‹ Le diable médecinChapitre 11 sur 11 · ÉMILIA LAMBERT · texte numérisé non relu

ÉMILIA LAMBERT

Et puis six paniers de Iraises et autant de litres de petits pois.

LE GARÇON

Madame, les fraises et les petits pois, dans cette sa^'son, sont des primeurs très chères. On vous en a déjà servi, et...

MALICOBNE.

Garçon, mon ami, vous n'êles qu'un animal! C'est moi qui paie. Je suis connu ici, j'imagine?

LE GARÇON

Oh l oui, monsieur, et je vais apporter ce que ces dames demandent.

HELENE

Attendez. Il manque au ragoût une douzaine de bottes d'oignons, fi Emilia Lamlert.) Hein I comme je suis gentille, ma chère?... Ça te rappellera l'odeur de l'escalier de ton appartement.

Un moment ! La chose sera fade si on n'y môle pas une douzaine de nols de moutarde.

HÉLÈNE

Le bonnet de coton du chef de cuisine par là-dessus, et ce sera déhcieux I

MAticoRNE, gravemenU Vous entendez, garçon? on demande le bonnet de coton du chef; on le portera sur la carte. Allez, dépêchez -vous, et revenez vitel

Le garçon sort au milieu des rires mextm gui oies, des cris, des trépignemens, des acclamations des convives en l'honneur du thé de madame Gibou.

MALICORNE

A l'aide, pour déboucher les bouteilles !

Tous se lèvent, sauf le docteur Max, impassible malgré son secret dégoût. Les bouchons volent; leur explosion se mêle aux éclats de rire des convives. Plusieurs garçons rentrent apportant une immense bassine de cuivre et les objets demandés, y compris le bonnet do coton du chef do cuisine. Malicorne, avec un sérieux inaltérable, qui redouble l'hilarité des assistans, jette dans le bassin les divers ingrédiens apportés par les garçons.

MALICORNE

Et maintenant, attention au commandement I Que chacun prenne une bouteille.

TOUS

Voilà I nous sommes prêts I

BIALICORNB.

Versez!

Le contenu des bouteilles est versé dans la bassine ; elle est bientôt remplie jusqu^aux bords; les viandes, les faisans truffés, les huîtres dans leurs écailles restent submergées ; mais l'on voit flotter à la surface du liquide les petits pois,les chandelles, les fraises, les ananas, les oignons et le bonnet

262 LE DIABLE M£DECL\'.

de coton du chef de cuisine. Uhilaritô est à son comble et devient convulsive.

HÉLÈNE

Une idée! {Elle parle bas à Desmasures en pouffant de rire.)

DESMAzcRES, vivemenU Du tout! je m'y oppose.

MALIC0R5E.

Garçon ! que le chef mette la bassine sur le feu, qu'il fasse mijoter la chose, et... Ah! malheureux que je suisi j'oubliais le sel, le poivre et un jus de citron! TOCS, liant,

Ahîahl ah!

MA LICORNE

Voilà!... Maintenant, emportez ça, garçon; dîtes au chef de faire mijoter la chose pendant un quart d'heure, et servez chaud !

E3IILIA LAMBERT.

Avec tout ça, il reste encore une vingtaine de bouteilles; il faut pourtant en finir !

HÉLÈNE, à Vun des garçons qui va sortir. Garçon, deux arrosoirs !

LE GARÇON, interloqué, ^

Madame, il n'y en a pas ici. I

HÉLÈNE

Quel pitoyable cabaret! On ne trouve pas seulement un anosoir dans cette gargote!

LB GARÇON

Ah! pardon, madame.,, j'y pense! Nous ar#ns les arro-

soirs dont Ton se sert pour arroser le trottoir pendant l'été.

HÉLÈNE

Apportez- les. (A Desmazures.) Cela fera le pendant dn thé de madame Gibou.

LE DOCTEUR MAX

A propos de ce thé, je demande à hasarder quelques mots d'économie politique. (Explo&ion de crii, de huées,)

nÉLÈXE.

Apprenez, docteur, que nous abhorrons la politique et que nous exécrons l'économie I

TOLS.

