respectueuse déférence. Son fils fait vivement quelques pas vers M. Loubin, et s'adressant au valet de chambre :

— Quel est ce bruit ?

— Ce monsieur a voulu entrer malgré moi,— répond le domeslique ; — pourtant je lui ai dit que monsieur le duc B'était pas visible.

— Monsieur, —reprend avec hauteur monsieur de Sénancourt,faisant un pas vers monsieur Loubin,— il est inconcevable que vous vous permettiez de forcer ainsi ma porte 1 Qtii ôtes-vous? Que voulez- vous?

— Qui je suis?- répond le nouveau venu avec un courroux croissant, — je suis Loubin ! et pour mon malheur, actionnaire de vos fichus tabacs de Constantinel Ce que je veux?... Mon argent 1

— Votre argent ? — reprend monsieur de Sénancourt très surpris.— Qu'est-ce à dire, monsieur?

— Comment I qu'est-ce à dire? — s'écrie monsieur Loubin.— Ah çà I parce que vous et votre monsieur Coquard vous m'avez tout l'air de deux Robert Macaire, vous me prenez peut-être pour un Gogo?...

— Monsieur, — dit vivement le duc de Sénancourt désolé de voir sa mère témoin de ce nouvel incident, — oubliez-vous devant qui vous parlez ?

—Ne croyez pas m'imposer avec votre titre, monsieur ! — réplique monsieur Loubin; — tout duc que vous soyez, vous êtes responsable des faits et gestes de la société dont TOUS êtes le président. Je suis un honnête père de famille;

oG LE DIABLE MEDECLN.

n!i>i; ce titru en vaut bion un autre, entendez-vous 3ela, r;;onsieurie duc?

— Monsieur !

-—Plein de conQanco dans votre iionorabililé, J'ai placé dans vos tabacs mes économies, fruits de mon travail, qui devaient être la dot de mes enîans. Et voilà que le bruit se répand que cette affaire, où je me suis engagé sur la foi de votre nom, pourrait bien n'être qu'une indigne friponnerie, et qu'en ce cas nous serions volés.

La duchesse douairière a écouté cet entretien avec une slu pour douloureuse. Aux derniers mots de l'actionnaire, qui accuse monsieur de Sénancourt de complicité dans une indigne friponnerie, la grande dame frémit, porte ses deux mains à son visage, puis, pâle et nresaue éperdue, elle se dirige rapidement vers la porte.

— Ma mère I — s'écrie avec angoisse monsieur de Sénancourt, en allant vers la duchesse,— de grâce 1 écoutezmoi 1 no croyc'Z pas...

La duchesse douairière se retourne indignée , menaçante; d'un geste écrasant elle défend à son fils de la suivre. Et monsieur de Sénancourt, profondément affligé, demeure seul avec l'actionnaire des tabacs de Consiantine.

Monsieur Loubin, après avoir silencieusement et attentivement observé la duchesse douairière et son fils, sourit; fa feinte indignation dont son visage était animé fait place à une expression do sournoise asluco, et il se dil

— Ah ! la m^re Psi ici?... Tant mipiiî ! çJi me chausse I Et reprenant son masque d'honnAto homme indigné,

monsieur Louhin ajoute tout haut, s'adressant à monsiour de Sénancourt encore sous le coup de ses pénibles impressions :

— Monsieur, il faut sur l'heure. ..

— Sortez I — s'écrie le du-î de Sénancourt exaspéré, — sortez, monsieur ! Si vous avez des réclamations à faire, adressez-les au conseil d'administration ; lors de sa première assemblée, il vous répondra.

— Il sera bien temp=!, alors ! — réplique mon<iieur Loubin. ~ Je vous le répète, monsieur, le bruit se répand que votre société des tabacs de Constantine, fondée au capital de deux millions, ne représente pas une valeur de cent mille francs. Donc, je viens ici, au nom de la majorité des actionnaires et en qualité de leur fondé de pouvoir, afin de m'assurer de l'état des choses. On parle de documeîîs officiels envoyés d'Algérie qui seraient désastreux pour nous. Je n'ai pas encore eu connaissance de ces renseignemens, mais notre alarme est grande! Nous avons, sur la foi de votre nom, que nous devions croire des plus honorables, placé nos capitaux dans votre entreprise; or, je vous le déclare, monsieur, nous ne nous laisserons pas plumer vifs sans crier !

