‹ Le diable médecin (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Messieurs Coqtiard, Loubin et Bézuchet é^partoîî aient à cette ignoble classe de faUeiirsi toujours à l'affût des dupes. M. le duc de Sénancourt ne pouvait guère échapper à leurs filets, la trame des trois fripons ne manquant pas d'ailleurs d'habileté. Le Loubin, possédant quelques fonds, déterra une détestable entreprise : Us talacs de Constati' Une, s'en rendit maître à peu de frais, et, voulant rester en apparence étranger à cette coquinerie, fit de Bézuchet son prête-nom, son homme de paille, le chargea de falsifier les pièces relatives à eetle affaire, de grovper des chiffres, de simuler des attestations honorables au sujet des produits de l'exploitation, etc., etc.

Les choses ainsi préparées, Coquard fut chargé de présenter à monsieur de Sénancourt la future société en commandite, sous un jour prodigieusement favorabîf

Le duc, peu expérimenté, crut et dut croire à la réalité des faits affirmés par Coquard et confirmés par de magnifiques rapports du Bézuchet, qui se rendit en Algérie et envoya de nouvelles preuves de l'excellence de l'entreprise.

Elle fut mUe ert «ch'om. Monsieur de Sénancourî en prit et solda un grand nombre. Le Coquard se chargea do distribuer les autres, mais n'en émit que quelques-unes; lo surplus demeura entre les mains des trois fripons. La rareté de ces titres, la fièvre de spéculation industrielle qui frappa de vertige tant d'esprits, enQn le nom si honorablement connu de monsieur de Sénancourt, président de la société des tabacs de Constantine, lancèrent tout d'abord l'entreprise. Bézuchet, en sa qualité de caissier, soumit ses livres à l'approbation de monsieur de Sénancourt. Celui-ci, confiant comme un honnête homme et complètement ignorant d'ailleurs de îa comptabilité, donna ^a signature sans examen, avec une légèreté impardonnable à tout autre qu'à lui. Les sommes provenant de ses versemens servirent à payer aux actionnaires un premier et fabuleux dividende; puis vint le moment de manger (s morceau^ selon la cynique expression de Coquard, en d'autres termes de prouver h. monsieur de Sénancourt que l'entreprise était une insigne friponnerie dont ii devenait solidaire, de l'épouvanter par des menaces de poursuites infamantes, et de le forcer ainsi de financer afin d'échapper à un procès correctionnel.

Les rôles furent partagés. Loubin, non moins fripon que ses complices, mais tenant à ce qu'il appelait sa considé^ ration, et parfaitement à l'abri des poursuites, se chargea de représenter les actionnaires lésés. Bézuchet accepta le rôle do bouc émissaire, et Coquard celui de dupe ; ces deux derniers, et particulièrement Coquard, en sa qualité de gérant, risquaient, ils le savaient, d'encourir aussi la peine correctionnelle qui, le cas échéant, atteindrait mou-

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sieur de Sénancourt. îls étalent bravement dt^cidés à subir cet inconvénient, ceriains d'avoir une large part des dommages-intérêts considérables que le duc de Sénancourt, seul solvable, serait nécessairement condamné h payer à Loubin, possesseur de la presque totalité des actions ; mais, selon l'espoir des trois complices, les choses n'iraient point jusqu'à cptte fâcheuse extrémité; monsieur de Sénancourt, afin d'étouffer un scandale dont le retenliseement déshonorerait son nom, s'exécuterait ; le tour serait fait, ainsi que le disaient ces honnêtes industriels. Après quoi, ils chercheraient à exploiter une autre dupe.

Le lendemain matin de ce jour o'i monsieur Loubin avait signifié son ultimatum à monsieur de Sénancourt, madame Boyer, la femme de charge dont les appétits désordonnés à l'endroit de la spéculation effrayaient et ahurissaient le pauvre vieux Dupont, homme de confiance do la duchesse douairière ; madame Bcyer, disons-nous, pensive dans le salon de ses m.aîtres, résumait ainsi les événemens de la veille et de la matinée :

— ■ Depuis hier soir, il se passo ici quelque chose d'extraordinaire. Mademoiselle Valentlae, enfermée chez elle, ne fait que pleurer, selon ce que m'a dit sa femme de chambre; monsieur Tancrèdo est non moins désolé ; monsieur le duc paraît bouleversé ; il n'est rentré celte nuit que fort tard, et ce matin il est sorti à pied au point du jour ; enfin, Dupont vient d'entrer d'un air mystérieux, une lettre à la main, chez madame la duchesse-mère. —

Et madame Boyer indique du geste l'une des portes latérales du salon. ~ Qu'est-ce que tout cela signifie? Pourvu qu'il n'y ait pas de baisse sur nos valeurs !

Le monologue de madame Boyer est interrompu par Dupont, qui sort de la chambre à coucher do la duchesse douairière. Le bonhomme semble en proie à une préoccupation profonde, et lorsqu'il se rapproche de la femme de charge, au lieu de lui lancer comme la veille des regards irrités, effarés, il la contemple avec une sorte d'admiration mêlée d'inquiétude, et se dit en hochant la tête :

— C'est vraiment une femme étonnante que cette Boyerl —Puis tout haut, il ajoute :— Ah! vous voilà, ma chère?... Justement, je vous cherchais.

— Qu'est-ce donc que cette lettre que vous venez do porter à votre maîtresse ?

—Une lettre de monsieur Tancrède ; mais je...

— Comment, il écrit à sa grand'mère, au lieu d'aller lui parler?

— Apparemment, — répond le vieux serviteur; et il s'écrie avec exaltation:— Ah I ma chère Boyer, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit! Je rêvais éveillé I C'est votre faute, serpent tentateur! J'avais le cauchemar en songeant à vos placemens, h vos actions I Votre Nord, votre Midi, votre Blanc, votre Noir, et surtout votre Vieille-Montagne, prenaient des figures fantastiques,formaientune sorte de rondo du sabbat, et venaient m'agacer, me lutiner! Vous représentiez la Vieille-Montagne, en chair et en os I vous aviez cent pieds de haut, une robe cousue de billets de banque, et pour bonnet un lingot d'or. Tenez... vous me faites peurl Vous m'avez ensorcelé, diablesse do femme I

— Cependant, mon cher, vous me reprochiez hier de prendre les Angevins pour des Champenois.

— Que voulez-vous? je ne comprenais rien à vos pa-^ rôles ; j'arrivais du fond de notre pauvre province, où sont inconnus ces merveilles, ces prodiges, que vous m'avez expliqués, démontrés depuis hier soir ; vous m'avez laissé ébloui, fasciné. Comment I là.,, vrai? il serait possible que mes économies me rapportassent dix, quinze, vingt pour cent ?

— Au moins..', au petit moins.

— Quelle bête j'étais 1 Je me contentais de dire à madame la duchesse, lorsque j'avais amassé une certaine somme que notre intendant m'échangeait contre de l'or : « Ma marraine, voulez-vous me permettre de mettre mon » petit magot dans votre cassette? »— Et le bonhomme, se rengorgeant, ajoute avec une importance naïve : — J'ai mon coin dans la cassette à madame, dont elle me confie toujours la clef.

— De sorte que votre magot dormait là comme un imbécile, au lieu de vous faire des petits?

~ Mon Dieu, oui... le scélérat ! Mais étais-je bête, je le répète 1 l'étais-je ! Après cela, il faut m'excuser, ma chère Boyer, je n'ai jamais été intéressé ; je ne tenais point à l'argent ; j'économisais parce que l'on ne manque de rien chez madame et qu'il n'y a aucune occasion de dépense à Sônancourt; sans compter que les serviteurs do madame sont certains d'avoir après efle du pain pour leurs vieux jours !

— Parlons affaires. Voyons, h combien se montent vos économies?

•— A cent soixante et dix-neuf louis d'or.

— Que do biens perdus ! Et penser qu'on un tour de main vous pouvez doubler cette somme.

— La doubler l ~ s'écrie Dupont joignant les mains et écarquillant les yeux, — la doubler I

— La tripler.

— La tri...pler I Allons, vous vous moquez de moi , ma chère!

—Vous pouvez tripler la somme, vous dis-je, en entrant dans le Noir animal. C'est en C9 moment ce qu'il y a de meilleur avec la Yicille -Monivgne, sans compter les Tadacs de monsieur le duc, qui donneront de superbes bénéfices. Malheureusement, j'ai revendu mes coupons h ce bon monsieur Coquard ; mais monsieur le duc a conservé beaucoup d'actions, et à la recommandation de madame la duchesse-mère, vous pourriez en obtenir de lui quelquesunes. C'est une affaire d'or.

— De l'orl toujours do l'or! — s'ée?io Dupont avec enthousiasme, •— • partout de l'or! Depuis que vous m'avez ouvert les yeux, ma chère Boyer, je ne vois qu'or, le ne rêve qu'or I Seulement, je me demande ce que je ferai de tant d'or! Je destinais mes économies h ma nièce, mariée h Angers, une brave et digne créature que j'aime beaucoup; mais ma foi ! écoulez donc, si la spéculation double, triple mes cent soixante-dix-neuf louis, c'est autre chose : ça devient important, et je garde Je magot. Soulement, j'en reviens là, moi qui ai si peu de besoins, et qui ne manque de rien chez madame, iqu'est-ce donc que je vais faire de tant d'argent?

— Patience, patiencel l'appétit vienî en mangeant.'

— C'est pourtant vrai ce que vous dites là, ma chère Coyer; je n'étais point intéressé, et il me semble que je deviens un Harpagon à la seule pensée d'empocher ces fameux bénéOces ! Oui, il me semble que lorsque j'aurai fait un gain, je voudrai en faire un second, et toujours ainsi, de plus fort en plus fort. Sac-à-papier 1 je n'étais qu'un sotl je veux à mon tour devenir spéculateur. Ah! le beau mot : spéculateur!... je serai spéculateur!

— Ce cher Dupont I ses yeux brillent comme des chandelles; il a le feu sacré!

— Au vrai, je brûle déjà de palper mes bénéfices. Ah ç^l résumons-nous. Vcis dites que ce qu'il y a de meilleur, c'est le Noir animal, la Vieille-Montagne et les Tabacs de monsieur le duc?

— Je vous le répète, c'est du vrai nanan. Redemandez vos économies à madame la duchesse, et en avant la spéculation !

— Voilà ce qui m'embarrasse terriblement, — répond le bonhomme se grattant l'oreille, — oser redemander mon argent h madame. Tout à l'heure je n'ai pas eu le courage de lui en toucher un mot.

— Justement, voici votre maltresse, — reprend madame Boyer en lui montrant la duchesse douairière cjui sort de la chambre voisine; — l'occasion est excellente. Allons, de l'audace! Je vous attends dans ma chambre. Réclamez vos capitaux à madame la duchesse, et tantôt je vous conduirai chez monsieur Coquard.

La fomine de charge quille le salon et laisse Dupont seul avec sa maîtresse.

Madame la duchesse douairière de Sénancourt entre lentement dans le salon, lisant la lettre de Valentine et de Tancrôde qui lui a été remise par Dupont. Les traits de la grande dame, quoique pâlis, fatigués par une longue insomnie, agités de réflexions navrantes, révèlent toujours une invincible fermeté de caractère ; la duchesse termine la lectufo de la lettre, soupire et murmure :

— Pauvres enlans!

Dupont, observant sa maîtresse, se dit :

— Je ne sais comment aborder madame pour îtrî parler de mon magot, et, d'un autre côté, avoir trois ou quatre cents louis au lieu de cent soixante-dix-neuf, ça vaut la peine d'un effort. Allons, du couragel je vas appeler madame : « ma marraine, •» comme dans les grandes occasions. — Et il ajoute tout haut : Ma marraine!

~ Qu'est-ce ? —lui demande la duchesse douairière avec impatience, — que veux-tu?

— Ma marraine... je...

— Allons, quelle sottise as-tu faite encore que ta m'appelles ta marraine t

—J'aime mieux que madame me dise cela : ça la prépare — pensait Dupont , et il reprend : — Ma marraine, Je voudrais vous demander quelque chose.

— Quoi ? Allons, parle; parle donci

—Ma marraine sait que j'ai l'habitude de déposer mes économies dans sa cassette?

— Eh bien l ensuite?

— La cassette est restée à Sénancourt; mais, si ma mar-

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raine voulait me le permettre, je prendrais, sur tes douze mille francs en or restant de la somme que madame m'a commandé d'emporter pour le voyage... mes cent soixante et dix-neuf louis d'économies qui...

— Qu'as-tu besoin de cet argent ?

— Hum! huml je voudrais... c'est-à-dire laBoyer..^ me... enfin... je...

—Vous m'impatientez fort avec vos ânonneries, monsieur Dupont, je vous en préviens.

— Fermons les yeux, et jetons-nous tête baissée dans le danger,— se dit le vieux serviteur, et il ajoute tout haut avec une extrême volubilité : — Ma marraine, je voudrais doubler, tripler mes économies par une petite spéculation, devenir, révérence parler, un petit spéculateur... et...

— Que dit-il? — s'écrie la duchesse douairière, suffoquée. — Lui aussi !

— Hardi 1 le gros mot est lâché, — pensait Dupont, et redoublant d'assurance et de volubilité : — Oui, ma marraine, je voudrais, comme dit la Boyer, me lancer dans les Tabacs de monsieur le duc, dans la Vieille-Montagne, dans le Noir animal, afin de...

— Il est ici un animal noir d'épaisse sottise , et qui se permet de venir me débiter une montagne de stupidités, — répond la duchesse douairière en toisant le bonhomme d'un regard sardonique et courroucé. — Cest de vous qu'il s'agit, mons Dupont, entendez-vous cela? Vertu de ma viel cet oison, à peine débarqué ici depuis vingtquatre heures, est déjà assoté, affolé comme les autres I

— Pardon, ma bonne marraine,— s'écrie Dupont tremblant et repentant,— je ne voulais point vous fâcher, mais

îa Boyer m'assuro qu'entre autres, les excellens Tabacs do monsieur le due...

— Ce malheureux-la a gagé de me faire étrangler do colère 1 —reprend la grande dame exaspérée. — Apprenez donc, triple nigaud à cheveux blancs, que ce que vous appelez avec tant de judiciaire et d'heureux à-propos : «les excellens tabacs de monsieur le duc, » est probablement une abominable coquinerie dont il sera la première victime! D'après cette belle spéculation, jugez des autres, monsieur le spéculateur. Allons, sortez, étaliez vouscacherl

—Est-il Dieu possiblel ma bonne marraine ?— balbutie le bonhomme abasourdi; —c'est cette Boyer qui...

— Sortez I sortez I ne reparaissez jamais devant moi !

— Par pitié, ma bonne marraine, ne...

— Jour de Dieu ! — s'écrie la duchesse douairière impétueusement,—me laisserez- vous en repos? Sortez, vous dis-je... j'ai l'habitude d'être obéie!

— Cette infernale tentatrice est cause de touti — s'écrie Dupont désespéré. — Elle me trompait, sac- à-papier! — ajoute le bonhomme en sortant furieux. — La Boyer ne sait pas ce que c'est qu'un Angevia déchaîné. Je vas la battre f

La duchesse douairière, après le départ de son vieux serviteur, resta un moment pensive, puis elle s'écria avec un accent de colère et de dégoût :

— Ah ! quelle est mon horreur pour cette ville maudite 1 Un dornior entretien avec mon fils, et je quitte,pour n'y jamais rentrer, cet abominable Paris 1 On respire ici un air empoisonné. Personne n'est donc à l'abri de la contagion ? Le docteur disait donc vrai? Quoi I ce vieux

Dupont, la probité, le dôsintéTessement par excellence, le voici déjà perverti par une ignoble convoitise I Vertu de aia vie! si je restais plus longtemps ici, je finirais, je crois, par douter demoi-même.—Et reprenant le papier dont elle venait d'interrompre la lecture,— Aciievons de lire la lettre de ces pauvres enfans :

« Enfin, chère grand'maman, ma sœur et moi nous » avons mieux aimé vous écrire qu'oser vous faire de » vive voix nos confidences. Nous espérons tout de votre » indulgence et de vos bons conseils. Nous ne pouvons, » en l'absence de notre mère, nous adresser qu'à vous. » Hélas 1 nous ne comptons plus que sur votre intérêt, sur » votre pitié, car nous sommes bien malheureux I

» Croyez, chère, grand'maman, au tendre et profond » respect de votre petite-fille et de votre petit-fils. »

La duchesse douairière, pensive, dépose la lettre sur une table près de laquelle elle est assise.

La porte du salon s'ouvre doucement. Valentine et son frère y paraissent, restent un moment au seuil en se consultant à voix basse.

— Mon frère, — dit mademoiselle de Sénancourt, — crois-tu que notre grand'raère ait lu notre lettre ?

— Oui, elle vient de la remettre sur la table.

— Est-ce que grand'maman a l'air d'être bien fâchée ?

— Je ne peux, d'ici, voir son visage.

— Ah 1 quel temps ! — s'écrie la duchesse douairière, accablée par de pénibles réflexions, et, faisan tun brusque mouvement, — Quelle société I quelles mœurs !

— Mon Dieu I— dit tout bas Valentine, — bonne maman paraît être en colère. Je n'ose l'aborder. Retirons-nous, mon frère.

r^Non, courage I Que risquons-nous, après tout?

— Hélas I e*est vrai; nous ne pouvons être plus malheureux que nous ne le sommes. Allons I viens, Tancrède, tu parleras le premier.

Tancrède de Sénancourt et sa sœur s'avancent timide-i ment vers la duchesse douairière, toujours absorbée dans ses pensées. Elle ne s'aperçoit de la présence des deux jeunes gens que lorsqu'ils sont à quelques pas d'elle, et les regarde sans mot dire.

— Nous venions, Valentine et moi, -- dit Tancrède embarrassé, — nous venions demaHder à notre grand'mère si elle a bien voulu lire la lettre que nous avons pris la liberté de lui écrire?

—Certainement, je Tal lue cette lettre, mes chers en fans. — Grand'mère a dit : «Mes chers enfans,»— reprend tout bas Valentine, s'adressant à son frère, — c'est bon signe.

— Je l'espère, — répond Tancrède aussi tout bas. — Courage, ma sœur!

— Asseyez-vous là, près de moi, — dit affectueusement la duchesse douairière, — et causons, mes enfans, de €& qui vous intéresse.

Les deux Jeunes gens, rassurés, enhardis par les bienveillantes paroles de leur aïeule, s'assoient à ses côtés. Elle les contemple tour à tour avec.tendresse et leur dit :

— Ainsi, mes enfans, monsieur votre père s'oppose absolument h ce que tu épouses, toi, Valentine, ce monsieur Louis Morel, et toi, Tancrède, cette demoiselle Morel ? En

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suite de quoi, dans votre chagrin, vous venez me demander que faire, que résoudre?

— Oui, grand'maman, — répond tristement Valentine, — • nous vous l'avons écrit : nous n'espérons plus qu'ea vous.

— D'abord, mes enfans, j'accepte de tous points et les yeux fermés votre apologie de ce monsieur et de sa sœur; je me souviens parfaitement qu'un homme en qui j'ai toute créance, mon vieil ami le marquis de Beauregard, m'a souvent parlé avec inflniment d'éloge et d'estime d'un camarade d'école de son fils, aujourd'hui capitaine d'artillerie, lequel camarade s'appelait Morel et avait une sœur que l'on disait accomplie.Or,s'il s'agit de ces mêmes Morel...

— Certainement, grand'maman, — s'empresse de répondre Valentine, — ce sont bien les mêmes personnes. Vous le voyez, nous vous avons dit la vérité. Ah l si vous connaissiez M. Louis Morel et sa sœur !

— C'est alors que ma grand'mère s'intéresserait peutêtre encore davantage à nous, — ajoute Tancrède, — car elle reconnaîtrait combien nos choix sont j ustifiés par le mérite des personnes que nous aimons.

— Je n'en doute point. Mon petit-fils et ma petite-fille sont incapables de placer mal leur affection. Leur seul tort, il est grave,est d'avoir oublié les devoirs que leurimposait leur naissance ; mais le cœur est ainsi fait, que de tels oublis se sont vus, se verront toujours.

— • Oh l grand'maman,— s'écrie Valentine, cédant de plus en plus à une douce espérance, — le ciel nous a inspirés en nous donnant la pensée de nous adresser à vous,

— Mon Dieu, mes enfans, je vous dirai tout bonnement

comment au temps passé les choses s'arrangeaient à la satisfaction de chacun. Or, ce qui autrefois était convenabble et digne doit l'être encore aujourd'hui.

— Certainement,— reprend Tancrède, partageant l'espoir de sa sœur. — Ah I grand'mère, vous nous sauvez I

— Voici donc commant les choses se passaient de mon tempss

•— Oui, mes enfans, — répéta la duchesse douairière, après s'être laissé embrasser de nouveau par Tancrède et par Valentine, qui attendaient sa réponse comme un oracle favorable; — oui, voici comment les choses se passaient de mon temps. Une jeune personne de ta condition, Valentine, avait-elle fait comme toi un choix repoussé par sa famille, mais justifié par le mérite de celui qui en était l'objet : elle savait à la fois rester fidèle au sentiment de son cœur, respecter la volonté de sa famille et ne point blesser les convenances^

— Et comment donc cela, grand maman?

— Rien de plus simple,— reprend la duchesse douairière,—la jeune personne entrait au couvent.

— Bon ! et ensuite ?— demanda naïvement Valentine.— Et ensuite?

— Ensuite?...

— Oui, grand'maman; car, si je vous comprends bien, la jeune fille entrait d'abord au couvent pour quelques jours, sans doute... Mais après y être entrée, au couvent, que faisait-elle?

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— Eh bien, elley restait, au couvent!— répond la grande dame; —elle offrait son inaltérable amour en sacrifice aa seigneur, conciliant, ainsi que je vous le disais, mes enfans, les nécessités de sa condition, le choix de son cœur et le respect dû à la volonté paternelle.

- Ahl mon Dieul —balbutie Valentine abasourdie et échangeant avec son frère un regard de pénible désappointement, tandis que l'aïeule poursuivait :

— Quant au gentilhomme qui comme toi, mon cher Tancrède, aimait passionnément une honnête et charmante personne, qu'il ne pouvait épouser, parce qu'elle manquait de naissance, il postulait sa réception dans l'ordre de Malte, l'obtenait tacilement, proaonçait des vœux d'éternel célibat et allait guerroyer les infldèles sur les galères du roi, restant ainsi honorablement fidèle à son amour, sans forlaire à son rang. Voilà qui était, n'est-il pas vrai, mes enfans, séant, touciiaBt ©t chevaleresque?

— Mais, grand'mère, — reprend Tancrède, non moins déçu que sa sœur dans ses espérances, — permettez -moi de vous faire observer que...

— Sans doute, tu vas m'objecter, mon cher enfant, que l'ordre de Malte et les vœux de célibat éternel sont abolis? C'est malheureusement vrai ; mais l'on fait, ce me semble, toujours la guerre en Afrique, et il dépend absolument de toi de rester garçon toute ta vie, de même qu'il dépend de ta sœur d'entrer au couvent des Oiseaux ou du Sacré- Cœur, encore existans aujourd'hui, et qui sont de très bonne compagnie.

— Mon frère s'engager soldat ! — dit Valentine les lar-

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mes aux yeux,— risquer d'aller se faire tuer en Afrique 1 moi entrer au couvent I hélas I bonne maman, tels sont les conseils que vous nous donnez 1

— Mes enfans,— reprend la grande dame d'un ton d'affectueux reproche, — avez-vous pu supposer que je vous conseillerais de désobéir à monsieur votre père?

—Désobéir I non, — répond Tancrède, — mais nous espérions que ma grand'mère consentirait à intercéder pour nous auprès de notre père afin de le faire revenir d'un injuste préjugé... qui...

— Par ma foil — s'écrie la duchesse douairière, — je ne m'attendais point à être choisie par vous pour m'en aller en guerre cor ire ce que vous appelez les préjugés, monsieur mon petit-fils 1 Ces préjugés-là, — ajoute sévèrement la grande dame, — moi je les nomme le respect de vous-même et de l'honneur de votre maison I

—Mon Dieu, tu l'as fâchée,— dit tout bas Valentine à son frère; et s'adressaat à leur aïeule ;— Chère grand'maman, ne vous méprenez pas sur les paroles de Tancrède. Il a voulu seulement vous exprimer la profonde et douloureuse surprise oîi nous a jetés le refus de mon père au sujet de ce mariage.

— La belle excusel —répond en ruchonnant la duchesse douairière ;— voilà justement une surprise tort impertinente I

— Ma grand'mère me permet-elle une question t

— Soit. Parlez, mon petit-fils.

— Ce que ma grand'mère nous reproche , à Valentine et à moi, c'est d'oubUer que monsieur Louis Morel et sa sœur ne sont pas d'une condition égale à la nôtre?

— Certainement, et votre entêtement au sujet d'une pareille mésalliance est inexcusable.

—- Nous sommes sans doute très coupables, grand'maman, — répond timidement Valentine;— cependant nous méritons votre indulgence; car enfin, avouez-le, comment pouvions-nous avoir conscience de cette inégalité de condition dont vous nous parlez? Ma mère me citait chaque jour Sidonie Morel en exemple.

La duchesse douairière, à son tour, assez embarrassée,' ne répond rien. Tancrède échange avec sa sœur.un regard d'intelligence et ajoute :

— Mon père , en m'associant à l'exploitation de l'usine de monsieur Louis Morel, lui disait: « — Ahl mon ami, que mon ûls marche sur vos traces, mes vœux seront comblés. »

— Au fait, — se demande la duchesse douairière, toujours sllencieuse,--que puis -je répondre à cela?

—• Enfin, grand'maman,— reprend Valentine,— si monsieur Louis Morel est, comme on dit , industriel... notre père ne l'est -il pas également?

-^ Aussi, comment penser qu'après nous avoir donné l'exemple de ce que ma grand'mère appelle « l'oubli de notre rang,»--dit Tancrède avec amertume,— ce rang, notre père ne l'invoquerait qu'afin de détruire nos plus chères espérances, pour ainsi dire encouragées par lui?...

— Et voilà comme tout s'enchaîne I —s'écrie impétueusement la grande dame; — et voilà comme le mal engendre le mail et voilà comme le mépris de notre propre dignité enseigne aux autres le mépris de la leurl Après tout, ces eufans, dans leur déraison,., ont raison I

yO LE LIABLE WÊUEGIN.

— Oh! chère bonne maman I— dit Valentino en sautant au cou de son aïeule, — combien vo'js êtes indulgente I

— Ma grand'mère en convient elle-même, — ajoute Tancrède en embrassant aussi son aïeule ;— l'on ne saurait nous rendre responsables d'une faute qui n'est pas la nôtre.

— Laissez-moi tranquille, vilains enfans 1 — reprend la douairière attendrie et se dégageant doocoment de l'étreinte des deux jeunes gens ; — ce n'est certes point le désir de vous rabrouer qui me manque; mais, en conscience, est-ce que je le peux? Voyez donc un peu quelle bonne grâce a mon fils de repousser la demande de ce monsieur Morel, et de faire le grand seigneur? de se retrancher dans sa noblesse de race , dans l'illustration de la maison de Sénancourt? Il trafique des boues de Paris, débite du tabac, et si je n'y mettais ordre, il ajouterait à ces jolis négoces celui du sucre et du rogomme I Allons donc! monsieur le duc de Sénancourt devrait au contraire se tenir fort honoré, oui, devrait être fort honoré de la oemande de ce monsieur Louis Morel. Auprès de ce monsieur, très estimable d'ailleurs, mon fils n'est eia industrie qu'un croquant, qu'un parvenu I Voilà donc où nous en sommes! — ajoute impétueusement la grande dame ; — de pauvres enfans seront voués au malheur parce qu'ils auront innocemment suivi l'exemple do leur père !

—Hélas! tel est notre crime, bonne maman,— répond Va-!lentine en soupirant. — Nous voyions sans cesse mon père accueillir M. Louis Morel avec une si cordiale familiarité, que...

—Oui ! elle est fort commode et surtout très sincère, cette belle familiarité-là ! — s'écrie la duchesse avec une ironie

amère.— S'agitil d'embourser de l'argent, l'on met son blason dans sa poche, son titre au crochet ; l'on se fait tout h tous ; on traite le premier venu en bon compagnon... Tou chez- là, compère 1 tope 1 nous sommes égaux 1 à tu, à toi I nous nous valons de reste ! et courons sus aux sacs d'écus 1 Mais la curée faite, le gain empoché, le pauvre diable s'avise-t-il de prendre au sérieux le bon compagnoanago do monsieur le duc : A d'autres 1 Monsieur le duc se redrosse, se renfrogne, se rengorge, et, perché sur sa couronrie ducale, regarde de haut en bas ce monsieur... qui bonnement donnait dans ces protestations égalitaires I

— Ainsi, grand'mère, — s'écrie Tancrède avec joie, — nous pouvons espérer que notre mariage

— Votre mariage I — reprend la duchesse douairière exaspérée;— votre mariage 1 Rien qu'en y songeant, je me sens crispée, révoltée ! Mais, vertu de ma vie I je voudrais qu'il se fît, ce beau mariage , et j'y pousserais de toutes mes forces, ne fût-ce que pour frapper mon fils dans sa pitoyable vanité... car il a perdu le droit d'invoquer sa dignité 1

La grande dame est interrompue par son fils qui, pâle, agité, entre précipitamment dans le salon.

rancrède et Valentine do Sénancourt, frappés de la pâleur et de l'altération des traits de leur père, empreints d'un sombre désespoir, courent à lui, et Valentine s'écrie*

08 LE WACLE MÉDECIN.

— Grand Dieu 1 mon père, qu'est-il arrivé ?

— Mon père, — ajoute Tancrède aussi inquiet que sa sœur,— aurais-tu reçu de mauvaises nouvelles de ma mère?

— Non, grâce à Dieu ! — reprend le duc de Sénancourt d'une voix étouffée ; — non, mes enfans, ce malheur, du moins, nous est épargné.— Puis, embrassant son fils et sa fille avec effusion : — Mes enfans, mes pauvres enfans 1...

— Que s'est-il donc passé ?— se dit la duchesse douairière surprise et alarmée. — La pâleur de mon fils, ses larmes, ces embrassemens douloureux... Ah ! mon anxiété est mortelle I

— Mon père,—- reprend Valentine, toujours dans les bras du duc et pleurant, — si ces projets de mariage que tu as cru devoir repousser sont la cause de ton chagrin, Tancrède et moi, je te le jure, nous ne te reparlerons jamais de ces projets, quoiqu'il nous en coûte !

— Ah ! plutôt que de l'affliger, mon père, — dit à son tour Tancrède, — nous renoncerions au bonheur de notre vie, fût-il assuré!

— Il ne s'agit pas de votre mariage. Laissez-moi, mes enfans, il faut que je m'entretienne sur-le-champ avec votre grand'mère.

A ces mots de monsieur de Sénancourt, les deux jeunes gens s'éloignent tristement, et Tancrède dit tout bas à sa sœur :

— Quel malheur inattendu a donc frappé notre pèreî .— Je ne sais, Tancrède, mais je tremble.

vn

La duchesse douairière est restée seule avec son fils# La grande dame, malgré ses déplorables préjugés dé caste, malgré son caractère altier, inflexible, malgré sa véhémence, malgré son esprit sarcastique et acerbe, était la plus tendre des mères; seulement, elle croyait devoir contenir dans une apparente réserve ses sentimens maternels, persuadée que leur expansion sans mesure, dégénérant presque toujours en fâcheuse familiarité, affaiblissait le respect filial. Elle contemplait avec une angoisse croissante monsieur de Sénancourt. Aussitôt après la sortie de ses enfans, il s'est dirigé vers la porte, a poussé le verrou, puis, revenant vers la duchesse,

—Ma mère,— dit-il d'une voix altérée,— les momens sont comptés. Par pitié, daignez : m'entendre sans m'interrompre ; vous ne m'adresserez jamais de reproches plus écrasans que ceux aue je me suis adressés à moi-même durant cette nuit nuit d'horrible insomnie et de remords déchirans !

— Vous m'effrayez I Qu'avez-vous donc à m'apprendre?

— Entraîné parce fatal amour du gain qui s'est emparé de tous les esprits...

— Enfin, vousl'avoaezl

— Jo l'avoue avec honte; je l'avoue, le désespoir dans l'âme. Cet humble aveu, ma mère, m'épargnera-t-il maintenant vos sarcasmes mérités?

— Mon fils. — répond la grande dame émue, — l'abat-j

100 LE DIADLE MÉDECIN.

tement où je vous vois, les tristes pressentimens dont mon cœur est navré, laissent dans mon esprit peu de place à l'ironie.

— Ne pensez pas que j'aie seulement cédé par cupidité personnelle à cette malheureuse fièvre de spéculation! Non, ma mère, j'en jure Dieu! A cette heure où je vous parle comme à mon juge, vous me croirez : le désir d'augmenter le patrimoine de mes enlans était l'un des plus puissans mobiles de ma convoitise.

— Je veux vous croire,, . je vous crois.'

— Que vous dirai-je ? Il me semblait aussî, â f®rt ou à raison, agir utilement en me créant des occupations au îieu de me borner à dépenser dans l'oisiveté mes revenus Je me suis donc uniquement occupé d'affaires industrielles, auxquelles j'étais jusqu'alors resté étranger, pensant, hélas 1 que le bon vouloir, l'activité, la droiture, pourraient suppléer à mon inexpérience. Tout sembla succéder heureusement à mes désirs; mon nom considéré, mon rang, ma fortune m'aplanirent toutes les voies ; des compagnies honorables crurent avantageux à leurs intérêts de se placer sous mon patronage. Le hasard me mit en relation avec un jeune homme instruit, loyal, distingué à tous les titres et enrichi par une découverte due à son génie, monsieur Louis Morel.

— Celui que..^ — Puis s'interrompant, la duchesse douairière ajoute : — Poursuivez.

— Connaîtriez-vous monsieur Morel, ma mèreî

— Poursuivez.

— Monsieur Louis Morel fut souvent mon guide ; sa probité scrupuleuse, sa pénétration; sa raro intelligence

LA GRANDE PAME. iO{

des affaires, me sauvegardèrent longtemps des périls où pouvaient me jeter ma crédulité, ma conflance et la pratique de choses si nouvelles pour moi. Malheureusement,jo ne me bornai pas aux seules spéculations que monsieur Louis Morel me conseillait, spéculations sûres, honnêtes, et comme telles ne produisant pas des gains exorbitans. Un misérable s'introduisit chez moi. Ce fourbe cachait sous des dehors d'une bonhomie grossière l'astuce la plus noire, la plus audacieuse scélératesse... C'est lui qui m'a perdu 1

— C'est cette espèce qu'hier je voulais faire chasser de chez vous ?

