‹ Le diable médecin (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

«vie; il en résultera presque indubitablement qu'elle « voudra beaucoup s'amuser après ma mort.

« Ce désir est naturel, je n'y verrais aucun incouvé- « nient si je ne savais ma femme incapable de régler sa- «gementsadepense.il est aussi presque certain, selon « moi, qu'elle se remariera, en raison même de la faiblesse « de son caractèrej habituée depuis vingt ans à subordon- «nerses volontés aux miennes, se sentant incapable de « donner à sa vie une direction assurée, manquant parna- X ture de décision, d'initiative, ma femme cherchera un K guide et nécessairement le désirera de tout point dissemicblable de moi.

« J'étais sérieux, casanier, rigide, peu expansif, je te- « nais honorablement ma maison sans me départir de « mes habitudes d'ordre et d'économie.

« Ma veuve fixera presque fatalement son choix sur uti «mari mondain, joyeux et dépensier, probablement plus «jeune qu'elle.

« Or, il demeure avéré pour moi que les conséquences « d'un pareil mariage seront, dans un temps donné, dé- « sastreuses pour ma femme et pour ma fille. »

Madame Gabert ne put s'empêcher de tressaillir en reconnaissant avec quelle pénétration, quelle sagacité profonde, son premier mari avait préjugé de l'avenir et dit à Henriette en soupirant:

— Mon enfant, j'avoue en rougissant de honte et de regret, la justesse des prévisions de ton père... c'est, hélas! une bien légère expiation de mes torts...

— Ta bonté, la croyance au bien, ont seules causé ton erreur, ma mère, et à cette bonté mon père rendait un juste

hommage — répondit la Jeune fille.

Le médecin poursuivit ainsi sa lecture:

« Ma fille Henriette sera sans doute encore loin d'avoir « atteint sa quinzième année lorsque je mourrai; c'est une « généreuse et vaillante enfant, d'un caractère fortement « trempé, d'une raison précoce, d'un sens droit, d'un es- « prit sérieux; si, lors de ma mort, ma fille avait dix-huit « ans et qu'il me fût possible de placer sa mère sous sa tu- « telle, je n'éprouverais pour elles deux aucune crainte.

a Mais c'est à peine si Henriette, lorsqu'elle me perdra, « sortira de l'enfance, et, par tendresse, par respect pour « sa mère, elle ne contrariera en rien les désirs de celle-ci « au sujet de son second mariage, et s'y résignera, dût ce « mariage blesser les plus chers sentiments de son cœur. »

— Grâce à Dieu, ton pauvre père appréciait aussi justement tes nobles qualités qu'il appréciait ma déplorable faiblesse,— dit madame Gabert en embrassant sa fille. Et s'adressant au docteur Max: — Excusez-nous de vous interrompre si souvent, monsieur...

« Le tuteur de ma fille sera nécessairement choisi parmi a mes parents ou ceux de ma femme. Aucun d'eux ne roé- « rite assez ma confiance pour que je sois complètement « rassuré au sujet de la gestion des biens de ma fille, puis- «ï que la loi, par un incroyable oubli des intérêts sacrés «. des mineurs, laisse sans aucun contrôle, sans aucune « garantie, leurs biens à la merci des tuteurs jusqu'à Té- « poque de leur majorité, époque à laquelle tout recours « contre la tutelle devient presque toujours illusoire, sur- « tout lorsque le tuteur ne possède rien.

2 56 LE DIABLE MÉDEON.

« De ce qui précède il résulte évidemment et selon moi « ceci :

« Ma femme se remariera peu de temps après son veu- « vage, et, bonne, confiante, crédule à l'excès, fera pro- « bablement un choix peu raisonnable, et en peu d'années « se ruinera ou se laissera ruiner.

« Afin de remédier autant qu'il est en moi aux maux « que je prévois, je prends la résolution suivante :

« Mes biens, y compris les apports de ma femme, s'élè- « vent à la somme de trois cent vingt mille francs.

« L'on ne trouvera chez moi, lors démon décès, que cin- « quante raille écus environ.