Oui, oui I —A bas l'économie ! —A bas la politique I —A bas le docteur 1

LE DOCTEUR MAX

Pardon, je voulais vous exprim-er l'admiration que vous m'inspirez, mais...

l'LUSIEUIîS VOIX.

C'est différent I —Parlez! pariez I — Ecoutons le Diables- Médecin î

LE DOCTEUR MAX

Le croiriez -vous? des bélîires classent ainsi îes dépenses : les unes, selon eui, productives, fécondes, morales utiles à tous; les autres, improduciiveSf stériles, égoïstes ruineuses, signes certains de lat ili.^bement et de la corruption des mœurs publiques.

PLUSIEURS VOIX

C'est un sermon 1 — Assez î assez I — A bas le sermon I Le docteur vieillit I — Le diable se fait ermite I

^i^4 LE DL4BLE MÉDECIN.

LE DOCTEUR MAX

Un instant! distinguons : ce n'est point moi qui parle ainsi, ce sont les susdits bélîtres, et je leur réponds: Ah£ gredms 1 ah I marauds 1 ah! pieds plats I...

PLUSIEURS VOIX

A la bonne heure ! — Hardi l éreintez-les, docteur I -e Ereintez-les I

LE DOCTËLR MAX.

Et je leur réponds : Gredins ! pieds plats I croquans!

ahl vous prétendez que la fréné>ie de la spéculation et du besoin de luxe insensé qu'elle engendre est la honte, la ruine des nations, parce qu'elle détruit en elles le sens moral 1 parce que l'appât trompeur d'un gain facile et énorme éveille d'in'-atiables convoitises ; parce que ces appétits désordonnés pous'^ant l'homme dans la voie suspecte des spéculations, détruisent en lui les vertus domestiques, l'arrachent à des habitudes laborieuses, patientes, honnêtes, le détournent de travaux productifs d'oii il tire un revenu modeste, mais assuré! Ah ! vous prétendez que cette rage de s'enrichir, déjà prêchée par monsieur Guizct, prononçant ces mots fameux, lors du banquet de Lisieux: Enrichissez-vous ï anéantit dans les consciences les plus simples notions du bien et du mal, du iuste et de l'injuste, du tien et du mien, dn droit et du devoir I Ah I vous prétendez que chacun alors subit l'infernale obsession de cette hideuse et dévorante pensée : jouir à tout prix! perfas et nefasl A cela, triples butors I je répondrai : On gagne de l'argent comme on peut, on le dépense comme on veut.

PLUSIEURS VOIX.'

Qravo ! docteur I —Vous êtes dans le vrai |

LE DOCTEUR MAX

Tenez, butors, ajouterai-je, prenons pour exemple ce thé de madame Gibou, si spirituellement confectionné ici, ce soir. Ce thé baroque et le souper auront coûté peutêtre deux cents louis ; or, deux cents louis employés productivement, m'objecterez-vous, auraient assuré le salaire et le pain de vingt familles pendant un mois...

HÉLÈNE

Concluez, docteur; vous devenez énormément embêtant. Vous n'êtes plus drôlel

TOUS

Oui I oui ! — Assez I — Concluez, docteu^ I c'est assôm-i mant 1

LE DOCTEUR MAX

Je conclus en répondant aux susdits bélîtres : Oui ou non, a-t-onici, cesoir, acheté, consommé pour deux cents louis? C'est évident! Donc, en cela, comme en mille autres dépenses de luxe, ces dames auront poussé à la consommation, donc à la production, donc à la prospérité du commerce; donc, ô prêtresses du luxel continuez de remplir religieusement votre sacerdoce. Dépensez, prodiguez ; queTor, comme la neige au soleil, fonde, ruisselle entre vos mains charmantes, et la postérité dira de vous..,

LE GARÇON, rmtrmU Voilà les arrosoirs I

(Eclats de rire universels, provoqués par l'espèce de coq- H'âne que produisent les sarcles du garçon.)

LB DOCTEUR BIÂX.