— Oui, ma mère. I! m'offrit une spéculation en apparence aussi licite que magnifique. Ebloui, trompé, je crus tellement à la sûreté de l'entreprise et aux bénéfices énormes qu'elle devait rapporter, que je plaçai des fonds dans cette compagnie, dont j'acceptai la direction, me rendant ainsi moralement responsable de ses actes. D'abord tout alla bien; mais hier l'un des actionnaires...

— Est venu vous déclarer en ma présence que les bruits les plus fâcheux circulaient sur cette entreprise...

— Ces bruits étaient fondés ; cette entreprise, que dans ma déplorable crédulité j'avais regardée comme honorable, était en effet une volerie infâme... Je me trauve solidaire de cette infamie 1

— Grand Dieu I

— Ce n'est pas tout, — ajoute monsieur de Sénancourt frémissant et d'une voix entrecoupée, — je suis sous le coup d'une menace de poursuites en escroauerio !

— Malheureux ! — s'écrie la duchesse douairière avec horreur.

La grande dame, ne pouvant résister à sa terrible émotion, vacille, s'appuie sur la table et tombe anéantie dans un fauteuil ; sa tête se renverse ; elle semble prête à se trouver mal. Le duc de Sénancourt aperçoit sur la table le flacon de sa mère, le prend et lui fait aspirer des sels. Elle revient à elle, paraît rassembler ses esprits. Son fils suit tous ses mouvemens avec une anxiété cruelle.

— En face de la mort, et je l'ai vue de près... je n'ai jamais éprouvé pareille défaillance, —murmure la duchesse avec \m douloureux abattement ; — mais devant le déshonneur de mon fils... tout se brise en moi !... les forces me manquent.

Et levant vers le eiel ses mains tremblantes et vénérables, la grande dame ajoute en pleurant :

— Seigneur, pourquoi avez-vous si longtemps prolongé mes jours?... Oh! par grâce! par pitié 1 rappelez moi bientôt h vous. J'ai trop vécu, mon Dieu 1 j'ai trop vécu!

— Oh 1 pardon, pitié, ma mère ! — s'écrie le duc de Sénancourt agenouillé aux pieds de la duchesse. Malheur à moi ! peut-être serai-je déshonoré aux yeux du monde, mais, à vos yeux, je nb veux pas être, je no dois pas être déshonoré 1 Non I je ne le serai pas, ma raère, si vous daignez m'écouter, si vous daignez me croire I

Monsieur de Sénancourt reste à genoux devant sa mère et peut à peifie contenir ses sanglots.

LA fiRANBE DAME. 103

La duche«se douairière a gardé pendant quelques instàns le silence, le front penché, le visage baigné de larmes. Soudain elle redresse la tête et s'écrie avec un élan de confiance maternelle :

— Vous , mon fils, vous capable d'une infamie I... Non, non ! c'est impossible ! Je sais dans quels principes je vous ai élevé. Vous avez dérogé comme gentilhomme , vous avez cédé à une détestable convoitise , mais, j'en jurerais sur mon âme, jamf>is du moins vous n'avez forfait à la probité ! Non, non 1 mon fils est encore honnête homme !

— Gh ! ma mère ! — reprend monsieur de Sénancourt se relevant et baisant les mains de la douairière avec effusion,— vous me donnez le courage d'achever cette cruelle confession; je l'achève... Un seul moyen me restait d'échapper aux poursuites correctionnelles, m'avait dit le misérable dont j'étais dupe : désintéresser le représentant dos actionnaires en lui donnant trois cent mille francs.

— Je respire I... Qu'est-ce que trois cent mille livres auprès d(5...

■— Ilélas 1 attendez, ma mère. Cette somme, je ne la possédais pas!

— Mon Dieu 1 vous m'avez donc trompée I vous êtes donc ruiné?

— Loin de làl Mais tous mes capitaux sont engagés dans des entreprises industrielles. Enfin, hier soir, la tête perdue, je cours chez mon avocat, je lui expose les faits en

104 LE DTAF.LE MÉDECrV.

toute sincérité. Telle a été sa réponse : « Malgré votre » bonne foi évidente, vous avez agi, monsieur, avec une » excessive et imprudente légèreté; votre aveugle confian- » ce vous a rendu victime et aax yeux de la loi complice » d'une bande de fripons. Croyez-moi, résignez-vous au » sacrifice d'argent qu'ils exigent, sinon vous serez accusé » d'escroquerie. Forcé de vous justifier devant un tribu- » nal, votre bonne foi pourra moralement ressortir de ces » affligeons débats; mais, quelle que soit l'indulgence des » juge?, vous n'échapperez pas à un biàme très sévère, » dont votre nom restera toujours entaché. » Telles ont été les paroles de mon avocat. Et alors,— ajouta monsieur de Sénancourt avec un morne abattement,— j'ai senti que j'étais perdu.

— Du courage, mon fils ! — reprend la duchesse avec fermeté, — ducouragel J'en ai bien, moil et je le puise dans la conviction où je suis que vous êtes incapable d'une indignité... Achevez.

— Résigné au sacrifice que me conseillait mon avocat, je cours chez mon banquier ; il me remet quare^nte mille francs, mes seuls capitaux disponibles, et me refuse à regret toute avance, mes placemens considérables dans l'industrie pouvant, me dit-il, être complètement dépréciés si la crise commerciale se prolongeait. Parmi les personnes chez qui mes fonds sont engagés, sans qu'il me soit possibles do les r(!'damor du jour a'^ Wideoiainj-seul M. Louis Morel eût peut-être consenti à se dos-aisir de mes capitaux. Un moment la pensée me vint de m'ad rosser à lui, mais...

LA GTIANDE DAME, 195

— Après votre refus d'hier, une pareille demande deve* nait impossible.

— Vous savez?...

— Vos enfans m'ont tout dit. Poursuivez, de grâce, je suis au supplice.

— N'ayant pu me procurer les cent mille écus qu'oo exigeait de moi, continua monsieur de Sénancourt, que sa mère écoutait avec angoisse, je suis rentré à une heure da matin. Vous dire mes larmes, ma désolation, mes remords pendant cette nuit funeste, h quoi bon, vous les devinez: Enfin, au point du jour, je suis sorti, résolu à une démarche... honteuse, ignoble 1 je me suis rendu chez ce M. Coquard! Je consentais, lui dis-je, à payer la somme, le priant, le suppliant... hélasl ma mère, i'ai supplié ce misérable.,, le suppliant de m'accorder seulement du temps; et de recevoir en à-compte quarante mille francs que je lui offrais. Cet homme, levant audacieusement le masque, m'a répondu : « Vous avez trouvé quarante mille francs, » vous saurez bien en trouver trois cent mille! Nous vous » tenons, nous ne vous lâcherons pas! nous ne vous ac- » corderons aucun répit : il pourrait tourner contre nous; » d'ici à deux heures, au plus tard, vous nous solderez » trois cent mille francs, sinon, avant midi une plainte » en e:"croquerie sera déposée contre nous deux. »

A peine monsieur de Sénancourt a-t-il achevé ces paroles que midi sonne à la pendule. La duchesse douairière tressaille, et dit :

— Quelle heure vient de sonner?

Puis s'approchant précipitamment de la cheminée, elle regarde la pendule et s'écrie :

106 Lb ïiWV.U: MKT)Erj)\.

— Midil —S'adressant alors à son fils, tremblante d'une angoisse inexprimable, — Cette somme, avez-vous eu du moins le temps de la porter à ce fripon?

— Cette somme, où l'aarais-je trouvée, ma mère?

— Mais, malheureux enfant 1 — reprend la douairière avec épouvante et désespoir,— tu as donc oublié que mon argenterie, mes diamans, qui sont à Sénancourt, valent plus de cinquante mille écus, sans compter les deux ou trois mille louis de ma cassette? — Et s'interrompant tout à coup, en prêtant l'oreille du côté de la porte du salon, — Ecoute»... il me semble que Ton a frappé U,,

La duchesse et son fils gardent le silence; ils entendent de nouveau frapper discrètement à la porte.

— Qui est là ? -- demande monsieur de Sénancourt,' d'une voix mal assurée, — qui frappe?

— Moi, Lapierre,— répond au dehors un valet de chambre; — j'apporte un papier timbré qu'un gendarme vient de remettre au concierge pour monsieur le duc.

— Si c'était I... — s'écrie monsieur de Sénancourt frémissant. — Ah ! je tremble. Quelle honte! mes gens sauront!... Ah I c'est boire jusqu'à la lie le calice d'ignominie I

Le duc va ouvrir la porte et fait signe au serviteur de s'éloigner. Après avoir reçu de lui un papier, il y jette les yeux:

— tn mandat pour comparaître aujourd'hui devant le juge d'instruction-^

Le duc tombe anéanti dans un fauteuil et pousse un sanglot déchirant :

— Déshonoré, ma mère, déshonoré I

— Mon fils, mon pauvre enfantl

La grande dame, suffoquée par les sanglots, enlace sois fils de ses bras; tous deux, pleurant, restent embrassés pendant quelques instaus sans pouvoir prononcer une parole.

ÏX

La duchesse douairière do Sénancourt, convaincue de l'innocence de son fils, n'était pas femme à se borner à des lamentations stériles. Elle serre une dernière fois son fils contre sa poitrine, puis, essuyant ses larmes, retrouvant sa fierté, sa résolution, sa vaillance accoutumées, elle dit 3'U duc d'une voix ferme et brève :

— Demande à l'instant ta voiture.

—Ma voiture... et pourquoi?

— Nous allons aller chez ce juge^

— Vous... ma mère? vous?

~ Qui donc mieux qu'une mère défendrait son fils? A ce magistrat je dirai: — «Monsieur, je suis la duchesse » douairière de Sénancourt; ma parole vaut un acte, mon » affirmation un serment; monsieur le duc de Sénancourt, » mon fils, est, je l'afQrme, d'abord innocent, et, de plus, « incapable de l'infamie dont on l'accuse I Je m'engage à » faire payer par mon intendant, avant huit jours, les » trois cent mille livres exigées par ces fripons ! Qiie tout » soit donc terminé, monsieur, et, {de grâce, n'accueillez 9 pas désormais si légèrement des accusations encore plus » ridicules qu'elles no sont odieuses 1 Mon fils a l'honneur » d'appartenir à la maisonde Sénancourt dontla deriseest.

d08 LE IHABLE JIÊOECIN.

» Hardement, loyaumcnt. Ces vieux mots , monsieur, afin » que vous n'en ignoriez, signifient hardiment, loyale- » menti A cette devise-là les Sécancourt, depuis des siècles » n'ont jamais failli, ainsi que vous auriez pu, monsieur » l'apprendre dans l'iiistoire de France, que vous avez lue » probablement ; or, mon fils n'a point démérité de sa » race. » — Et, faisant un mouvement pour se diriger vers la porto , la grande dame ajoute : — Viens! mon enfant.

— Oh I la meilleure.., la plus indulgente des mères 1 — s'écrie le duc, baisant la main de la douairière avec un tendre respect; — ma reconnaissance...

— Que parles-tu de reconnaissance, mon enfant? Je suis juslo, j'ai le droit d'être sévère, et je l'ai été envers toi lorsque je t'ai reproché dos négoces indignes de ta naissance; mais, vertu de ma vie ! jamais je ne souffrirai que l'on porte atteinte à l'honneur de ta maison; qu.-înd tu l'as toujours respecté, malgré te^. égaremens. Viens! viens!

— Ma mère, votre adorable bonté me déchire ia cœur l Hélas ! vous ne pouvez rien pour moi I

-—Que dis-la?

— Los lois do nos jours sont égales pour tous. La juslice est saisie de cette malheureuse plainte, et ti ïespectables que soient vos affirmations, vos engagomens, rien no peut maintenant arrêter la marche de l'instruction; mon déshonneur est au bout. Et pourtant, je suis honnête homme! — ajoute monsieur de Sônancourt d'une voix dé' chiranto. — Ah I mes oufans ! mes pauvres enfans !

— Dieu juste 1 quoi I l'affirmation, la sainte parole d'un» mère...

, — Tout sera vain I La plainte est déposée, riastruction

doit avoir son cours. — Et monsieur de Séuancourt reprend avec un sanglot : — Comparaître devant un tribunal, sur le banc dos escrocs, des voleurs, moi 1 moi! Laisser à mesenfans un nom flétri I

— Plus d'espoir ! — murmure la grande dame défaillante, — tout est pnrda ! L'honneur de la maison do Sônancourt est entaché ! J'ai trop vécu, mon Dieu I Abrégez Seigneur, le peu de jours qui me restent I

Le valet do chambre ouvre la porte du salon, et précédant Louis Morcl, qui reste au seuil, le serviteur dit à son maître: ^

— Slonsieur Louis Morel demande à voir à l'instant monsieur lo «Juc. Il s'agit d'une affaire très urgente.

Le due do Sônancourt, plongé dans une douleur touchant presque à l'égarement d'esprit, répondit au valet do chambre qui lui annonçait monsieur Louis Morel :

—• Sortez; je ne veux voir personne!

— Vous excuserez, je l'espôre, mon indiscrétion, monsieur, — dit Louis Morel en s'approchant du duc ce Sénancourt , — je vous apporte en hûto une heureuse nouvelle*

— Une heureuse nouvelle 1 — répète monsieur do Sénancourt en proie à une angoisse inexprimable. — Quelle nouvelle?

— Lo désistement des poursuites dont vous étiez l'objet, monsieur,— répond lo jeune homme.— Je sors du palais do justxo ; le juge d'instruction m'a remis cette lettre pour vous.

no LE DIALLE MÉDECIN.

Le duc de Sénati court, croyant à peine à ce qu'il entend, prend vivement la lettre que lui remet Louis Morel, et lit haut d'une voix palpitante :

« Après le désistement des porteurs do la plainte, et sur » tout en suite des explications satisfaisantes et des preu- » ves convaincantes données par des hommes aussi hono- » râbles que M. le docteur Max et M. Louis Morel, je m'em- » presse d'annoncer à M. le duc de Sénancourt qu'il peut » se dispenser de se rendre dans mon cabinet, et consi- » dérer cette fâcheuse affaire comrno terminée. »

A peine monsieur de Sénancourt a-iil achevé la lecture de cette lettre, que la duchesse et lui, sans prononcer une parole, se jettent dans les bras l'un de l'autre, cédant à un mouvement spontané. Leurs étreintes, leurs exclamations, leurs larmes do joie, causent à Louis Morel la plus douce émotion ; cependant il se dit avec une tristesse amère :

~ Seuls, ma sœur et moi, nous serons malheureux en co jour I

Lo duc do Si^nancourt, après s'Cfre livré, ainsi que sa mèro, à l'expansion d'un bonheur inespéré, se retourne vers Louis Mord et s'écrie avec effusion :

— Mon ami ! mon sauveur I

— J'ai accompli mon devoir d'honnCto homme, mon- Mour, — répond Louis Morel digne et simplo ; — jo vous ai défendu contre une indigne calomnie!

^ Ali I monsieur Louis Morel, — ajoute la graTide dame dont le visage vénérable est encore baigné de pleurs, — mes larmes seront plus éloquentes que mes paroles... vous avez sauvé l'honneur do mon fils! Comment pourronsnous jamais acquitter cette dette % Que les bénédictions du ciel TOUS protègent!

— Mon ami,— s'écrie M. de Sénancourt, — ma vie entière ne suffira pas à... Mais pardon... je veux connaître toute l'étendue des services dont je vous suis redevable ainsi qu'au docteur Max. Par quels moyens avez-vous pu obtenir le désistement delà plainte de ces misérables?

— Hier soir, j'appris les bruits répandus sur votro malheureuse entreprise des tabacs de Constanline. L'un de mes amis, déjà dupe do M. Coquard, dont j'ignorais la détestable réputation , sans quoi jo vous eusse d^s longtemps, monsieur, édifié à son sujet; l'un de mes amis, dis-je, par les renseignomens précis qu'il me donna, no me laissa aucun doute sur l'infâme manœuvre dont vous deviez êlre victime. Jo me suis rendu ce malin chez l'un de ces fripons, nommé Loubin. Quoiqu'il eût déjà dépose sa plainte, je lui parlai, monsieur, un langage que votre inexpérience des affaires ne vous avait pas permis do faire entendre à ce misérable ; je lui prouvai nettement que sans doute il pouvait vous perdre, mais que sa coquinerie et celle de ses complices seraient dévoilées. Enfin, moyennant une transaction, j'obtins de lui un désistement do sa plainte, et je lui fis rédigor cet acte do telle sorlo qu'il rendait un hommage éclatant à votre parfaite loyauté. Muni de cette pièce, jo me rends en hSte chez le juge d'instruction. Il était, grûco à un heureux hasard, l'un do mes

compagnons d'enfance ; j'espérais faire valoir près de lui nos anciennes relations , à l'appui do la bonté de votre cause. En traversant la place du Palais-de- Justice, je rencontre le docteur Max. Il venait d'être entendu par le tribunal criminel sur une question do médecino légale; Je crus pouvoir, sans indiscrétion, monsieur, — ajoute Louis Morel s'adressant au duc de Sénancourt,— et sachant dans quelle estime vous tient le docteur, l'instruire des indignités dont vous étiez l'objet, et de mon espoir de les déjouer en invoquant l'impartialité du magistrat, que je lui nommai. Le docteur Max m'interrompt et me demande : — Connaissez-vous ce magistrat î — Jg- ne Tai pas vu depuis longtemps, mais il était mon ami d'enfance, répondis- je au docteur. — Malgré cette amitié d'enfance, me dit-iî, votre espérance pourrait être déçue, car il est aussi sévère que jus'e. Je vais vous accompagner ; je vous attendrai dans l'antichambre du cabinet do notre magistrat; si vous n'obtenez pas ce que vous désirez, venez m'av^riix.

— Les craintes de notre ami se sont-elles réalisées ? — demande la duchesse douairière à Lcuis Morel. — Avezvouseu besoin do son concours?

— Oui, madame.

— Ainsi, mon ami, ce magistrat était déjà prévenu contre moi?

— - Non pas priclsément, monsieur ; mais après m'avoir attentivement écouté, il m'assura que les éclaîrcissomons que je lui donnais au sujet de cotte fùcheuso affaire laissaient encore du doute dans son esprit sur la nature de votre coopération. Il ajouta, en conséquence, que la jus-'

tice devait avoir son cours, et , malgré mes înâtauces, il maintint la nécessité de votre comparution devant le tribunal correctionnel.

— Alors, monsieur Morel, —reprit la grande dame,— vous avez dû réclamer l'interrention de notre vieil ami?

— En effet, madame, et sans aucunement ajouter foi aux bruits étranges et absurdes qui ont valu au docteur Max le surnom duEiABLE-siÉDECm, j'ai été fort surpris de cq dont j'ai été témoin.

— Ce diable de docteur fait et fera toujours des sienne^»,

— reprend la ducbesse douairière en souriant. —Que s'estïl donc passé, monsieur Morel ?

— En sortant du cabinet du juge d'instruction, j'avouai au docteur Max le mauvais succès de ma démarche ; il se mit à rire de son rire sardonique et me dit : — a Rentrons; » je vous réponds du gain de votre cause; mais ne m.o » croyez point pour cela le docteur Méphiêtophélèg. »

— Quel homme bizarre aue ce cher docteur ! — reprend le duc de Sénancourt.—Et comment a®t-îl obtenu ce qu'on vous avait refusé ?

— Lorsque je rentrai dans le cabinet du juge d'instruction, je remarquai son extrême émotion à la vue du docteur Max, qu'il accueillit avec autant de déférence et de joie que de dignité, lui demandant ce qu'il souhaitait.

— «Monsieur de Sénancourl est le plus honnête hom- » me que je connaifse,— répondit le docteur,— et j'ai trop do » confiance, monsieur, dans votre équité, dans vos lumières, » pour ne pas être certain que vous abandonnerez des pour- » suites intentées par des fripons contre leur dupe. » — Le niagislrat répliqua de même à notre vieil ami que la ius-

^^^ LE lilADLE MÉDECIN.

liée devait avoir son cours, mais qu'il é{ait toujours prêt à onteadre toute explication de nature à éclairer sa religion

— a Permettez-moi donc, mon cher client, reprit le — » docteur Max, — d'invoquer le souvenir des services ren- » dus, et de vous supplier, au nom de ces souvenirs, de « vouloir bien entendre de nouveau monsieur Louis Mo- » rel au sujet de l'affaire en question ; il a peut-être omis » quelques particularités, faute desquelles vous n'avez » pas été suffisamment éclairé sur la cause qu'il plaidait »" auprès de vous. » — Cédant au désir de notre ami,

— poursuit Louis Morel, — je réitérai donc mes explications précédentes, en y ajoutant quelques faits sur la fourberie notoire de monsieur Coquard et consorts. Le magistrat parut très frappé de la valeur de ces nouveaux renseignemens , et me dit avec un accent de reproche : « — Que ne m'avez-vous d'abord don- B né ces importants détails? Il est évident main- » tenant que la justice deviendrait complice de pareils » misérables en appuyant leurs poursuites. » — Aussitôt le magistrat a écrit et m'a remis la lettre que j'ai eu, monsieur, l'honneur de vous apporter.

M. de Sénancourt et sa mère se regardent un moment en silence, tous deux fort surpris et surtout profondément reconnaissans de cette nouvelle diablerie du docteur Max.

— Vous le voyez, monsieur, — reprend Louis Morel,

— c'est surtout au docteur Max que vous devez l'heureux résultat de la démarche que j'avais d'abord vainement tentée. L'influence décisive qu'il a exercée sur l'esprit de l'honorable magistrat a sa source légitime dans le profond sentiment de reconnaissance qu'il lui a inspiré. C'est

à ses soins, à son dévouement, à sa science si rarement en délaut, que la femme et la fille de ce juge or^ dû la vie ii y a quelques années.

—Ah ! monsieur Morel, je n'oublierai jamais cette preuTe de l'attachement que nous porte notre vieil ami, — répond la duchesse douanière ; — mais de cette démarche vous avez eu l'initiative, et notre gratitude envers vous n'en sera pas moins grande et éternelle.

— Pais, j'y songe, — ajoute le duc de Sénancourt, — lo désistement que vous avez obtenu de ces misérables, vous n'avez pu le leur arracher, mon cher Morel, qu'au prix d'une somme considérable? Ils me demandaient cent mille écus!

— J'avais reconnu, monsieur, la nécessité où vous vous trouviez de vous résigner à un sacrifice afin d'étouffer cette scandaleuse affaire ; mais il a été beaucoup moindre que vous ne le supposez. Vous aviez bien voulu placer des fonds dans mon usine... nous compterons plus tard, — répond Louis Morel, et, s'inclinant devant la douairière, il fait un pas pour sortir en disant au due -.—Adieu, monsieur.

— Quoi 1 vous nous quittez? — reprend tristement monsieur de Sénancourt. — Ah I mon ami, l'expression de notre reconnaissance vous est-elle donc à charge ?

— Monsieur...

— Mon fils, — dit la ctotjH" -:sn;e d'un ton pénétré, -> (fest aveclo cœur que l'on acquitte... si l'on peut jamais la acquitter... les dettes de cœur. Le parent le plus dévoué, Ib plus tendre, le plus jaloux de l'honneur de votre nom, n'eût pas fait pour vous davantage que monsieur Louis Morel. ^

116 LE DIABLE MÉDEQN. ^

— Ohf non, ma mère!

— Nous devons donc désormaiP, au nom de notre gratitude éternelle, aimer, honorer monsieur Morel comme s'il était membre de notre famille. Or, m'est avis que les mariages de famille sont...

— Ma mère, n'achevez pas : vous prévenez ma pensée Laissez-moi l'honneur, le bonheur de dire celte fois à notre ami, non plus sous la forme d'un vœu, mais d'une certitude : « Mon cher Morel (et le duc tend cordialement la main au jeune homme), je suis heureus, je suis fier d'avoir pour gendre et pour belle-fille vous et votre charmante sœur. »

— Qu'entends-je? Ah I monsieur 1 vous comblez les plus chers désirs de mon cœurl... Et cependant je ne sais si je peux, si je dois maintenant accepter cette offre.

— Mon ami, vous refuseriez ?

— Mon fils, la délicatesse de monsieur Morel égale sa générosité. Il craint que la preuve de dévoûment qu'il vient de vous donner ne vous paraisse, après votre refus d'hier, peut-être intéressée ?

— Je l'avoue, madame,~ répond Louis Morel avec dignité,— il me serait cruel... bien cruel de penser que le service que j'ai été trop heureux de rendre h monsieur de Senancourt pût ôtre jamais entaché du pîp'^ léger soupçon d'arrière-pensôe personnelle.

— Et moi dont la parole n'est point douteusernaonsîèur Morel, — dit la duchesse douairière,— j'affirme votre désintéressement.

— Qui pourrait en douter, grand Dieu I ma bonne mère?

— J'ajouterai que, quant à moi, je n'avais pas attendu la circonstance qui nous rend à jamais vos obligés, monsieur Morel, pour approuver... (à un certain point de vue, s'entend... ma franchise m'impose cette réserve).,, pour approuver, dis-je, et me résoudre à appuyer vos projets do mariage.

— n serait vrai, madame?

— Tenez, -- répond la douairière en apercevant Tan- CTède et Vaîentine au seuil de la porte du salon, et tiôsitant à y entrer, ~ tenez, voici les chers témoins de ma résoKit{on,un peu désespérée... je l'avoue.— Et s'adressant aux deux jeunes gens , — Approchez mes enfaus.

Mademo'!5elle do Sénancourt et Tancr^do, toujours îriuiets de la tristesse dont ils ont, pr>u de temps auparavant, surpris l'expression sur les traits do leur père, s'empressent d'accourir à la voix de leur aïeule, et celle-ci leur dit :

— Embrassez d'abord votre père; vos caresses lui seront douces.

— Ohl bien douces 1 — s'écrie monsîpur de Sénancourt, et, dans son émotion profoDde, il tend les bras h ses enfans, et les embrassant avec uîi redoublement de tendresse:— Ah lie n'ai jamais mieux smli combien je vous'aimeî

— Quel bonheur, père! — dit Yalentino, —tu ne semblés plus attristé comme ce matin?

H8 LE DUBLE MÉDECIN.

— Mon père, — ajoute Tancrède, — la joie rayonne sut

ton visa'ge.

— Gui, oui, la joie rayonne sur mon visage, dans mon cœur, et bientôt vous aussi...

— Mes enfans, — reprend la duchesse douairière en interrompant monsieur de Sénancaurt, — dites-moi : lorsque ce matin vous m'avez écrit aSn de me confier votre chagrin, à l'endroit du refus de mon fils au sujet de votre double mariage, que vous ai-je conseillé ?

— Grand'maman, —répond naïvement Valentine, — vous m'avez conseillé d'entrer au couvent, ainsi que cela se faisait autrefois, afin do rester fidèle au sentiment de mon cœur et de ne pas désobéir à mon père.

— Ma grand' mère m'a conseillé de m'eDgager soldat en Afrique, — ajoute Tancrède en soupirant. — Je devais rester célibataire puisque l'on ne pouvait plus, ainsi qu'au temps jadis, prononcer des vœux de célibat éternel en entrant dans l'ordre de Malte, et aller combattre les Sarrasins sur les galères du roi.

— Et de vrai, — reprend la douairière en souriant, — et de vrai, vous ne m'avez point paru goûter du tout, mais du tout, mes enfans, ces conseils de renoncemens résignés ou chevaleresques à la mode du temps jadis... Aussi, que vous ai-je dit ensuite, à propos du refus que monsieur votre père opposait h vos projets de mariage? ,

— Grand'maman,— répond Valentine avec embarras, r- je n'ose...

— J'oserai donc, moi, prendre la responsabilité de mes paroles, car je suis Saint-Jean bouche d'or, et je répéterai

en substance devant monsieur Morel et devant mon fils (il est bon qu'il entende ces véritésjcequeje vous ai dittantôt mes enfans : à savoir qu'il me semblait au moins étrange que monsieur le duc de Sénancourt, devenu lui-même industriel, tout ce qu'il y a de plus industriel... voulût se retrancher dans la dignité de son rang, qui n'était plus que de la vanité... pour décliner les offres d'un autre industriel, monsieur Louis Morel, jeune homme parfaitement honorable, éminemment distingué; d'où je concluais que je pousserais de toutes mes forces h votre mariage.

— En effet, pand'maman, — reprend Valentine en jetant un regard timide sur Louis Morel, — telles ont été vos paroles.

— Oui, — ajoute Tancrède étouffant un soupir, — et ces paroles nous avaient donné beaucoup d'espoir.

— Vous le voyez, monsieur Morel,— reprend la duchesse douairière, — dès avant la preuve du touchant dévoûment que vous avez témoigné à mon fils, son refus me semblait injuste, et, de plus, fort illogique. Je n'irai point cependant jusqu'à vous dire que, malgré la logique, malgré vos mérites et ceux de mademoiselle votre sœur, ces mariages-là no froissaient pas en moi et très au vif des idées que jamais je ne laisserai confondre avec des préjugés, non jamais ! Que voulez-vous, monsieur Morel , je suis une vieille femme des anciens temps, élevée dans certains principes, toujours, selon moi, respectables, et fidèle à des convictions dont je m'honore et qui se'sont enracinées avec l'âge. Mais aussi, vous me croirez, monsieur Morel, lorsque j'ajouterai qu'à cette heure... et vous comprenez ma pensée, n'est-ce pas? — ajoute la grande dame en adros-

sant au jeune homme un côtip d'œil orpressif, — qu'à celte heure, dis-je, j'éprouve une profonde satisfaction de votre mariage avec ma pelite-fiUe, et d^ celui do mademoiselle Morel avec mon peiit-fils.

— Comment , grsnd'maman ! — balbutie Valentine troublée, ravie et pouvant à peine croire à ce qu'elle entend, — notre mariage ? Mon Dieu ! pouvons-nous espérer...'

— Monp?;re, — s'écrie TanctMo non moins ravi et troublé que sa sœur, — vous consentiriez?

— Oui, mes enrans, — répond le duc de Sf!^nancourt avec effusion, —je consens à ce mariage; il est ma joie, mon espoir; je suis certain d'avanro du consentement de votre miire, à qui j'écrirai aujourd'hui. Mo pardonnezvous les quelques m.omens do chagrin que jo vous ai causés?—Puis, tendant la main à Louis Morel, — Mo pardonnez-vous aussi mon premier refus, mon ami?

— Ah 1 monsieur, — répond Louis Morel profonflément ému,— ma sœur et moi nous vous devrons io bonheur do notre avenir 1

Dupont entre en ce moment, précédant et annonç.JîrzS le docteur Max. Puis le bon vieux /sénateur reste à i'écart, se disant d'un ton piteux :

— Jo n'ose envisager ma marraine. Elle m'a appelé noir animal ! elle n'avait jamais éié jusque-là. Cette scélérate do Boyer est cause de mon afuront I

XÏII

Monsieur do Sénancourt et sa mère ont fait virement quelques pas à la rencontre du docteur Max. 11 peut lire sur les visages de la grande dame et de son fils l'expression d'une reconnaissance ineffable. Le duc prond la main du médecin et lui dit à demi-voix, de crainto d'être entendu de ses enfans :

— Vous m'avez sauvé l'honneur

— Ah I mon vieil ami I — ajoute la duchesse attendrie, — sans vous, sans monsieur Louis Eîorel, je succombais à ce coup aiïrenx !

— De grâce ! madame, parlez plus b?,s,— dit le docteur Max,— votre petit-ûls et votre pelite-fillo pourraient vous entendre.

— Oui, mon cher dociour, nous retournons h Sénancourt,— reprend tout haut la grande dame, feignant de continuer l'entretien commencé à voix basse, et, so rapprochant do Vaîentiue et do Tancrèdo : — J'emmène avec moi mon fils et m.es petits enfans. J'ai suivi, je l'espère, votre ordonnance de point en po.mt?

— A merveille, madame la duchesse, — répond le dociem Max, — la cure sera compli-to...

— Et afin do vous assurer de sa durée, mon cher doc- •teur, vous abandonnerez vos malades pendant quarantehuit heures, — ajoute monsieur de Sénancourt ; — vous viendrez assister au mariage do mes enfans, Valentine épouse mon excellent ami Louis Morel, et sa charmante

422 LE DUBLE MÉDECIN.

sœur s'unit àTancrôde. Je renonce pour toujours... oh! oui, pour toujours, aux affaires industrielles! Mon cher gendre voudra bien rester quelques jours à Paris afin de se charger de ma liquidation et attendre lo rsetour do ma femme, qu'il ramènera nous rejoindre à Sénancourt.

— Bravo 1 Fuyez, fuyez tous, et bien vite I -—reprend le médecin; — l'épidémie régnante redouble d'intensité I

— Hélas ! docteur, à qui !e dites-vous? — répond la douairière en montrant Dupont qui se tient piteusement près de la porte, — Est-ce que ce bonhomme que vous voyez là, et il est, par parenthèse, encore plus fidèle, encore plus honnête, encore plus dévoué qu'il n'est bête... ce qui, certes, n'est point peu dire et fait suffisamment l'éloge do son cœur...

— Ah 1 madame la duchesse I ■— dit Dupont avec un mo-: deste embarras et saluant jusqu'à terre; — ah I madame, votre vieux serviteur est confus de vos bontés. ~ Puis le bonhomme se dit avec .joie et les yeux humides : — Ma marraine m'a pardonné I

— Oui, docteur, — reprend la duchesse,, — le croiriez-Yous? mou vieux Dupont, en moins de vingt- quatre heures, était déjà aîfolô comme les autres ! Ce spéculateur novice, et surtout bien avisé, avait entrepris de me réclamer ses économies, afin de...

— Ohl ma marraine ! ■— s'écrie Dupont Impîorant, honteux et confus,— pour l'amour de Dieu, ayez pitié de votre pauvre fil lot!

— Allons, soit, et envoie mon courrier commander tout de suite six chevaux do poste pour ma berline. N'oublie pas do réclamer aux gens de mon fils les toiles des por-

traits de monsieur le maréchal Tancrède et du duc Gaston. Pauvres aïeux 1 nous les emmenons avec nous. Il y a place pour eux dans les antiques salles du château de Sénancourt. Leurs grandes et vénérables images tressailleront d'aise en se retrouvant dans le berceau féodal de leur race guerrière.

— Je vas vite commander les chevaux de poste, — dit Dupont en sortant. — Que le diable emporte Paris, e*. la Boyer par-dessus le marché I

xiy

— Avant voire départ, monsieur, —dit le docïeur Max en jetant un regard signiflcatif au duc de Sénancourt, — convenez que ce sont de fiers coquins que les Coquard 1

— Hélas ! vous n'avez que trop raison, mon vieil ami. ~ Quoi I mon père, vous êtes enfin édifié sur le compte

de cet homme? — dit vivement Tancrède. — Ah ! que de fois j'ai eu, au sujet de ce monsieur Coquard, la vérité sur mes lèvres 1 Mais je craignais de vous blesser.