— Hé! monsieur, est-ce ma faute à moi si vous ajoutea créance à des bruits absurdes? E?t-ce que je n'ai pas moimfîme placé des fonds considérables dans cette entreprise? Je la croyais donc, je la crois donc excellente.

— D'accord, monsieur le duc, — répond monsieur Loubin, semblant peu à peu s'apaiser; — mais enOn, ces

bruits alarmans ont pris une telle consistance, qu'il vous importe autant qu'à nous de prouver qu'ils sont dénués de fondement.

Le valet de chambre, revenant dans le salon, dit à son maître :

— Monsieur Louis Morel demande à parler à monsieur le duc.

— Priez-le d'entrer,— répond monsieur de Sénancourt. Et, s'adressant à monsieur Loubin :

— Monsieur, veuillez revenir ici, ce soir, à cinq heures; je suis certain de vous démontrer alors, jusqu'à la complète évidence, que les bruits auxquels vous avez ajouté foi avec une incroyable légèreté, sont aussi calomnieux qu'absurdes.

— A ce soir donc, monsieur le duc,— reprend monsieur Loubin avec une apparente bonhomie.— Vous comprenez que jo ne demande qu'à croire à la solvabilité de l'entrepris^fl, moi ; et, si elle m'est clairement démontrée ainsi que vous me le faites espérer, je m'empresserai de retirer les expressions dont votre susceptibiUté a dû, monsieur, s'offenser. Mais vous ferez la part de mon anxiété en présence de bruits d'une nature si inquiétante. Je suis un honnête père de famille; i'ai placé dans cette affaire la dot de mes enfans, et jo...

—Monsieur, avant de vous rendre l'écho de ces rumeurs alarmantes, vous auriez dû attendre des explications, des preuves, qui, je le répète, vous rassureront complètement.

— Donc, monsieur le duc,— reprend monsieur Loubin ©D s'inclinant,— j'aurai l'honneur de revenir tantôt?

LA GRANDE DMIE. 59

— test entendu, monsieur,

A ce moment, monsieur Louis Morei est introduit par le valet de chambre.

— Diable!— se iit monsieur Loubin en se dirigeant vers la porte, — pourvu que ce crétin de duc ne demande pas conseil à ce monsieur Morel ! c'est un homme riche, intègre, mais fort habile en affaires, il pourrait tout gâter. Heureusement, —ajoute Loiibin on sortant.— Coquard est là... il est bon là l et le reste le regarde.

Monsieur Louis Morel, alors âgé d'environ vingt-six ans, l'un des élèves les plus remarquables de l'école polytechnique, avait d'abord embrassé la carrière d'ingénieur des mines, puis renoncé à cette position cfficielle, afin de se livrer exclusivement à l'exploitation d'une grande découverte scientifique, due à son génie, et applicable à l'industrie. Monsieur Louis Morel, doué d'un extérieur aussi attrayant que distingué, joignait aux plus nobles qualités du cœur un esprit éminent et un caractère d'une rare élévation. Ce jeune homme éprouvait en ce moment une émotion profonde en songeant que le bonheur de sa vie et do celle de sa sœur dépendait de son prochain entretien avec monsieur de Sénancourt, auquel il venait adresser une double demande de mariage.

Le duc, d'abord aussi surpris qu'afiecté des réclamations imprévues de monsieur Loubin, se rassura peu à peu, confiant dans sa loyauté, danssaconvictiouderoxcellenceeido

l'honorabilité de l'entreprise des Tahacs d» CûmtanHne\ il considéra les bruits rapportés par l'actionnaîre comme le résultat d'une manœuvre de spéculateur désireux de déprécier momentanément les actions de la société dont il était président, aQn de les acheter en laissés cependant, songeant à la fâcheuse impression qui devait rester contre lui dans l'esprit de sa mère, témoin des récriminations inurieuses de l'actionnaire, monsieur de Sénancourt, absorbé par cette pensée, accueillit Louis Morel arec une distraction involontaire, dont il eut bientôt conscience. Aussi lui tendant cordialement la main :

— Pardon, mo» ami, mais vous le savez^ je suis lancé dans un tel courant d'affaires... vous voudrez bien m'excuser, n'est-ce pas, d'avoir été si distrait?

— Je suis à vos ordres, monsieur, — répond Louis Morel en s'inclinant avec déférence. — J'aurais à vous entretenir d'un objet important... Oserai-je vous prier de faire momentanément former votre porte, afin que nous ne soyons pas dérangés?