Parbleu, messieurs, ce gaillard-là, arrivaBl avec ses arrosoirs, destinés à arroser... quoi? le bitume 5 quel symbole I... vient à point pour naa péroraison. Oui, la postérité dira de vous,ô prêtresses du luie : Elles ont été les arrosoirs d'où s*est écoulée à flots d'or la rickesse publique ! HÉLÈNE, prenant Vun des arrosoirs,

— Diable de docteur, va I {Aux convives,) Attentioû au eoomiandement I Prenez les bouteilles I

TOUS

Voilà.— Nous sommes prêts.

HÉLÈlfE«

Remplissez les arrosoirs.

(Les arrosoirs sont remplis de vin de Champagne, au milieu de la folle hilarité des convives, Hélèae prend Tua des arrosoirs, Desmazures prend l'autre et ouvre Tune des fenêtres du s*alona Au-dehors la nuit est glacial© et noire ; il neige. Hélène verse dans la rue le contenu de rarrosoir et chante :

Il pleut, il pleut, bergère.

Du champagâ* de Sill'ryl

TOUS LES CONVIVES en ehosuré

Il pleut, il pleut, bergère.

Du champagn* de SiH'ry I

CSB VOIX d'enfant tremblotante et grêle ^élevant de la rue.

Prenez donc garde, là-haut! il fait déjà bien assez froid! D£$MÂZURES, venant le contenu de son arrosoir.

Ottvre le bec, imbécile, et avale I tu n*as jamais été à pareiilofêtel

TOUS, en chœur.

Il pleut, il pleut, bergère.

Du Ghampagn* deSill'ry!

KMÎLÏA LAMBERT.

Et maintenant, du madère, des cigares, des cartes, et en avant le lansquenet! Roule le chemin de fer jusqu'au jour! TOUS.

En avant le lansquenet I — Roule, roule le chemin de fer jusqu'au jour 1

DUCANTAL.

Voilà, j'espère, un vrai festin de Balthazarl LB DOCTEUR MAX, Sortant, et jetant un regard effrayant sur les convives»

A quand Manè-Tecel-Pharèsl

Le Mané'Teeel'Pharès ne se fit pas attendre pour Ducantal à la suite du souper, proclamé festin de Balthazar, qu'avait donné Malicorne, à quelques membres de ce monde, heureusement exceptionnel, qui se tient en dehors de toutes les lois de la morale, et qui se compose de Me^^ cadets et de lorettes.

Trois jours se sont écoulés.

Il est dix heures du soir ; M. Ducantal entre dans son salcm» dont il ferme les portes à double toiir ; ses traits

298 lE DIABLE MEDECI!»f.

livides, sinistres, expriment un morne désespoir ; il s'assied à demi sur le rebord d'une table, ett debout, immolile, les bras coi^és, le front baissé, il fixe longtemps le parquet d'un œii ardent et sombre. Enfin il dit d'une voix sourde :

— Ruiné !... La baisse m a surpris, égorgé 1... J'ai voulu, hier, tenter un dernier coup, dans l'espoir d'une reprise. Mon agent de change a exigé une couverture... J'ai vendu tout ce qui me restait... tout I jusqu'aux couverts d'argent de mon ménage, jusqu'à la montre de ma femme'I Encore la baisse I Je suis en perte de deux cent millo francs... Il ne me reste pss un sou...

Il tire de sa poche une paire de pistolets et les dépose sur son bureau.

— Et voilà l'emploi de mes derniers dix francs 1 Monsieur Ducantai reste longtemps abîmé dans ses réflexions. Puis, serrant convulsivement les poings, il s'écrie avec rage :

—J'ai donné à cette abominable Emilia ou dépensé pour elle plus de six cent mille francs I Je sais qu'elle a chet elle plusieurs m.illiers de louis. Elle aime tant Torî... L'infâm.e m'a refusé mille francs!... Je suis lâche I un de ces pistolets devTait être pour elle, l'autre pour moil... Bah I elle a fait son métier 1

— Ruiné l rasé I exécuté I décapité 1 — reprend monsieur Dîicantal après une longue pause, et éclatant d'un rire sardonique. — Onze cent mille francs de découvert, voilà mon bilan! Ahl ahl ahl il est joli, mon bilan I Te voilà propre, Ducantal, toi, l'heureux spéculateur! Quel triomphe pour me§ rivaux, pour me» envieux, pour cette

LA LORETTE. 29o

câjc aille de Desmazures surtout I Va-t-il être heureux ! Je l'entends d'ici ; « — Jo vous le disais bien, ce Ducantal » n'était qu'un carotteur... » Sang et massacre I si ]q le tenais là, ce Desmazures, je le tuerais comme un chien, avant de sauter le pas, puisqu'il faut que je le SHute...