— Nous avons eu aujourd'hui, mon ami, la preuve flagrante de la friponnerie de ce misérable, — répond monsieur de Sénancourt.— Aussi, n'étant pas do force à lutter contre les Coquards, j'ai résolu de renoncer aux spéculations et d'aller vivre à Sénancourt avec ma bonne mère, et vous, mes enfans.

— Cette résolution est sage, monsieur,— dit le docteur Max,— et il en ressort une petite moralité que je développerais en deux mots, si madame la duchesse le permettait.

424 LE DIABLE MÉDEaN. >/

— Parlez, cher et bon docteur,— reprend la grande dame; — vous nous avez prouvé une fois de plus que vous êtes le médecin de l'ârae autant quQ du corps,

— Je prendrai donc , madame , la liberté de dire aiix riches grands seigneurs : « Vivez dans vos terres, puisque le hasard do la naissance et de la fortune vous a donné des terres : là vous serez à l'abri de l'épidémie régnante ; puis, d'ailleurs, à part mSrao les cruelles déconvenues auxquelles vous expose votre inexpérience de ces spéculations, où vous cherchez un trop prompt accroissement de richesse , ces spéculations ne sont point voire fait; elles demandent une éducation, des connaissances, des aptitudes et surtout des habitudes spéciales. Il y a discordance complète entre les rapports familiers que l'industrie exige de ceux qui s'y livrent et vos traditions aristocratiques ; vous les dissimulez toujours sans pouvoir y renoncer jamais ; tôt ou tard vient l'heure où, malgré vous, le patricien, perçant sous l'industriel, blesse à bon droit ceux-là qui doivent se croire envers vous sur le pied d'une égalité parfaite. Forcément alors s'évoillent en eux des senîirnens hostiles, souvent funestes à vos intérêts. Enfin, cette sorte d'hypocrisie égglitaire, que le désir du gain vous impose, est malsaine; touto':^ les hypocrisies altèrent peu à peu la pureté native do l'âme.Voulez-vous, au contraire, riches grands seigneurs, employer dignement, utilement, vos loisirs, et vous enrichir encore? Vivez dans vos terresl vivez dans vos terres! Consacrez vos revenus à encourager, à développer l'agriculture, cette mère nourricière du pays ! Soyez par l'exem- ? 4e les éducateurs agricoles do vos contrées! Importez les

premiers, à grand frais, s'il le faut, et appliquez sur une vaste échelle les magnifiques découvertes dues à la science agronomique moderne. Vos voisins profiteront de vos expériences I la routine fera place au savoir, l'aisance au malaise I Que pas une lande de vos possessions ne reste en friche ! Donnez aux déshérités qui vous entourent, non une dégradante aumône, mais le noble pain du salaire, honnêtement gagné; ces déshérités, moralisez-les, élevez-les, dignifiezlespar l'instruction; au nom de la divine raison, reconnaissez leurs droits à largement participer, en retour do leur travail, aux fruits de cette terre qu'ils fertilisent. Ce sera de votre paît une bonne action, je dirai mieux, un acte de justice. Oui, madame la duchesse, ajoute le docteur Max, répondant à un mouvement de la grande dame, —j'ai ditun acte de justice... car, ne l'oubliez jamais, tour à tour esclaves, serfs ou vassaux de vos familles depuis la conquête de la Gaule, les pères des paysans d'aujourd'hui ont pendant des siècles fécondé de leurs rudes labours vos domaines héréditaires I Ces labeurs forcés, écrasans, sans rémunération pour le vassal , productifs pour le seigneur sciil, représentent à cette heure une somme énorme, enfouie dans vos terres, h savoir le salaire impayé, ou tout au moins incomplètement payé, de plus de vingt géiîérations mortes pour vos eïauxà la peine I Neâevez-vous donc aucune gratitude aux fils do ces généralions serves, affranchies par notre immortelle révolution?

— Ah ! l'abominable jacobin do docteur I Voyez comme en tapinois il arrive à ron but 1 — s'écrie la grande dame avec un accent do colère comique. — L'on a fièrement

i26 LE DIABLE MEDEaN.

raison de l'appeler le Diàbh-méiecin, car il mourra dans l'irapénitence finale. Il me semble entendre son père le conventionnel... un régicide... un monstre I et pourtant* il faut l'avouer, au demeurant, grand homme de bien I Comprenne ceci qui pourra 1

— Ayons mutuellement l'indulgence que l'on se doit entre vaincus, madame la duchesse I— reprend le docteur Max en souriant de ce sourire triste et sardonique qui souvent eifleurait ses lèvres.— Restons donc fidèles, vous, à vos traditions monarchiques, moi, à mes traditions démocratiques ; réfugions-nous, moi, dans [l'avenir, vous, madame, dans le passé ; mais,\croyez-moi, consolons-nous, reconlortons-nous, en cherchant, en apprécient ce qu'il y a de beau, de bon, de bien, dans le présent. Après tout, le présent, malgré de trop nombreux exemples, n'est point absolument incarné dans les Coquards, les Loulîns, les Bezucheis et autres pléiades d'affreux coquins. Et puis enfin, les plus horribles pestes n'ont qu'un temps. L'épidémie actuelle a épargné boH movahvo de Louis Morelsl Que cot'.o conviction nous donne confiance et espoir, à nous tous, ho n« nêtes gens ; la fièvre d'or s'usera, passera comme a passé le choléra ! Le mal, dans la vie éterncUament progressive do l'humanité, n'est qu'un accident; le bien^le juste, le vrai, le droit, sont isnmortels. Les astres, après leur éclipse, semblent rayoaner plus splondides encore. Mais, — reprend en souriant le docteur BJax, — afin de descendre de mon ompirée sans risquer de mo casser le cou par une transition trop brusque, j'ajouterai : Bien des cœurs étaient ici, ce matin, assombris, désespérés; n'a-t-il pas sufii du rayoDnemeiit d'un ado honjiôto et juste pour les épa-

nouir? Et maintenant, que l'assistance veuille hieù me pardonner mon interminable sermon I

— Il ne sera pas stérile, mon char docteur, — répond monsieur de Sénancourt. — Mon fils et moi, nous devenons, ainsi que disent les Anglais, gentilshommes-fermiers. Nous ferons valoir les terres de ma mère et d'autres que nous achèterons, afin d'agrandir encore Sénancourt.

— Et moi, — reprend la grande dame, — tout en continuant d'exécrer ce jacobin de docteur Méphistophélès, mais afin de ne point me séparer de mes petits enfans, je m'élève à l'héroïsme. Je propose à notre ami Louis Morel la ferme deMareuil pour établir son... son usine... hé bien, oui, le gros mot est lâché I pour éîablir, dis-je, son usine aux lieu et place de cette abominable fabrique de sucro et de rogomme proj'etée par mon fils, s'il veut et s'il peut y renoncer,

— Vous en doutez, ma mère ? Notre ami Louis Morel consent à se charge? de la liquidation de mes affaires; il trouvera, je l'espère, le moyen de désintéresser mes associés. Je lui donne plein pouvoir. Reste à savoir s'il peut transporter son usine à Sénancourt.

— Rien de plus facile, monsieur, — répond Louis Morel. — L'extension que prend mon exploitation m'oblige à choisir un local beaucoup plus vaste que celui que j'occupe aux portes de Paris, et cette proximité n'est nullement indispensable à mon établissement; ses produits seronî, d'ailleurs, aisément expédiés, grâce au chemin de 1er qui passe à Sénancourt.

— Le chemin do fer 1 — s'écrie la grande dame. — Ah I vous renouvelez mes douleurs, mon pauvre monsieur Morel I Ce maudit chemin de fer a coupé en deux mon beau Pê?P. planté par Lenôtre I Enfin.,, les cris joyeux des en-

128 LE DIADLE MÉDECIN.

fans de mes arrière-petits enfans m'empêcheront peutêtre d'entendre ie grincement de ces infernales machines, qui, en traversant mon malheureux parc, semblent siffler pour me narguer, et me dire : « C'est fini des anciens temps ! » Mais, ainsi que le prétend ce diable do docteur, des gens comme vous, monsieur Morel, réconcilient avec le présent.

— Ah ! madame, — reprend Louis Morel d'un ton respectueux et pénétré, — s'il épiait possible de juger le passé d'après vous, combien vous le feriez regretter, bénir et vénérer I

-— Lfs chevaux que madame la duchesse a commandés sont dans la cour, — dit Dupont du seuil de la porte, et il ajoute tout bas : — Enfin, nous quittons ce maudit Paris, où, par la faute de celte scélérate de Boyer, ma bonne marraine m'a traité de noir animal I... J'ai encore ces mots sur le cœur 1

— Vite, vite, mes enfans I — dit la duchesse douairière,

— faites en hâte vos préparatifs de départ, et fouette postillon pourSénancourtl— Puis, tendant la main au docteur, Ja grande dame ajoute avec émotion : — Adieu, bon et /ieil ami ! mais au revoir; vous assisterez au mariage de mes petits enfans, vous leur porterez bonheur, car, après tout,vousôtes bien le meilleur diable qu'il y ait au monde I

— . Que le bon Dieu vous entende ! madame la duchesse,

— répond en souriant le dïaele-médecin.

Et contemplant d'un regard attendri cette heureuse famille, le docteur se dit :

— La cure est complète ! Bon voyage aux bonnes gens \

Um DE LA GRANDS DAAIE:

Madame Honorine buraesnil, ogee de quarante-cinq ans et mère d'une fille touchant à sa quinzième année, était, quelque temps avant l'époque où commence ce récit, devenue veuve de M. le docteur Duraesnil, médecin de renom, grand homme de bien, mais froid, peu expansif, et toujours profondément absorbé par la science, exigeant dans sa maison une économie sévère et cependant raisonnable ; il ne fréquentait aucune société, se couchait à huit heures du soir, parce que presque chaque nuit il allumait sa lampe à trois heures du malin, afin de lire, de méditer les livres nouvelicment publiés sur l'art de guérir, et de se tenir toujours ainsi au niveau du progrès des connaissances médicales. Il consacrait ses nuits à ses études, ne pouvant y employer ses journées, occupées par ses visites -à une nombreuse clientèle ou par ses consultations.

loO LE. DIABLE MÉDECIN.

Le docteur Dumesnil avait toujours beaucoup imposé k sa femme et à sa fille ; cependant, malgré la crainte qu'il leur inspirait, elles l'aimaient, le respectaient : elles le savaient pénétré de ses devoirs de père et de mari; mais de ses devoirs réels et non de ces devoirs très-contestables en vertu desquels il aurait dû, après une journée de labeur et de fatigues, sacrifier son repos du soir, ses études nocturnes aux plaisirs de sa femme et de sa fille, et lef conduire au spectacle ou au bal. Selon le défunt docteur, ces condescendances restaient complètement en dehors des véritables devoirs du père de famille ; il pensait qu'une bonnèie femme devait résolument accepter la privation desplaisirs mondains lorsqueson mari lui donnait l'exemple de ce renoncement. Sans discuter ici la théorie conjugale du docteur, nous constaterons seulement ses résultats, en ajoutant que sa veuve s'était mortellement ennuyée pendant tout le temps de son mariage.

Madame veuve Dumesnil, très-bonne femme d'ailleurs, dans toute l'acception du mot, remplie de tendresse pour sa fille, de dévouement pour son mari, douce, timide, de mœurs irréprochables, mais d'une extrême faiblesse de caractère et d'une intelligence assez bornée, manquait de la fermeté d'esprit nécessaire à la sage direction de la vio lorsque l'on se trouve livré à soi-même. La veuve avait des défauts inoffensifs ; frivole dans ses goûts, d'une indulgence qui touchait à la tolérance du mal, incapable d'une juste sévérité, très-portée à la dissipation, entendant peu à la bonne gérance du ménage, sa maison eût été complètement désordonnée sans l'incessante surveillance, l'inébranlable volonté do son mari, qui avait toujours su

HENRIETTE DUMESNIL. iM

maintenir ses dépenses dans des limites raisonnables.

Ces antécédents établis, l'on comprendra facilement que madame Dumesnil ne fût point absolument une veuve inconsolable; néanmoins, dans l'excellence de son cœur, elle regretta sincèrement, pieusement son mari, pendant les premiers temps de son veuvage, ayant plutôt l'instinct que la conscience raisonnée de la haute valeur morale do l'homme qu'elle avait perdu, lui rendant d'ailleurs un rétrospectif et loyal hommage, s'avouant que, si inflexible qu'il se montrât, au sujet des vaines prodigalités ou du gaspillage, il allait toujours au-devant des désirs de sa femme et de sa fille, pourvu qu'ils fussent raisonnables. Elle s'avouait encore que jamais elle n'avait eu à reprocher à son mari, non-seulement un procédé blessant, mais le plus léger manque d'égards ; reconnaissant enfin que s'il se montrait inébranlable dans ses volontés , elles s'appuyaient toujours sur un principe de droiture, de justice, et se formulaient d'habitude en des termes remplis de bienveillance.

La veuve, en rendant ainsi hommage à la mémoire du défunt, entrevit cependant bientôt, à travers ses crêpes de deuil, une existence complètement différente de celle qui, pendant quinze ans, avait été la sienne. Sa fortune personnelle et celle que laissait le docteur s'élevaient environ à cent soixante mille francs, dont la moitié devait, à la majorité do la fiUc des deux époux, constituer sa dot. Cet!o enfant, nommé Henriette, atteignait à peine sa quinzièino ^ année lorsque son père mourul. Elle était douée d'une remarquable intelligence, et rappelait certains côlés du caractère paternel; une volonté énergique, un sons droit,

152 LE DIADLE MÉDECIN.

une résolution froide, contenue, mais invincible, d'un esprit sérieux pour son âge. Elle possédait, chose assez rare dans le sexe, un courage viril. L'espèce de réserve, sinon de crainte, qui pendant longtemps avait tempéré l'expression de sa tendresse pour son père, dont l'austère gravité lui imposait beaucoup, s'était dissipée à mesure que les années mûrissaient sa raison ; et au moment où elle le perdit, elle commençait à deviner qu'il se fût montré d'un abord moins sévère si, dans l'intérêt de la tonne éducation de sa fille et de l'ordre qu'il voulait voir régner dans sa maison, il n'avait pas cru devoir intimider, refréner sa femme, de qui la faiblesse et le désordre pouvaient entraîner de fâcheuses conséquences ; à la mort du docteur, sa fille éprouva un chagrin profond, réfléchi, et dans son bon sens hâlif, elle envisagea l'avenir avec une vague inquiétude ; connaissant le laisser-aller, i'iraprér voyance, la légèreté du caractère maternel, elle l'appréciait avec une rectitude de jugement peu commune à son âge; mais cette juste appréciation, loin d'altérer en rien la tendresse, la vénération filiale d'Henriette, la redoublaient au contraire; pleine de confiance dans son courage, dans sa résolution de se dévouer utilement à sa mère, elle éprouvait pour e!lo la compassion toachante que la force ressent pour la faiblesse, de sorte que, par une étrange subversion des devoirs naturels, cette vaillante et sérieuse enfant, à peine âgée de quinze ans, songeait parfois que peut-être viendrait le jour où clic devrait proléger la veuve de son père.

Madame Dumcsnil adorait sa fille, devant lïntelligcnco de qui elle s'inclinait ingénument, s'avouant avec mo-

ÎIKNRiKTTK ï;UMKSN!!.. 'llô

deslie, ou plutôt avec une pointe d'orgueil maternel, que son Henriette était une fameuse petite tête, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire, elle, sa mère, que de la consulter en toutes choses et de toujours déférer à ses avis : excellente en principe,, l'adoration de madame Dumesniî pour sa fllle se manifestait souvent par des témoignages plus en faveur de sa générosité que de son bon sens ; ainsi, pour citer un trait entre mille : presque aussitôt après la mort de son mari, elle dépensait cinq à six mille francs, afin de ménager une surprise à sa fille, dont elle fit meubler la chambre avec un luxe d'autant plus déraisonnable, qu'il substituait un ruineux superflu à tout le comfort désirable; Henriette n'ayant pas été, ainsi qu'on le pense, prévenue de cette surprise, g'rojîda cependant affectueusement sa mère, ainsi qu'elle dut la gronder encore, au sujet de la non moins déraisonnable emplette des magnifiques étoffes de deuil et demi-deuil, acquises par la veuve, afin de rehausser la naissante beauté de sa fille.

Le défunt docteur avait, entre autres parents, un cousin d'un degré très-éloigné; il le voyait rarement et le recevait si froidement, qu'il fallait que ce parent fût doué de la ténacité proverbiale des parasites, ou plus vulgairement dos piqiie-assicttcs, pour affronter l'humiliation d'un pareil accueil; le parent se nommait Stanislas Gabert; employé subalterne d'une administration publique, il jouissait parmi ccrlain monde financier, peu raffiné dans le choix de ses

134 LE ÎJiADLK KÊDErjN.

plaisirs, d'une réputation de chanteur de romances, auxquelles, afin de désopiler la rate de messieurs et de mesdames de la Banque, très-aiïriandés de gros sel et de polissonneries, il ajoutait le ragoût de ces chansonneles comiques, mises en vogue par M. Levassor; une invitation à dîner ou à souper, parfois un prêt de quelques louis, à jamais perdus pour l'amphitryon, payait les divertissements de M. Stanislas Gabert. [.e défunt docteur blâmait sévèrementetjustementlerôlede bouffon desociétéacceptéparson parent, et sans une sorte de commisération, il lui eût fermé sa porte: les visites de ce parasite étant d'ailleurs assez rares, le docteur se contentait de lui faire sentir, par une réception glaciale, qu'il était très-mal venu, lorsque d'aventure il s'invitait, sans façon, à dîner chez son docte cousin, ainsi que disait M. Stanislas Gabert. Celui-ci d'ailleurs payait son écoi avec sa monnaie habituelle: romances et chansonnettes comiques; mais seulement alors que le docteur Dumesnil s'était, selon sa coutume, retiré chez lui à huit heures précises; sa femme, sevrée des plaisirs du spectacle, regardait comme des soirées de fêle celles oii sa solitude était charmée, égayée par les talents de M. Stanislas Gabert. Elle riait aux larmes de ses chansonnettes, lorsqu'il contrefaisait V Anglais ou la vieille portière, mais préférait do beaucoup l'entendre roucouler ses romances, d'un ton langoureux, roulant de l'œil, affectant des poses de troubadour vainqueur, où se révélait sa parfaite infatuation de lui-môme. Henriette assistant avec sa mère à ces récréations ne comprenait rien aux grossiers lazzis et bâillait aux romances de M. Gabert; ce garçon avait à peine trente ans, une figure régulièrement bellâtre, encadrée d'é-

pais favoris noirs, de vives couleurs, les dents blanches, l'oreille rouge, les épaules larges, et enfin toujours pincé, sanglé, cambré dans ses habits quelque peu râpés, il rappelait à la femme du docteur, et elle s'émerveillait de cette ressemblance, ces mannequins de modes servant d'enseigne aux tailleurs; somme toute, elle trouvait (en tout bien, tout honneur, car elle était honnête femme et àgéo de quarante ans et plus...), elle trouvait M. Stanislas le plus aimable, le plus beau garçon du monde.

Ces petites soirées chantantes se passaient, nous l'avons dit, en l'absence du docteur, habitué de se retirer chez lui à huit heures précises; un jour cependant, il ne s'était pas immédiatement mis au lit, et voulant donner un ordre pour le lendemain, il va rejoindre sa femme; et au moment d'ouvrir la porte du salon, il entend de grands éclats de rire, et écoute... M. Stanislas chantait une espèce de gaudriole très-peu convenable pour les oreilles d'une jeune fille de quatorze ans et demi et même pour une femme de bonne compagnie ; le docteur entra soudain et déclara sévèrement à son cousin qu'il le priait de réserver ses impertinentes bouffonneries pour les lieux où on les tolérait, qu'il manquait grossièrement de respect envers madame Dumesnil et sa fille, en les exposant pour ainsi dire à écouter, malgré elles, de pitoyables lazzis et qu'il l'engageait désormais à ne plus mettre les pieds chez lui. M. Stanislas sortit l'oreille basse, et ne reparut plus chez son cousin. Madame Dumesnil, toujours soumise, résignée, n'osa point hasarder mot, au sujet de l'exclusion du chanteur de romances, et se rendit, d'ailleurs très-sincèrement, aux observations de son mari, qui, sans aigreur, sans dureté.

156 LE îïiAnil^ Miîi)EClN.

mais toujours ferme et persuasif, lui fit comprendre et la fit convenir que leur tille ne devait, à son âge, entendre ni chansons d'amour ni gravelures. Madame Dumesnil reconnut la justesse de ces réflexions, mais n'en regretta pas moins en secret ces rares soirées que ce charmant M. Stanislas Gabert savait rendre si amusantes; enfin l'humiliante expulsion dont il avait été frappé le posait, aux yeux de l'excellente femmoj en manière de victime, et plusieurs fois avant son veuvage, elle se disait en soupirant: — Pauvre monsieur Stanislas!!!

lîî

Peu de temps après la mort du docteur Dumesnil, un conseil de famille se réunit, afin d'aviser à la nomination du tuteur d'Henriette, alors âgée de quinze ans à peine. Il arrive fréquemment que les membres de la famille convoqués à ces assemblées, d'un intérêt cependant, si grave, les regardant comme d'ennuyeuses corvées, négligent de s"y rendre. 11 en fut ainsi de la première assemblée de famille convoquée pour l'élection du tuteur d'Henriette. Sa mère, arrivée la première dans le salon de la Justice do Paix, n'y trouva d'abord que l'un de ses parents, vieillard bourru, complètement sourd: bientôt arriva, en sa qualité de cousin du défunt, M. Stanislas Gabert, fort exact à la convocation, espérant piquer là quelque dîner. La veuve n'avait pas revu le chanteur de romances depuis son expulsion de chez elle. Elle lui fît l'accueil le plus aimable, le plus empressé, lui rappela ces charmantes et trop rares soirées où elle avait eu le bonheur do jouir de son déli-

HENRIETTE îiUMESNlL. 157

cieux talent, soupira en faisant allusion à la gravité des mœurs du défunt, si peu affectionné aux arts, aux artistes; enfin, elle manifesta l'espoir que M. Stanislas n'oublierait pas sa vieille cousine, s'il avait à perdre quelques-uns do ses précieux instants.

M. Stanislas Gaborfc, absolument dépourvu de sens, et avili par ses bassesses de parasite, eût fait pis que de chanter, que de bouffonner en retour de quelques dîners ou d'an prêt de quelques louis, si la détresse l'eût acculé à l'une de ces extrémités d'où les coquins ne savent sorlir que par une voie criminelle; mais il vivait tant bien que mal de son maigre appoinioment de quinze cents francs, 'souvent à moitié saisi par son tailleur ou son bottier, car M. Gabert aimait fort les habits élégants, la bonne chère, le théâtre, le jeu, les femmes, en d'autres termes, une existence dispendieuse et dissipée ; il avait eu, comme il disait, des bonnes fortunes; malgré leur vulgarité, elles enflaient sa vanité outre mesure; aussi, gràco à son encolure de portefaix, à ses épais favoris, à ses couleurs rubicondes, à ses roulades et à ses gaudrioles, se croyait-il irrésistible ; doué de nombreux et grossiers appélits, ne connaissant en sa conduite ni règle ni mesure, il végétait dans le désordre d'une gène voisino de la misère; son métier de commis lui semblait fort audessous de ses mérites, et le monsieur trouvait insupportable de se lever à neuf heures, afin de se rendre à son administration, après s'être couché à quatre heures du matin, en revenant de ces belles sociétés dont il faisait

l'ornement. Cet impudent sans mœurs, déjà dégradé, riche en mauvais instincts de toutes sortes, poussant la fatuité jusqu'à la plus imbécile outrecuidance, astucieux et tenace, possédait une fourbe hypocrite assez dangereuse. Aussi, à la vue de la veuve du docteur, qui semblait si heureuse de rencontrer ce cher M. Stanislas, il fut illuminé d'une idée subite, ainsi bientôt formulée dans son esprit : — Mon fesse-Mathieu de cousin a dû laisser une jolie fortune? J'en connaîtrai bientôt le chiffre en ma qualité de membre du conseil de famille. Si le chiffre m'agrée, et, quel qu'il soit, il m'agréera, puisque je ne possède rien, pourquoi n'épouserais-je pas celle bonne grosse mère Dumesnil? Elle approche, il est vrai, delà cinquantaine, mais elle est encore présentable... sa chevelure blonde ne grisonne pas; elle a le teint frais, de belles dents, d'assez beaux yeux, la physionomie la plus débonnaire du monde; elle a été façonnée à l'obéissance passive par ce despote de docteur; elle est craintive, sans volonté, sans caractère; elle sera docile, soumise corame un chien bien dressé; elle a dû s'ennu^^er à crever pendant son mariage; je ferai miroiter à ses yeux le monde brillant où l'on recherche mon talent de chanteur, et où je lui promettrai de l'introduire; je jouerai de la prunelle; je serai tendre, amoureux, pressant, et c'est bien le diable si je ne séduis pas la grosse veuve... j'en ai séduit bien d'autres, je connais les femmes, roué que je suisi Elle doii posséder sept à huit mille livres de rente, l'on peut doubler, tripler le revenu en entamant le capital, ce dont je suis fort capable : — je donne, après ma noce, ma démission d'employé; je deviens bourgeois; j'ai boniie maison, bonne table et le

HENRIETTE IIUMESNIL. j.'iO

reste. C'est dit... Pardieul je rendrai la veuve folio de moi, et je l'épouserai... Sa fille a quinze ans à peine... elle no peut être un obstacle âmes projets; que dis je 1 0 Machiavel que je suis... cette petite fille me servira de marchepied ; il faut que je parvienne à me faire nommer son tuteur; cette position me créera des relations incessantes avec la veuve, et plus tard me donnera doublement pied dans la maison.

Donc, voici l'ordre de la marche :

— Je deviendrai d'abord tuteur do la petite fille... puis son beau-père.

Tel est mon plan. II réussira. Un beau garçon de trente ans a toujours raison d'une bonasse de femme de quarante cinq à cinquante ans; je connais le sexe! I

M. Stanislas Gabert, soudainement résolu de séduire la veuve, se mil à l'œuvre, lors de cette première rencontre dans le salon de la Justice de Paix, où il se trouvait en tiers avec madame Dumesnil et lun de ses parents sourds ; il la chambra près d'une croisée, déploya ses plus belles manières, ses plus belles grâces, rit en montrant ses dents, îissa ses favoris noirs, se cambra, se hancha, mordit la pomme de sa canne, fit les yeux en coulisse, débita des galanteries banales, mais qui avaient pour la bonne veuvo le mérite et la fraîcheur do la nouveauté; puis, passant du

140 LE ElABLE MKDECIN.

doux au grave;, du plaidant à l'utile, ee gredin posa en homme sérieux, en parent pénétré de ses devoirs, s'exclama sur l'insouciance impardonnable de ces gens qui, convoqués à un conseil de famille, afin d'aviser aux intérêts sacrés d'une mineure, manquaient à cet appel, caria séance dut être, en effet, remise à huitaine, le vieux sourd et M. Gabert s'étant seuls rendus à la réunion.

Madame Duraesnil sortit enchantée, ravie de M. Stanislas, lui fit promelire, à plusieurs reprises, de venir la voir et do prendre jour pour dîner chez elle ; il n'y manqua point, décidé d'ailleurs, afin d'arriver à son but, de meure à profit ia huitaine qui devait s'écouler avant une nouvelle convocation du conseil de famiile, et comptant surtout exploiter cette répugnance que beaucoup de personnes manifestent, lorsqu'il s'agit d'accepter les fondions do tuteur, fonctions délicates, graves, compliquées, dont la responsabilité est extrême aux yeux de ceux-4à qui, pénétrés de la touchante solidarité qui doit lier entre eux les membres d'une famille, acceptent et accomplissent dignemeat cette espèce de vice-paternité, dont le bon ou le mauvais user a des résultats si considérables pour l'avenir dii pupille ; mais aucun des membres de la famille Du» mesnil ne comprenait cette solidarité qui devait les lier entre eux; le défunt doclour, confiné durant sa vie dans une retraite absolue, ne fréquentait point ses parents quf, nu nombre décrois, composaient la ma;orité du conseil: l'un, M. Gabert; le second, riche négociant; le troisième, savant distingué. Ces deux derniers cnvisagi'-'rent comme une corvée fort ennuyeuse, fort compromettanlc pour leurs affaires et pour leurs occupations la tutelle dont ils se sen-

IIENHIETTR DUMESNIL. Ul

taienl menaces; lenégocianlvoyaitainsisa forlune engagée en garantie, ses opérations commerciales entravées; le savant, absorbé par l'étude, supputait la perte de temps irréparable que lui occasionnerait la gestion des biens da sa pupille ; enfin, des deux cousins du côté maternel, l'ua était un vieillard sourd, fort égoïste, peu soucieux désintérêts de la mineure ; l'autre, rentier oisif, ne se montrait pas éloigné d'accepter les fonctions de tuteur; mais M. Sta-; nislas Gabert, mettant à profit la huitaine qui précéda la seconde réunion des parents, se présenta chez eux, et, ainsi qu'on dit vulgairement, les tàta au sujet de la tutelle, les trouva tous, ainsi qu'il s'y attendait (sauf le rentier), plus ou moinsréfractairesà cette obligation, et s'offrit généreusement de les remplacer : offre accueillie avec ce vif empressement que l'on met à se décharger sur autrui d'un pesant fardeau ; fort de ces adhésions, M. Gabert se rendis chez madame Dumesnil, lui proposa carrément d'être le tuteur de sa fille ; navre, indigné du refus des autre» membres du conseil de famille, il résolut d'être pour sa jeune pupille un second père, — ajouta-t-il en terminant.et ces mots : — un second père... furent accentués d'une sorte de bêlement aussi mélancolique, aussi touchant que celui dont il bêlait le refrain de la fameuse romance : -*• Ma bonne mè...è...è..,è...re!...

Madame Dumesnil, attendrie jusqu'aux larmes, remercia M. Stanislas avec l'effusion d'une vive reconnaissance Celte excellente femme, d'un esprit borné, confiante à l'excès, surtout crédule au bien, ainsi que le sont les honnêtes gens, crut rencontrer le phénix des tuteurs : un cligne et charmant jeune homme, réunissant à des qualités

U'i LE DIABLE MÉDEON.

solides l'aj^iément de chanter comme un rossignol, et d'être, lorsqu'il le voulait, d'un comique ébouriffant.

M. Stanislas, chaudement appuyé par la veuve, tacitement poussé par la majorité des parents, enleva la tutelle. d'emblée.

Ce premier pas fait, le reste devait aller de soi-même. Le Gabert fit montre d'une astuce assez habile pour arriver à ses fins, mais ne les démasqua que peu à peu. Craignant de compromettre le succès par trop de précipitation, il se tint sur la réserve, tout en s'efforçant d'énamourer la veuve qu'il vit fréquemment, et bientôt chaque jour, sous prétexte des intérêts relatifs à la tutelle, ce drôle ainsi irapatronisé dans la maison, où il eut bientôt son couvert mis, se fit tout à tous, obséquieux pour les domestiques, notamment pour une vieille servante, nommée Angélique. Paternellement débonnaire avec Henriette, tendre, coquet avec la veuve, il l'éblouissait de l'énum.ération des personnes du beau monde qu'il fréquentait ; il allait chez des banquiers, chez des agents de change; il racontait les fêtes, les bals auxquels on le conviait, a '•'Mais > — disait-il en soupirant et lançant à la pauvre madame Dumesnil une œillade discrètement passionnée €il était seul danscette brillante société, sans un cœur qui « répondît aux battements du sien, sans une âme sœur de a la sienne, » et autres sottises senlim-entales, empruntées à la fade poésie des romances qu'il roucoulait; il avait toujours eu (ajoutait-il) un goût prononcé pour le mariage, mai! il était pauvre, il vivait des modiques appointements de son emploi, et, en ce siècle de fer, l'égoïsme bronze tellement les cœurs, qu'un honnête et bon jeune homme,

HENRIETTE DUMESm. 143

sans un sou vaillant, en regardé avec dédain par ces belles demoiselles, avant tout, jalouses d'épouser une dot équivalente à la leur ; du reste, s'il avait dû se marier, M. Gaberl aurait adressé ses hommages à une veuve, parce que, en cette occurrence, les convenances ne s'opposent point à ce que l'on prélude au mariage par des relations amicales et suivies, qui permettent de connaître, d'apprécier le caractère, les goûts de la personne que l'on recherche; enfin venait ensuite le parallèle obligé entre ces jeunes filles étourdies, légères, sans pratique de la vie, et ces femmes arrivées à la maturité, à la majesté de l'âge, dont l'expérience^ le sens rassis, l'affection sérieuse, offrent à nn homme qui ne se paie point de séduisantes mais décevantes illusions, toutes les garanties de bonheur désiraliles.

Enfin, le Gaberl, surexcité par l'espoir de contracter un riche mariage, trouvant dans son intelligence, ordinairement assez bornée, d'astucieuses ressources dont il s'étonnait lui-même, établissait ainsi la question de la différence des âges ; selon lui^ le beau sexe se divisait en deux catégories :

— Les jeunes femmes, de dix-huit à trente ans.

— Les femmes faites, de trente à cinquante ans.

Or ce drôle n'hésitait point à déclarer que , non-seulement en raison de la solidité, de la maturité de son caractère, la fem7ne faite lui semblait moralement de tout point préférable aux jeunes femmes, mais que souvani elle éclipsait leur mièvre joliesse de poupées par son imposante beauté.

Quant aux hommes (toujours d'après la classification

iÀk LE DIABLE MÉDECIN.

de M. Gabert qui, n'ayant pas trente ans, s'en donnait libéralement trente-six, afin d'atténuer une disproportion d'âge dont la veuve aurait pu s'inquiéter) ; quant aux hommes, celui qui dépassait la trentaine entrait dans la catégorie des hommes faits, et à cinquante, dans la catégorie des vieillards. Il s'ensuivait que le Gabert étant un homme fait et madame Dumesnil une femme faite (elle avait quarante-cinq ans), il existait entre eux, sinon une complète parité d'âge, du moins une parfaite similitude de catégorie; enfin, ajoutait le fourbe, en manière de péroraison ou de moralité de la fable :

« — L'un de ses amis, âgé de trente-sept ans, ayant a épousé une veuve de quarante-huit ans, leur ménage of- « frait le spécimen du boijheur idéal sur la terre. »

VJ

Tout cecin'étaitpoint iropmal accommodé par Is Gabett, en raison do la crédulité de la veuve et de l'impression de plus en plus vive qu'il causait sur elle, sentiment dont son ouîrecnidanle fatuité ne s'étonnait nullement, mais dont il ('piait altcnlivement les progrès, afin de choisir le mouiontoù il T-iourrail lancer son aveu avec cerliiudo de le voir bien accueillir.

