‹ Le diable médecinChapitre 2 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Madame Adèle Vernbuil, âgéo d'environ trente ans e' mariée à monsieur Verneuil, directeur général d'une importante administration, n'est pas régulièrement jolie, mais sa personne offre un ensemble rempli de distinction; sa taille, au-dessus delà moyenne, est charmante; les compagnes d'Adèle, au temps de sa première jeunesse, la surnommaient : la Sylphide. Elle a conservé cette apparence élégante, délicate, presque frôle; ses cheveux châtain clair; son teint pur, transparent et d'une pâleur rosée; ses yeux, d'un bleu limpide; l'expression mélancolique et douce de ses traits, leur grâce sérieuse ; enfin ce je ne sais quoi qui révèle une organisation impressionnable et nerveuse, donnent à cette aimable jeune femme un attrait inexprimable, seulement sensible à ce petit nombre de gens d'élite qui cherchent un certain idéal, très au-dessus, selon eux, de la beauté plastique.

12 LE WABLE MEDECIN.

Hâtons-nous d'ajouter que la simplicité, le bon goût,' l'absence de toute prétention, la modestie poussée jusqu'à l'ignorance de sa propre TSÎeur, éloignent d'Adèle Verneuil jusqu'à l'ombre de la pensée de poser en créature idéale et conséquemment presque toujours incomprise. Non, Adèle Verneuil est avant tout naturelle et sincère ; sa timidité, une légère nuance de tristesse pour ainsi dire native et sans aucune amertume, lui font préférer la solitude paisible du foyer domestique à Tanimation bruyante du monde où pouvait l'introduire le rang de son mari; les soins de sa maison, l'éducation de sa fille (son fils restait au collège), la lecture, quelque peu de musique, délassement qu'elle goûtait avec une sorte de recueillement et alors qu'elle se trouvait seule, tel était l'emploi des journées d'Adèle Verneuil. Elle accomplissait dignement ses devoirs d'épouse, se passionnait pour ses devoirs de mère et idolâtrait ses enfans. Ajoutons enfin que son caractère loyal était de ceux-là que l'iniquité, la bassesse et le mensonge doivent d'autant plus surprendre et blesser, que, dans leur noble candeur, ils poussent jusqu'à l'aveuglement l'incrédulité au mal.

Il est des lâchetés, des noirceurs, que les esprits généreux et élevés n'admettent, ne croient qu'alors que Tévldence soudain les éclaire et les foudroie; croyant au bien par nature, par instinct, par besoin, par similitude, ils arrivent subitement h la découverte du mal sans passer par' la transition de la méfiance et du soupçon, incapables de cette dissimulation patiente, attentive qni, épiant d'un re- ' gard discret et rusé le progrès d'une mauvaise action, attend son complet développement pour jeter le masque et éclater.

On Ta dit depuis longtemps, et rien de plus vrai que ce Vulgaire adage ; « Pour soupçonner le mal, il faut être capable de le

commettre. » ^

Telle est Adèle Verneuil.

Onze heures du matin viennent do sonner. Los traits do la jeune femme expriment en co moment une angoisse profonde; sa fille Emma, ûgco do douze ans, est étendue sur le canapé du salon qui précède la chambre h coucher. Cette enrant, d'une in'elligence précoce, d'une ravissante figure où se lit une sensibilité nerveuse égale à celle de sa mère, est en proie à une vivo agitation ; l'ardeur do la fièvre empourprant ses joues donne h son regard un éclat inaccoutumé ; elle vient de bru<^quement repousser loin d'elle une courte-pointe dont elle est à demi enveloppée. Madame Verneuil, assise sur une chaise basse, à côté de sa fille, tient l'une de ses petites mains entre les siennes, la couve d'un regard empreint de sollicitude, et lui dit d'une voix inquiète :

— Emma, combien tes mains sont brûlantes! De grSce, ne rejette pas ce couvre-pied. — Puis lo rajustant sur sa fille , — Tu pourrais avoir froid.

•— Au contraire, maman, j'ai trop chaud.

— Cette fièvre est si violente! Pauvre ange I je t'en supplie, reste couverte I

— Oui, maman, puisque tu lo désires.