— Certainrment, mon ami, —■ dit monsieur de Sénancourt en agitant le cordon d'une sonnette. •— Quelqu'un m'attend dans mon cabinet, mais je suis à votre disposition.

Et s'adressant au valet de chambre qui vient d'entrer :

— Priez monsieur Coquard dr3 vouloir bien m'attendre encore pendant quelques instans dans mon cabinet.

— Oui, monsieur le duc.

— Dites birri 5 la porte que je n'y suis pour personne, absolument pour personne.— Et se retournant vers Louis Morelî— Nous voici seuls, mon cher ami, de quoi s'agit-ilT

LA GRANDE DAME. fil

Louis Morel se recueillit pendant un moment et dit à monsieur do Sônancourt d'une voix grave et légèrement émue:

— Monsieur, depuis plus de deux ans j'ai i'honneui d'être en relation d'affaires avec vous. J'ai mérité votre confiance, j'oserai ajouter votre estime.

— Et mon amitié, ma bien vive amitié î Vous êtes l'ur des hommes que j'aime, que j'honore le plus, mon cher Morel.

— Ces paroles, monsieur, m'encouragent.

—Vous encouragent, à quoi?

— A vous faire connaîtro l'objet de cet entretien. Par mettez-moi, meusieur, de vous exposer en quelques mot5 ma situation. Mon père m'a légué, à défaut de fortune, un nom considéré.

— Monsieur André Morel était l'un des membres les pi éminens de l'Académie des sciences, et vous marchez, mo ami, dignement sur ses traces. Mais pourquoi évoquer ce? souvenirs de famille?

— Je vais, monsieur, vous l'apprendre. Mon père nou? a laissés, ma sœur et moi, orphelins et paavres.

— Votre conduite envers ma Jomoiselle votre sœur a été admirable 1 L'éducation que vous lui avez fait donner l'a rendue l'une des jeunes personnes les plus accomplies que je sache, et dernièrement encore, madame de Sénancourf Ci'.pàt 5 V^lontint" pour ^no^ièîe vo're ch-Tm:'!" ro^ r

Louis Morel sourit et reprend :

— Encore un encouragement, monsieur.

— Que voulez-vous dire ?

~ Permettez-moi d'achever en deux mots, monsieur. La découverte industrielle à l'exploitation de laquelle vous avez bien voulu associer votre fils m'a enrichi au delà de mes espérances. Je possède environ huit cent mille francs. Je destine la moitié de cette somme à la dot de m.a sœur.

— • Tenez, mon ami, •— dit le duc de Sénancourt avec émotion et tendant la main à Louis More!, — je ne devrais pas être surpris de ce que vous m'apprenez ; cette délicate générosité n'a rien d'étonnant pour qui vous connaît, vous apprécie. Pourtant, vous l'avouerai-je? ce beau trait augmente encore, s'il est possible, mon attachement pour vous, ma profonde estime pour la noblesse de votre caractère.

— Ces paroles si flatteuseî? de votre part, monsieur, à vous dont la haute position...

— Ma position ? — reprend le duc de Sénancourt avec bonhomie, —ma position? Hé! mon Dieu! elle est la vôtre. Ne suis-je point, comme vous, tout uniment un industriel? Ah! mon cher ami, pourquoi d'anciens, de déplorables préjugés sont-ils encore malheureusement si tenaces dans certains esprits? Grâce à Dieu, je ne suis pas de ces esprits-là ; je marche avec mon siècle, et je m'en fais gloire! Mais ma mère... ma mère !... Enfin, le croiriezvous? elle me reproche comme une honteuse dérogation à la dignité de ma naissance les spéculations que... Mais, pardon, mon ami, revenons h rotr-5 enTefir^n. Vous m'avez fait part de votre généreuse intention do doter vo-

tre sœur. Penseriez- vous à la marier prochainement?

— Oui, monsieur.

— Heureux entre les heureux sera celui qu'elle a choisi! Et ce choiy... quel est-il?

■— Le frère d'une jeune personne que j'aime depuis deux ans et à la main do qui j'ose prétendre.

— Un double mariage?... ce serait charmant! Ah I que de vœux je fais pour votre bonheur! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me demander de témoigner tout le bien que je pense de vous et de mademoiselle votre sœur aux parens du jeune homme et de la jeune personne ?

— Monî-ieur...

— J'ai deviné, n'est-ce pas? Eh bien ! mon ami, je dirai simplement à la fiimilîo dans laquelle vous désirez d'entrer : Je voudrais avoir un gendre et une belle-fille aussi parfaitement doués que monsieur Louis Moral et sa sœur.