Madame Dumesnil, confiante à l'excès, bonne par excellence, éprouvait en eiïet pour cet homine une inclination croissante; il se montrait soigneux, prévcnanl envers >',Ilo.

Il la charmait par des galanteries bêtes et surannées, mais qu'elle devait trouver spirituelles et neuves; il lui chantait ses plus amoureuses romances, accompagnées de regards \angoureux ou brûlants qui jetaient le trouble dans le cœur de la pauvre créature, femme après tout d'un goûl vulgaire, il est vrai, puisqu'elle se montrait sensible aux avantages extérieurs de ce garçon bellâtre ; mais enfin elle le trouvait à son gré. Aussi, lorsque, songeant au langage toujours sérieux, digne, poli, mais parfois sévère, du défunt docteur, à ses traits austères pâlis par l'étude, elle leur comparait la figure rubiconde et juvénile de M. Stanislas, dont l'intarissable loquacité abondait en lazzis, en flagorneries, en galanteries coupées de soupirs discrets, la comparaison demeurait fort à l'avantage du chanteur de romances.

Madame Dumesnil, trop simple, trop modeste pour roir des allusions à son adresse dans les catégories de M. Gabert concernant les jeunes femmes et les femmes faites^ qu'il mettait si au-dessus des premières, se laissait cepen^ dant parfois entraîner malgré elle à de vagues espérances qu'elle refrénait bientôt, craignant de se couvrir d'un ridicule atroce, même à ses propres yeux, en s'avouanl qu'elle aimait M. Stanislas avec quelque espoir de retour.

Rien de plus ridicule, selon le monde, que l'amour d'une femme de quarante-cinq ans pour un jeune homme; rien au cou: re n'est parfois, selon nous, plus digne de compassion qu'un pareil amour, lorsque celle qui l'éprouve cède avant tout à de généreux sentiments. Il en était ainsi de la veuve. M. Gabert avait sollicité par dévouement la tutelle d'Henriette, résolu d'être pour elle un second père:

U6 LE DIABLE MÉDECLV.

il lui témoignait une affection presque paternelle ; il se montrait bon, facile à vivre, avenant à tous, désintéressé, pauvre; il ne rougissait pas de sa pauvreté; enfin il mettait ces qualités sérieuses qu'il recherchait dans une femme, très au-dessus de la jeunesse et de la beauté. En somme, rien de plus honorable que ces apparences dont la veuve fut complètement dupe. Aussi son penchant pour le fourbe devait être d'autant plus vif qu'il prenait sa source dans des sentiments honorables. Un jour le Gabert se crut assez certain de son empire pour pouvoir annoncer à madama Dumesnil, d'un air navré, qu'à fort grand regret il se voyait obligé, sinon de cesser complètement ses visites, de les rendre du moins provisoirement beaucoup moins fréquentes. Aussi surprise qu'affligée, la veuve, les larmes aux yeux, interrogea le cher M. Stanislas sur la cause de cette résolution inattendue.

— L'on jasait dans le voisinage — répondit-il en soupirant. — On parlait déjà d'un second mariage de madame Dumesnil, et on le désignait, lui, comme le futur époux. II ne pouvait d'ailleurs plus s'abuser, il aimait profondément madame Dumesnil. Cet amour ne serait jamais sans doute partagé par elle, en raison de la disproportion de leurs fortunes, etM. Gabert comptait sur l'éloignement, sur le temps, pour triompher d'une passion sans espérance, et qui, s'il s'y abandonnait, lui laisserait des regrets éternels.

La bonne et crédule veuve tomba dans le piège, et suffoquée par un aveu si soudain, si imprévu, elle repro3ha doucement à M. Stanislas d'avoir cru un moment qje sa pauvreté pût ôtre un obstacle à ce mariage ; lo seul obs-

HENRIETTE DUMESNIL. Hl

tacle qu'elle y avait toujours vu était son âge à elle; mais puisque le cher M. Stanislas atTirmait que les femmes faites^ de trente à cinquante ans^ n'offraient pas à ses yeux, physiquement parlant, de différence sensible, et qu'il s'en fallait d'ailleurs de plusieurs années qu'elle eût atteint la fatale limite de la cinquantaine, ce mariage la comblerait de joie et de bonheur... mais n'ignorant pas que souvent les enfants d'un premier lit voient avec répugnance ou chagrin leur mère se remarier, la veuve mettait à son alliance avec M. Stanislas une seule mais inexorable condition : à savoir « le libre et sincère consentement de ^ fille Hen- « riette, à qui elle sacrifierait mille fois ses projets de ma- « riage s'ils devaient coûter une larme, un soupir à cette c enfant bien-aimée... »

M. Gabert, stupéfait de la résolution de madame Dûmes nil, décidée de subordonner son mariage à la volonté d'une jeune fille de quinze ans, dissimula ses alarmes, mais cru'' la réussite de ses projets d'autant plus compromise qu'iy n'eut pas le temps d'essayer d'influencer en sa faveur Hen riette Dumesnil, auprès de qui sa mère se rendit aussitôt impatiente de connaître sa décision,

— Mon enfant, lui dit tendrement la veuve —ton bonheur doit passer avant le mion; je sacrifierais tout à la

crainte de t'affliger; j'ai grande envie de me remarier avec M. Stanislas; tu le connais comme moi ; tu sais combien il est aimable et bon; il est tentateur; il sera pour toi un second père; il nous conduira dans de belles sociétés où je serais heureuse et fière de te voir briller ; notre existence sera aussi amusante qu'elle était monotone et triste du vivamt de ton père (soit dit sans offenser sa mémoire). Cependant, chère enfant, si ce mariage te cause la moindre peine, la plus légère contrariété, avoue-le-moi franchement, j'y renoncerai; je m» consolerai en pensant que je l'aurai épargné un chagrin; réfléchis là-dessus, demain tu me diras si tu veux ou non que j'épouse M. Stanislas.

Et la veuve laissa sa fiBe prof ondémeot surprise et pensive.

Henriette Dumesnil avait, nous l'avons dit, hérité de son père d'une rare fermeté de caractère, d'un sens droit et d'un esprit sérieux et réfléchi ; à ces avantages, elle joignait une bonté parfaite et une extrême douceur de caractère; la jeune fille éprouva d'abord une sorte d'étourdiasement, lors de la confidence de la veuve au sujet de ses projets de mariage avec M. Gabert. Il s'était montré pour sa pupille le plus complaisant, le plus débonnaire des tuteurs, cherchant à deviner ce qu'elle pensait, afin de ne se trouver jamais en discord avec elle, tâchant de prévenir ses moindres désirs, lui vantant sans cesse et à dessein les excellentes qualités de madame Dumesnil qu'il entourait d'attentions et de respect; somme toute, M. Stanislas était aux yeux d'Henriette un honnête homme. Cependant, instruite des projets de mariage dont elle devenait l'arbitre.

elle fut frappée, presque effrayée de la gravité de l'engagement que sa mère désirait contracter, réfléchit longuement et avec autant de tactique de bon sens, se mit personnellement en dehors de la question, afin de ne la juger qu'au point de vue du bonheur futur de madame Dumesnil.

La première objection qui dut naturellement se présenter à l'esprit d'Henriette, fut la disproportion d'âge existante entre sa mère et M. Gaberl ; puis, secondairement, la pauvreté relative de M. Stanislas, qui, afki de se rendre intéressant, avait souvent dit devant sa pupille qu'il vivait modestement des faibles appointements de son emploi. Cette objection, en ne se présentant que subsidiairementà l'esprit d'Henriette, trop jeune, trop généreuse pour attacher une grande importance aux intérêts matériels, lui donna néanmoins beaucoup à penser; trop inexpérimentée d'ailleurs pour sonder au delà de l'agréable écorce de notre fourbe, elle se demanda seulement si, en son âme et conscience, sa mère avait tort ou raison de se remarier avec un homme jeune, pauvre, honnête, d'un caractère facile et d'un bon naturel.

La disproportion de l'âge des époux préoccupa surtout Henriette, et en approfondissant cette question, plus par instinct que par connaissance des choses, elle se sentit à chaque instant froissée, blessée dans sa tendresse, dans son respect filial par ses propres réflexions : ainsi, elle se souvenait d'avoir entendu ses compagnes de pension railler le ridicule des personnes âgées qui se mariaient à beaucoup plus jeunes qu'elles : or, sa mère, comparée à M. Stanislas, était vieille; Ton trouverait donc son mariage ridi-

cule; puis, malgré sa candeur, Henriette attachait au mariage certaines vagues idées d'amour romanesque et réciproque... Or, il lui semblait impossible que sa mère pût, à son âge, inspirer de l'amour à M. Stanislas. En ce cas... pourquoi l'épousait-il?

Était-ce donc parce qu'il était pauvre? et qu'elle était riche ?

La pensée de cette vilenie révolta la jeune fille, à ce point, qu'elle n'osa presque y arrêter son esprit, n'ayant d'ailleurs auoiin motif de croire M. Gabert capable d'un calcul odieux ; et cependant elle pressentait que celte union devait cacher en soi quelque germe funeste, puisqu'on réfléchissant à ce mariage elle soulevait forcément des questions pénibles à sa vénération filiale et blessantes pour la dignité maternelle. Aussi, guidée par l'inspiration de son bon sens plutôt que par le raisonnement approfondi des choses, Henriette, se réservant de supplier sa mère de rester veuve, n'attendit pas au lendemain pour lui faire connaître le résultat de ses réflexions, se rendit chez elle, lui sauta au cou en s'écriant avec un accent de vive tendresse et d'appréhension involontaire :

— Je t'en prie, maman, ne te remarie pas, je t'en prie 1 A ces mots, madame Dumesnil pâlit, ne répondit rien,

fondit en larmes et embrassa sa fille.

C'était lui dire :

— Tu le veux ? Je resterai veuve.

La résignation de cette douleur muette déchira le cœur d'Henriette, ébranla son courage et amena un revirement dans son esprit. Elle se reprocha de porter à madame Dumesnil un coup cruel, sans autre motif que de vagues

HENRIEHE DUWESNTL. 151

pressentiments, au sujet de cette union qui lui était à elle, Henriette, personnellement indifférente, M. Stanislas Gabert lui ayant toujours témoigné de l'intérêt. Elle l'eiit accepté pour beau-père sans nulle répugnance, et son cœur lui disait que ce mariage ne pourrait altérer en rien la tendresse de sa mère pour elle. Enfln elle songeait qu'il lui faudrait motiver ses appréhensions, basées surtout sur la disproportion des âges, et dire à la veuve de son père :

— Vous vous couvririez de ridicule, en épousant un homme beaucoup plus jeune que vous.

Jamais Henriette n'aurait osé adresser un pareil outrage à sa mère, en ce moment surtout où elle témoignait d'une si touchante abnégation en se résignant à un renoncement dicté par l'amour maternel. Cependant, malgré sa résolution de complètement rétracter son conseil, Henriette éprouvait un grand embarras à expliquer ce soudain revirement. Elle le crut possible, lorsqu'elle entendit sa mère lui dire en essuyant son visage baigné de pleurs :

— Je n'ai qu'une parole, mon enfant : plutôt mourir que de te causer un seul chagrin. Ce mariage n'aura pas lieu.

— Que veux-tu, bonne mère, — reprit la jeune fille paraissant parfaitement sincère dans ses paroles, — je ne peux m'habituer à la pensée de retourner à la pension !

— Comment? — reprit madame Dumesnil abasourdie, que veux-tu dire? quel rapport y a-t-il entre la pension et ce mariage ?

— Mon Dieu... c'est tout simple... si tu te remaries, tu me remettras certainement en pension, ainsi que j'y étais une apnée avant la mon de mon père.

— Quoi? s'écria madame Dumesnil, d'une voix iremblanle de joie. — C'est là... mon Henriette, la seule raison... qui te faisait me supplier de rester veuve?

— Certainement... il me serait trop pénible de me séparer de toi...

— Mais au contraire — s'écria madame Dumesnil, embrassant sa fille avec ivresse. — Comment as-tu supposé un instant, méchante enfant, qu'il me fût possible de vivre loin de toi, alors que je subordonnais mon mariage à ta volonté, de crainte de te causer un chagrin?... Non, non, mon Henriette... nous ne nous quitterons jamais...

— Oh, en ce cas, bonne mère .. puisque je suis assurée de rester toujours près de toi, je ne vois... en ce qui me concerne... aucun obstacle à ce mariage...

Madame Dumesnil, dupe de l'innocent mensonge de sa fille, épousa, au terme de son deuil, M. Stanislas Gabert, ainsi devenu tuteur et beau-père d'Henriette Dumesnil.

Ces antécédents posés, entrons dans le vif de notre récit.

Depuis environ vingt mois, la veuve du docteur Dumesnil avait épousé son cher M. Stanislas. Ils occupaient un bel apparlement situé près du boulevard de la Madeleine. Madame Gabert (nous lui donnerons désormais ce nom) avait depuis plusieurs années à son service une vieille servante nommée Angélique; elle la conserva lors de son

HENRIETTE DUMESMI.. 1b5

second mariage. Celle-ci devint la femme de confiance de la maison. C'était une personne maigre, alerte, aux cheveux presque blancs, au regard discret, fin et observateur.

Un jour, vers les trois heures du soir, Angélique entra dans la salle à manger de l'apparlemont où avait eu lieu, le matin, un déjeuner de garçons, offert par M. Stanislas à ses amis; le désordre de la table, couverte des reliefs du dessert et de nombreuses bouteilles de vin de Champagne, dont plusieurs restaient encore presque remplies, quelques verres à boire et des assiettes brisées, des chaises renversées, annonçaient que le déjeuner avait dégénéré en orgie ; ajoutons enfin, qu'une acre odeur de fumée de tabac imprégnait l'atmosphère de celte snlle à manger. Angélique s'empressa d'ouvrir les fenêtres en disant : — Ça empeste la tabagie ici... Ah ! si défunt monsieur le docteur revenait de l'autre monde... quelle mine il ferait, ce pauvre cher homme ! — Et contemplant le désordre de la table, Angélique ajouta : -— Quel gaspil'age ! voilà quatre bouteilles de vin de Champagne débouchées, c'est au plus si l'on a bu un verre de chacune. Cette empérance s'explique... par le vide complet d'une douzaine d'autres... Après tout, qu'est-ce que cela me fait à moi? Est-ce que cela me regarde? J'en ai vu bien d'autres, depuis la mort de feu M. le docteur, et je n'ai soufflé mot... Je tiens à ma place, et n'en trouverais point d'autre, car je suis vieille... Les domestiques qui se mêlent de voir... ce qu'ils ne doivent p )int voir... qui ouvrent les yeux lorsqu'il fauqrait les fermer, payent toujours cher leur imprudence et leur manie de donner des avis à leurs

maîtres. Je tiens à conserver ma place ; je garderai donc, comme d'habitude, mes petites observations pour moi... d'ailleurs, à quoi serviraient-elles ? Cette pauvre madame ne les écouterait pas; elle est bonne comme le bon pain, crédule comme un enfant ; elle se croit toujours en pleine lune de miel, trouve toujours charmant que son M. Stanislas donne deux ou trois fois par semaine des déjeuners lie garçons à ses amis. Et ces jours-là, elle sort avec mademoiselle Henriette, afln de laisser la place aux viveurs, comme ils s'appellent... A la bonne heure! Avec ce. que coûtent ces déjeuners-là, sans compter le gaspillage qui s'ensuit, la table de la maison eût été défrayée pendant tout lemois, et aussi honorablement que du temps de feu M. le docteur; mais soit, ça regarde madame. Son M. Stanislas joue gros jeu et perd, dit-on, plus souvent qu'il ne gagne ; il est, de plus, grugé par son ami, ce M. Frémion, à qui je trouve une si mauvaise figure; de son côté, madame fait des toilettes extravagantes (c'est là son seul défaut... et il est bien innocent, pauvre chère femme!) afin de paraître jeune à son mari... Je ne m'en plains pas, je profite des robes passées de mode. Ce n'est pas tout, les loges de spectacle, les stalles de concert, le cheval, la voiture, la table, quasi toujours ouverte, coûtent très-cher; la cuisinière fait danser l'anse du panier; la maison est au pillage, la chandelle brûle par les deux bouts; ce n'est point moi qui irai me brûler les doigts pour l'éteindre... ça durera ce que ça durera... et, ma foi, comme on dit. au bout du fossé... la culbute... et alors!!

Angélique s'interrompit, frappée d'une réflexion subite, et reprit avec angoisse :

HENRIETTE HUMESNIL. 155

— niais moi aussi je culbuterai dans le fosjç, si ma maîtresse y tombe! Elle ruinée... que deviendrai-je ? J'ai soixante ans passés, ma vue baisse, comment trouverai-je à me placer? Ce n'est pas tout... feu M. le docteur m'a, par son testament, assuré une pension de vingt-cinq francs par mois à la coniition : i" De garder le secret sur ce legs à ma maîtresse et à sa fille ; 2" de rester à leur service; 3° d'aller tous les mois toucher ma petite rente chez le monsieur Robin qui m'a fait part du legs de feu M. le docteur; et enfin, 4° de répondre à toutes les questions que m'adresserait ledit M. Robin sur ce qui se passe ici... Or, entre parenthèse... quoique ce monsieur, toutes les fois que je vais chez lui, m'accable de questions sur madame, sur monsieur, sur mademoiselle, il paraît se soucier d'eux comme de Colin-Tampon, il reste toujours froid comme une carafe d'orgeat; si je lui dis, par exemple, que sa maison est au pillage, il me répond Oh \ ohl — Si j'ajoute que M. Gabert est un joueur, un libertin, M. Robin me répond Ahl ah I II ne sort pas de là : oh\ ohlah] ahi c'est son vocabulaire... Toujours est-il que si madame se ruine, elle ne pourra me garder à son service... de sorte que non-seulement je perds ma place... mais la pension que m'a léguée feu M. le docteur, puisqu'elle ne me sera payée qu'autant que je resterai au service de ma maîtresse. Ainsi, au lieu de finir mes jours dans une bonne maison et d'y faire des économies, grâce au legs de feu M. le docteur, je mourrai dans la misère.. . En vérité, je suis encore bien simple... en me disant tranquillement : Au bout du. fossé la culbute... alors que la culbute des autres peut me' casser le cou... Certes, non, je ne veux pas que ma niaî«

15b LE DIABLE MÉDECIN.

tresse soit ruinée... Il est peut-être encore temps d'enrayer... oui, mais il faudrait que madame m'écoutât, et elle ne m'écoutera pas... Elle est d'une faiblesse désolante en ce qui regarde la dépense... Ce n'est pas non plus à son M. Stanislas que j'irais donner des avis ; il m'enverrait promener... Il a épousé madame pour son argent. Il le mange, il remplit son rôle... Il n'y a de raisonnable ici que madeaioiselle Henriette, quoiqu'elle n'ait pas encore dix-sept ans... J'ai remarqué, depuis quelque temps surtout, qu'elle semble soucieuse, préoccupée... sans doute, elle est aussi frappée du train dont vont les choses, car si elle écoutait sa mère, elle serait parée comme une châsse; cette pauvre madame est sans cesse à lui répéter : « Mon Dieu ! es-tu peu dépensière ? Dis-moi donc ce qui te « ferait plaisir? Je serais si heureuse de te le donner... » Et de vrai, la pauvre fejnme se dépouillerait pour sa fille et pour son M. Sianislas... mais mademoiselle lîenrietle, bien qu'elle gronde souvent sa mère et... Mais j'entends une voiture entrer dans la cour, — dit ângilique, prêtant l'oreille et regardant à travers l'une des croisées qu'elle avait ouvertes. ■— C'est madame qui rentre avec mademoiselle... non... celle-ci est seule... l'occasion est bonne, profitons-en... peut-être mademoiselle aura— telle assez d'influence sur sa mère pour l'empêcher de nous laisser complètement ruiner par M. Stanislas... Je disnous, parce qu'après tout cela m'intéresse autant que ma maîtresse... Voici mademoiselle... allons... du courage, en avant les grands moyens.

HKNRIF-TTE DUMESNfL, 157

Henriette Dumesnil, très-brune et remarquablement jolie, avait le teint pâle et mat; ses sourcils noirs, peutêtre trop fournis, car ils se rejoignaient presque au-dessus de son nez aquilin; la ligne sévère de sa bouche, auraient donné une apparence de dureté à sa physionomie, si l'expression de ses yeux, d'un noir velouté, n'eût été remplie de douceur et de modestie; sa taille assez élevée, flexible, mais frêle encore, réunissait des proportions parfaites. Henriette, instruite du départ de son beau-père et de ses joyeux convives, traversait la salle à manger, au lieu de suivre un couloir de dégagement, afin de regagner sa chambre, lorsqu'elle s'arrêta un moment, à la vue de la table en désordre couverte de bouteilles; un sourire de dégoût effleura les lèvres delà jeune fille; elle haussa légèrement les épaules et s'apprêtait à entrer dans le salon contiguà son appartement, lorsque Angélique, qu'elle n'avait pas encore aperçue, lui dit tristement:

— Ah ! mademoiselle, un pareil désordre n'eût jamais existé dans la maison de défunt monsieur votre père...

L'observation de la vieille servante correspondait si parfaitement aux pensées secrètes d'Henriette, qu'elle ne put réprimer un geste de surprise, et regarda fixement Angélique sans lui répondre. Celle-ci reprit:

— Peut-être ai-je, involontairement, choqué mademoiselle par ma réflexion?

— Non,— dit Uenrieite, continuant de regarijçr fixement

153 LE DIABLE MÉDEGLN.

la servante, —votre réflexion ne m'a pas choquée... elle m'a surprise.

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— Parce que vous m'avez paru peu soucieuse des intérêts de ma mère.

— Je ne suis qu'une servante, et...

— Venez dans le salon, l'odeur de tabac que l'on respire ici m'est insupportable.

Henriette entra dans le salon voisin. La servante l'y suivit. Toutes deux poursuivirent ainsi l'entretien commencé :

— Mademoiselle m'a reproché de ne pas prendre souci des intérêts de madame, — dit Angélique à Henriette Duraesnil, — je fais cependant de mon mieux mon service...

— Je n'ai pas à me plaindre de votre service... Mais il règne ici un désordre déplorable ; pour ne citer qu'un fait, la cuisinière et le domestique de mon beau-père invitent chaque jour à dîner des gens étrangers à la maison : l'on se croirait ici dans une auberge. Ces repas se prolongent souvent fort tard dans la soirée...

— Je jure à mademoiselle que je n'ai jamais invité personne.

— Il n'importe. En assistant à ces réunions, vous en devenez pour ainsi dire complice, vous deviez au contraire

HENRIETTE DUMESML. 159

vous retirer assilôt après dîner; c'eût été uîîe sorte de protestalion Ao votre part, à vous qui êtes depuis si longtemps au service de ma mère.

— Votre maman, mademoiselle, n'ignore pas qu'il y a souvent à la table de la cuisine sept à huit personnes étrangères; madame dit qu'elle aime à voir les domestiques s'amuser.

— Ma mère est d'une bonté excessive... Il vous appartenait, moins qu'à toute autre, d'abuser de cette bonté.

— Il est vrai, mademoiselle, j'aurais dû, au risque de me itiettre mal avec les autres domestiques, leur dire ma façon de penser; mais, je vous l'assure, mademoiselle, foi d'honnête femme, je suis navrée de ce qui se passe... Je voulais, aujourd'hui même, instruire mademoiselle de choses qu'elle ignore sans doute, ainsi que madame.

— De quoi s'agit-il?

— Le beau-père de mademoiselle a, dernièrement encore, perdu au jeu d'assez grosses sommes, dans une espèce de tripot où l'a entraîné ce M. Frémion, qui depuis, quelque temps ne le quitte pas, et a l'air d'être ici chez lui.

— Comment avez-vous été instruite des pertes que mon beau-père a faites au jeu?

— Baudoin, le domestique de M. Stanislas, a vu son maître prendre plusieurs fois des billets de banque dans son secrétaire, au moment de sortir le soir, et revenir sans un sou dans la poche de son gilet.

Henriette dissimula la surprise et l'inquiétude que lui causaient ces révélations, et reprit :

— Je n'ai aucune action sur la conduite de mon beau-

160 LE DIAliLK MÉDECIN.

père; mais si j'en crois votre promesse, du moins, vous ne vous associerez plus au désordre qui règne ici... puisque vous ne pouvez l'empêcher.

— Mademoiselle veut-elle me permettre de lui dire franchement ma façon de penser?

— Parlez, Angélique...

— Il y a quelques mois, mademoiselle, vous avez, presque malgré votre mrman, voulu compter avec la cuisinière, surveiller les dépenses, mettre un peu de régularité dans la maison... A quoi cela a-t-il abouti? A rien, mademoiselle... Est-ce vrai?

— Oui, parce que l'excellent cœur de ma mère a toujours reculé devant une résolution ferme, sévère, qui seule pouvait couper le mal dans sa racine... aussi m'at-il fallu, de guerre lasse... renoncer à mettre un terme à un gaspillage révoltant.

— Mademoiselle, croyez moi... il n'y a pour madame qu'un moyen d'en finir : c'est de faire maison nette, sauf moi, si madame a confiance dans mon dévouement; et alors, j'en fais le serment à mademoiselle, je m'efforcerai de l'aider à bien ordonner la maison ; mon ancienneté, l'appui de mademoiselle, me donneront quelque autorité sur les nouveaux domestiques; mais quant à ceux qui sont ici maintenant... ils ont pris leur pli, ils comptent sur l'inépuisable tolérance de madame, et quoi qu'on en dise, quoiqu'on fasse, les choses iront comme devant... Que madame, au contraire, tranche dans le vif, et alors tout ira bien.

— "Votre conseil est sage, — répondit Henriette après avoir attentivement écouté Angélique, — il faut eu cfîet,

ainsi que vous le dites, trancher dans le vif... Le difficile sera de décider ma mère à cette résolution, mais je ne désespère pas d'y réussir, et aujourd'hui même je...

Henriette fut interrompue par une servante qui lui dit, en entrant dans le salon :

— Mademoiselle, c'est quelque chose que l'on apporte pour vous. — Et s'adressant à un garçon de magasin resté au dehors du salon, elle ajouta : — Venez par ici...

Le garçon de magasin parut, tenant un assez grand coffret, soigneusement enveloppé de papier.

— Qu'est-ce que cela? demanda Henriette; —qu'apportez-vous?

— Un nécessaire de toilette en or, pour mademoiselle Dumesnil, — répondit le garçon de magasin, dégageant de ses enveloppes et déposant sur une table le nécessaire d'ébène, de deux pieds carrés, rehaussé d'incrustations d'or et de nacre, et ayant en son milieu le chiffre H. D. (Henriette Dumesnil.)

— n y a erreur, monsieur — dit la jeune fille au garçon — cet objet ne m'est pas destiné.

— Mademoiselle ne s'appelle donc pas Henriette Dumesnil?

— Si... mais je n'ai pas commandé ce nécessaire... "Veuillez donc le remporter.

— Oh! mademoiselle ne m'ordonnera pas de le remporter lorsqu'elle l'aura vu! — répondit le garçon de magasin, glorieux de l'objet qu'il présentait. Et soulevant le couvercle, il montra l'intérieur du coffret garni de velours grenat, sur lequel étincelaient les boîtes, les flacons de toilette en or ciselé.

— Ahi que c'est beau! — s'écria Angélique éblouie. — Voyez donc, mademoiselle, que c'est beau!

— Monsieur, — dit Henriette de plus en plus surprise,

— encore une fois r efuse de recevoir cet objet, je ne l'ai pas commandé.

— Mais il est payé, mademoiselle.

— Comment... il est payé?

— Sans doute... Et mademoiselle n'oubliera pas le gar- 'jon.

— Je devine... c'est une nouvelle folie de mon excellente mère, — pensait Henriette avec un secret chagrin.

— Allons, du courage... c'est la seule manière, peut-être, d'empêcher à l'avenir de pareilles prodigalités.

Puis, feignant d'examiner attentivement l'intérieur du coffret, Henriette ajouta tout haut :

— Je voudrais quelques changements dans la disposition des flacons... J'irai demain à votre magasin expliquer ce que je désire...

— Pourtant, mademoiselle, cet objet est tout ce qu'il y â de plus riche, de plus soigné, ainsi que l'a recommandé ce monsieur.

— Ce monsieur? — répéta Henriette avec stupeur. — Quel monsieur?

— Celui qui a commandé et payé ce nécessaire, mademoiselle.

Une pensée soudaine vint succéder à la stupeur d'Henriette. Ses traits se contractèrent; elle fronça ses noirs sourcils; mais, dominant sa secrète et pénible émotion, elle dit froidement au garçon :

— Laissez-moi l'adresse de votre magasin, et remportez <*A cofîrAt.

HENRIETTE DUMESNTL, 16 a

— En ce cas, nous attendrons les ordres de mademoi selle, — dit le garçon en sortant avec Angélique et em portant le nécessaire.

Henriette Dnmesnil, restée seule, ne contraignit plus l'expression des ressentiments dont elle était tourmentée; elle pâlit, une larme brilla dans ses yeux noirs, et marchant dans le salon avec une agitation fébrile, elle murmura d'une voix étouffée :

— Mon Dieu! par pitié! délivrez-moi de cet horrible soupçon... contre lui, je lutte de toutes les forces de ma raison... oser seulement le concevoir... c'est de ma part presque une indignité, tant il est infâme... mais ce n'est pas ma faute... Pourquoi, depuis quelque temps, s'est-il, malgré moi, reproduit si souvent à mon esprit? Hélas! la persistance du doute dont je suis obsédée... n'est pas sans causes... et ces causes... ah! je frémis d'y songer... car...

Henriette s'interrompit, et après un moment de réflexion:

— Mais non... je m'abuse... je dois m'abuser! Mon inexpérience, ma jeunesse me trompent... ma susceptibilité naturelle s'effarouche à tort et m'égare... je vois le mal là où il n'est pas... où il ne peut pus èlre... Non... non, il s'agit seulement du manque absolu de tact... de convenance, qui gâte un sentiment dont la source est honorable.

Mais s'interrompant de nouveau, la jeune fille reprit avec angoisse :

— Et cependant, pourquoi ce soupçon m'est-il venu, à moi, à mon âge... à moi, dont le cœur est pur... tu le sais, ô mon Dieu! Hélas... je le dis avec épouvante, peut-êlre suis-je avertie, éclairée par l'instinct de ma tendresse, de ma vénération pour ma mère !

Au moment où Henriette prononçait ces derniers mots, en proie à une alarme croissante, madame Gabert entra dans le salon, accompagnée du garçon de magasin chargé du nécessaire, qu'il plaça sur un meuble.

— Tenez, mon ami, — dit la mère d'Henriette, tirant cent sous de son porte-monnaie, — voici pour votre peine.

— Cent sous de pourboire! ah ! madame est trop généreuse! — dit le garçon; et, après s'être respectueusement

ncliaéj il sortit^ laissant seuleis là mère et la Hile.

Madame Gabert, remariée depuis bientôt deux ans, touchait à sa quarante-neuvième année; devenue fort replète, elle sanglait son corset à outrance, afin que sa taille se dessinât quelque peu sous une espèce de caraco de velours, garni de dentelles; ses ajustements, de la dernière élégance, messeyaient à son âge, et cette espèce de calotte, décorée de nos jours de l'ambitieuse appellation de chapeau, placée très en arrière de sa tète, découvrait com-

HENRIETTE DUMESNIL. IGS

plétement son bon gros visage encadré de deux bandeaux de cheveux, jadis blonds et devenus d'une couleur douteuse, grâce à l'emploi de Veau d'Afrique, destinée à combattre l'envahissement des cheveux blancs. En somme, la personne de madame Gabert offrait un ensemble assez ri»dicule; mais, grâce à l'indicible bonté empreinte sur ses traits affectueux et ouverts, cette pauvre femme, malgré l'extravagance de son accoutrement, malgré son étourderie sénile, eût inspiré à toute personne de cœur sympathie ou compassion. La mère d'Henriette était cependant bien éloignée de se croiFe malheureuse ; simple, confiante et indulgente à l'excès, ayant d'elle-même la plus modeste opinion, profondément reconnaissante de ce que son cher Stanislas ne manquait pas absolument d'égards envers elle, et ne contrariait en rien ses goûts, elle persistait à l'aimer, nonobstant d'assez graves mécomptes survenus depuis leur union, et dont cette excellente créature ne se blessait nullement ; ainsi M. Gabert, fort peu soucieux de présenter la vieille (ainsi qu'il l'appelait familièrement dans la société qu'il fréquentait avant son mariage), prétexta de son dégoût du monde, pour s'épargner l'ennui d'y conduire sa femme, lui offrant en compensation les plaisirs du théâtre etdes concerts, ce dont elle s'accommodait à merveille, puisque telle était la convenance de son cher Stanislas; ainsi, M. Gabert, depuis quelque temps surtout, passait souvent ses soirées hors de chez lui, ce dont sa femme s'accommodait encore, trouvant fort naturel que son cher Stanislas allât où bon lui semblait; de quoi, d'ailleurs, se serait-elle plainte? Ne passait-elle pas le plus agréablement du monde ses soirées en compagnie de sa fille qu'elle ché-

166 LE DIABLE MÉDECLN.

Tissait? Enfin, après un mois de mariage, M. Gabert, quittant la chambre conjugale, s'était établi à l'autre exiréraité de l'appartement; sa femaie s'expliqua parfaitement et sans aucune amertume les causes de cette séparation, en croyant l'aimer d'amour, elle qui pouvait être sa mère; son cher Stanislas, dupe de son bon cœur, s'était probablement illusionné; aussi se promit-elle de l'aimer comme un fils. En un mot, tout lui paraissait au mieux, pourvu qu'elle conservât l'affection d'Henriette et que lécher Stanislas fût heureux. Or, il n'en pouvait guère être autrement, ne se refusant rien, satisfaisant ses fantaisies; il disposait à son gré de la fortune de sa femme, se montrait d'ailleurs bon prince et ne lui refusait point d'argent. Elle savait autant de gré de cette générosité à son cher Stanislas, que s'il eût été prodigue de ses propres deniers, d'où il suit cpue, grâce à la débonnaireté de son caractère et à son incurable optimisme, madame Gabert se croyait, se sentait heureuse, parce qua tout semblait heureux autour d'elle; le ressentiment de son facile et aveugle bonheur «e lisait habituellement sur sa physionomie épanouie... Cependant elle parut attristée lorsqu'elle entra dans le salon où elle vint rejoindre sa fille, après avoir rencontré dans la cour le garçon de magasin. Ce fut alors que, vivement contrariée d'apprendre par lui qu'Henriette refusait le présent qu'on lui offrait, madame Gabert pria le garçon de la suivre et de rapporter le nécessaire, après quoi, nous l'avons dit, la avère et la fille restèrent seules.