Monsieur Ducantal retombe dans l'abîme de ses pensées, et après un nouveau silence :

—Que faire? que faire? Ne pas payer mes différences? Si co n'était que ça, c'est le pont aux ânes I mais après? Il faudra travailler comroe un nègre? reprendre mon métier de courtier de commerce? Ec encore, le reprendre, où cela ? pas à Paris: maintenant, c'est impossible! il me faudra donc aller en province! Et puis, d'^iillturs, je ne peux plus travailler, j'en ai perdu l'habitude I Aîîons donc! m'éreinter du matin au soir à courir la pratique , à faire l'arlicle I essuyer les dédains, les rebuffades. Quel méticrl Se carnager pour accrocher à grand'peir/! quatre à cinq milliers de francs par an, moi qui ai goûté de la vie do millionnaire! moi qui jetais l'argent par la fenêtre! moi qui ai entretenu une femme comme Emilia I

A ce souvenir, monsieur Ducantal tressaille et s'écrie ^

— Atroce créature ! était-elle belle I si fraîche! si rose f la carnation d'un enfant 1 un modèle! Je la vois encore dans ce boudoir doré, embaumé du parfum des fleurs!

Soudain M. Ducantal tressaille ; il a entendu frapper tK ^ midement au dehors, à la porte; il proie l'oreille et crie brusquement :

— Qui est là?

— Papa, c'est nous, — répond la voix de Laure, — c'e^ moi et Sophie,

500 LE DIABLK MÉDECIÎS'.

— Allez vous coucher I — crie à ses filles M. Ducantal avec émotion ; — ne restez pas là, allez-vous-en!

— Nous venions savoir si tu n*avais besoin de rien,— répond la voix au dehors;— ma sœur et moi nous sommes inquiètes de...

— Me laisserez -vous en repos I — s'écrie monsieur Ducantal en Irappant du pied.— Je vous dis d'aller vous cou? cherl

Un assez long silence succède à ces paroles ; les traits ù£> M. Ducantal, jusqu'alors contractés par la rage, se dépendent; il soupire et murmure ;

—Qu'est-ce que vont devenir mes filles, à présent?... elles et leur mère?... Oh I quant àGeneviève, je suis tranquille ! je la connais I Ma femme languira un mois ou deux, et puis ce sera fini. Mais elles, mes filles?... Leur oncle, le seul parent qui leur restera, est pauvre, chargé de famille, et tendre comme une barre de fer ; il laissera mes filles sur le pavé. Que feront- elles?... Âhl si, comaie d'aulres...

M. Ducantal n'achève pas, frissonne, et, dans l'horreur que lui cause cette dernière conséquence , même impossible, de sa propre inconduite» ajoute :

— Ce que je redoute là est affreux I... Je n'y avais pas songé jusqu'à présent... J'étais donc dépravé, pourri jusqu'à la moelle des os?

Il tombe sur une chaise, appuie ses coudes sur la table, cache sa figure entre ses mains, reste longtemps absorbé. Puis il reprend avec un croissant attendris eraent,

— ]\ïon Dieu I et il a été un temps où je les aimais, ces enfansl Oui, rude, sévère pour elles, les tenant serré, mais au fond les aimant. J'épargnais , je vivais de peu.

lA LOP.ETTR. ôO-l

Nous nous privions afin de leur amasser une petite dot. Les marier, nous retirer, leur mère et moi, à la campagne, avec une modeste aisance, c'était alors mon ambition; elle me donnait du cœur au travail.... Quand je rentrais le soir à la maison, harassé do fatigue, à peine avais-je sonné, j'entendais leurs voix : ~ C'est papa ! c'est papa ! — Et toutes deux de s'encourir à qui la première m'ouvrirait la porte, me sauterait au coul... Pauvres enfansl... Cependant je no les gâtais pas ; si ol^3s m'aimaient, c'était de bon cœur, oh I oui, de bien bon cœur !