— Ah ! monsieur! — s'écrie Louis Morel avec expansion, — je crois à ppine ce que j'entends !

— Qu'avez- vous? Cette émotion... ce trouble... ■— Ces paroles que vous venez de prononcer...

— Quelles paroles, mon ami?

— Oh! laissez -moi les répéter, — reprend Louis More! ravi ; — elles sont le gage du bonheur de ma sœur et d u mien! N'avez-vous pas dit, monsieur : a Je voudrais avoir un gendre et une belle-fille aussi parfaitement doués que monsieur Louis Morel et sa sœur? »

— Sans doute, telle est ma pensée.

— Merci à vous ! monsieur, — s'écrie Louis r^forel avec un accent de reconnaissance ineffable ; — merci à vous, monsieur I vous comblez mes vœux les plus chers I

— Comment?

— Cette jeune personne que j'aim'3 depuis deux ans, du plus profond, du plus respectueux amour, c'est... madomoiselle Valentine 1

— Ma fille I — reprend monsieur de Sénancourt stupéfait;—ma fille !

— Elle a daigné m'autoriser à vous demander sa main.

— Valentine ?

— Oui, monsieur, elle partat-e le sentiment qu'elle m'inspire, aïDsi que ma eceur partage l'aiiection qu'éprouve pour elle monsieur Tancrède.

— Quoi!— dit le duc de Sénancourt abasourdi ,— Tancrède... lui aussi?

— Ce matin, il est venu chez moi me demander la main de ma sœur, et m'apprendre que mademoiselle de Sénancourt m'engageait h tenter la démarche que i'ai l'honneur de faire près de vous, monsieur, et que vous avez accueillie d'avance avec autant de bonté que d'indulgence , en me répondant ces mots, qui font bondir mon cœur de joie. Ah 1 ils sont pour moi la plus douce rérompense de mes travaux, de mes constans cfïorls à porter dignement le nom de mon père, à me conduire en homme de bien ! No m'avez-voDS pas dit : « Je voudrais avoir » un gendre et une belle-fille aussi parfaitement doués » que vo'is et votre sœur, monsieur Louis Morel?» Monsieur, excusez, do grâce, ma pro^'ondo émotion... la parole manque à l'expression do certains sontimens.

Louis Morel a prononcé ces derniers mots d'une voix entrecoupée; "l porte la main à ses yeux humides de larmes, ot garde pendant un moment lo silouco.

LA C?ANnR TiAME. 65

Monpipur le due de S^nanroiirt avait brouté l'industriel avec une surprise croissante; et tombant des nues, il se demandait si monsieur Louis Morel perdait la raison. Lui prétendre h la main de mademoiselle de Sénancourt I Admettre la possibilité d'un pareil m.ariage, c'était do la part de ce jeune homme le comble de la présomption ou de l'extravagance I

— Ah ! nous vivons en de singuliers temps I — se disait naïvement monsieur de Sénancourt, lorsque Louis Morel reprit d'une voix encore palpitante d'émotion :

— Pardon, monsieur, mais parfois, autant que le chagrin, le bonheur nous accable, et...

— Mon cher monsieur Morel, — dit le duc de Sf^nancourt d'un ton pénétré, — j'ai un million d'excuses à vous faire.

— A moil monsieur?

— Je suis aux regrets d'avoinpar des paroles dont vous n'avez pas compris le sens exact, paru encourager, réaliser des espérances qu'il m'est pénible, crovez-Ie bien, — et il serre affectueusement la main du jeune homme , — qu'il m'est cruellement pénible de détruire.

— Qu'entends-je?

— Ohl certes, si je désirais marier mes enfan«, je voudrais trouver dans mon gendre et dans ma belle-fille les r^res mérites qui vous distirigu^nt, ainsi que modemoiiello votre 5œur; mais Tancrède et Va;ontiûG sont encore

CG Î^E iilAV.LE îiÉîiFCTN.

trop jeunes pour que je puisse songer à leur établissement^ Louis More!, frappé au cœur par un refus que, pour tant de raisons, il prévoyait si peu, ne trouve pas un mot à répondre dans le premier éîourdissement de sa douleur, et reste abattu par cette douloureuse déception.