HENRIETTE DUMESNIL. 1«i7

Madame Gabert, après avoir embrassé sa fille avecsa tendresse accoutumée, lui dit d'un ton légèrement attristé

— Mon enfant, il y a eu ici, tout à l'heure, un malentendu...

— A quel sujet, maman?

— Au sujet de ce nécessaire — Et madame Gabert l'indiqua du geste. — Tu as refusé de le recevoir?

— Oui.

— Sans doute parce que tu ignorais de quelle part venait ce cadeau ?

— Je l'ignore encore...

— C'est tout simple, puisque c'est une surprise que l'on te ménageait; mais lorsque tu connaîtras l'auteur de cette surprise... — ajouta madame Gabert, dont la physionomie redevint souriante, — combien tu regretteras ton refus...

— Maman... permets... je...

— Écoute-moi donc... l'auteur de cette surprise, c'est... c'est... tu ne devines pas?... Hé bien', c'est notre cher Stanislas... — Mais voyant sa fille accueillir cette révélation avec une silencieuse froideur, madame Gabert, dont les traits exprimèrent soudain une pénible surprise, ajouta : — Quoi... Henriette... pas un mot...

— Je crains, maman, de te chagriner par ma réponse.

— Que veux-tu dire?

— Je ne puis... je ne dois pas accepter ce nouveau cadeau de mon boau-père...

— Voila, par exemple,., une chose incompréhensible,

en vérité; je tombe des nues!!... — s'écria madame Gabert, regardant sa fille avec un étofinement et un chagrin croissant. — Et pourquoi donc, clière enfant, n'accepterais-tu pas ce présent de notre cher Stanislas... tu as bien accepté les autres?...

— J'ai eu tort.

— Comment, tu as eu tort?

■— Oui, j'ai paru ainsi encourager des prodigalités auxquelles, tu le sais, j'ai souvent prié mon beau-père de mettre terme.

— Ne vas-tu pas lui en faire un reproche ?... Il t'aime tant...

Un sourire amer effleura les lèvres de la jeune fille, et, sans répondre à l'interruption de madame Gabert, elle reprit :

— J'ai donc accepté malgré moi, et uniquement afin de ne pas te contrarier, les présents que mon beau-père s'obstinait à me faire.

— S'obstinait... Ahl... mon enfant... ce mot est dur.7

— Je ne saurais qualifier autrement la persistance de M. Gabert à m'ofTrir des choses dont je n'ai nul besoin... Tantôt ce sont des pièces d'étoffes de prix pour des robes... ou bien des bijoux, des dentelles... Une jeune personne de mon âge ne porte ni bijoux, ni dentelles, ni robes d'élofîes de prix ; aussi t'ai-je priée, maman, de conserver ces présents dont je n'userai jamais.

— Qu'est-ce que tu me dis là... Quel crève-cœur pour ce pauvre Stanislas I... s'il savait... mon Dieu... mon Dieu! Et moi qui ai toujours cru bonnement que tu voulais réserver ces belles choses pour ton trousseau de noces. .. et...

HENRIETTE DUMESNIL. d69

— Je n'ai aucun? goût pour le mariage, mon seul désir est de toujours vivre près de toi, bonne et tendre mère... Seulement, je t'en prie, je t'en conjure, entends-tu bien? dis une fois pour toutes et sérieusement, très-sérieusement, à mon beau-père, qu'il doit cesser de m'offrlr des cadeaux dont je n'ai que faire... et dont ma délicatesse... finirait par se blesser.

— Ah ! ma fille... ma fille...

— Ce nécessaire d'or que je refuse positivement d'accepter, a une valeur considérable; ton mari aurait dû comprendre.,, qu'il est des présents que l'on ne fait pas...

— Comment ! il t'aime aussi tendrement que si tu étais sa fille... Il est ton tuteur, il est pour toi un second père, et il n'aurait pas le droit de t'olTrir de temps à autre un présent? — s'écria madame Gabert douloureusement surprise. — Henriette, chère enfant... si tu savais quel chagrin tu me causes en accueillant ainsi les preuves d'affection de Stanislas... et, tiens... s'il faut... te parler à cœur ouvert — ajouta la pauvre femme, contenant à peine son envie de pleurer, — il me semble remarquer depuis quelque temps en toi un changement... dont je n'osais te parler... de peur que tu ne me ^ro?irfes... mais vois-tu... ce que lu me dis aujourd'hui... ne me laisse malheureusement presque plus de doute...

— De grâce... ne te chagrine pas, bonne mère... et explique-toi.

— Hé bien I sans t'en apercevoir peut-êire, je veux le croire... je le crois, tu n'es plus du tout la même pour Stanislas. Ainsi, par exemple, il avait, presque aussitôt après notre mariage, pris l'habitude de te tutoyer, det'ap-

i70 LE DIABLE MÉDECIN,

peler sa petite minette... tu l'as engagé dernièrement, presque avec dureté, à cesser de te tutoyer... et de l'appeler sa petite minette.

— Lors de ton mariage avec M. Gabert, j'avais à peine quinze ans... j'étais encore une enfant, mon beau-père pouvait donc à la rigueur me tutoyer; mais aujourd'hui, ces familiarités ne sont plus convenables, j'ai bientôt dixsept ans.

— Allons, bon! voilà maintenant qu'il est inconvenant qu'un père tutoie sa fille 1 je ne sais vraiment pas où tu as la tête !

— Maman... M. Gabert n'est pas mon père.

— Qu'est-ce que cela fait? est-ce qu'il ne te chérit pas autant que si tu étais sa fille, en te le prouvant de mille façons?... tandis que toi... — ajouta madame Gabert, ne pouvant plus contenir ses larmes, — tandis que toi... cela m'est pénible à dire... mais enfin... tu m'y forces... tu réponds à l'affection de... Stanislas par une froideur... croissante... oui, il n'est pas jusqu'à ses caresses que tu repousses... Avant-hier encore, il voulait te prendre sur ses genoux pour t'embrasser, tu l'as repoussé brusquement et avec un tel regard, que ce pauvre ami en est resté atterré...

— Je suis navrée de ton chagrin, ma bonne mère; mais encore une fois, je t'en supplie... songe donc que j'ai maintenant bientôt dix-sept ans, et qu'à cet âge, certaines familiarités ne sont plus tolérables.

— Hé mon Dieul... je concevrais ta susceptibilité, s'il s'agissait d'une autre personne... mais Stanislas !... quelle différence...

IIENTJETTE DUMESNIL. 471

— Maman... je...

— Non... non... chaque jour augmente ta froideur envers mon mari... et la manière dont tu me réponds en ce moment me... montre que tu n'as plus d'affection pour lui... — reprit madame Gabert sufïoquée par les larmes. — Mon Dieu... mon Dieu... nous vivions si heureux, si unisj si gais, si contents! voilà maintenant... notre existence bouleversée... ah! c'est le premier chagrin que lu me causes, chère enfant... mais il est cruel... Enfin, puisque tu devais prendre ton beau-père en aversion... il aurait mieux valu autrefois me dire franchement,.. « Maman, ne te marie pas... » je ne me serais pas mariée... car je n'ai jamais eu au monde qu'une pensée... ton bonheur... oh oui ! va, je te le dis, tu peux me croire... Henriette... tu me fais bien mal en ce moment... mais je te pardonne.

Et madame Gabert cacha dans son mouchoir sa figure baignée de pleurs.

Henriette Dumesnil, douloureusement affectée des larmes de sa mère, se disait avec effroi :

— Grand Dieu ! si ma pauvre mère soupçonnait jamais la cause de l'éloignement que m'inspire son mari ! Tâchons de la calmer, de lui donner le change... je resterai encore dans la vérité. Hélas! je n'ai plus qu'un seul motif de crainte pour l'avenir.

172 LE DIABLE MÉDEaN.

La jeune fille embrassant avec effusion madame Gabert, et essuyant p.^ur ainsi dire sous ses lèvres les larmes maternelles :

— Éco> te-moi, maman — dii-elle de sa voix la plus douce, la plus pénétrante, — de grâce... ne pleure pas... as-tu jamais pu douter de ma tendresse pour toi?

— Pour moi, non ! — reprit madame Gabert, répondant aux caresses de sa fille. — Je sais combien tu m'aimes... pourquoi faut-il... que toi, jusqu'ici si bonne, si gentille... dans tes relations avec ton beau-père... mon Dieu... je ne voudrais pas l'adresser de nouveaux reproches... mais... enfin...

— Hé bien! maman... je serai franche; oui, mes relations avec ton mari ne sont plus ce qu'elles étaient d'abord.

— Tu l'avoues 1... — reprit vivement madame Gabert, c'est déjà quelque chose... on parvient toujours à s'entendre quand on parle à cœur ouvert; voyons, mon Henriette, pousse la franchise jusqu'au bout... de ce changement dans ta conduite envers Stanislas... quelle est la cause?

— Mon beau-père manque gravement à ses devoirs envers toi...

— Envers moi?... En voici la première nouvelle, ma chère enfant... Je te le jure... car chaque jour, je m'applaudis de l'avoir épousée... Quels sont donc ses torts?

— Au lieu de sagement régir ta fortune, il la dépensa follement...

;,| — Quoi ! — s'écria madame Gabert, dont le visage na- ;; guère éploré s'épanouit de nouveau et rayonna d'espérance, — lu n'as pas d'autre lort à lui reprocher que sa prodigalité...

HENRIETTE DUMESNTL. 173

— N'est- ee donc point assez?

— Henriette... mon enfant... embrasse-moi... ah I de quel poids tu me soulages... combien tu me rends heureuse... Tiens... vois... je pleure encore... mais cette fois... c'est de plaisir... c'est de joie ! — reprit madame Gaberl en sautant au cou de sa fille. — Dieu merci... j'en aurai été quitte pour la peur... chère... chère fille.., tu n'as pas d'aversion pour ce pauvre Stanislas ; son seule tort à tes yeux est d'être dépensier... je respire... ah ! méchante enfant... combien tu m'avais effrayée... embrasse-moi encere pour la peine...

Henriette, attristée de la joie étourdie de sa faible et imprévoyante mère, lui rendit ses caresses et reprit gravement:

— Je ne puis imiter Ion indulgence au sujet des folles dépenses de mon beau-père.

— Que veux-tu? il est si bon... si généreux..

— Grâce à cette générosité-là, tu risques d'être ruinée.

— Bah... tu es folle, chère petite grondeuse — répondit gaîment madame Gabert, ~ se ruiner... c'est un bien gros mot...

— Maman, sois donc raisonnable... regarde seulement autour de toi; ta maison est au pillage; chacun des domestiques tire à soi; ta cuisine est une auberge ouverte à tout venant.

— C'est vrai... mais où est le mal que ces bonnes gens s'amusent entre eux!... Je les entends parfois de uia chambre rire aux éclats, et je me dis: Ils rient... donc ils sont heureux.

m LE DIABLE MÉDECIN.

— Mais ils te volent indignement.

— D'autres nous voleraient de même!... autant garder ceux que nous avons... et puis ils affectionnent toujours les bons maîtres; nous sommes si bons peureux, comment »e nous aimeraient-ils pas...

— Ces affections-là... te coûtent bien cher... Sais-tu ce que tu dépenses par mois?

— Ma foi non... cela regarde Stanislas; il est si gentil, qu'il m'épargne le soin de me mêler des détails de la maison.

— Pourtant, maman... c'est là ton devoir, et si tu le négliges, ce doit être le mien...

— Oh! toi, chère fille, tu es une véritable petite madame j'ordonne, tu ne laisserais rien passer; mais tu serais, voistu, par trop sévère, et nous aurions toujours autour de nous des visages renfrognés, comme l'étaient ceux des domestiques de ton père...

— La maison de mon père était honorable, quoique régie avec une sage économie — répondit gravement Henriette ; — mon père épargnait pour l'avenir... tu en profites, il t'a laissé une grande aisance.

—A la bonne heure... mais enfin, avoue-le, chère enfant, du vivant de ton père, sans vouloir en rien offenser sa mémoire,,. nous nous ennuyions comme des mortes!!!

— Du vivant de mon père — reprit Henriette redoublant de graviié, — je n'ai jamais vu ce que j'ai vu encore ici tantôt... une table couverte de bouteilles, de verres brisés... en un mot, les traces d'une orgie!

— Es-tu grondeuse.. . l'es-tu? — reprit en riant madame Gabert. — N'est-il pas naturel que ce cher Stanislas donne

HENRIETTE DIÎMESXIL. 1 75

de temps à autre à déjeuneràsesamis... et dame... des déjeuners de garçons... nesont pas des repas de demoiselles...

— Et ce M. Frémion, qui vient sans cesse s'inviter à la table?

— Quant à celui-là, il ne me plaît pas beaucoup, il a une figure à porter le diable en terre, et un mauvais regard... mais il est l'intime de Stanislas...

— Ecoute-moi, et rien, je te l'assure, n'est plus sérieux que mes paroles. J'ai tenté à plusieurs reprises de mettre quelque peu d'ordre dans la maison. Ces tentatives, permets-moi de te le dire, bonne mère, ont échoué devant ton indulgence exagérée qui touche à la faiblesse.

— Je ne dis pas le contraire... je suis faible, je suis bonasse si tu veux, mais j'ai horreur de gronder... à propos de quelques sous de plus ou de moins.

— Il s'agit, maman, non pas de quelques sous, mais d'un gaspillage déplorable, et si tu tiens à me voir vivre en bonne Intelligence avec mon beau-père...

— Si j'y tiens... vilaine enfant... peux-tu en douter?

— Alors, accorde-moi ce que je demande.

— Qu'est-ce, mon Henriette?

— Angélique est ici la seule personne qui soit quelque peu dévouée à tes intérêts; la cuisinière et le domestique de mon beau-père abusent indignement de ta bonté; il faut les renvoyer.

— Ah mon Diim ! les renvoyer !

— Oui, et garder Angélique, en lui confiant une surveillance active sur les nouveaux domestiques que tu prendras. J'espère alors, à l'aide d'Angélique, et si tu me donnes plein pouvoir en ce qui touche les soins de la maison, y faire onfia réguer l'ordre et l'économie.. .

MQ LE DIABLE MÉDEaN.

— Qu'est-ce que tu me dis là, chère enfant; renvoyer nos domestiques, de pauvres gens qui se trouvent si bien chez nous.., et qui ne s'attendent à rien... jamais je n'aurai ce courage-là f...

— Je me chargerai de leur renvoi.

— C'est impossible... Stanislas tient beaucoup à son domestique...

— Lorsqu'il saura que cet homme est un fripon... A n'hésitera pas à le chasser.

— J'en doute... et puis il tient aussi beaucoup à notre cuisinière, un vrai cordon bleu, comme il dit.

— Il est de très-bonnes cuisinières, honnêtes femmes.

— Ma chère enfant, si justes que soient les raisons, pour rien au monde, je n'oserais proposer une telle mesure à Stanislas, et...

-—Ma mère... ma bonne mère... — reprit Henriette, d'un ton grave et pénétré, — crois-moi, ta funeste faiblesse... te perdra... te conduira, je le crains, à la ruine... à la misère...

- Que dis-lu... tu pourrais penser...

-Tu n'es pas plus riche, n'est-ce pas, que ne l'était mon père... Hé bien, compare les dépenses d'aujourd'hui à celles d'autrefois. ..

— Quant à cela... je ne dis pas... — répondit madame Gaberl, frappée de l'observation de sa fille, — la différence est grande...

— Et si cette dilïérenco va toujours croissant... ainsi qu'il arrive, lorsque la prodigalité devient une habitude... à quoi sera réduite ta fortune, avant peu d'années?... à rien... pauvre chère mère!

IIENRIETIE DUMES.ML. 177

-f. Grand Dieu... si un tel malheur était possible... il serait doublement affreux... puisqu'il t'atteindrait aussi... nos biens ne sont-ils pas communs? — reprit madamo Gabert avec angoisse, et son amour maternel, triomphant cette fois de sa faiblesse et de sa légèreté, elle ajouta : —-oui, tu as raison... mille fois raison, et, sans croire que nous puissions risquer d'être tout à fait ruinées, je suis d'avis, comme toi, de réformer bien des abus. Il est sans doutiî très-bien d'être bon pour les domestiques, mais après tout, quand on n'a plus le sou, personne ne vous vient em aide. Cependant, vois-iu, chérie, nous ne pouvons rien résoudre à ce sujet, sans en prévenir ton beau-père... il est si bon, si loyal, il nous aime tant, qu'il se rendra, comme moi, à tes raisons, petite grondeuse, car je n'oserais lui en ouvrir la bouche ; tu le chargeras donc seule de celte commission-là... il t'écoutera... il consentira à tout ce que tu voudras... il t'aime tant...

— Maman, il est indispensable que ce soit toi qui...

— Écoute... c'est lui! — reprit vivement madame Gabert, prêtant l'oreille du côté d'une fenêtre ouverte sur la cour où l'on entendait siffler l'air de Drin, drin, dnn. — Ets'adressant à Henriette : — Voilà ce cher Stanislas qui rentre, tu vas lui faire connaître toutes les excellentes et sages raisons que tu m'as données tout à l'heure... et si lu en as le cou 'âge, tu lui apprendras pourquoi tu refuses ce charmant nécessaire, qu'il était si heureux de t'offrir.

— Ma mère... je t'en conjure... reste près de moi.

— Le voilà... — dit en souriant madame Gabert en embrassant sa fille. — Parle-lui raison, moi... je me sauve 1

Madame Gabert se hâta d'enirer dans une chambre voi*

sine, dont la porte se refermait, au moment où le beaupère d'Henriette parut dans le salon,

M. Stanislas Gaberi était toujours un beau garçon, dans l'acception vulgaire de ce mot; sa figure bellâtre, rougeaude, encadrée d'épais favoris noirs, respirait le contentement de soi-même, la fatuité la plus outrecuidante et l'assurance que donnait à cet homme ce qu'il appelait bénévolement sa.fortune. Lorsqu'il entra dans le salon, il n'était point absolument aviné, mais fort surexcité par les fumées d'un punch violent, offert après le déjeuner de garçons par l'un des convives, dans un café voisin, où l'on avait joué au billard ; l'animation des traits de M. Stanislas, l'éclat de son regard, semblèrent augmenter à l'aspect d'Henriette, qu'il trouvait seule. Elle put à peine dissimuler un mouvement d'embarras et de crainte, dont son beau-père ne s'aperçut pas, son attention ayant été distraite par la vue du nécessaire placé sur un meuble.

— Le cadeau a dû produire son effet, pensa M. Gabert. —J'ai la tête montée... Henriette est seule,., il faut en finir... autant aujourd'hui que demain... en avant l'aveu!... qui d'ailleurs ne la surprendra pas... — S'approchanl alors d'Henriette et lui tendant les bras, il lui dit joyeusement :

— Hé bien... l'on ne vient donc pas embrasser papa?

— Monsieur! — répondit froidement la jeune fille en se reculant d'un pas — ces familiarités ne sauraient me

IlENRIE'iTE I UMESNIL. 17 'J

convenir... je vous l'ai déjà dit... je vous le répète.

— Esl-elle méchante... est-elle donc méchante, ma bellefille — reprit en ricanant M. Stanislas; puis, avisant à dessein le nécessaire déposé sur la table du salon, il ajouta en feignant l'étonnement : — tiens, qu'est-ce donc que cette boîte?

— C'est un nécessaire que l'on m'a apporté de votre part, monsieur.

— C'est vrai, je vous ai ménagé cette surprise... parce que vous êtes bien gentille..

— Je ne peux accepter ce présent, monsieur.

— Ilein? — fit M. Gabert, très-étonné de ce refus". — * Vous dites?

— Je dis, monsieur, que je ne puis accepter ce présent. -— Voilà du nouveau... et pourquoi ce refus?

— Parce qu'il ne me convient pas, monsieur, de recevoir ce que vous m'offrez.

— Ce n'est pas là une raison sérieuse... ma chère Henriette.

— Cette raison, monsieur, est suffisante pour moi...

— Mais elle ne me suffit pas, à moi.

— J'en suis fâchée.

Le beau-père regarda fixement sa belle-fille, réfléchit, puis, souriant soudain d'un air de fatuité grossière, il dit à demi-voix à Henriette en se penchant vers elle ;

— Connu... connu... petite jalouse!!

La jeune fille ne comprit pas la signification de ces mots, et cependant se sentit troublée, effrayée de la perjislance et de l'expression du regard que son beau-père attachait sur elle.

180 LE DIABLE MEDECLN.

— Écoulez-moi, chère Henriette, — reprit M. Gaberl^ après une pause. — Depuis trois mois environ, vous avez subitement changé de manière d'être à mon égard... Jusqu'alors vous me laissiez vous tutoyer, vous embrasser... Vous acceptiez mes petits cadeaux, qui, comme on dit, entretiennent l'amitié... "Vous étiez gaie, avenante; nous sortions seuls ensemble, bras dessus, bras dessous, lorsque ma vieille restait à la maison à cause de sa migraine... Enfin, ma charmante Henriette, vous me traitiez moins en beau-père... en tuteur... qu'en ami... en bon ami... non que je fusse votre bon ami... je n'avais pas ce bonheur-la... car vous êtes bien la plus ravissante personne que l'on puisse imaginer. .. —ajouta ce misérable, en Jetant à sa bellefille un regard qui redoubla son effroi et la rendit mueite. — Oh oui, allez... plus d'une fois, en contemplant votre jolie figure pâle, vos grands yeux noirs, vos beaux sourcils, vos magnifiques cheveux, je me disais : Quel sera l'heureux mortel qui... enfin... suffît... .Te vous rappelle donc qu'à cette époque-là... vous ne vous formalisiez pas de mes louanges, petite méchante. Mais voilà que soudain vous prenez votre grand air... vous me défendez de vous tutoyer... de vous embrasser, et aujourd'hui, vous refusez mes cadeaux, vous semblez interloquée des louanges que je vous adresse, et, au lieu de m'appeler comme devant, monsieur Stanislas... voire même, mon cher monsieur Stanislas, vous me donnez du monsieur tout court, et cela d'un petit ton si sec... si froid... si pincé... que, si je ne connaissais pas les femmes comme je les connais, — ajouta BI, Gabert avec une insolente suffisance, — je croiraisque nous sommes au moment de nous brouiller à mort... Mais

HENRIETTE DUJIESINIL. 481

moi je ne m'arrête pas aux apparences, je devine la causa de votre dépit, de votre colère ; aussi je vous répète : connu... connu !I petite jalouse.

Henriette Dumesnil avait écouté son beau-père sans l'interrompre, elle se sentait presque défaillir de dégoût, d'horreur et d'effroi... Ses soupçons longtemps combattus devenaient à ses yeux d'une terrible réalité; l'inslinct de sa pureté, de sa pudeur, lui avait un jour révélé que rien n'était moins paternel que les louanges, les familiarités, les caresses de M. Gabert, malgré son double et respectable titre de tuteur et de beau-père; dès lors, un doute affreux traversant son esprit, elle s'était soudain montrée aussi réservée envers cet homme qu'elle s'était montrée affectueuse pour' lui, obéissant en cela beaucoup moins à la sympathie qu'il lui inspirait qu'au désir d'être agréable à sa mère, en restant dans les meilleurs termes avec son beau-père. Celui-ci, aveuglé par sa grossière et stupidefaluitéj se méprit sur la nature des sentiments dont il croyait Henriette animée à son égard, et conçut la pensée de séduire une innocente enfant qui, pour tant de causes, devait être sacrée à ses yeux. Si exorbitante que semble cette outrecuidance infâme, elle s'expliquera tout à l'heure.

Les dernières paroles que cet homme venait d'adresser à

18i LE DIABLE MÉDECm.

Henriette ne pouvaient guère lui laisser de doutes sur les projets qu'il nourrissait. Cependant, sentant que l'issue de cet entretien devait avoir une importance décisive sur sa destinée, sur celle de sa mère, la jeune fille, puisant dans la précoce fermeté de son caractère le courage de dominer ses ressentiments, afin d'être fixée sur la vérité, si horrible qu'elle pût être, et aviser ensuite à une détermination irrévocable, elle parut ne pas comprendre la signification de ces deux mots, deux fois répétés par M. Gabert: — Connu... connu!! petite jalouse; — et elle lui répondit après un moment de silence :

— De qui... et de quoi supposez-vous donc, monsieur, que je sois jalouse?

— De qui?... — reprit cyniquement M. Gabert, — hé parbleu, de votre mère...

— Pourquoi serais-je jalouse de ma mère?

— Parce que vous croyez que je l'aime...

— Votre affection pour elle, monsieur, loin d'exciter ma jalousie... ne saurait au contraire que me satisfaire...

— Chère et charmante Henriette, vous' dites cela d'un air si piqué, si vexé... qu'évidemment vous n'êtes pas sincère.

Ce misérable, se méprenant sur la cause de la cruelle contrainte que s'imposait Henriette, et la voyant se troubler, pâlir, se disait dans son absurde et abominable fatuité :

— J'en étais certain, elle m'aime, et depuis que cetamour la domine, elle est furieuse contre ma meille... — Puis il reprit tout haut : — Non, ma chère Henriette vous n'êtes pas sincère, non!

llE)JRiETTE DUMESNIL. 185

— En quoi, monsieur, manqué-je de sincérité?...

— Mon affection pour votre mère, loin de vous satisfaire, vous irrite, quoi que vous en disiez... Oh ! l'on ne m'abuse pas, moi... je connais les femmes...

— Et quelle serait la cause de mon irritation?

— Le dépit qu'inspire le bonheur d'une rivale...

— Vous parlez en énigmes, monsieur.

—-Voulez-vous que je vous parle plus clairement?

— Oui...

— La friponne veut me forcera un aveu positif... Oh! elle a une fameuse tête... elle ira loin! — pensait M. Gabert. Il éprouva cependant, sinon un remords, du moins une sorte d'embarras involontaire, au moment de dévoiler complètement l'infamie qu'il projetait. Il hésita pendant un moment et reprit ;

— Vous le voulez, ma chère Henriette? je vais vous parler clairement : votre mère approche de la cinquantaine; vous n'avez pas encore dix-sept ans; vous êtes une des plus jolies créatures que l'on puisse imaginer... vous vous êtes aperçue de l'impression violente que vous causiez sur moi, car, voyez-vous, avant d'être tuteur et beau-père, je suis homme... Entendez-vous, Henriette? — ajouta M. Gabert, accompagnant ces mois d'un regard qui fit rougir et trembler la jeune fille, — l'impression que vous causiez sur moi, vousl'avez partagée... oh! ne le niez pas... je connais les femmes! je vous rappellerais au besoin combien vous étiez alors gentille et caressante pour moi... Vous me laissiez très-tranquillement vous embrasser, ce qui ne vous faisait pas de peine, tant s'en faut; mais à mesure que vous m'aimiez davantage, votre mère devenait à vos

184 LE DIABLE MÉDECm.

yeux une rivale, et de cette rivalité vous me témoignez votre mauvaise humeur, petite jalouse, en vous montrant de plus en plus froide à mon égard... Voilà qui est clair, j'imagine?...

— Très-clair, monsieur.

— De mieux en mieux. En attendant cet aveu si positif, elle ne feint pas même la colère obligée... Quel caractère... oh! ces petites filles pâlottes... à sourcils épais comme le doigt, sont fièrement crânes — pensait M. Gabert. Et poussant jusqu'au vertige l'aveuglement de sa fatuité, il saisit la main de la jeune fille et lui dit de sa voix la plus tendre : — Henriette... je vous aime... et vous m'aimez... Ne craignez rien, nous pourrons...

Henriette, muette et pâle d'épouvante, retirait brusquement sa main d'entre celles de son beau-père, lorsque soudain madame Gabert, ouvrant à petit bruit la porte de la chambre voisine, entra sur la pointe du pied dans le salon, et souriante, épanouie, dit en s'approchant :

— Ma foi... je n'y tenais plus... ma curiosité l'emporte! Le plus fort de la gronderie doit être passé maintenant... Hé bien, mon enfant, l'as-lu bien morigéné? a-t-il entendu raison, notre cher Slani^ilas?

HENRIETTE DUMESML. 1S5

xvu

Ilenrielle, à la vue de sa mère, ne put dominer un tressaillement douloureux surpris par sou beau-père; il attribua cette émotion au dépit qu'éprouvait la jeune fille de voir l'entretien interrompu au moment même où elle venait d'entendre un aveu pour ainsi dire sollicité par elle; aussi, cachant à peine la joie que lui causait sa découverte, et jetant un regard d'intelligence à Henriette, il répondit à sa femme, qui venait de demander gaîmenl à sa fille si elle avait bien grondé son beau-père:

— Certainement, ma chère belle-fille m'a grondé... Elle était furieuse comme une petite lionne... mais nous avons fait la paix...

— Vraiment! mon cher Stanislas.

— Oui, ma vieille... aussi maintenant, Flenrlette et moi, nous sommes d'accord... En toutes choses, il ne s'agit, vois-tu... que de s'entendre.

— Ah! mon cher ami, quel plaisir tu me fais en me parlant ainsi... — reprit madame Gabert, dupe d'un odieux quiproquo, et pensant que ce bon accord dont parlait son mari touchait aux réformes des dépenses de la maison. Puis se tournant vers sa fille, sur qui elle n'avait pas encore attaché son regard, elle ajouta gaîment : — J'élais bien certaine, moi, que ce cher Slanislas t'écoulerait... 11 t'aime tant... et, — mais observant la profonde altération des traits d'Henriette, elle ajouta vivement: — I\lon enfant... qu'as-tu donc... tu parais souffrante.

— SoullVanie, non, maman... mais je ressens un léger

mal de têie... Je vais, pour le dissiper... prendre un peu l'air à la fenêtre de ma chambre — répondit la jeune fille. Et elle sortit précipitamment du salon, tandis que son beau-père, la suivant des yeux, se disait : — La présence de sa mère lui est insupportable... Elle est furieuse... ell«L est à moi.

« Elle est à moi! » — avait dit M. Gabert en suivant du Cegard sa belle-fille, car ce misérable croyait toucher au , lerme de ses espérances. Tout ceci, nous le savons, est odieux, aussi écrivons-nous ce récit afin de flétrir ces exécrables passions qui jettent plus souvent que l'on ne pense les familles dans les larmes et dans le deuil; notre déjà longue pratique de la vie nous a plus d'une fois, hélas ! initié à de douloureux secrets, et, sans invoquer ici nos souvenirs personnels, nous nous adresserons aux souvenirs de nos lecteurs. N'a-t'on pas vu souvent des tuteurs indignement abuser de l'influence et de l'autorité que leur position leur donnait à l'égard des jeunes filles soumises à leur tutelle?.. .Combien de beaux -pères, après a voir épousé, jeunes encore, une femme d'un âge avancé, mère d'une fille du premier lit, n'ont pas souillé la sainteté du foyer domestique par un amour presque incestueux... Ceux de nos lecteurs qui ont quelque peu expérimenté les choses humaines se rappelleront, nous n'en doutons point, des faits analogues à ceux dont nous allons poursuivre le pénible récit.

HENRIETTE DUMESMI 187

M. Gabert n'éprouvait pas même un sentiment de gratitude envers l'excellente créature qui l'avait tiré d'une position précaire, voisine de la misère; il ne songeait q-u'à joyeusement dépenser la fortune de sa femme et de sa pupille, fortune dont il avait la gestion. Enfin cet homme, prodigieusement infatué de lui-même, frappé du développement de la beauté de sa belle-fiUe, s'était sans hésitation, sans remords, proposé de la séduire. Il est des natures à la fois si viciées, si obtuses et tellement dépourvues de sens moral que la pensée d'un hideux forfait ne leur cause aucun trouble; ils suivent brutalement l'instinct de leur appétit bestial, et on les étonne fort lorsque Ton parvient à leur faire envisager sous leur vrai point de vue la scélératesse qu'ils commettent avec une sorte d'effrayante naïveté; M. Gabert était du nombre de ces naïfs; son calcul de séduction fut fort simple: persuadé d'abord que le charme de sa personne le rendait à peu près irrésistible, il crut voir les symptômes d'un penchant naissant dans les innocents témoignages de cordialité que lui donnait sa bellefille, f urtout afin de plaire à sa mère. Il en fut ainsi du s entiment qui engageait Henriette à accepter quelques cadeaux presque sans valeur vénale comme gages d'une affection pour ainsi dire paternelle. M. Gabert crut ses odieux desseins en voie de succès, et jugeant autrui d'après soi, il ne lui vint pas un instant à la pensée que sa belle-fille pût reculer devant un pareil amour. Il n'imaginait point qu'une fillette de seize ans (elle avait cet âge lorsqu'il osa lever les yeux sur elle) ne se trouvât pas fort heureuse d'être accablée de présents, de satisfaire à tous ses caprices, à la seule conditioji de payer de retour un

i88 LE DIADLE MÉDECIN.

fort beau garçon, sans parler du méchant plaisir ue ûoininer, de primer sa mère au sein de la maison.

Cet homme ne se trompait pas en ceci: qu'il existe en eiïet d'horribles liaisons où des filles dénaturées, complices de leur beau-père et exécrables rivales de leur mère, lui font endurer mille tourments; aussi M. Gabert se plut à supposr qu'Henriette serait une de ces dénaturées. Il redoubla de séductions, ses présents atteignirent à un prix élevé; sa familiarité avec sa pupille devint excessive, et les caresses qu'elle avait d'abord ingénument tolérées, de crainte de chagriner sa mère en les repoussant, prirent un caractère tel, que soudain avertie par l'instinct de sa pudeur et de son amour filial, la pauvre enfant pressentit vaguement la terrible vérité dont elle s'efforça cependant de douter; ces doutes suflirent à lui inspirer une réservOi une froideur croissantes envers M. Gabert, froideur que celui-ci attribuaitauxressentiments jaloux delà jeune fille à l'endroitde sa mère ; aussi, enhardi par ce qu'il regardait comme le bon succès de son aveu, persuadé qu'Henrielle était à lui, il résolut de hâter le moment de sou triomphe.

Henriette Dumesnil prétexta du léger mal de tête dont elle sétait plainte, et n'assista pas au dîner; elhi réfléchit longtemps sur sa position, d'autant plus cruelle qu'elle lui semblait inextricable. Que faire en cette menaçante occurrence?