« Ce jourd'hui je dépose cent soixante et dix mille « francs, à titre de fîdéi-commis, entre les mains de moû « confrère, le docteur Max, sous le sceau du plus profond « secret.

a Si mes craintes sont trompées, si ma femme, veuve « ou remariée avec un honnête homme, ne se livre pas à « de folles dépenses et conserve sa fortune intacte ; si la « tutelle de ma fille est confiée à des mains intègres jusci qu'à l'âge où elle pourra se choisir un époux ; si cette Cl union lui offre toutes les chances de bonheur désirables, « M. le docteur Max, appréciateur infaillible de ces résul- « tais, grâce à son excellent jugement et à sa profonde « connafssance des hommes et des choses, devra, s'il ne « conserve plus aucun doute sur la sécurité de l'avenir de « ma femme et de ma fille, leur reraetnre le fidéi-commis Il dont je l'ai chargé, à savoir : quatre-vingt-cinq railla « francs à chacune d'elles.

« Si, au contraire, mes craintes se réalisent, si ma tmia^

« trouve dans son second mariage le malheur et la ruine; « si le tuteur de ma fille a prévariqué, la somme confiée « par moi au docteur Max sera employée par lui. Selon <? qu'il le trouvera opportun et de quelque façon qu'il le «jugera convenable, afin que cette ressource suprême ne « soit pas follement dissipée et les sauve toutes deux de ia « détresse.

« Ce dernier cas échéant, je désire que M. le docteur « Max laisse suffisamment ma femme face à face des terce ribles extrémités de la ruine et de la misère, pour que a l'épreuve soit rude et profitable.

a 51. le docîeurMax devant rester complètement inconnu « de ma femme et de ma fille, et devant cependant être « instruit des divers incidents de leur vie privée, j'ai (sauf a meilleur procédé) songé à un moyen qui concilie la sua reté de ses informations indispensables et le secret dont « elles doivent être entourées ; ma femme a, depuis Ion- « gués années, à son service une domestique nommée Ana géliéiue, qu'elle affectionne, et qui, de son côté, est, je a crois, aUachée à sa maîtresse. M. le docteur Max, après « ma mort, pourrait, afin de conserver notre secret, mana der Angélique et lui apprendre que je lui ai légué une « pension viagère de trois cents francs, à la condition de « rester au service de ma veuve, de garder un silence ab- « solu sur ce legs, et de venir mensuellement toucher sî <i pension chez lui et de répondre aux informations qu'il a pourrait solliciter d'elle au sujet de sa maîtresse. Grâce « à ce moyen, M. le docteur Max obtiendrait fréquemment « des renseignements certains sur ma femme et sur ma « ûUei sans «voir aucun rapport av(;c elles*

9S$ LE DTABLE MÉDECIN.

« Je prie M. le docteur Max de prendre les dispositions « nécessaires, afin que, dans la regrettable hypothèse de « son décès, la mission dont il s'est chargé avec tant de « dévouement et de générosité, soit par son testament, si « elle n'est pas accomplie, confiée à une personne de son « choix. Si ce dernier vœu ne peut se réaliser, le dépôt* « laissé entre les mains de M. le docteur Max serait, après « sa mort, restitué à ma femme et à ma fille.

« Lorsque M. le docteur Max aura jugé opportun de G mettre à exécution mes dernières volontés, le présent « écrit sera remis à ma femme et à ma fille ; et, je n'en « doute pas, leur reconnaissance égalera la mienne envers « l'homme de noble et grand cœur, qui, presque sans me « connaître et obéissant au touchant intérêt que lui inspi- « rait le sort d'une veuve et d'une orpheline, s'est chargé u d'une mission si délicate et si grave.

« Ecrit en entier de ma main, ce jourd'hui, etc., etc. «D' Joseph Dumesxil. »

— La lecture de cette note, écoutée par Henriette et par sa mère avec un pieux recueillement, leur expliqua la mystérieuse et constante sollicitude du docteur Max, qui, sous le nom de M. Robin, avait toujours été, par l'intermédiaire d'Angélique, informé des divers incidents de leur vie domestique.

•— Maintenant, madame, — ajouta îe docteur en terminant, — vous comprendrez, qu'instruit par Angélique de la nomination de M. Gabert aux fonctions de tuteur de mademoiselle Henriette et de vos projets de mariage, je n'ai pas dû intervenir; la tutelle était irrévocable, et mes