Quant à monsieur de Sénancourt, excellent homme, malgré son orgueil d"; race, il s'apitoyait en toute sincérité sur l'affliction de Louis Morel, qu'il tenait réellement pour le plus galant homme du monde, et se dirait ;

— Pauvre garçon, je suis navré de lui causer ce chagrin; mais que répondre à une proposition exorbitante, inouïe ? Heureusement mon refus est b?sé sur un prétexte plausible, et n'a rien de blessant. Mais comment Taticrède et Valentino,si bien nés,'si bien élevés, ont-ils pu s'oublieràce point d'autoriser les inconcevables prétentions de monsieur Morel et de sa sœur ? En vérité, il faut vivre de nos jours pour assister à un pareil renversement des légitimes barrières qui, de tout temps, se sont élevées entre les diverses classes do la société I II n'est donc plus de distinction, de rang et de naissance ? Tout est donc confondu, bouleversé? Oîi allons-nous , je le demande, où allons-nous ?

Le dé'apoointoTment de Louis Mord était si cruel ; il lui semblait si affreux pour lui et pour sa sœur de renoncer à jamais à leurs plus chères espérances, qu'il reprit d'une voix altérée :

~ Mon'^ieur le duc, jo fais appel è votre sincérité, cer-

tain qu'elle ne me fera pas défaut. Vous déclinez la demaTido que j'ai l'honneur de vous adresser parce que, di:o5-vous, mademoiselle Valcntine et monsieur Tancrède sont trop jeunes pour se marier î

— Assun^ment, mon cher monsieur Morel, et vous en conviendrez vous-même. Mon fils a vingt-deux ans à peine, ma fille dix-huit ans ; ce sont des enfans.

— Plus que personne, monsieur, je sais combien la volonté paternelle doit être vénérée, obéie. La trop grande jeunesse de mademoiselle Valentine et de M. Tancrède est , dites-vous, monsieur, le seul obstacle à leur mariage? En ce cas... ma sœur et moi, pleins de respect pour votre décision, pleins de foi dans la durée d'un sentiment inaltérable, pleins de confiance dans l'avenir, nous a tiendrons.

— Mon cher m.onsieur Morel, — répond M. de Sénancourt avec embarras, — - vous avez fait appel à ma franchise: il est de mon devoir de vous parler en toute sincérité. Je vous ai dit en quelle haute estime je vous tenais, ainsi que mademoiselle votre sœur; mon refus ne doit donc en quoi que ce soit vous blesser. Fort de cette conviction, je vous déclare sans hésiter que le double mariage auquel vous avez biOH voulu songer est et sera toujours impossible.

Louis Morel, déçu dans son vague et dernier espoir, tre«îsaille et baisse la tête avec accablement. Monsieur de Sénancourt, ému de cette douleur muette, se disait :

— Ah! il faut du courage pour accomplir dignement les sévères devoirs du père de famillel — Et il reprend tout haut î

—Je ne saurais trop vous répéter, mon cher monsieur Morei, combien je suis désolé de ne pouvoir agréer votre offre, mais j'ai depuis longtemps d'autres vues pour rétablissement de mes enfans. Je vous crois galant homme, dans toute l'acception du mot ; je sais tout ce que l'on peut attendre de l'élévation et de la fermeté du caractère de mademoiselle votre sœur ; aussi, je n'en doute pas, ayant égard à la pénible nécessité où je suis de ne pas agréer vos offre», vous et mademoii=elle Morel laisserez s'éteindre dans le cœur de mes enfans une affection naissante que la mobilité naturelle à la grande jeunesse leur fera bientôt oublier.

— Vous nous appréciez en cela, ma sœur et moi, comme nous méritons que vous le fassiez, monsieur, — répond noblement Louis Morel ; — il serait indigne à nous de no pas renoncer loyalement, complètement à toute espérance.

Le jeune homme se disposait à s'éloigner après avoir sa!uô monsieur de Sénajacourt; mais celui-ci, l'arrêtant par la main :

— Mon cher ami, vous ne me ferez pas l'injure de douter un moment que ce refus n'altère en rien ma profonde considération pour vous?

— - Je le crois facilement, monsieur, -^ reprend Lo'iis Morel avec dignité, tandis que monsieur de Sénancourt, conservant toujours entre les siennes les mains du jeune homme :

— Il est aussi bien entendu que nos relations d'affaires continueront?

— Il en sera selon que vous le désirerez, monsieur.

— Seulement, au lieu de vous donner la peine de venir

LA GRANDE DAMR. 69

journrllcnient chez moi, vous permettrez que j'aille chez

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