Dévoiler la vérité à sa mère, c'était porter à cette mal-

HENRIETTE DIÎMES.NIL. 1«9

heureuse femme un coup affreux, et pour l'avenir empoisonner ses jours, puisqu'elle serait conJamnée à vivre auprès de l'homme qui avait tenté de séduire sa fille.

Henriette cacherait-elle à sa mère ce hideux secret, après avoir témoigné à son beau-père l'horreur, le mépris qu'il lui inspirait? Autre obstacle; elle ne pouvait espérer, malgré la fermeté de son caractère, de prendre sur elle assez d'empire pour sans cesse dissimuler l'horreur, le mépris que lui inspirait ce misérable; elle se trahirait à chaque iustant devant sa mère, et celle-ci, déjà si péniblement affectée de la froideur de sa fille envers son beau-père, vivrait désormais dans le chagrin, dans les larmes, se reprocherait avec amertume hu mariage qui n'était plus pour elle qu'une source de chagrins éternels.

Henriette, après une nuit de perplexités, d'angoisses, indécise du parti qu'elle devait suivre, réfléchit longtemps ; puis, s'arrêtant à une détermination tour à tour reprise et abandonnée, elle se dit:

— Ce parti est le seul qui me reste... ainsi du moins, je pourrai cacher à ma mère cet horrible secret et m'épargrier désormais la vue d'un homme dont la présence m'est devenue intolérable. Demain malin j'irai trouver ma mère... et je lui ferai part de mon inébranlable résolution.

Henriette Dumesnil, après quelques heures d'un sommoil

réparateur, se leva. Elle venait de revôtir son peignoir du matin lorsqu'elle vit entrer chez elle la vieille servante,

— Je viens, mademoiselle, vous prévenir que je sors -— dit Angélique — afin que vous ne preniez pas la peine de sonner si vous aviez besoin de moi.

— C'est bien... ma mère est-elle ievée?

— Oh! madame est déjà sortie en voiture avec la cuisinière.

— Commeiil! — reprit Henriette surprise, — maman est sortie de si grand matin?

— Oui, mademoiselle, et je suppose qu'hier vous aurez parlé à madame du désordre dont vous vous plaignez... alors madame, afin d'empêcher Justine de faire danser l'anse du panier, aura voulu l'accompagner ce matin au marché... Mais cène serait là, mademoiselle, qu'une demi-mesure... madame se lassera bien vite d'aller au marché tous les jours...

Henriette écoulait les paroles d'Angélique avec distraction; le sujet de ses réflexions était bien autrement grave que les projets de réforme dans les dépenses delà maison ; aussi répondit-elle à Angélique:

— Vous me préviendrez aussitôt que ma mère sera rentrée.

— Oui, mademoiselle, si toutefois je suis de retour avant madame... et j'en doute... la course que j'ai à faire est si longue... si longue... barrière du Trône... puisque M. Gabert m'envoie barrière du Trône... perler une lettre... moi... une femme de mon âge, comme s'il ne pouvait pas, à défaut d'autres domestiques, charger un commissionnaire de cette corvée-là — ajouta Angélique, en sortant

HENRIETTE DUMESNFL. m

sans êlre entendue d'Henriette, toujours plongée dans une profonde rêverie.

La vieille servante avait quitté la maison depuis quelques moments; sa jeune maîtresse, assise dans un fauteuil, le front penché sur sa main, le regard fixe, le sourire navrant, restait abîmée dans ses cruelles pensées, lorsque, soudain, la porte de sa chambre à coucher fut ouverte par M. Slanislas, vêtu d'une magnifique robe de chambre, frisé, pommadé, parfumé. Il entra la physionomie rayonnante d'assurance.

A l'aspect imprévu de son beau-père, Henriette tressaillit d'effroi, se redressa pourpre de colère et de confusion, croisa d'une main sur son sein son peignoir entr'ouvert, et de l'autre main indiquant la porte à M. Gabcrt, elle s'écria d'une voix frémissante d'indignation:

— Sortez, monsieur... sortez à l'instant.

— Ne craignez rian... ma charmante, ~ reprit M. Gabert en s'approchant délibérément. — Nous sommes seuls à la maison.

— Seuls! —répéta la jeune fille pâlissant, épouvantée de ce misérable, — seuls!

—Oui,absolumentseul3... toutes les portessont fermées... Rassurez-vous donc, adorable Henriette, et admirée ma rouerie... J'ai dit hier soir à ma vieille : J'ai invité pour demain Frémion et d'autres amis à dîner ; je veux un repas de LucuUus; il faut que ta ailles de très-bon matin au marché avec la cuisinière pour c'uoisir toi-même ce qu'il y aura de plus fin, de plus délicat; tu prendras la voiture afin de ne pas te fatiguer... Voilà donc ma pauvre vieille emballée avec la cuisinière et le domestique, après quoi

\n LE DIABLE MÉDECIN.

j'ai (lépêché Angélique à la barrierë'du Trône sons prétexte (lo porter une lettre; nous avons donc deux ou trois heures à nous... hein, mon ange... avouez que je suis im fameux roué ? Ce qu'il y a de superbe, c'est que ce festin de LucuUus sera notre repas de noces...

M. Gabert ouvrit les bras et lit deux pas vers sa belle-fille. Celle-ci, dont les dents se heurtaient convulsivement, devint livide de terreur à la pensée d'être enfermée seule avec cet homme, au fond d'un appartement solitaire ; elle ne put d'abord prononcer une parole, se réfugia dans l'une des encoignures de sa chambre, puis là, adossée au mur, elle s'écria enfin d'une voix palpitante:

— Ne m'approchez pas... oh! ne m'approchez pas.

— Mais je te répèle qu'il n'y a rien à craindre, mon Henriette adorée... Ne prends d(inc pas cet air effarouché... nous sommes seuls, te dis-je. — Et M. Gabert, qui attribuait uniquement l'alarmede la jeune filleà la crainte d'èîre surprise par sa mère, fit de nouveau quelques pas en avant, et la joue enflammée, l'œil élincelant de convoitise, il murmura: — Es-tu ravissante en peignoir du malin!,..

Henriette se vit perdue, si elle ne surmontait pas sa défaillance causée par l'épouvante. La fermeté de son caractère, un moment ébranlée, reprit le dessus; elle vit à sa portée, sur une table à ouvrage, une paire de ciseaux fort aigus, les saisit, et alors, le front haut, le regard intrépide, les narines dilatées, frémissantes, les traits contractés par la colère et l'horreur, elle s'écria :

— Infâme!... si vous faites un pas de plus... je vous frappe au visage...

L'attitude, l'accent, la physionomie delà jeune fille ex-

HENRIETTE DUMESML. 19'

primaient avec tant d'énergie l'exaliation de ses ressentiments, que son beau-père, malgré son iofaïuation de luimême, comprit enfin qu'il s'était jusqu'alors abusé à l'endroit de Timpression amoureuse qu'il croyait avoir causée à sa belle-fille; il était de plus aussi lâche que scélérat; les ciseaux dont Ilonrielle semblait si parfaitement résolue de se servir comme arme défensive, étaient longs et fort acérés; M. Stanislas craignit d'être éborgné ou du moins balafré, s'il persistait dans son entreprise, et ne sachant d'ailleurs à quoi attribuer ce qu'il regardait comme un revirement soudain, inexplicable, dans les sentiments de sa belle-fille, la veille encore, selon lui, si tendrement disposée à son égard, il dit sans cacher son désappointement en se reculant :

— Je n'y comprends plus rien... Allons, calmez-vous, ïlenriette... ne nous fâchons pas, et expliquons-nous en bons amis... Comment, diable! se fait-il qu'après avoir, hier... sollicité, pour ainsi dire, de moi, un aveu d'amour... je vous trouve aujourd'hui si tigresse?...

— Hier... monsieur... j'ai voulu savoir jusqu'où pouvait aller votre infamie... aujourd'hui, je lésais...

— Ainsi. .. vous ne m'aimez pas ?

— Vous êtes, à mes yeux, ce qu'il y a au monde de plus vil, de plus abject.

— Mademoiselle... ces expressions...

— Ces expressions ne suffisent pas à exprimer le dégoût, l'exécration que vous m'inspirez... Ma mère, cédant à un sentiment de pitié, vous a tiré d'un éial de gène... v'oisin de la misère, alors que, pour l'appât de quelques dîners, vous faisiez le mélier de fcouITon payé.

491 LE DTABLE MÉDECIN.

— Ces insultes, mademoiselle, — s'écria M.'Gabert pourpre de colère, — ces insultes...

— Ma mère, cédant à la crédulité d'une âme loyale et généreuse, vous a livré la gestion de sa fortune et de \i mienne... vous la dissiiiez au jeu et dans l'orgie... avec l'impudence du laquais q\ii friponne un maître trop eonfîant.

— Oh!... prenez garde... insolente fiUe... ne me poussez pas à bout !

— Allons, monsieur, vous êtes trop vil, pour n'être pas lâche, vos menaces sont ridicules — répondit Henriette, toisant son beau-père d'un regard dédaigneux; et haussant les épaules, elle ajouta : —Ainsi, après avoir épousé ma mère par un ignoble calcul d'intérêt, non-seulement vous la ruinez, mais vous voulez me suborner... moi, sa fille... moi qui la révère autant que je l'aime! Et votre modestie égalant vos mérites, monsieur, vous vous êtes naturellement imaginé que je ne saurais rester insensible à vos grâces de porte faix, à vos lazzis de bouffon, à vos cadeaux outrageants ; et ainsi, parce que hier, avant de prendre une résolution suprême, j'ai voulu juger de toute la noirceur, de toute la bassesse de votre àme, en m'inposant le supplice d'entendre votre indigne aveu... vous osez entrer ce malin chez moi ! vous osez, aveuglé par une fatuité, peutêtre encore plus imbécile qu'elle n'est infâme, voir en moi voire complice? En vériié, monsieur, l'on ne peut se montrer à la fois plus criminel et plus siupide !... Maintenant sortez... vous savez désormais en quelle cslime je vous tiens... vous, mon beau-père... vous, mon tuiuur...

ÎIENRTETTE DUMESNIL. 19r

XXT

Il est impossible de peindrela chaste indignation, la hauteur écrasante^ l'ironie acérée, le dédain vengeur, dont étaient empreintes les paroles de celle jeune fille de dixsept ans à peine, qui puisait, dans l'exaltation de sa généreuse colère, une assurance, une âpreté de langage peu ordinaire à son âge. M. Stanislas, atlerré, foudroyé, avait écouté sa belle-fille sans l'interrompre; cet homme était abject, lâche et ridicule : il ne s'ensuit point qu'il ne fût pas féroce, il l'était ; ou plutôt il le devinr, à mesure que la réalité prit la place de ses espérances déçaes. Cette espèce de misérables, infatués d'eux-mêmes, ressentent plus que l'on ne saurait se l'imaginer les blessures faites à leur grossière vanité; aussi sa rage et bientôt sa haine contre sa belle fille atteignirent à leur comble, lorsqu'avec un mépris sardonique, elle parla des grâces de portefaix, des lazzis de boufîon et de l'imbécile fatuité de son prétendu séducteur ; les dents serrées, les poings crispés, l'œil injecté par la fureur, M. Gabert, s'il avait eu le courage de dominer la crainte que lui inspiraient les ciseaux dont Henriette était armée, se fût porté contre elle aux dernières violences; mais il se contint, resta muet, et lorsque sa belle-fille eut terminé ses sanglants reproches par ces mots : « Vous saurez désormais en quelle estime je vous liens... vous, mon beau-père, vous, mon tuleiu'! » il s'écria d'une voix étranglée par le courroux :

— A mon tour, chère et aimable belle-ïïUe!... h cette heure tu es bien mépris.- nie, bien fière n'est-ce pas... tesciseaux à la main?... hé bien!... écoute ceci... etretiensle : avant qu'il scitun mois... si gracieux porle-Jai\ que je sois, si bouffon et si imlécilequ'^ J3 sois, c'està genoux, les mains jointes, que lu viendrcis fe meure à ma discnHion...

— Sortez, monsieur... voire vue me recuite, et vous déraisonitez.

— Je te répète, trr p chère et trop aimable h?]le-ril!e, qu'avant un mois tu seras à ma discrétion... je te liens... ou plutôt je le tiendrai p.ar ta mère.

— QBe dit cet homme?

— Ah! que dit cet homme? cette menace te mord au cœur, hein? Hé bien! cet homme dit ceci, etne l'djbîiepas: — Si tu n'es pas genlille pour moi... ma pauvre vieille, qui se croit encore en pleine lune de miel... fera connaissance avec la lune rousse... et même avec la lune noire !

— Qu'entends-je!...

— Tu trembles... oh ! je te tiens !... tu l'as dit : dans mon imbécile fatuité, je me trompais... je te croyais jalouse de ta mère, tandis que tu l'adores... j'en suis certain maintenant... or, moi, je réponds d'une chose... c'est que la mère aura dans notre ménage mangé, comme on dit, son pain blanc le premier... car celui qui î'atlend sera si dur... qu'elle y cassera ses vénérables quenolles, si tu continues de te montrer pour moi une farouche tigresse... C'est le dire, mon adorée pupille et belle-fille, que le repos, lobe nheurde ta mère sont entre tes mains... Crois-moi, malgré mes grâces de porte faix, mes lazzis de bouffon, mon Imbécile fatuité, — ajouta M. Gabert, revenant malgié lui à

HENRIETTE nUMESML. 197

ces sarcasmes d'IIenrieite, dont il se sentait incurablement ulcéré, — réfléchis bien à mes paroles, je te donne vingtquâtre heures pourte décider à être aimable... tu m'entends?... sinon, tu verras de quelle façon je commencerai à tambouriner ma vieille! A revoir, mon adorée pupille... Au revoir, ma belle-tille chérie... — dit M. Gaberl avec an ricanement sardoniquo en sorlant brusquement de la chambre de la jeune fiile, qu'il menaça du poiii^.

Environ deux heures après l'entretien de son mari aver sa belle-fille, madame Gabert revint du marché dans sa voiture encombrée de comestibles. Henriette se hâta d'at 1er rejoindre sa mère, qui lui dit gaiement:

— Ce cher Stanislas pourra se vanter de donner à sgl amis, comme il le dit, un véritable festin de Luculius... J'ai raflé au marché des Jacobins ce qu'il y avait de plus beau en gibier, poisson, volaille et... — Mais, remarquant seulement alors l'altération des traits de sa fille : — Ahl mon Dieu, comme tu es pâle! tu t'es donc ressentie cette nuit de ton indisposition d'hier... chère enfant?

— Oui, maman, j'ai été souffrante celte nuit, je me trouve mieux ce matin. J'ai à causer longuement avec toi...

— Tu dis cela d'un air bien sérieux.

— Il s'agit d'un entretien sérieux... ma mère, et...

198 LE DIABLE MEDECLN.

— Encore une fois, ma pauvre chère enfant, j'en re-^ vîcDS là... comme tu es pâle — reprit madame Gabert, interrompant sa fille et l'observant avec une tendre sollicitude, — je t'en prie... dis-moi la vérité... tu es plus souffrante que tu ne veux le paraître... Je vais tout de suite envoyer chercher un médecin.

— C'est inutile, maman; à cette heure, ce n'est pas de ïa settffirance que j'éprouve, mais une grande tristesse... elle a pour cause l'objet de l'entretien que nous allons avotr ensemble...

-- Tu m'inquiètes! de quoi s'agit-il donc?

— Ma mère... tu ne doutes pas de ma tendresse, de ma vénération pour toi?

— Pourquoi en douterais-je?... Il n'est pas au monde un cœur meilleur que le tien... et je crois à ton attacliement comme je crois à mon existence.

— Ainsi, quoi qu'il arrive, bonne mère, tu resteras toujours persuadée que je t'aime... autant que tu m'aimes...

— Certainement... mais tu dis : quoi qu'il arrive... que peut-il donc arriver?

— Si, par exemple, nous étions momentanément séparées?

— Séparées! comment cola?

— ■ Suppose que je quitte cette maison pendant quelque temps.

— A quoi bon cette supposition, puisqu'elle ne se réalisera jamais?

— Qui sait... maman?

— Moi, je le sais... je te déclare môme que lorsque tu te marieras, je n'entends pas que nous nous séparions...

HENT.IETTE nFMESNn., -199

nous ferons ménage tous quatre, toi et ton mari, moi et ce cher Stanislas.

— Je ne fais aucune allusion à des projets de mariage; de pareils sujets sont d'ailleurs tellement loin de ma pensée, que... — Et s'interrompant : — Maman, ce que je vais te dire... te semblera bien extraordinaire.

— Achève...

— Loin d'avoir des idées de mariage, je désirerais retourner eu pension... afin d'y terminer, d'y perfectionner mon éducation.

Bladarae Gabert contempla d'abord sa fille sans dire un mot, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait. Puis elle reprit abasourdie:

— Qu'est-ce que cela veut dire... retourner en pension... perfectionner ton éducation?

— C'est pourtant bien simple, maman, je désire...

— Mais ça n'a pas le bon sens? Est-ce que tu n'as pas suffisamment d'instruction ? Encore une fois, je ne comprends pas ce que tu veux dire, avec ta pension... il me semble que je rêve!

— Je l'avoue, cette détermination de ma part doit te surprendre; cependant, j'espère qu'elle aura ton approbation...

— Henriette... lu n'y songes pas, — balbutia madame Gabert, dont les yeux devinrent humide^, — me quitter... pour aller, dis-tu, achever ton éducation en pension... jamais jusqu'ici tu n'avais eu cette idée... A propos de quoi le vient-elle si subitement? Et puis, d'ailleurs, pourquoi quitter la maison?... est-ce que tu ne peux pas faire venir ici autant de professeurs qu'il te conviendra d'en avoir?

200 LE DIABLE MKDECIN.

Est-ce que ton beau-père et moi nous te refuserons jamais quelque chose?

— Permets-moi de te faire observer, maman, qu'il exista dans les institutions m» ensemble d'études que l'on ne rencontre que là... et auquel les professeurs ne sauraient suppléer...

— Ainsi... toi, Henriette... que j'aime tant... toi qui es tout pour moi ! — reprit madame Gabert d'une voix entrecoupée de larmes, — tu me sacrifierais à la vanité d'augmenter ton instruction? je ne crois pas cela... jo connais trop ton cœur, mon Henriette... Cette brusque résolution de me quitter, de mt délaisser, n'est pas naturelle... il ya là-desssous quelque chose que tu me caches... Non, tu ne me dis pas tout...

Et tressaillant, frappée d'une idée soudaine, madame Gabert s'écria avec une expression de douleur croissante :

— Grand Dieu ! je crains de deviner... Henriette, je t'en conjure, sois sincère... lu t'en souviens, hier, je t'ai tendrement reproché ta froideur croissante envers mon mari; tu l'as attribuée à différentes causes, entre autres, à ses prodigalités; cependant tu l'as amicalement grondé à ce sujet, il a écouté tes raisons; vous sembliez être de bon accord... et voilà qu'aujourd'hui tu veux tout d'un coup te séparer de nous, sous prétexte de perfectionner ton éducation! Est-ce que c'est probable? Tiens, vois-tu, Henriette, — ajouta la pauvre femme en sangloliant, — je finirai par croire que tu as pris, sans savoir pourquoi, ton beau-père en aversion,.. Ah! s'il en était ainsi, ce serait le chagrin de toute ma vie!

— Ma mère... ma bonne mère... je t'en supplie... no

IIENRIKTTK DllMESML. 201

t'afflige pas ainsi, — réprit Henrietie navrée, — celle séparation ne sera peut-être pas de longue durée...

— Mais enfin! que je sache au moins ce que tu as à reprochera mon mari! — s'écria madame Gabert avec une impatience douloureuse ; — lorsque les gens vous inspirent un pareil éloignement, on en dit au moins les causes.

— Il n'est point ici question de mon beau-père... j« n'ai pas prononcé son nom...

— Ce nom t'aurait sans doute écorché les lèvres î—re* prit madame Gabert dont le chagrin devenait de plus en plus amer et irrité. — Tu es aussi par trop injuste!

— Écoute-moi, de grâce...

— Tu es... une ingrate!

— Ingrate... moi... envers qui?

— Envers Stanislas...

— Je n'ai rien à répondre à cela.

— Je le crois bien... tu serais fort embarrassée de répondre; il t'a comblée de preuves d'afîoction; tu l'en récompenses en cédant, comme tant d'autres, à ce vilain préjugé, qui fait que l'on voit un ennemi dans sou beaupère...

— Mais... je...

— Et c'est moi qui porte la peine de ton aversion ! lu sais combien je t'aime, combien il me serait pénible d'être séparée de toi, et rien ne t'arrête... Tiens... Henrietie... veux-tu que je te dise une chose... lu ne m'as jamais aimée!

— Bonne mère, ce reproche, s'il était mérité, me serait cruel... mais il ne peut ra'alleindre... moi qui ne vis que pour toi, lu le sais...

202 LE IMBLE MÉDECIN.

— Ce que je sais... c'est que, pour rien an monde Je ne deviendrai complice de tes incroyables caprices ou de ton injurieuse aversion pour mon mari : tu ne quitteras pas la maison.

— Quoi... tu l'opposes?,..

— Je m'oppose formellement à ce que tu retournes en pension... Et Stanislas s'y opposera comme moi en sa qualité de tuteur.

— Oh! mon père! mon père! jamais plus qu'aujourd'hui je n'ai ressenti la douleur de ta perte! — dit Henriette en levant au ciel ses yeux humides de larmes. — Puisses-tu, pauvre chère mère, ne jamais connaître toute l'étendue... de notre malheur!

— Si vous rappelez le souvenir de votre père... en façon d'insulte à l'adresse de mon mari... vous pouviez vous en dispenser... Stanislas m'a rendue, me rend plus heureuse que je ne l'ai jamais été pendant mon premier mariage!

Henriette rougit d'indignation et de douleur, en entendant comparer son père au misérable qui voulait la suborner. Elle fut au moment d'éclater, d'arracher sa mère à son funeste aveuglement; mais elle n'osa porter ce coup à cette malheureuse femme, garda un moment le silence en la contemplant avec une compassion profonde. Puis revenant à son dessein, elle reprit d'une voix ferme :

— Maman, \me dernière fois, je t'en conjure... permetsmoi de retourner en pension pendant quelque temps?

— Non, non, cent fois non...

— Eh bien! ton refus m'oblige de te déclarer que je suis résolue... invinciblement résolue de ne plus habiter sous le même toit que mon beau-père...

— Ainsi, vous l'avouez, malheureuse enfant! — s'écria madame G-abert exaspérée, — vous haïssez mon maril Votre désir de rentrer en pension n'était qu'un prétexte...

— Soit... mais je ne resterai pas ici... ma mère!

— Vous osez...

— Je le répète... aucune puissance humaine nome forcera de rester ici.

— Et moi je vous dis que vous y resterez... Ce sera, s'il le faut, votre punition... fille ingrate... fille indigne...

— Ma mère! — s'écria Henriette, dont la conscience et la fierté se révoltèrent à ces injures imméritées. — Ces paroles sont cruelles et... — Mais s'interrompant, la jeune fille ajouta d'une voix attendrie : — Non, ces paroles ne peuvent me blesser... je ne peux pas même te les reprocher... ma résolution de quitter cette riiaison doit te sembler inexplicable, pauvre bonne mère... Mon Dieu... si j'osais.., si je pouvais parler... te faire connaître la cause de mon aversion ;}0'.>r cet homme.

— Cet homme! Oser traiter ainsi celui qui vous a comblée... dont vous ne devriez prononcer le non qu'avec respect et affection... sortez de devant moi... vous êtes une mauvaise enfant... — Et sa colère, cédant à la douleur, madame Gabert fondit en larmes en murmurant: -— Ah! malheureuse mère que je suisi

XXIÏI

ilenrlelte Lumesnil ne put ré.sister aux larmes de sa

inère et se résigner a subir sa desàiieciion ; elle reconnut seulement alors les dangers de ia détermination qu'elle avait prise dans le but d'échapper aux obsessions de son beau-père, espérant qu'éloignée de la maison, il renoncerai à des tentatives désormais vaines, et qu'ainsi sa mère échapperait aux vengeances de cet homme ; se rapprochant donc de madame Gébert qui, éplorée, s'était assise dans un fauteuil, la jeune lille s'agenouilla devant elle, prit ses mains, les baisa tendrement, puis, d'une voix profondément émue :

— Maman... pardon...

— Non... laissez-moi... — répondit la pauvre femme attendrie par l'accent, par le rehard de sa fille. — Laissez-moi... vous m'avez fait un mal affreux..

— Maman...

— Non... ne comptez pas sur ma faiblesse...

— Encore une fois... pardon... bonne mère, — répondit Henriette, redoublant ses caresses. — J'aurais dû te parler eu toute sincérité... mais le courage m'a manqué...

Madame Gabert, désarmée, ne s'arrêta pas au sens assez obscur des dernières paroles de sa fille. Et, l'attirant contre elle, l'embrassa passionnément à plusieurs reprises, lui disant :

— Tu me demandes pardon, je te l'accorde, pauvre enfant; et moi aussi, je te demande pardon de t'avoir traitée si durement... mais que veux-tu... je... — Et s'iniorrompant... — Tiens... je te le demande en grâce... plus un mot de ce qui vient de se passer... Redevenons heureux, unis comme auparavant... que ce mauvais jour soit à jamais oublié... chère enfant, — ajouta madame Gabert en

embrassant encore sa fille. — Mon cœur tout à l'heure si serré, si navré, s'épanouit près du lien... vas... chérie... nous ne sommes pas faites pour nous bouder... mais pouc nous aimer...

— Oui, oh! oui, bonne mère... et jamais nous n'aurons eu davantage besoin de compter sur notre mutuelle ufleclion... aussi, je le reconnais, j'étais coupable... j'étais lâche en prenant la résolution de fuir celte maison: jo no songeais qu'à me soustraire à un danger personnel, et je te laissais seule... sans appui, sans défense... Pardon... mère, encore pardon... j'aurai du courage... et toi aussi... Nous nous soutiendrons, nous n'aurons rien à craindre... et à nous deux, vas... nous serons bien fortes ! !

— Que veux-tu dire... que paries-tu de courage... d'être bien fortes à nous deux? contre qui... serons-nous fortes?

— Contrôles méchants... contre l'adversité...

— Je ne te comprends pas...

— Mère... il faut l'attendre à une révélation inattendue... affreuse... si alïreuse... vo«6-tu... que d'abord... lu. . lu auras de la peine à y croire!

— Henriette... qu'est-ce que cela signifie? Mou Dieu... voilà encore mon cœur qui se serre... comme tout à l'heure... tes yeux se remplissent de larmes...

— Ilélas... lu vas tant souffrir... tant souffrir...

— Tu me fais peur...

— Oui, tu dois trembler! Ce que j'ai à te révéler, te dfeje... vois-tu... est horrible... ma mère, c'est le coup le plus douloureux que tu puisses recevoir!?

— Mais tu me. mets à la torture, malheureuse enfant.. Jo ne sais plus ui'i j'en suis, achève donc au moiasl

206 LE DIABLE MÉDEaN.

— Tu es indignement abusée... trompée... trahie..".

— Par qui?,..

— Par un liomme qui te doit tout... et te paye de la plus noire ingratitude... devines-tu?

— Non... quel homme?...

— Mon beau-père ! !

~Comment?...s'écriamadameGabert. — Et tu viens de

me demander pardon, et tu recommences ! !

— Je voulais quitter cette maison... sais-tu pourquoi?... parce qu'il m'aime...

— Eh bien!... quoi?... il t'aime... qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? Je me tue à te le répéter, qu'il t'aime!

— Mon beau-père m'aime d'amour...

Madame Gabert recula d'un pas avec épouvante, puis foudroyée par cette révélation, le regard dilaté, les lèvres entr'ouvertes, le sein palpitant, elle joignit les mains et balbutia :

— Mon Dieu!... ahl riion Dieu!... ayez pitié de moi! Henriette poursuivit d'une voix altérée :

— Ce matin, mon beau-père, après l'avoir éloignée ainsi que les domestiques... est entré dans ma chambre... il m'a fait l'aveu de son exécrable amour...

— Ça n'est pas vrai!! vous êtes une menteuse! — s'écria madame Gabert pourpre d'indignation. Et menaçant sa fille du geste: —-C'est une invention de votre haine contre mon mari... vous voulez le perdre à mes yeux... vous avez imaginé cette infamie... je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire... laissoz-moi... sortez!

— Je le savais, ma mère, — reprit Henriette avec un sourire navrant, — cette révélation est si horrible... que tu ne peux y croire...

•— Vous mentez! Mon Dieu ! une enfant de dix-sept ans à peine montrer tant d'audace dans le mensonge, tant de perfidie, tant de méctianceté!... Voilà donc où peut conduire la haine!

— Écoute-moi!

— Vous meniez! Il ne suffit pas de haïr mon mari... vous voulez le rendre un monstre à mes yeux... et c'est vous quiètes un monstre! ahl... je vous connais trop tard.

— Je l'en conjure... écoule-moi.

— Abomination!! je vais sur-le-champ instruire mon mari de cette calomnie, — s'écria madame Gabert, en faisant un pas vers la porte et menaçant Henriette : — Fille indigne, vous vouliez quitter la maison... hé bien! maintenant vous la quitterez... entendez-vous, que vous vouliez on non! Retournez en pension... restez-y... je ne pourrais plus maintenant vous regarder en face... vipère que vous êtes... et mon mari va savoir à l'instant...

— De grâce, en ce moment... pas un mol de ceci... à mon beau-père... mais je te prouverai que...

— Voyez-vous... voyez-vous... vous tremblez d'être démasquée...

— Hé bien ! ma mère... puisqu'il le faut... vous allez en- (ondre sur l'heure... entendre de vos oreilles, mon beaupère... me réitérer l'aveu de son affreu^s amour...

— Que dit-elle?...

— Vous allez sur l'heure entendre cet homme me déclarer que si je lui résiste, vous serez victime de sa vengeance!... Venez, ma mère... venez, il le faut.

Henriette Dumesnil, par l'accent de sa voix, par son

«iOS LE DIABLE MÉDECIN.

geste, par l'irrésistible influence de la vérité, domina tellement sa mère, que celle-ci, frissonnant d'effroi, balbutia :

— Dieu du ciel! me rendre témoin de pareilles horreurs, serait-ce possible!... Non... non, laissez-moi... je no sais plus où j'en suis... vous me rendez folle,

— Viens, ma mère, viens, pauvre abusée... pauvre vie time du plus scélérat des hommes, viens, cette épreuve sera cruelle... mais nécessaire... ma tendresse te consolera... et, toutes deux.- nous serons fortes contre lui... viens!

— IMaisoùcela? — répondit madame Gabert tremblante, éperdue et suivant, presque malgré elle, sa fille, quila conduisait par la main. — Où voulez-vous que j'aille?..

— Là... où je pourrai te convaincre de la réalité... si horrible qu'elle soit... viens... viens...

Madame Gabert, se soutenant à peine, suivit Henriette, et f.outes deux sortirent du salon.

Pondant que madame Gabert et sa fille avaient eu ensemble l'entretien précédent, M. Gabert conférait de son côté avec son ami, M. Frémion. Ce personnage appartenait à celte classe de gens dont la plantureuse existence serait un problème insoluble, si l'on ne savait combien la plus basse flatterie, si grossièrement exploitée qu'elle soit, est toujours d'un produit assuré ; en un mot, M. Frémion était le flatteur assidu de M. Gabert; et, grâce à ses plates flu-

ÏÏK^nirTTE DFMFSML. 2n9

gorneries, à son obséquiosité touchant au valetage, le flatteur vivait grassement de sa dupe, avait son couvert mis chez elle, lui empruniait fréquemment des sommes assez rondes, et encourageait ses mauvaises passions, qui avaient souvent besoin, sinon d'encouragement, du moins de stimulai!'. Il va de soi, que M. Frémion était depuis longtemps confident de l'abominable amour de son ami pour sa belle-fille, et qu'en ce moment, leur conversation roulait sur ce sujet.

— Tu es un Richelieu, un Lauzun... mais, en cette circonstance, tu te conduis comme un niais, — disait M. Frémion à son ami, avec autorité. — Je te l'ai cent fois répéié... il te manque une qualité essentielle... à savoir : la légitime audace que devrait le donner la conscience de ta valeur personnelle! Tues l'un des plus beaux hommes que l'on puisse voir... en un mot, un miroir à... bonnes fortunes ; tu as la tournure d'un genlilhomuie dexcellenîes manières... Ce n'est point moi qui dis cela : ce sont les femmes. Elles sont bons juges et te l'ont cent fois prouvé. Tu les connais parfaitement; tu es très-tin, très-spirituel, très-entreprenant, tu mènes l'amour à la houzarde... et cela te réussit; enfin, tu es très-grand seigneur dans tes dépenses; et à voir avec quelle noble aisance tu perds au jeu ou tu ouvres ta bourse à tes amis, on te prendrait bien plutôt pour un marquis ou pour un duc, que ces flandrins tiirés qui ne te vont pas à la cheville, et qui, au vis-à-vis de toi, ont l'air de paltoquets... î\Iort-Dieu! si le hasard t'avait donné cinq cent mille livres de rente, je déclare que tu les aurais princièrement dépensées... Voilà ton bilan, — ajouta M. Frémion, voyant son ami délicieusement

210 U: mADLE MÉIiEClN.

savourer ces ridicules louangeSj dont il ne se rassasiait jamais. -- Et cependant, tout roué, tout séduisant scélérat que tu sois, ta défiance de toi-même te nuit énormément... et notamment en celte circonstance-ci, où tu es assez incroyablement modeste... ou plutôt assez niais... tant pis... je dis le mot dans ma franchise brutale... tu es assez niais pour douter du succès... Cette petite fille l'adore...

— Elle m'adore... elle m'adore, et tout à l'heure encore slle m'a traité avec une insolence...

— Comment?... toi... Stanislas?... toi... si roué... tu crois à cela ?

— Parbleu... si tu l'avais entendue... parler de mes bonnes grâces de portefaix?

— • Hé... parbleu... le dépit !

— Et mes lazzis de bouffon payé?

— Le dépit!

— Et mon imbécile fatuité?

— Le dépit! le dépit I

— Allons donc... et ses ciseaux, dont elle me menaçait dem'éborgner?

— Toujours et plus que jamais, le dépit!

— Au diable!... tu veux que je croie...

— Je veux que tu croies la vérité... en d'autres termes, que cette petite fille raffole de toi... et t'aime en forcenée !

— Hé... je l'ai cru aussi... mais...

— Mais... tu t'arrêtes aux apparences... ta maudite modestie te rend slupide, aveugle! Moi, qui heureusement ne suis point aveugle, j'ai vu quels regards passionnés cette Agnès te lançait à la dérobée... oui, et cela avant-hier encore...