conseils eussent été vains, au sujet d'une union vivelnent désirée par vous. Enfin, je partageais absolument les vues et les espérances de M. Dumesnil, en cela, qu'une épreuve, si rude, si prolongée qu'elle fût, me semblait, ainsi qu'à lui, devoir opérer sur vous, madame, une action salutaire; et si M. Gabert n'eût été justement puni de ses exécrables projets, je serais... après vous avoir laissée quelques jours face à face avec une réalité terrible, je serais, dis-je, intervenu, afin de vous décider à une séparation de corps et de biens, infailliblement obtenue ensuite de la révélation des horribles tentatives de ce misérable sur sa belle-fille; et alors, de concert avec un homme de loi, nous aurions mis à l'abri de toute future atteinte la fortune que je vous restituais; enfin, je vous expliquerai en deux mots,' et cette fois, au vrai, la circonstance de mon apparition ici. Kvant-hier soir, instruit par Angélique du rendez-vous que vous donnait M. Gabert chez votre avocat, afin, disait-il, de vous restituer votre fortune et celle de votre fille, j'ai pressenti quelque piège; je me suis rendu che2 votre avocat ; là, j'ai appris que l'entrevue étant retardée, vous étiez revenue chez vous ; je vous y suivis bientôt, afin de laisser ici une lettre pour Angélique, où je lui mandais de venir me trouver le lendemain... Vous savez le reste... ilaintenant, madame, permettez-moi, grâce au privilège de mon âge, deux mots de moralité. Il résulte des événements dont vous etmademoiselle Henrietteavez failli être victimas deux graves enseignements : le premier, hélas! trop souvent constaté par des faits honteux ou horribles, parfois scan-s^ daleusement ébruités, parfois enfouis dans le secret des familles; ce premier enseignement est celui-ci :

Une femme qui, ayant dépassé la maturité de l'âge, épouse un homme beaucoup plus jeune qu'elle, surtont alors qu'elle a une fille, expose celle-ci et s'expose ellemême, sinon à la certitude, du moins à la probabilité des déceptions, des malheurs et des tourments dont vous avez si cruellement souffert. Le second enseignement est celui-ci, très-justement indiqué d'ailleurs par M. le docteur Dumesnil: La loi, poussant au delà de toutes limites l'imprévoyance et l'oubli des intérêts sacrés des mineurs, les livre aveuglément à la merci de l'improbité (toujours possible) du tuteur. Supposez un orphelin au berceau: son tuteur, et cela sans garantie, sans contrôle d'aucune sorte, disposera comme bon lui semblera des biens de son pupille jusqu'à ce que celui-ci ait atteint sa majorité ; ainsi, pendant vingt ans, le tuteur peut impunément user, abuser à son gré de la fortune de son pupille, la dissiper s'il le veut, et l'orphelin dépouillé n'a, au bout de vingt années, qu'un recours illusoire contre son spoliateur 1 Ne serait-ce pas, au contraire, le fait d'une législation tutclaire, prévoyante, basée sur une nécessité rigoureuse, d'investir, soit le juge de paix, président officiel de tous les conseils de famille, soit un magistrat des tribunaux civils, du droit et du devoir de s'assurer souvent à i'improviste, sur preuve et sur pièces irrécusables, de la bonne ou mauvaise geslion du tuteur? Sinon les biens du mineur ne sont entourés, d'aucune garantie, le tuteur pouvant toujours ajourner la reddition de ses comptes à lamajoritédeson pupille, et ainsi, légalement, se refuser à toute investigation de la pari des intéressés eux-mêmes. Excusez, madame, ces moralités que me suggèrent les

HENRIETTE DlIMESNIL. 261

Circonstances ou nous sommes... Elles m'ont, et je m'en félicite doublement, mis à môme d'accomplir les dernières volontés de M. Dumesnil, de reconnaître que la leçon, ainsi qu'il le disait, vous a été profitable, madame, selon son désir. Quant à vous, msdemoiselle, les espérances qu'il fondait sur la fermeté de votre caractère, sur la vaillance de votre cœur, sur la précocité de votre raison, s© sont réalisées... Enfin, madame, si décevant, si péniLie qu'ait été pour vous le passé, vous n'oublierez jamais, ja le sais, que, grâce à la sollicitude du grand homme de bien dont vous avez porté le nom, et aux fruits amers et salubres de l'expérience, votre avenir et celui de mademoiselle seront aussi paisibles qu'heureux.

— Ah! monsieiff le docteur, — répondit madame Gabert les larmes aux yeux et avec un accent pénétré , — c'ess d'aujourd'hui seulement que je porte le deuil de cœur,.. du père de ma fille... car aujourd'hui j'ai pu apprécier ce qu'il valait et admirer sa tendre prévoyance et son ineffable bonté; aussi, croyez-moi, le deuil de mon âme sera éternel.

— Oh! oui, éternel comme notre vénération pour la mémoire de celui que nous vénérons, comme ma tendresse pour toi, bonne mère; éternel enfin comme notre reconnaissance pour vous, monsieur le docteur Max, — lui dit Henriette en lui tendant cordialement la main.

Page 1