Monsieur Ducantal pleure à chaudes larmes ; puis soudain, se redressant, il éclate do rire. Ce rire, convuîsi! et sardonique, est horrible.

— Ah I ah 1 ah! pleure, pleure, imbécile! il est temps i Dis donc, EmiUa, ton gros qui pleure sur le sort de sa /«amille! Cette vipère d'Hélène va n-e déclarer vertueux! me condamner, comme l'autre soir, à voir lever l'aurore h perpétuité ! Ohé, les autres î ~ ajoute le misérable avec égarement, — ohé I les autres 1 n'oubliez pas l'épitaphe : « Ci-gît Ducantal, bon époux et bon père. Passans, buvez » pour lui!» Ah 1 ah! ah! — Et sa figure, devenant effrayante, il balbutie : — Oh ! je souffre !

A ce moment on frappe de nouveau et du dehors à la ^orte, mais cette fois l'on frappe à coups précipités; l'on entend la voix palpitante de madame Ducantal, qui s'écrie :

— Georges, au nom du ciel î ouvre nous I

— Allez-vous-en! — répond Ducantal hors de lui, — àïiez'vous-enî Laissez-moi donc la paix, à la fin!

— Georges, — reprend la voix de madame Ducantal,

LE DIABLE MtiiECiN.

stratigulée par l'épouvante, — la servante vient de nous dire avoir vu la crosse d'un pistolet sortir de ta poche...

— Papal — ajoutent les voix éplorées de Laure et de Sophie, — papa î nous sommes là, à genoux derrière là porte... ouvre-nous I...

— Si tu ne nous écoutes pas, — reprend la voix de. madame Ducanlal, — j'envoie chercher \m serrurier I.,. Nous entrerons malgré toi!... Georges, mon pauvre ami, ne te désole pas!... Nous aurons tous du courage... nous travaillerons tous... Compte sur nous... Nous braverons la mauvaise fortune... la misère, la plus affreuse misère.,. Mais, au nom du Dieu vivant, par pitié, ouvre nousl...

Les voix déchirantes de Sophie et de Lauro répètent avec angoisse et terreur :

—Ouvre-nous, au nom du eîel, mon père, mon bon père !

Ducantal, entendant sa femme le menacer d'envoyer chercher un serrurier, s'est élancé vers ses pistolets. Il en prend un d'une main, tandis que de l'autre il écarte son gilet et sa chemise, met sa poitrine h nu, appuie le canon de l'arme au-dessous du cœur, et dit d'une voix hale-r tante î

— Il faut en finir I Puis, frémis*^ ant,

— Je suis plein de vie... et dans un instant... la mort!..! — Bah !...— ajoute-t-il avec une effroyable résolution, en en empl(»yant l'odieuse formule de ces sybarites qui mettent le plaisir au-dessus du devoir, — Bin I j'ai joui III

Le coap part. Diicantal tombe h. la renverse, &e débat et se redresse un instant, livide et sanglant sur son séant , il râle sourdement en étendant les bras, comme s'il vou-

LA lORETTR. 305

lait embrasser le vide; puis il retombe, et se roidit convulsivement.

îi expire...

Les cris désespérés do la mère de famille et de ses filles ont suivi l'explosion du coup de pistolet et s'entendent au dehors.

Le lendemain du suicide de monsieur Ducantal, plus belle encore en déshabillé que splendidement parée, assise dans son boudoir, h demi enveloppée d'un peignoir de mousseline brodée, Emilia Lambert écrivait cette mis-

siv^e :

« Mon chair Malicorne, tous savô laqsidan arivé ier )D soire à ce pôvre Ducantal. Vou atandié la bêsse, elle est » venus. A bon antandeure salû.

» A vous d'amitié, en atendan mieu. Ji conte bien.

» ÉMILIA LATMBERT. »

ùM écrit, la lorotte sonne, plie sa lettre et la cacheté.

— Madame a sonné ? — demande Jenny en entrant.