HENRIETTE BUMESNTL 211

~ Avant-hier encore?

— Certainement, après dîner... elle était assise auprès du piano, le front appuyé sur sa main, afin de cacher ses yeux; mais moi qui l'observais, je m'apercevais qu'elle ne te quittait pas du regard... tu ne pouvais faire un mouvement sans qu'elle le suivît... que tedirai-je?... Elle !e mangeait, elle te dévorait des yeux.

— Ah! Frémion! — dit M. Gabert d'un ton méditatifsquel abîme que le cœur des femmes !

— Aussi, te dis-je qu'il ne faut pas l'arrêter à la surface des choses ; et pour revenir à mes observations d'avanthier, lorsque tu as pris ton chapeau afin de nous en aller, tu as dit à ta femme : Bonsoir, ma vieille, en lui pinçant ses grosses joues... tu te rappelles cela?

— Oui.

— Eh bien ! ta belle-fille t'aurait, en ce moment-là, brûlé la cervelle, si ses yeux avaient été des pistolets... Elle t'a lancé un regard effrayant. Cette fille-là, vois-tu, a' des passions italiennes, africaines!., sauvages... enfin tout ce qu'il y a de plus violent !

— Le fait est que cette violence est écrite sur sa figure pâle, aux grands sourcils noirs... Si tu l'avais vue ce matin... elle avait l'air d'une tigresse...

— Tigresse de jalousie... elle est persuadée que tu adores ta femme.

— Je lui ai protesté du contraire!

— Mort-Dieu! mon cher, ce ne sont pas des paroles qu'il faut à ces natures passionnées, impérieuses, comme colle de cette petite fille. ..ce sontdesactes...Ellesimagineque, malgré t^s assurances, lu veux ménager à la foisia clièvro

912 LE DUBLE MÉDECIN.

et le chou... la chèvre, c'est ta vieille,., et le charmant petit chou... c'est ta belie-fille.

— Farceur de Frémion!

— Or, comme lu es de ces hommes que les femmes innocentes ou usagées liennerrt à garder pour elles seules, ton Agnès, furieuse, l'a, ce matin, accablé de mépris, d'injures, de sarcasmes ; en ce moment-là, elle te haïssait, elle t'abhorrait.

— Cela m'explique l'expression de sa figure...

— Aus.îi, sais-tu ce qui métoime, Stanislas?

— Quoi donc?

— C'est qu'elle ne t'ait pas assailli à coups de ciseaux.

— Ilum!! il s'en est fallu de peu qu'elle n'en vînt là!! Quelle enragée!!

— Pardieu! c'est tout simple; car, à son point de vue, à elle, elle avait le droit de tedh'e : « Misérable... vous osez « me parier d'amour, et je suis chaque jour témoin de vos « tendresses pour votre femme! Allez 1 vous êtes un lâche... « vous la craignez, parce que vous tenez d'elle votre for- « tune! »

— On te croirait devin ! Elle m'a, en elTet, adressé co sanglant reproche.

— Je m'y attendais... Mais vcnx-tu voir un revirement soudain dans la manière d'agir de ton Agnès envers toi? Tambourine rudcmoiit ta vieille, comme lu le dis... Aussitôt la jalousie féroce de ta belle-iilio s'évanouira et eile l'aimera comme elle doit t'aimer... en forcenée.

— Décidément, Frémion! tu as raison; j'étais un niais, en m'arrèlant aux apparences... et ma pietuière pensée na me trompait pas... celte petile m'adore...

-- Tu es dans le vrai, scélérat de don Juan... Maintenant, profile de l'occasion, et, si tu m'en crois, réalise au plus tôt des capitaux (ce qui me fait songer à te demandei cinq cents francs dont j'ai absolument besoin); tu enlèves ton Agnès, tu laisseras ta vieille à Paris, et nous irons passer la lune de miel... en voyage... Je dis nous, parce que lu m'emmèneras... J'ai la prétention dèlre un bon et joyeux compagnon; tu passeras de charmants momenis entre l'amour et 1 amitié...

— Ma parole d'honneur, Frémion... il n'y a que toi au monde pour vous mettre du baume dans le sang ; tout à l'heure, j'élais furieux, désespéré, car la résistance de ma belle-fille m'avait exaspéré à ce point... vois-tu, que... tôt ou tard. ..j'aurais été, je crois, capable d'un mauvais coup! Je ressentais un mélange de haine, de soif et de désirs effrénés... Elle était si belle en peignoir, les joues animées, les yeux étincelants!... Aussi je me disais... moi qui ne suis cependant guère courageux :

— Toi? Stanislas? guère courageux? — dit l'impudem flatteur en interrompant son ami. — Mort-Dieu ! tu es aussi par trop stupidement modeste! Toi manquer de couragel toi qui as la force d'un Hercule et la beauté d'un Apollon... toi dont la figure est si militaire... si crâne avec tes gros favoris, que lorsque, au billard, tu regardes quelqu'un de travers, il tremble dans sa peau... toi, manquer de courage... dis donc qu'il t'a manqué l'occasion de témoigner la bravoure! voilà tout!

— Ça se peut bien, car ce matin, en quittant ma belle fille... il me semble que j'aurais étranglé le premier qui me serait tombé sous la main, mille tonnerres!

21 \ LE DIABLE MÉDEaN.

— Tiens, Stanislas... si tu te voyais en ce moment... tu te ferais peur à toi-même...

L'entretien de ces deux hommes fut interrompu par Angélique, la vieille servante. Elle entra, après avoir frappé à la porte de la chambre à coucher de M. Stanislas, qui lui dit brusquement :

— Que voulez-vous?

— Mademoiselle Henriette prie monsieur de vouloir bien venir tout de suite chez elle... si cela ne dérange pas monsieur ?

M. Gabert ne put contenir un geste de surprise et reprit:

— Où est ma femme?

— Madame est, je crois, sortie...

— Ma belle-fille est donc seule chez elle?

— Oui, monsieur.

— C'est bien... dis-lui de m'attendreun instant. Aussitôt après le départ d'Angélique, M. Frémion,

triomphant, s'adressant à son ami :

— Hé bien!... quête disais-je? me croiras-tu maintenant?

— Je connais les femmes... mais, ma foi, je Favoue, tu parais les connaître mieux que moi...

— Enfin, est-ce clair? A peine sa mère est-elle sortie , que ta belle-fille t'envoie chercher ? Tu lui avais donné vingt-quatre heures pour réfléchir... ses réflexions ont été Lieniôt faites... Elle est à toi, don Juan ! Encore une victime... En as-tu sur la conscience... Dépêche-toi... l'heure du berger va sonner... je te laisse... Ah! j'oubliais mes cinq cents francs...

— Ce soir, à dîner, je te les donnerai, car je suis à sec... Il faut que je vende aujourd'hui un coupon de rente...

HENRIETTE DUMESJ^IL. 21S

C'esl incroyable comme l'argent file...

— Pourquoi es-tu si grand seigneur... Je te le répète, tu étais né pour avoir cinq cent mille livres de rente; mais, crois-moi, mon cher, vends tout ce qui te reste el réalise une bonne somme en or... Qui sait si demain, ou après, tu n'enlèveras pas ton infante?... Il faut être prêt à tout événement... et deux ou trois milliers de louis en caisse et une bonne voiture de voyage simplifient beaucoup les résolutions.

— C'esl vrai.

~ A.h çà... je suis de la partie, c'est entendu? nous rirons, ce sera charmant.

— Tu l'as dit, le vrai bonheur est entre l'amour et l'amitié.

— Donc, à ce soir... heureux coquin...

— A ce soir, — répondit M. Stanislas en posant complaisamment devant sa glace. Et après avoir donné un tour à ses cheveux, lissé ses favoris, il se rendit en bâte chez sa belle-fille.

Lorsque M. Gabert entra dans la ehamlirâ d'Henriette, celle-ci était assise près de sa table à ouvrage, non loin de laquelle s'ouvrait une porte communiquant à une pièce servant de lingerie; M. Gabert, triomphant et se rengor-

216 LE DIABLE MÉilEGlN,

géant dans sa suffisance, dit avec un ricanement s.irdonique:

— Oh! oh! j'étais certain que l'on s'amenderait... quo l'on réfléchirait... petite tigresse...

— En efl'et, monsieur... j'ai réfléîhi,

— Et le résultat de vos réflexions, ma chère pupille... mon adorée belle-fille, — demanda M Gabertj contenant à peine sa joie et se disant: « Malgré ta fierté... je veux, « friponne, te forcera m'avouer ton amour... »

— Monsieur, — répondit Henriette d'une voix haute et lente, pesant, accentuant très-dislinctement chacune de ses paroles, vous m'avez fait, ce malin, l'aveu d'un amour... dont j'ai le droit d'être profondément blessée.,.

— Parce que vous êtes jalouse de ma vieille !

— Ce que vous dites là... monsieur... est infâme...

— Ah bah! — reprit M. Gabert assez décontenancé par la méprisante froideur de la jeune fille ; — si vous êtes dans les mêmes dispositions où vous étiez ce matin, dans quel but m'avez-vous donc mandé ici?

— Dans le but, monsieur, de m'adressera votre générosité... vous ne sauriez être aussi méchant homme qu£ vous le paraissez... vous m'avez menacée de rendre ma mère la plus malheureuse des créatures, si je persistais dans un refus que me dicte l'honneur, le devoir... vous avez cédé à un moment de funeste entraînement... et vous le regretterez, je n'en doute pas...

— Ah çà! c'est une plaisanterie, n'est-ce pas?

— Je vous en conjure, monsieur... ayez pitié de mol...'

ne me forcez pas de choisir... entre mon déshonneur et le malheur de ma mère.

— Ainsi, vous m'appelez ici, ma chère, afin de réitérer purement et simplement vos refus, sous une autre forme? Ce malin, vous les accompagniez d'injures, de sarcasmes; et, à cette heuro, vous avez recours à la prière, à la sensiblerie pourm'attendrir... voilà toute la différence... Allons donc! vous vous moquez du monde, vous ne pensez pas un mot décela... Voulez-vous que je vous dise touthaut la vérité que vous pensez tout bas, méchante? — reprit M. Gabert retrouvant son imperturbable assurance, un moment ébranlée. Puis il ajouta d'un ton passioiiné, en se penchant vers la jeune fille et tâchant de s'emparer de l'une de ses mains : — La vérité... est que tu m'aimes en enragée... oh! ne le nie pas, petite diablesse... je connais les femmes! mais ce qui relient ton aveu est ta crainte de me voir partager mon cœur entre toi et ta mère... Rassure-toi, cher ange... dis un mot... je t'enlève, nous laissons mon imbécile de vieille à Paris, pour reverdir, et nous irons cacher notre amour où tu voudras...

M. Gabert, en prononçant ces derniers mots, voulut enlacer amoureusement la taille de sa belie-fille; mais celleci, échappant à cette étreinte, s'élança, ouvrit la porte d9 la pièce voisine, où madame Gabert, presque défaillante, venait d'assister, invisible, à cet entretien; et la serrant tendrement entre ses bras en présence de son beau-père stupéfait, Henriette s'écria :

— Ne crains rien... ma mère!... Je te l'ai dit... toutes deux, bien unies... nous serons fortes contre ce misérable... nous défierons sa iiaiaeetsâ venge^ince!

218 LE DIABLE MÉDECliN.

Malgré son incroyable infatuation de lui-même et de sa foi absurde dans les pronostics et les assurances de son flatteur, M. Frémion, au sujet de la prétendue passion qu'il inspirait, lui, Stanislas, à sa belle-fille, ce misérable ne put cette fois se refuser à l'évidence du mépris, de l'horreur dont Henriette lui donnait une preuve irrécusable; il éprouva une écrasante déception, pâlit de rage ; sa haine, désormais implacable, contre ces deux malheureuses femmes, contractant son visage, lui imprima un caractère féroce; ses yeux s'injectèrent de sang; et, croisant ses bras sur sa poitrine, il contempla, 4ans un farouche silence, Henriette qui, soutenant l''' ^jas chancelants de sa mère, la conduisit près d'un fa'ateuil où elle tomba en poussant un gémissement étouffé. Elle serrait convulsivement entre les siennes les mains de sa fille restée debout près d'elle, et semblait ainsi vouloir se mettre sous sa sauvegarde. En effet, puisant dans la gravité des circonstances une incroyable fermeté, jetant un regard de défi tranquille à son beau-père, Henriette lui dit avec un froid dédain

— Maintenant, monsieur, sortez... voire présence nous est insupportable...

— Ah! ma vieille! — reprit d'une voix sourde M. Gaberten montrant le poing à sa femme, — ah! lu m'espionnais! Hé bieni après tout... tant mieux! La position à

11E.NRIETTE DUMES>ilL 219

celle heure est nelte... tu sais le sort qui t'attend... ma belle-fille aussi... c'est entre moi et vous deux... une guerre à mort...

— Malheureux... — balbutia madame Gabert suffoquée par les sanglots. — Ma fille... ma pauvre enfant, qu'allonsnous devenir?... Ah! nous sommes perdues... ce menstre est capable de tout...

— Oui, capable de tout! tu l'as dit, ma vieille... ainsi, juge de ce qui t'attend... et, quant à toi... mon adorée belle-fille... que le tonnerre m'écrase, si jerenonce à mes projets... ton déshonneur sera ma plus douce vengeance... et je me vengerai, compies-y...

— Mon Dieu !... — murmura madame Gabert enjoignant ses mains et les levant au ciel, — Seigneur Dieu, ayez pitié de nous!

— Allons, mère, du courage, — reprit Henriette avec un admirable sang-froid,—- ne l'alarme pas de vaines me-: naces... cet homme se vante...

— Vraimentl ^ s'écria M. Gabert frappé malgré lui de l'impassible dédain de sa belle-fille, — vraiment, je me vante 1

— Maman, — dit Henriette sans répondre à son beaupère, — cet homme te rendra, dit-il, la plus malheureuse des femmes... Je l'en défie...

— Voilà qui devient fort curieux, mon adorée belleûile... expliquez-moi donc la chose?

— Volontiers, monsieur; vous venez, je le reconnais, de porter un coup cruel à ma mère... mais elle ressentira bientôt, en ce qui vous regarde, le calme profond du mépris et de l'oubli... Mous voici donc aussi iranquillci^ que

220 Lli DIABLE MEDECIN. .

si vous n'aviez jamais existé. Enfin, ma mère et moi, vivant cœur à cœur, tendrement unies et appuyées l'une sur l'autre, faites-moi donc, monsieur, la grâce de me dire ce que vous pourrez entreprendre contre nous?

j — Mais, mon adorée pupille, je... je... attendez... je..;

^' — Mais, monsieur, — poursuivit la jeune fille avec un accent d'ironie sanglante,— je n'hésite, certes, pas à vous déclarer le dernier des misérables; j'ajouterai même, afin de rendre un complet hommage à la vérité, que je vous sais capable de rêver les plus lâches, les plus noires scélératesses... cependant, il ne s'agit pas de vouloir le mal, il faut encore... le pouvoir...

— Henriette, prends garde ! ne le pousse pas à boutl — murmura madame Gabert avec épouvante. — Sainte Vierge !... ne l'irrite pas... nous sommes perdues, ma pauvre enfant!...

— Ne crains donc rien, bonne mère... je le répète... je mets cet homme au défi de te rendre malheureuse... — Et s'adressant à son beau-père, stupéfait de tant d'assurance, Henriette ajouta : — La guerre est déclarée, ditesvous... voyons, monsieur... qu'entreprendrez-vous contre ma mère et contre moi? Expliquez-vous clairement...

i —Ce que je ferai, mille tonnerres! — s'écria M. Gabert exaspéré par l'intrépide sang-froid de sa belle-fille, — ah I vous voulez savoir ce que je ferai?

— Oui... — répondit Henriette en le bravant du regard; — parlez... j'écoute.

M. Gabert, fort embarrassé de la question, et surtout dominé, malgré lui, par l'indomptable dédain de sabellefiUe, ne sut d'abord que répondre, ainsi mis en demeura

IIENP.IETTR DUMESML. 221

de développer ses plans de vengeance. Henriette, désirant surtout rassurer sa mère, désigna M. Gabert du regard, haussa les épaules, et reprit avec un sourire de dégoût :

— Tu le vois, maman... il suffit de marcher résolument vers le fantôme pour qu'il s'évanouisse... Monsieur me paraît décidément peu inventif au sujet de ces vengeances dont il nous menace... Les fanfaronnades de sa haine égalent, si elles ne le surpassent, le ridicule de sa fatuité... Allons, monsieur, sortez... le plus grand tourment que vous puissiez nous infliger est votre présence... Je viens, vous le voyez par cet aveu, fort en aide à votre méchan ■ celé, décidément peu inventive.

— Chère et brave enfant... tu me donnes du courage et bon espoir, — reprit madame Gabert, réconfortée par l'assurance de sa fille. — Oui, oui, tu l'as dit : toutes deux, bien unies, nous serons fortes contre ce misérable. Je l'ai cru honnête homme, il m'a intéressé, j'ai eu pitié de sa pauvreté, il me rend le mal pour le bien, il est plus à plaindre que moi!

— Plus à plaindre que toi!... tu radotes, ma vieille! — s'écria M. Gabert, exaspéré, rompant enfin le silence oîi l'avaient réduit les sarcasmes de sa belle-fille. — Ahl tu te croisau bout do tes peines.. . allons donc ! elles commencent. Ainsi, mon adorée pupille... tu me défies... tu me braves insolemment!... Tu me demandes en quoi je pourrai vous atteindre? Hé bien! pour commencer, je chasserai votre servante, et vous n'en aurez pas d'autre, car je suis le maître ici!

— Mère, tu entends cette terrible menace, dit Henriette en souriant; — nous serons privées de servante... je pour-

rai t'entourer des soins les plus tendres... et tu n'auras jamais été mieux servie... — Puis s'adressant à son beaupère: —Voyons, monsieur, de quoi nous menacez- vous encore?

— Attendez !.:;— balbutia M. Gabert dont la fureur s'augraentaiten raison de la dédaigneuse ironie de sa belle-fille.— Je puis demeurer où il me plaît; je donnerai congé de ce bel appartement, et je vous logerai toutes deux dans un galetas où je ne mettrai jamais les pieds...

— Mais c'est charmant... ma mère, nous serons ainsi à jamais délivrées de l'odieuse présence de cet homme, — dit Henriette; — que pouvons-nous désirer de mieux?

— Et ce galetas, nous le partagerons ensemble, chère enfant, — ajouta madame Gaberl. — Voilà-t-il pas une grande privation, après tout!

— Encore deux ou trois menaces de cette force-là...— reprit Henriette,— et nous n'aurons jamais été plus heureuses.

Ce dernier sarcasme et lesang-froid méprisant de la jeune fille portèrent à son comble l'exaspération de son beau-père, et, l'œil sanglant, les dents serrées, l'écume aux lèvres, îl fil un pas vers les deux femmes avec un geste si menaçant, que madame Gabert jeta un cri de terreur ei fit un mouvement afin de couvrir sa fille de son corps; mais celle-ci, prompte comme l'éclair, saisit dans son panier à ouvrage, non plus des ciseaux ainsi qu'elle avait fait le matin pour se sauvegarder des violences de son beau-père, mais un couteau de table fort affilé, dont elle s'était précautionnée avant ce nouvel entretien; et, ainsi armée, se plaçant devant sa mère, et son beau visage empreint d'une résolution

indomptable, elle lançauntel regard à son beau-père, que celui-ci, toujours couard, malgré sa rage, recula d'un pas, tandis que sa femme, au comble de l'effroi, s'efforça d'attirer sa fille à elle, en murmurant:

— Prends garde... ma pauvre enfant!... ne t'expose pas pour moi, je t'en supplie...

— Ne crains rien, ma mère; un homme capable de menacer des femmes est toujours lâche... — Et s'adressarti à son beau-père: — Si vous faites un pas... je vous frappe... ma main est faible, mais elle deviendra forte... pofflr défendre ma mère;

M. Gabert n'osa bouger, se mordit les poings, resta rauel et en proie à une fureur réfléchie.

— Hélas! murmura madame Gabert, d'une voix tremblante et éplorée,— telle va donc être notre vie désormais, toujours sur le qui vive, toujours en crainte d'être maltraitées par cet homme... C'est horrible... Ah I ma pauvre eafant, le ciel mepunitetm'éclaire... c'est maintenant que je comprends tout ce que valait ton père... et quelle perte nous avons faite... Mon mariage était presque un outrage à sa mémoire... je subis la peine de mon ingratitude et de mon aveuglement... Malheur à nous! malheur à nous!

— Je t'en conjure, ma mère... pas de faiblesse... nous n'avons rien à redouter... nous ne sommes pas, grâce à Dieu, dans un pays sauvage. Est-ce qu'après tout, la loi ne doit pas nous protéger? Oui, — ajouta Henriette, en s'adressant à son beau-père, — oui, la loi... j'y songe un peu tard, mais il n'importe, Ah I vous osez nous menacer de de nous imposer de dures privations, de nous loger dans un galetas; mais, monsieur, en y réfléchissant, celamepa»

raît simplement insensé; vous êtes dépositaire de la fortune de ma mère et de la mienne, vous en devez compte... ce me semble. D'ailleurs afin de nous éclairer positivement à ce sujet, nous allons aujourd'hui, ma mère et moi, consulter un homme de loi, l'instruire de vos menaces et de leur cause... Vouspâlissez, monsieur... cela me prouveque mon projet est bon; oui, nous saurons si, après avoir probablement à demi rui«é ma mère et moi, vous pouvez impunément nous réduire à la misère, et répondre par des menaces de mauvais traitements au mépris que vous nous inspirez, me mettre, enfin, dans la nécessiîéde défendre ma mère à coups de couteau... — Et prenant le bras de madame Gabert, — viens, chère mère, allons de ce pas chez un homme de loi. — Et toisant son beau-père d'un regard de défi:

— Osez donc, monsieur, employerla force, pour nous empêcher de sortir d'ici,

M. Gabert avait, en effet, pâli et tressailli d'inquiétude, en entendant sa beile-fiUe le menacer d'aller invoquer les lumières d'un homme de loi et l'instruire de tant de faits exécrables; aussi, appréciant la gravité d'une pareille menace, mais espérant assouvir sa haine croissante et féroce contre sa belle-fille et sa femme, il se résolut, non de renoncer à ses projets de vengeance, mais de les suspendre et de les codifier. Il appela, en cette extrémité, l'hypocrisie à l'aide de ."'a lâche scélératesse; après avoir paru longuement réfléchii, il s'efforça de dissimuler ses noirs ressentiments, dedonnei ^ ses traits une expression presque contrite; il reprit avec u»: accent de regret:

— J'ai eu, je l'avoue, des torts... de grands torts envere

liENF.lETTE DFMESNIL. 226

VOUS, ma leniu.c,.: envers vous, ma belle-fille..' j'ai cédé à un mauvais entraînement... /)u reste... je comprends trîisbien qu'après ce qui s'est passé entre nous, nous ne pouvonsplusguère désormais vivre ensemblejje vous demande quelques jours pour me résoudre à un parii quelconque; d'ici là, vivez toutes deux, comme vous l'entendrez, rien ne sera changé aux habitudes de la maison ; seulement, je n'y dînerai plus, puisque ma présence vous est odieuse. Maintenant, allez consulter, si bon vous semble, un avocat, je suis prêt à rendre compte, à qui de droit, de la gestion de votre fortune à toutes deux; je puis avoir des défauts, mais je suis un honnête homme...

Après avoir emphatiquement accentué ces derniers mots, M. Gabert quitta sa belle-fille et sa femme, qui se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

— Henriette... mon enfant chérie... ton esprit, ton sangfroid, ton courage nous ont sauvées, — dit madame Gabert avec expansion, en embrassant tendrement sa fille. Ella crédule créature ajouta : — Nous n'avons plus rien à redouter de ce malheureux... il a, du moins, conscience du mal qu'il a fait... son repentir est, je le crois, sincère...

— Bonne mère, prends ton chapeau et sortons.

— Où allons-nous?

— Chez monsieur Dubreuil, le célèbre avocat... Je me souviens maintenant de l'avoir vu quelquefois chez mon père...

—Tu ne crois donc pas au repentir de mon mari? Henriette Dumesni secoua tristement la tête et répondit:

r- La haine de cet homme contre nous sera désormais

226 LE 1ÏÏABLE MEDECIN,

inexorable... J'ai bravé sans crainte les menaces, les brutalités de mon beau-père... son hypocrisie m'épouvante.

L'avocat Dubreuil reçut la visite de madame Gabert et d'Henriette. Celle-ci, par pudeur et par respect de soi, garda le silence sur les odieuses poursuites de son beaupère, mais se joignit à sa mère pour accuser cet homme de dilapider les biens dont il avait la gestion et de manquer à ses devoirs de tuteur et d'époux. Ces accusations incomplètes, vaguement formulées, ne devaient pas paraître à l'avocat aussi graves qu'elles l'étaient réellement. Cependant, il les accueillit avec réflexion, faisant toutefois observer à Henriette et à sa mère qu'il ne pouvait leur donner de conseils décisifs avant d'avoir mandé M. Gabert .dans son cabinet, afin de l'instruire officieusement des reproches et des soupçons dont il était l'objet, et d'écouter ses réponses à cet égard.

Cette conférence eut lieu. M. Gabert se rendit chez l'avocat, après s'être concerté avec son ami Frémion, et devina bientôt qu'aucune allusion n'avait été faite par les plaignantes à son amour pour sa belle-fille. H ne nia pas l'exagération de ses dépenses, faites, selon lui, afin de complaire aux goûts de sa femme; il avoua quelques manques d'égards envers celle-ci; et, quant aux intérêts dont il avait la gestion en sa qualité d'époux et de tuteur, il répondit, avec l'assurance de l'honnête homme injuste-

HENRIETTE DUMESNÎL. 227

ment soupçonné, que la loi le dispensait positivement de rendre ses comptes avant la majorité de sa pupille; mais qu'il demandait instamment à justifier de sa bonne gestion, après quoi il renoncerait à une tutelle que des doutes injurieux sur sa probité rendaient désormais impossible; enfln, il ajouta que si, jusqu'alors, il s'était montré d'une regrettable faiblesse, au sujet des dépenses du ménage, il prenait la ferme résolution d'entrer dans la voie des économies, et qu'usant au besoin de son droit de chel de communauté, il résilierait immédiatement le bail de l'appartement qu'il occupait, vendrait son cheval, sa voiture, louerait une demeure modeste où sa femme, sa bellefille et lui, vivraient modestement et servis par une seule domestique; déclarant d'ailleurs que, se voyant en butte à des insinuations très-malveillantes, il se déciderait probablement, après la reddition de ses comptes de tutelle, ie proposer à sa femme une séparation amiable. L'adresse, la fourbe, l'hypocrisie des scélérats augmente en raison du besoin qu'ils ont d'inspirer créance à leurs dupes; aussi, malgré les préventions de l'avocat contre lui, M. Gabert le persuada presque de sa sincérité, en cela qu'il offrait de rendre le compte le plus satisfaisant de la gestion des biens de sa belle-fille, en suite d'un délai indispensable à la mise en ordre des pièces probantes, délai dont le terme serait fixé par l'avocat. Celui-ci proposa quinze jours ; M. Gabert accepta ce terme.

Le surlendemain de cette conférence, M. Gabert signifiait poliment à sa femme qu'il trouvait à céder le bail de l'appariement qu'ils occupaient, à la condition de vendre te mobilier au nauveau locataire, do lui donner dans les

228 LE DIABLE MWiEClN

qiiaranie-hiiit heures jouissance du logement, et de prendre en location une petite maison meublée, située dans iin quartier tranquille, M. Gabert vanta beaucoup l'avantage quoflrait cette double combinaison au point de vue de l'économie; il avait d'ailleurs, selon son droit, signé l'acte; sa femme irait donc avec sa fille et Angélique prendre possession de leur nouvelle habitation; il s'y réserverait une chambre où, par un scrupule de délicatesse, il déposerait dans une caisse de fer les valeurs composant la fortune de sa femme et de sa pupiPe. laissant complètement à leur discrétion de décider s'il demeurerait ou non avec elles. II ne s'abusait pas, ajoutait-il, sur l'éloignement qu'il devait leur inspirer; il consentirait donc volontiers à loger en hôtel garni, jusqu'au jour de la reddition de ses comptes, ensuite de quoi il se séparerait amiablement do sa femme.

Madame Gabert, et surtout Henriette, trouvèrent brusque, étrange, presque inquiétant, ce changement de domicile; à ce sujet, elles demandèrent à RI. Gabert quelques jours de réflexion. Il répondit froidement que toute réflexion était superflue; à lui seul appartenait de choisir et de fixer le lieu de l'habitaiion conjugale; d'ailleurs, elles pouvaient aller consulter sur ce point leur avocat; elles y coururent. Il les assura que M. Gabert restait parfaitoment dans les limites de son droit; que, de plus, il déférait aux reproches de prodigalités à lui adressés, puisqu'il abandonnait un appartement somptueux pour une habitation modeste, et qu'enfin il prouvait son désir de ménager les susceptibilités de sa femme et de sa belle-fille, en s'abstenant, si elles l'exigeaient, d'habiter sous le toit conjugal.

HENRIETTE î>UME^NtL. 229

OÙ il laissait en dépôt, et pour ainsi dire sous leur sauvegarde, les biens qu'il devait leur restituer le jour de la reddition de ses comptes.

Les observations de l'avocat, et surtout cette considéralion d'être délivrées de la présence de M. Gabert, décidèrent sa femme et Henriette à accepter- des offres qu'elles n'auraient pu, d'ailleurs, légalement décliner. Elles allèrent demeurer dans leur nouveau logis, situé exlra-muros, avenue des Thèmes ; M. Gabert les y accompagna le jour de leur installation, fil placer dans la chambre qu'il se réservait une caisse de fer, renfermant, disait-il, les valeurs constituant la fortune d'Henriette et de sa mère; ajoutant qu'il leur remettrait la clef de cette caisse lorsqu'il se démettrait de sa tutelle, après avoir rendu ses comptes; et, depuis lors, il ne reparut pas dans le domicile conjugal.

La maison, petite, simplement, mais assez convenablement meublée, était entourée d'un joli jardin; l'on s'y trouvait à la fois à la ville et à la campagne. Quoique l'hiver commençât, l'espèce de solitude où elles allaient vivre agréa plutôt qu'elle ne déplut à madame Gabert et à sa fille. Elles éprouvaient le besoin du calme, du repos, après les douloureuses agitations dont elles avaient souffert; enfin, malgré les premiers pressentiments d'Henriette, vaguement inquiétée de ce soudain changement de domicile, elles croyaient, si cela se peut dire, n'avoir matériellement rien à craindre de son beau-père. Elles le savaient sans foi, sans cœur, sans principes, sans probité; elles le méprisaient, elles le détestaient, mais elles ne le redoutaient pas; ses menaces n'avaient inspirée sa bellefille que la cuisante ironie du dédain... Cependant elles so

230 lE DIABT.F, MÉDECIN.

trompaient, en pensant qu'mi caractère avili, ridicule et lâche, ne peut pas s'élever dans l'échelle du mal jusques aux sommités du crime. Ces apparentes contradictions sont cependant fréquentes, et M. Gabert devait en fournir un nouvel exemple. Longtemps aveuglé par sa fatuité sur les véritables sentiments de sa belle-fille à son égard, il acquit enfin la certitude du dégoût, de l'aversion qu'elle éprouvait pour lui; loin de renoncera ses projets, il hypocrisa (que l'on nous pardonne ce vieux mot) et les poursuivit avec un ténébreux acharnement. Les incurables ressentiments de son orgueil blessé, conspué par les sarcasmes de la jeune fille; l'intensité de sa haine, l'ardeur de la vengeance, encore avivées en lui par une flamme impure et dévorante, donnèrent, à ce qui n'avait d'abord été chez ce misérable qu'un caprice sensuel, les symptômes efltrayants de ces passions frénétiques, inexorables, qui poussent aux dernières extrémités celui qu'elles entraînent.

Madame Gabert et sa fille habitent depuis environ quinze jours leur nouvelle demeure, petite maison située vers les confins de ce quartier extra-muros et désert, appelé des Thèmes. Cette demeure, composée d'un rez-de-chaussée, de plusieurs pièces surélevées au-dessus de dépendances demi-souterraines et surmontées d'un grenier,est bâtie au bord d'une allée plantée d'arbres et décorée du nom do

rue, quoique, dans toute sa longueur, il n'existe que trois maisons situées à une grande distance les unes des autres.

L'hiver a commencé. Il est nuit. Angélique, la vieille servante, est occupée à tricoter à la lueur d'une lampe placée sur la table d'une salle à manger, modestement meublée, séparée de la porte extérieure de la maison par un palier formant vestibule. Angélique interrompt son travail afin d'aller fermer la clef adaplée au tuyau du poêle, dont le bruyant tirage produit un ronflement sonore au milieu du silence nocturne.

— Je n'ai jamais entendu de poêle ronfler comme celuici, — dit la vieille servante en revenant s'asseoir sur sa chaise et reprenant son tricot, — o'est à croire que le feu est dans le tuyau, ce qui serait peu rassurant, vu que le bûcher, placé ici dessous, est approvisionné de bois et de fagots pour l'hiver, et vu que le grenier de cette maison est à moitié rempli de paille appartenant aux derniers locataires; ils devaient la faire enlever et l'ont oublié; c'est fâch3ux, car un malheur est bien vite arrivé. En vérité, on a la chair de poule quand on pense que si le feu prenait ici, tout serait perdu, y compris le restant de la fortune de madame et de mademoiselle... ici renfermée dans la caisse dont M. Gabert leur remettra sans doute la clef demain. Enfin, celle pauvre madame va donc être débarrassée de ce vilain homme. Il lui a écrit, afin de lui donner rendez-vous ce soir chez l'avocat auquel il doit rendre ses comptes de tutelle, après quoi, une pension de deux mille francs sera assurée à M. Gabert, et madame et lui se sépareront amiableiuent! Dieu merci I elle peut se

vanter de 1 avoir échappée belle... si elle n'est qu'à moitié ruinée! Enfin, 11 lui restera toujours de quoi vivre; elle me gardera près d'elle, et je n'aurai plus à craindre de perdre cette petite pension de trois cents francs que feu M. le docteur Dumesnii m'a léguée à l'insu de madame, sous la condition que je ne quitterais jamais son service, et que j'irais chaque mois toucher ma rente chez ce AL Robin, et que je l'instruirais minutieusement de ce qui se passe à la maison... Je ne vois pas, du reste, à quoi ont jamais servi les renseignements que j'ai donnés à ce monsieur... car il est toujours le même; et lorsqu'hier, en allant toucher mon mois qui écheoit aujourd'hui, j'ai instruit ce M. Robin de notre changement de domicile, et que ce soir, madame devait se rencontrer avec son mari chez l'avocat, afin de régler leurs comptes et de se séparer, M. Robin m'a encore répondu avec son sang-froid imperturbable : Ah! ah I — seulement il m'a demandé l'adresse de M. Dubreuil, l'avocat de madame.

Mais s'iRterroropant soudain, en entendant sonner à la porte extérieure de la maison, Angélique se lève en disant:

— Qui peut venir ici, à cette heure?... ma foi, la maison est isolée, la rue déserte... il y a ici des valeurs en caisse, je n'ouvre pas avant de savoir quelle personne demande à entrer.

La vieille servante sort de la salle à manger, travers© le palier servant de vestibule, et se penchant près de la porte extérieure :

— Qui va là?

— Moi...

JIE^iRlETTE DUMESNIIr. 235

— Qui ça,., vous?

— Moi, voire maître, M. Gabert."

— Le rendez-vous chez l'avocat n'aura donc pas lieu ce soir? pensait Angélique en ouvrant la porte de la maison à M. Gabert, qui entra en compagnie de son ami Frémion.

— Monsieur, — dit Angélique en suivant son maître dans la salle à manger, — vous ne trouverez pas madame ici... elle vous attend chez l'avocat, où elle est allée avec, mademoiselle.

M. Gabert ne répond rien à la vieille servante, s'éloigne d'elle, et dit à voix basse à son ami r

— Commençons et dépêchons...

— La porte du caveau donne dans le bûcher, — répondit Frémion, — c'est l'affaire d'un moment.

— Tu as la corde?

— Oui, dans la poche de mon paletot... Je garrotterai la vieille, pendant que tu la bâillonneras avec ton mouchoir.

— Cela nous fera la main... en attendant Vautre, — reprit M. Gabert avec un sourire sinistre, — allons... vite...

— Je n'ai jamais vu à monsieur une plus méchante figure... Qu'est-ce qu'il a donc à chuchoter avec M. Frémion? — se disait la vieille servante avec une inquiétude croissante, lorsque les deux hommes se retournant brusquement, s'élançant sur elle avant qu'elle ait le temps de pousser un cri, pétrifiée par l'épouvante, ils la garrottent, la bâillonnent en une seconde. M. Gabert prend la lampe, ouvre la porte ; son complice le suit, entraînant et soutenant Angélique défaillante ; à planche du palier servant de péristyle, se trouve un escalier de quelques .Tiarches, conduisant à m\ bûcher demi-souterrain, rempli de

bois et de fagots, au fond duquel s'ouvre la porte d'un caveau profond; Angélique y est jetée, puis enfermée par les deux complices. Le même escalier, qui communique aux dépendances situées au-dessous du rez-de-chaussée, conduit aussi au grenier. M. Gaberi y monte, prend deux des bottes de paille amoncelées dans cet endroit, les descend dans le bûcher, les place auprès du tas de fagots, voisin d'une pile de bois ; ces préparatifs terminés, il regagne avec son ami la salle à manger.

M. Stanislas Gabert est devenu, depuis quinze Jours, presque méconnaissable; sa figure bellâtre, ordinairement rubiconde et épanouie par l'infatuation de lui-même ou par la satisfaction de ses grossiers appétits, est pâle, marbrée, farouche, très-amaigrie et empreinte d'une résolution féroce. Il s'assied près de la table où est placée la lampe, s'accoude et appuie son front dans ses deux mains. M. Frémion l'observe d'un œil attentif et sournois. Puis après un silence d'un moment :

— A cette heure... ta femme et ta belle-fille, exactes au rendez-vous que tu leur as donné chez l'avocat, reçoivent de toi une lettre où tu leur apprends que, subitement indisposé, tu es forcé de renvoyer à demain la reddition de tes comptes... Elles reviennent ici... sans l'ombre d'un soupçon; l'isolement de cette demeure les met en notre pouvoir... Henriette est à ta merci!

HENfJETTE BUMESm. 235

Enfin I — s'écria M. Gabert d'une voix haletante : — tu vas payer de ton déshonneur... tes mépris et tes outrages, fille insolente... — Et, après une pause, ce misérable ajouta : — Tiens, Fréraion... maintenant, je regretterais qu'Henriette m'eût aimé, ainsi que tu le prétendais et que je l'avais cru d'abord...

— Tu le regretterais?

— Ohl oui, car elle m'eût cédé volontairement... tandis qu'à cette heure... oh! à cette heure... je ne sais, vois-tu... qui l'emporte en moi, des désirs ou de la haine que cette maudite fille m'inspire... Depuis quinze jours, je ne vis plus... mes nuits ne sont qu'insomnie, torture!... Tantôt, je songe à ses sanglants dédains I... et je me prends quel • quefois à hurler de rage... comme un fou furieux... En ces moments-là... il me semble que j'étranglerais Henriette ; tantôt je crois la voir... là, devant moi, pâle, brune, fière... avec ses grands yeux et ses longs sourcils noirs... alors une fièvre dévorante me ronge... Tant d'amour et tantdehaineil... ça ne paraît pas croyable!!... pourtant, cela est... Oh! la tenir là... palpitante de terreur et à ma discrétion!!... elle qui m'a raillé... bafoué... Non, encore une fois non : je ne sais qui l'emporte en moi, des désirs ou de la haine que cette maudite fille m'inspire...

— Peu importe... haine et désirs seront tout à l'heure assouvis... grâce à mes conseils.

— Oui, tu m'as bien conseillé... Frémion, tu es un homme solide...

— Très-solide... et le moment est venu de te déclarer que ma solidité aime et exig»... du solide...

-Qu'est-ce à dire?

936 LE lÏÏABLE MËPECIN.

— Tu vas le savoir... mais d'abord, en deux mots, résumons les faits : Il y a quinze jours, tu accours tout effaré m'apprendre que, non-seulement ta belle-fille te méprise, t'exècre, loin de t'adorer, ainsi que nous nous plaisions à le croire... et que, de plus, cette mauvaise petite tête^ résolue comme un démon, te menaçait d'aller consulter un avocat, afin de savoir si tu avais le droit de la ruiner, elle et sa mère, lequel avocat était capable de déposer contre toi, tuteur et mandataire infidèle... une plainte en abus de confiance, peut-être en escroquerie...

— Nous savons cela, mais...

— Laisse-moi achever... Ton inquiétude était grande, à l'endroit de la plainte en abus de confiance, et, de plus, les mépris de ta belle-fille, loin de calmer ta passion pour elle, l'exaltaient jusqu'au délire... Que t'ai-je dit alors? Il est un moyen certain de ne jamais avoir à rendre des comptes de tutelle... Il est un moyen certain d'assouvir à la fois ta passion et ta haine pour ta belle-fille... le tout impunément. Et voici comment : proposer loi-même à l'avocat de te démettre de la tutelle, après avoir rendu tes comptes; gagner ainsi du temps... une quinzaine de jours, c'est assez; feindre de vouloir apporter une sage économie dans tes dépenses, et de trouver à céder le bail de ton appartement ; louer une maison dans un endroit écarté, y disposer à l'avance une quantité suffisante de matières combustibles, afin de n'éveiller aucun soupçon; te loger, ta femme et sa fille, dans cette demeure, où tu ne résiderais pas d'ailleurs, par déférence pour ta femme, mais où tu aurais une chambre où seraient renfermés dans une caisse de fer tes papiers de tutelle et tes valeurs ; enfin,

le moment venu, éloigner ta femme et sa fille de chez elles, sous un prétexte, afin de pouvoir les surprendre à leur retour... et mètre leur servante dans l'impossibilité de les prévenir, d'aller chercher du secours ; puis, ta passion et la haine assouvies... enfermer ici la mère et la fille, solidement garrottées ; mettre le feu à la cave et au grenier de la maison; la chose, habilement faite, passera pour un accident; l'incendie ensevelira tout sous ses débris, y compris les valeurs formant la fortune de ta pupille, ce qui simplifie singulièrement tes comptes... tel est notre projet... Il est en bonne voie d'exécution; mais pour l'achever, il te faut mon aide.

— Et cette aide... je l'aurai jusqu'à la fin... mon brave Frémion...

Le complice de M. Gaberl sourit d'une façon singulière, et après un moment de silence :

— Dis-moi?... tu as réalisé les reliquats de la fortune de ta femme et de ta pupille.

—Oui... cinquante-deux mille francs... — répond M. Ga- Lert. Et, frappant sur la poche de côté de son paletot, il ajoute : — Cette somme est là.;, dans mon portefeuille...

— Eh bien ! mon cher, reprend M. Frémion en se caressant négligemment le menton, — si tu veux t'assurer mon aide jusqu'à la fin... partageons...

— Partageons... quoi?

— Les cinquante-deux mille francs.

M. Gabert, à cette proposition, qu'il semble entendre sans la comprendre, regarde avec stupeur son complice. Celui-ci reprend froidement :

^ ■ — Mes paroles sont pourtant fort claires... Je dis parla-

238 LE DIABLE MÉDECLN.

geons les cinquante -deux-mille francs, sinon... bonsoir, ne compte plus sur moi, et nous verrons comme tu te tireras d'affaire avec ta femme et ta belle-fllle.

— Scélérat! — s'écrie M. Gabert, ne conservant plus aucun doute sur les prétentions de son ami, —une trahison... un guet-apens 1

— Le mot est joli, et emprunte surtout à la circonstance un charme rempli d'à propos... mais...

— Moi... te donner vingt-cinq mille francs!

— Vingt-six... vu que deuxfois vingt-six font cinquantedeux.

— Me mettre ainsi le couteau sur la gorge, à moi qui t'ai prêté quatre à cinq mille francs, que je ne reverrai iamais !

— Jamais ! tu es dans le vrai; mais est-ce qu'en retour de tes dîners, de ton argent, je ne l'ai pas flatté, flagorné, adulé, admiré ta figure, ta tournure et la désinvolture, sans parler de ton esprit, de ton courage, de ta finesse... que sais-je?... Allons donc! en considérant l'énormilé des louanges, tu restes mon débiteur...

— Double traître!

— Tu es décidément stupide... mais... Tiens, écoute... — reprend M. Frémion, en prêtant l'oreille au dehors, — il me semble entendre le roulement lointain d'une voiture... ce sont sans doute ces dames qui reviennent en fiacre... Décide-toi... J'ajouterai que, si tune finances pas sur l'heure... je vais au-devant de ta femme... afin de IV Yertir de ta présence ici... et de tes projets.

— Gredin! — s'écrie M. Gabert, livide de fureur, en faisant un mouvement pour s'élancer sur son complice; mais

celul-ci, leste et robuste, se recule d'un bond, tire de sa poche un casse-tête ou. fléau, composé d'une baleine longue de huit à dix pouces, recouverte d'une tresse de cuir, et armée à chacune de ses extrémités d'une grosse balle de plomb ovoïde; puis il répond en se tenant sur la défensive et menaçant son ami de celte arme terrible ; — > Si tu avances d'un pas... je l'assomme comme un bœuf.

M. Gabert, tou j ours lâche, ne bouge et se mord les poings, en proie à une rage impuissante.

" Décide-toi... et dépêche-toi...— reprit M. Frémion, — partageons la somme à l'instant, sinon je révèle à ta femme... le danger dont elle est menacée... J'ajouterai même... au risque de passer à tes yeux pour un chevalier français... que ta pupille, malgré moi, m'intéresse... Oui, ce caractère fier et hardi me plaît... et ma foi, si tu m'y forces... je ferai une bonne action par rencontre, en sauvant cette jolie fille du déshonneur et de la mort. —Puis, prêtant de nouveau l'oreille au dehors, M. Frémion ajoute : — Cette fois je ne me trompe pas... c'est bien le bruit d'une voiture... i*entends-tu?.... elle s'approche...

— Ce sont elles ! — s'écrie M. Gabert. Et, sa cupidité cédant à Tentraînement de ses exécrables passions, il tire son portefeuille de sa poche, et, d'une main convulsive, compte les billets de banque. Puis, s'interrompant et tressaillant ; — La voiture s'arrête...

■—Que cela ne t'empêche point d'achever de compter... jusqu'à vingt-six... mon cher Stanislas. Nous devons par prudence donner au fiacre le temps de s'en aller, après avoir déposé ces dames devant la porte de leur domicile...

il faudra donc les laisser sonner deux ou trois fois...' elles

croiront leur servante endormie.

— Tiens donc, brigand!... — murmure M. Gabert, contenant à peine sa fureur ; el il remet à son complice vingtsix billets de mille francs, et replace son portefeuille dans sa poche. On entend sonner à la porte extérieure, el bientôt après le bruit de la voiture qui s'éloigne.

— Maintenant, attention au commandement! — reprit M. Frémion en emboursant les billets de banque. — Laissons la lampe ici... et allons recevoir ces dames... Je leur ouvrirai la porte en me tenant derrière le battant, de sorte qu'en se développant, il nous cachera tous deux... Ta femme naturellement entrera la première; nous la laisserons passer... puis nous nous jetterons sur ta belle-fille... Charge-toi de lui lier les mains... moi... dût-elle me mordre, je me charge de la bâillonner.

Les deux complices, au moment où la sonnette retentit bruyamment pour la seconde fois, sortent de la salle à manger, éclairée par la lampe qui jette un rayon lumineux au milieu de l'obscurité du palier servant de vestibule.

M. Gabert s'embusque et s'efïace derrière la porte, lentement ouverte par Frémion, invisible à madame Gabert, qui dépasse la première le seuil, en disant avec impatience :

— Angélique, vous dormiez donc bien profondément? voici la troisième fois que nous sonnons...

Henriette, marchant sur les pas de sa mère, entre à son tour, lorsque soudain son beau-père se précipitesur elle ein s'écriant : •— A moi, Frémion 1 II saisit, afin de les lier, les mains de la jeune fille d'abord inerte et pétrifiée de

stupeur, tandis que madame Gabert, éperdue d'épouvanto en reconnaissant son mari, dont la physionomie livide et féroce est éclairée en ce moment par la lumière de la lampe brûlant dans la salle à manger, tombe défaillante sur ses genoux et joint les mains, sans pouvoir articuler un mot.

— Ma mère! ! — s'écrie Henriette en se débattant avec l'énergie du désespoir contre son beau-père, qui s'efforçait de maîtriser ses mouvements. — Bonne mère... la porte est ouverte?... sauve-toi!... ils vont te tuer... sauvetoi... ne l'occupe pas de moi,

M. Frémion, à l'appel de son ami, s'est rapproché d'Henriette Dumesnil, aussi éclairée par la lointaine clarté de la lampe, et de qui le beau visage est empreint à la fois d'une résolution intrépide et d'une douleur navrante à la pensée du péril qn'elle redoute pour madame Gabert... et elle lui crie de nouveau: — Sauve-toi!... bonne mère, sauve-toi!...

L'accent déchirant de la jeune fille, sa beauté si touchante en ce moment, son courage, car elle s'oubliait pour ne songer qu'au salut de sa mère, frappent, émeu- .venl profondément Frémion; et, cédant à l'un de ces soudains retours de pitié auxquels sont parfois accessibles les âmes les plus perverses, redoutant surtout pour lui les conséquences du crime dont il allait se rendre complice, et trouvant enfin une excellente occasion de satisfaire sa cupidité, il s'élance sur son complice, et au lieu de se joindre à lui pour dompter la résistance opiniâtre d'Henriette, il lire de sa poche son fléau et assène un furieux coup de cette arme terrible sur le cr&ne de M. Gabert en s'écriant t

-!- Misérable... oser violenter mademoiselle!!...

Le beau-père d'Henriette, frappé à l'improvisie, ne pousse pas un cri, pas un gémissement; ses jambes fléchissent, il se renverse en arrière, s'affaisse sur lui-même et tombe pesamment comme le bœuf sous la masse du boucher... La jeune fille, d'un bond, court à sa mère qui, bouleversée de terreur, perd connaissance, et s'agenouillant près d'elle, la soutient dans ses bras, sans s'apercevoir que M. Frémion, penché sur son complice expirant, fouille sa poche, en retire le portefeuille contenant les autres vingt-six billets de banque, s'en empare, et s'adreseant à Henriette :

— Ce misérable Cabert vous a ruinées... votre mère et vous... il ne lui reste pas un sou de votre fortune! et après avoir tout dévoré, il voulait se livrer sur vous aux derniers outrages, mettre ensuite le feu à la maison... votre servante est garrottée dans le caveau... Adieu, mademoiselle... j'espère qu'en vous défendant, j'aurai aussi délivré votre mère de cet affreux coquin, qui ne paraît pas avoir longtemps à vivre... et je...

Mais Frémion s'interrompt à l'aspect d'un nouveau personnage apparaissant au seuil de la porte laissée ouverte, et qui venait de descendre d'une voilure dont l'approche est restée inentendue des acteurs de cette scène, au milieu de son tumulte et de ses effrayantes émoti ms. L'ex-complice de M. Gabert repousse violemment de côté le nouveau venu, gagne la porte, s'élance dans l'avenue, où il disparaît au milieu des ténèbres...

■— Qui que vous soyez... venez au secours de ma mère... elle se meurt! — s'écrie Henriette Dumesnil sanglotant et

1IE>TJETTE DUMESNIL. 243

ne pouvant plus soutenir le poids du corps de madame Gaberl, complètement évanouie. Elle l'adosse de son mieux à la muraille, tandis que le personnage à qui vient de s'adresser la jeune fille lui répond d'un ton compatissant et pcnélré :

— Rassurez-vous, mademoiselle... je pourrai secourir votre mère...' je suis médecin... je m'appelle le docteur Max.

Trois jours après celte soirée, durant laquelle M. Stanislas Gabert avait reçu de son ami Frémion un furieux coup de fléau sur le crâne, coup dont il mourut peu de temps après l'arrivée imprévue du docteur Max, sans avoir prononcé une parole, le docteur s'entretenait avec Henriette Dumesnil et sa mère, tous trois réunis dans le modeste sa* Ion de la maison de l'avenue des Thèmes. La veuve de M. Stanislas Gabert, inhumé la veille, portait le deuil par convenance; ses traits, profondément altérés, témoignaient d'un chagrin presque désespéré, non qu'elle regrettât la mort du misérable qui l'avait ruinée, mais elle se désolait en envisageant l'avenir effrayant que cette ruine réservait à Henriette. Celle-ci, calme, ferme, pleine de confiance dans son amour filial, sentait redoubler sa tendresse pour sa mère, et, assise a ses côtés, s'efforçait de la rassurer par ses regards et par l'expression sereine de sa physionomie. EnfiD, le docietir, debout, adossé à la cheminée, les mains

croisées derrière son dos, observait attentivement la veuve et sa fille, auxquelles il disait :

— Oui, mesdames, le hasard m'a servi à souhait; l'autre soir, presque en face de votre maison, l'un des traits do l'attelage de ma voiture s'était rompu, et pendant que mon cocher remédiait à ce petit accident, je mis pied à terre; la porto de votre demeure étant restée ouverte, j'entendis alors un assez grand tumulte, et une voix, c'était la vôtre, mademoiselle... appelant au secours; j'accourus, et fus assez heureux pour donner les premiers soins à madame votre mère, tombée en défaillance, et, plus tard, je constatai que votre très-peu regrettable beau-père expirait par suite d'une fracture du crâne... J'appris enfin, madame, que vous aviez porté le nom de l'un de mes plus honorables collègues, feu M. le docteur Dumesnil, et que mademoiselle était sa fille. Cette circonstance a naturellement augmenté le respectueux intérêt que vous m'inspiriez depuis que j'avais entendu cet homme, d'abord complice de votre mari, vous déclarer que celui-ci vous avait complètement ruinées.

— HélasI il n'est que trop vrai! Ah! j'en mourrai... — murmura madame Gabert en sanglotant. — Henriette... ma pauvre enfant, c'est mon aveuglement, mon détestable aveuglement qui nous a perdues... Grand Dieu! te voir réduite à la misère... et cela uniquement par ma faute... c'est affreux... je te le répète... c'est à en mourir!

— Encore ces reproches que tu t'adresses et qui me navrent; — dit Henriette. — Pais s'adressant au médecin : — Monsieur, vous qui êtes devenu bientôt presque un ami poumons... joignez-vous à raoi, de grâce... pourcal-

mer, pour rassurer ma mère, pour éloigner d'elle des appréhensions aussi pénibles que peu fondées...

— Me calmer... me rassurer... mais, malheureuse enfant... qu'allons-nous devenir? —s'écria madame Gaberl avec un sanglot déchirant. — Nos dernières ressources épuisées, nous serons réduites à la misère, et je te verrai privée de tout... souffrir du froid... de la faim peut-être!...

— Chère maman, que ta tendresse alarmée ne s'exagère pas les difficultés de notre position, gravesans doute, mais non désespérée... n'est-il pas vrai, monsieur le docteur?

— Il faut, en effet, mademoiselle, ne jamais désespérer, — répondit tristement le docteur Max ; — mais sans partager tout à fait les craintes de madame votre mère, l'avenir, je dois vous le déclarer, me semble inquiétant pour vous et pour elle...

— Inquiétant... c'est affreux qu'il faut dire ! — reprit madame Gabert. — Ma pauvre enfant tâche de m'abuser, de s'abuser elle-même, par compassion pour moi... qui suis l'auteur de tant de maux.

— T'abuser... mère! Raisonnons un peu... voyons quelles sontnos ressources... L'argenterie de la maison, quelques bijoux que tu possèdes; les présents que m'offrait cet homme... je ne les acceptais pas, mais tu les as conservés... supposons que tout cela vendu... nous réalisions une somme de sept à huit mille francs... est-ce trop?..; mettons cinq mille francs... quatre mille francs, si tu la veux... ce chiffre n'a rien d'exagéré, tant s'en faut...

— Hé bien... pauvre enfant!... et ensuite?...

— Est-ce que cela ne suffit pas, ma mère, pour éloigner

S'îrt LE DÏABLR .AiÉDRCrN.

de nous, d'ici à longtemps, toute préoccupation de l'avenir?...

— Comment! ces quatre mille francs?... mais, chère enfant...

— Calculons, maman : le loyer de cette maison est payô d'avance pour un an... c'est donc cette année-ci une dépense de moins; nous sommes suffisamment pourvues de robes et de linge pour n'en point acheter de quelque temps; il nous reste quatre mille francs, c'est-à-dire do quoi vivre au moins pendant quatre ans, avec beaucoup d'économie sans doute, en nous privant de notre servante; mais enfin l'on vit... et vivre avec toi, mère, c'est toujours le bonheur.

■— Mais comment vit-on? en endurant mille privations, d'autant plus dures que l'on a été habitué à l'aisance. Ce n'est pas pour moi que je dis cela... Dieu m'en est témoin... mais c'est pour toi, ma pauvre enfant!... tant je crains de te voir souffrir ; et puis enfin nos ressources s'épuiseront un jour, et alors que devenir?

— J'espère bien, maman, que nos ressources, au lieu da s'épuiser, augmenteront.

— Et par quel moyen, mademoiselle? — demanda le docteur Max, qui ne semblait nullement partager les illusions d'Henriette Dumesnil. — Par quel moyen accroître vos ressources?

— Par mon travail, monsieur le docteur, — répondit d'une voix ferme la jeune fille. Et s'adressant à sa mère : — Crois-tu donc qu'à mon âge je resterai oisive?

— Et que feras-tu, mon enfant? à quels travaux te livrer?

— Est-ce que je ne sais pas coudre, broder? esl-ce que,

HENRIETTE DUMES.ML. 247

grâce à l'éducation que j'ai reçue, je ne suis pas en état de donner des leçons de musique, our de commencer l'éducation d'une jeune personne? Que sais-je?... Est-ce que, résolue comme je le suis de gagner honorablement raa vie et celle de ma mère... je ne suis pas certaine de la gagner? Je le demande à monsieur le docteur?

— Mademoiselle, —répondit le docteur Max, — vous faites appel à ma sincérité dans une circonstance trèsgrave ; vous dissimuler la vérité serait de raa part une mauvaise action.

—Tu entends... pauvre Henriette! tu entends M. le docteur?

— > Hélas I mademoiselle, ma profession m'initie au secret de bien des misères ; or, ces travaux de broderie, de couture sur lesquels vous comptez... savez-vous ce qu'ils rapportent à des femmes excellant dans ces métiers ?... s'y livrant parfois dix-huit à vingt heures par jour?... épuisant leur vie, leur santé, sans cesse ni merci, à ce travail obstiné?... Il leurrapportc.jene dirai pas de quoi vivre... mais à peine de quoi ne pas mourir tout à fait de faim.

— Hélas! mon Dieu ! Ilenrielte... tu entends? — dit madame Gabert en gémissant ; —tu entends... nos dernières ressources épuisées... nous sommes perdues!...

— Non, non ! — reprit la jeune fille se raidissant contre l'adversité, — Dieu ne saurait abandonner l'enfant qui à son travail demande son existence et celle de sa mère.

Le docteur ne répondit rien à ces dernières paroles d'Henriette Dumesnil, et poursuivit:

— Quant à voir« espoir de donner des leçons de musique, mademoiselle, ou de commencer l'éducation d'une jeune

fille... vous le regarderiez comme très-précaire, cet espoir, si vous saviez combien de personnes vouées par état à l'enseignement trouvent peu à s'employer. «~ Tu entends... pauvre enfant, tu entends..".'

— Ma mère, M. le docteur voit l'avenir trop en noir.

— Je vois juste, mademoiselle, et si vous m'en croyez, voici au vrai votre situation etcellede madame votremère... Vous pourrez vivre très-économiquement pendant quelque temps, afin déménager, autant que possible, vos dernières ressources; mais lorsqu'elles serontépuisées... croye«-moi, je n'exagère pas... l'avenir devra se présenter à vous sous les couleurs les plus noires?

— Ah ! VAih) "ûv à moi! malheur à moi! — s'écria madame Oabert avec un sanglot convulsif. — Si je n'avais pas été assez stupide, assez aveugle, assez criminelle pour me remarier à ce misérable... nous aurions vécu dans l'aisance comme autrefois, et, honorablement dotée, tu aurais, mon enfant, épousé un honnête homme, digne de toi... Mais non ! — s'écria la veuve avec un redoublement d'amertume et de désespoir, — au lieu d'être fière de l'homme de bien dont j'étais veuve... au lieu de rester fidèle à sa mémoire, je me suis, à mon âge... laissé prendre aux grossières flatteries d'un jeune homme qui n'en voulait qu'à ma fortune et se raillait de moi; j'ai eu la faiblesse... l'indignité de confier à cet homme inconnu la tutelle de ma fille ! Et il l'a rumée, et il a voulu la suborner! se délivrer de nous par un crime... Ah! pourquoi ce misérable m'a-t-il laissée vivre! Malheur à moi! J'ai réduit mon enfant à la misère... Dieu est juste... je ne survivrai pas, je le sens, à tant de chagrins... il me semble que mon cœur éclate et se fend

HENRIETTE DUMESNTL 249

— Ma mère!... que dis-tu? — s'écria Henriette Dumesni'l effrayée, voyant la veuve pâlir et porter ses deux mains à son cœur, comme si elle y eût soudain reçu un coup douloureux, et s'adressant au médecin : — Monsieur... voyez donc... comme ma mère devient pâle... ses yeux se ferment... Mon Dieu, ayez pitié de moi, — ajouta la jeune fille en s'agenouillant aux pieds de madame Gabert et la soutenant dans ses bras. — Ma mère... réponds-moi. .r

La pauvre femme succombait peut-être à la violence de son désespoir, sans les soins du docteur. Il tira de sa poche la boîte de pharmacie homœopalhique et conséquemment microscopique dont il ne se séparait jamais, prépara une chose infinitésimale d'un toxique puissant, dont il versa quelques gouttes dans une petite cuiller de vermeil, et l'approcha des lèvres de madame Gabert en disant à Henriette qui, éperdue et fondant en larmes, soutenait sa mère dans ses bras:

— Ces cruelles émotions la suffoquent, le sang afïlue h son cœur... ce coup serait peut-être mortel...

— Grand Dieu! — s'écria la jeune fille épouvantée, — ma mèrel!

— Oh ! rassurez-vous, noble et courageuse enfant, — répéta le docteur Max d'une voix émue. — Voyez... la pâleur diminue, s'efface... votre mère rouvre les yeux, sa guérison est maintenant assurée... car, à ses larmes pour l'avenir, va succéder une heureuse certitude... — Et s'adressant à madame Gabert, qui peu à peu reprenait ses esprits; — Madame, loin de vous maintenant ces alarmes qui vous désespèrent... vous êtes aussi riche que par le passé...

voire ruine'est réparée... vous possédez enGOro à cette heure plus de cinquante mille écus de forlunel

A ces mois prononcés par le docteur MâX, avec un accent d'irrésislfcle sincérité: — « Vous possédez encore à celle o heure plus de cinquante mille écus de fortune, » Henriette Dumesnilet sa mère tressaillent et se regardent, stupéfaites de surprise, croyant à peine à ce -qu'elles entendaient ; enfin madame Gabert s'écrie d'une voix palpitante :

— • Que dites-vous, docteur?., notre ruine serait réparée... Est-ce un rêve?... Non, non... c'est impossible... vous nous abusez!

— Madame, croyez à ma parole d'honnête homme, je dis la vérité, reprit gravement le médecin; — vous abuser en ce moment, et après la crise dont vous venez d'être atteinte, serait vous tuer... Croyez-moi donc... vous et votre fille, vous êtes aussi riches qu'avant ce funeste mariage.

— Grand Dieu!... je voudrais vous croire, je vous crois... mais par quel prodige?...

— La prévoyante sollicitude d'un père et d'un époux, madame, a opéré ce prodige...

— De grâce... achevez.

— M. le docteur Dumesnil vous a encore protégées toutes deux du fond de sa tombe.

— Mon père!

HENRIETTE DUMESI 251

— Mon mari !

— Redoutant, madame, la faiblesse de votre caractère... et les funestes conséquences qui pouvaient en résulter, il a cru devoir dissimuler la moitié de sa fortune, et, sous le sceau du secret, il m'avait remis cinquante mille écus en fidéi-commis. Cette somme est à votre disposition, madame...

Henriette et sa mère, ne pouvant plus douter de la vérité, tombant dans les bras l'une de l'autre, s'embrassent en fondant en larmes, et la jeune fille s'écrie en tombant âge* nouillée, les mains jointes :

— - Oh! le meilleur des pères... sois béni! sois béni... Grâce à ta sagesse tutélaire... maman vivra... elle vivra désormais heureuse!

— Hélas! j'ai perdu le droit de porter le nom de cet homme si sage, si bon, qui, vous l'avez dit, monsieur, du fond de sa tombe nous protège encore ! — reprit madame Gaberlavec un accent de douloureux regret.

L'émotion de madame Gabert et de sa fille calmée, M. Max leur dit :

— Et maintenant vous allez savoir dans quelles circonstances ce fidéi-commis m'a été remis. Je n'avais pas l'honneur de connaître particulièrement mon collègue, le docteur Dumesnil ; je m'étais seulement rencontré quelquefois avec lui, tous deux appelés en consultation; et, lors de ces rares entrevues, nous eûmes cependant d'assez longs entreliens qui lui inspirèrent sans doute en moi une confiance dont je suis fier. Quelque temps avant sa mort» il se rendit chez moi, et j'ajouterai, mesdames, qu'obligé âd sacrifier les scrupules de ma modeslie à l'exaciiiude

de mon récit, je dois vous rappeler les paroles de M. le docteur Dumesnil. Les voici :

« Mon cher confrère, nos relations ont été rares, nos « entretiens peu fréquents ; mais ces entretiens et certains « actes de votre vie m'ont suffi à vous placer dans mon es- « time et dans ma confiance aussi haut qu'un homme « peut l'être ; vous êtes le seul à qui je puisse et je veuille « demander un grand service, au nom de notre confrater- « nité scientifique et du touchant intérêt que méritent ma « femme et ma fille, car ma mort... mort prochaine, je le « sens... les privera bientôt de leur soutien naturel. »

Henriette et sa mère échangèrent un regard profondément attendri. Le médecin poursuivit ainsi son récit .

« — La note ci-jointe, écrite de ma main, et que vous « devrez mettre un jour sous les yeux de ma femme et de «ma fille,— me dit encore le docteur Dumesnil, — vous «fera connaître la nature du service que j'attends do «vous... »

Et M. le docteur Max tira de son portefeuille une enveloppe, la déplia et lut ce qui suit aux deux femmes, de plus en plus émues et attentives.

«Moi, Joseph Dumesnil, docteur en médecine, j'écris « ceci aujourd'hui, parfaitement sain de corps et d'esprit.

«La maladie mortelle dont je suis atteint, et dont j'étu- «die et ressens chaque jour les progrès, m'emportera dans « six semaines ou deux mois au plus tard ; je désire, cer- « tain que je suis de ma fin prochaine, sauvegarder autant « que Ipossible l'avenir de ma femme et de ma fille, objets « de ma tendre sollicitude. »

— Pauvre père... il se sentait, il.se voyait mourir.,. —

HENRIETTE PUMESNIL. 255

reprii Henriette sans pouvoir contenir ses larmes. — Et ses dernières pensées se concentraient sur nous!

— Hélas!... c'est seulement alors qu'il n'est plus... que j'apprécie sa valeur, si longtemps méconnue; je l'avoue, ce sera mon remords éternels, — ajouta madame Gabert. — Il se sentait mourir! et sa gravité bienveillante ne s'est jamais démentie... jusqu'à la fin de sa vie.

— Son âme généreuse, ferme et droite, son excellent esprit, sa prévoyance paternelle vont se renouveler dans toute leur puissance... écoutez... et votre gratitude, votre vénération pour lui, s'augmenteront encore, — dit le docteur Max continuant ainsi la lecture des dernières volontés de M. Dumesnil :

« Ma femme est la meilleure des femmes ; son cœur est « parfait, elle adore sa fille et m'a toujours témoigné de « son attachement; mais la faiblesse extrême de son carac- «tère, sa facile et souvent aveugle bonté, sa confiance « crédule, son goût pour les dépenses futiles, son manque « complet d'habitudesd'ordre et d'économie, son ignorance «absolue des lois qui régissent les intérêts privés me «donnent la conviction que lorsque, veuve de moi, elle « disposera librement de ses biens et de ceux de sa fille... « elle se ruinera ou se laissera ruiner en peu de temps.

« Ce n'est pas tout, ma femme durant ma vie, sans ja- « mais se plaindre et sans que jamais la douceur de son « caractère fût en rien altérée, s'est résignée à une exis- « tence retirée, monotone, sevrée de plaisirs mondains, « telle, enfin, que la voulaient mes goûts de retraite et Iqs tt nécessites de mes études et de ma profession.

€ Ma femiQ* t'est doDc beaucotip ennuyéo pendant ma

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