-* Faites porter tout de suite cette lettre chez monsieur 'laiicome, — répond Emilia Lambert, — et préparez mon l'Tiin.

La lorette achevait ces mots, lorsque soudain, croisant ' iveniont g-oii peignoir sur son sein, elle s'écrie avec au- 1 uit do surprise que de colère :

— Comment ce diable d'homme est-il entré ici?

Cotte exclamation s'adressait au docteur Max, pénétrant

304 LE DIABLE MEDEaN.

dans le boudoir sur les pas de la femme de chambre. - Renvoyez votre servante,— dit d*une voix impérieuse et dure le docteur Max à Eœilia Lambert ;— il faut que je vous parle.

— Jenny, ne bougez pas! — s'écrie la lorette; — et vous, — 8jouta-t-elle en toisant effrontément le médecin, — sortez d'ici à l'instant!

— Ah 1 vraiment ? — dit le docteur Max. —Hé bien I fille Madeleine Froquet, écoutez ceci...

La lorette, à ces mots, tremble, pâlit, frappée de stupeur, contemple le médecin avec une angoisse croissante, et balbutie :

— Jenny, laissez-nous!

La femme de chambre s'éloigne, jetant ,uq regard surpris et curieux sur sa maîtresse, qui reste seule avec le docteur Max. îl reprend d'une voix brève, tranchante :

— Fille Madeleine Froquet, vous êtes une voleuse!

— Insolent! Vous osez...

—Fille Madeleine Froquet, vous êtes condamnée à dnq ans de réclusion.

— Ça n'est pas vrai I

— Fille Madeleine Froquet, vous n'avez subi votre peine ique pendant deux années ; vous vous êtes ensuite évadée êe la prison centrale de Montpellier.

— C'est donc le démon que ce médecin? Comment est-il instruit de ma condamnation ? — pensait la lorette, dont les traits devenaient livides de frayeur. Cependant, espérant encore imposer au docteur en redoublant d'audace : ■

—Vous êtes assez lâche pour venir insulter par vos igno»

LA LOKETTE. 505

i0les menteries une femme sans défense ! Je vous méprise!

— Fille Madeleine Froquet, vous avez volé le riche portefeuille d'un Anglais ; vous voyagiez avec lui en diligence de Bordeaux à Monipeiiler. Condamnée pour ce vol, vous vous êtes évadée de prison. Vous éiiez blonde alors, vous avez teint vos cheveux, vos sourcils, vous avez pris le nom d'Emiiia JUambert et ainsi dérouté les recherches de la police.

& C'est faux, archi-fauxl vous me prenez pour une autre I et vous êtes un manant I

— Fille Madeleine Froquet, ne vous emportez point et écoutez ceci : J'étais appelé en consultation à Montpellier par plusieurs de mes collègues ; l'un d'eux, médecin en chef de l'hospice de la maison centrale, m'a proposé d'assister à une très grave opération qu'il devait pratiquer sur une détenue. Vous aviez feint a'êire malade, afin d'être conduite à l'hôpital; cet endroit, moins surveillé, vous semblait favorable à une évasion. Elle a eu lieu. Je l'ai su par les journaux ; mais vous étiez encore à l'hospice lorsque j'y suis allé. Votre lit avoisinait celui de la détenue que l'on devait opérer; votre remarquable beauté m'a frappé. J'ai demandé et appris la cause de votre condamnation. Il y a quatre jours, en vous revoyant ici, j'ai eu quelques soupçons de votre identité; j'ai voulu les éelaircir, de retour chez moi, en consultant mon journal relatif à mon voyage de Montpellier. Ce journal, je ne l'ai pas retrouvé tout d'abord ; plus heureux hier soir, j'ai extrait do ce mémento le passage suivant. Ecoutez.

Le docteur Max tire de sa poche un carnet, tandis que la lorelte, anéantie par la terreur, tressaille convulsive-

306 LE DIABLE MÉDECLN.

ment, incapable d*articuler une parole. Le médecin ouvre son carnet et lit:

or 17 juin 1849. — Hôpital de la maison centrale de » Montpellier, — opération, etc., etc. ^Nota. A côté du 3 lit du êvjet, une très jeune femme blonde, l'une des » beautés les plus remarquables que j*aie rencontrées. — » Nom : Madeleine Froqiiet. — Age : 20 ans. — Condam^ » née pour vol, etc., etc., etc. — Observation physiogno- » monique : Front déprimé, fissure des lèvres abaissée, D et autres symptômes de bas et mauvais instincts, etc. »

i.e docteur Max, impassioie, remet son carnet dans sa poche, croise ses mains derrière son dos, attache un regard inexorable sur Emilia Lambert, et reprend avec son ricanement sardonique :

— Hé î hé I vous avez entendu, fille Madeleine Froquet? La lorette, blême de terreur, tombe aux genoux du mé^

decin en murmurant d'une voix suppliante :

— Grâce I ne me dénoncez pas I...

— J'y consens, à une condition.

— Laquelle ? Oh ! parlez, parlez I

— Vous avez ici, ou ailleurs, de l'argent?..*

Un éclair de joie brille dans les regards de la lorette ;« elle croit le docteur Max capable de vendre son silence, sq] celève et dit avec une cynique assurance :

— Alors nous pourrons nous entendre .Combien voulezvous?

— Cent mille francsl

— Hein?.. .vous dites ?*t2

r- Je dis cent mille francs... et sur Theure.

— Cent mille francs I — répète la lorette en reculant d'un pas. — Est-ce que vous êtes fou?... Je...

'— Fille ]\radeleice Froquet, vous aimez beaucoup Yot ; vous devez avoir ici une somme considérable. Ck>mptezmoi cent mille francs sur-le-champ, sinon je vais de ce pas vous dénoncer au parquet.

; — Scélérat !... —s'écrie la lorette avec rage, et, ne pouvant se résigner à l'abandon d'une pareille sommo, elle ajoute ; —Non, Jamais I... Dénoncez-moi si vous voulez...

'— HébienU'y vais...

— Uq moment... — murmure Emilia Lambert éperdue d'efli'oi.— Voulez-vous vingt mille francs ?

— Cent I...

— Voyons, je me saigne... Cinquante mille francs en or... je les ai là dans mon secrétaire...

— Cent!...

— Allez au diable ! médecin de Lucifer ! Il s'agirait de ma têle que je ne vous donnerais pas un liard de plus !

— Fille Madeleine Froquet, vous retournerez à Montpellier achever vos cinq ans de réclusion... Qui de cinq ôte deux, reste troifs... Hé ! hé I vous passerez ces trois ans dans la maison centrale en souquenille grise, en sabots, les cheveux rasés, et soumise au rude régime de la prison... Hé ! hé I...

Ce disant, le docteur Max se dirigé vers la porte, La lorette s'élance sur ses pas et s'écrie :

— Soixante mil!»3 francs?

— Cent! — répond le docteur Max, continuant des'é? loigner sans retourner la tête vers la lorette.

30$ LE DIABLE MÉDEaN.

Emilia Lambert hésite encore, mais, vaincue par la nécessité, elle rappelle le docteur ; puis va ouvrir la serrure de sûreté d'une cassette de fer placée dans l'intérieur d'an meuble de bois de rose, et uro de cette cassette une boîte d'écailie contenant cent rouleaux de cinquante louis chacun , les contemple avec un regret déchirant, et au moment de remettre la boite,

— Qui me répondra que vous ne me trahirez pas quand vous aurez mon argent? Donnez -moi votre parole que..*

— Filie MadeiiiQ Fioquet, je ne donne pas ma parole à une voleuse.

— Est-ce oui, est-ce non?

— Tenez donc, vieux satan ! — s'écrie la lorette, écumantdefareiir; et elle jette sur un guéridon la toîta d'écdille.

Lo docteur Max prend auhas?>rd deux des rouleaux do pièces d of, les développe, s'assure de leur contenu avec unsangîroùl imperturbable, se iè7e, et, emportant la somme, dt à la lorette ens'éloignant :

— Hé I hé I... cô:^ cent mille francs mettront pour toujours à i'ûbrl du bwooiu madame veuve Ducantal et ses deux filles«

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