— • Chère, chère enfant,— reprend Adèle en embrassant tendrement sa fille,— toujours soumise et douce! Mais, encore une fois, quelle peut Cire la cause de ^on indisposition subite? Hier je t'ai couchée bien portante et gaie. Tu as donc passé une mauvaise nuit ?.

14 LE DIABLE MÊDEaN.

A celte question, déjà réitérée par sa mère, Emma sa trouble, rougit, baisse les yeux et répond d'ui ton mal assuré :

— Non, maman, je n'ai pas passé une mauvaise nuit,

— C'est inconcevable. Ainsi, tu as bien dormi ?

— Oui, je te l'assure.

— C'est donc seulement ce matin, à ton réveil, que tu fes trouvée souffrante?

— Je ne sais pas, —.répond l'enfant, de qui l'embarras redouble, — je ne me rappelle pas...

— Tu ne sais pas? Et cependant, mon ange, lorsque jo suis ce matin entrée dans ta ch?.mbre, selon mon habitude, je t'ai trouvée couchée, fondant en larmes.

— Je souffrais,

— Mais cette souffrance d'où provenait-elle? Qui la causait ? Depuis quelle heure îa ressentais-tu ?

— Mon Dieu! maman, — murmure Emma avec uneimpatieiice féorile et douloureuse,— comme tu me tourmentel

— Ah! Emmal Emma '—reprend Adèle. Mais à peine at-elle prononcé ces mots d'affectueux reproche, que l'enfant, les yeux noyés de larm.e3, s'écrie :

— Pardon, maman, pardon, embrasse-moi I

— Pauvre petite î — répond madame Yerneulî on couvrant de baisers le front d'Emma.— Je sais combien le malaise doit to rendre impatiente, puis, tu es si nerveuse I Tes lèvres sont desséchées : veux-tu boire encore ?

— Oh 1 #ui, j'ai grand'soif,.

— Que ne le disais-tu?

Adèle, s'approehant d'un guéridon où sont déposées une tasse et une carafe, s'aperçoit que cette carafe est vide.

ADELE V£[ir\EUlL. 16

Elle agite vivement une sonnette et revient près de sa fille.

— Chère enfant, ta soif ardente prouve Tardeur de ta fièvre. Peut-être aurais-je dû to moitié au lit.

— Non, je t'en prie, j'aime mieux être ici, près de toi.

— Grâce à Dieu, notre vieil ami le docteur Max ne peut tarder à arriver, — dit madame Verneuil, ajoutant à part soi : En vain je cherche à deviner la cause de l'indisposi- ,tion subite de celte enfant, et surtout d'où vient sa répugnance à m'avouer le sujet de ses larmes de ce matin.., elle toujours si sincère I — Puis Adèle, se levant et allant de nouveau vivement agiter la sonnette , — Où est^onc €harlotte? Voilà deux fois que je la sonne I— Et revenant auprès d'Emma, —Espérons que le docteur Max sera plus pénétrant que moi. Le ciel veuille que cotte indisposition n'ait pas do suites sériousesl

Charlotte, femme de chambre de madame Verneuil, entre à ce moment. Cette servante, âgée de vingt-cinq ans, grande et forte, est remarquable par un opulent embonpoint; ses cheveux et ses sourcils sont d'un noir de jais; un duvet brun estompe ses lèvres rouges et charnues, la blancheur de ses dents est éclatante, son teint resplendit d'une excessive fraîcheur; son œil vif et noir, son nez légèrement retroussé, son menton à fossette, rendent sa physionomie, d'ailleurs vulgaire, très agaçante. Charlotte, vêtue avec coquetterie, porte au cou une chaîne d'or et une^ montre; un petit bonnet garni de rubans frais et placé fort en arrière découvre les bandeaux épais et légèrement crô*

pus de son épaisse chevelure; un tablier blanc s ajuste à sa taille assez fine, malgré l'ampleur de son corsage ; sa robe de soie, un peu courte, découvre un joli pied parfaitement chaussé de bottines d'un vert foncé; enfin, Charlotte, pour ménager la délicatesse de son épiderme, en se livrant à ses devoirs domestiques, est gantée de gants coupés à la hauteur des premières phalanges.

A l'aspect de cette servante entrant brusquement et d'un air revêche, l'enfant m.alade se retourne soudain vers le dossier du canapé avec une expression de douloureux ressentiment. Ce mouvement échappe à madame Verneuil. Elle^it à sa femme de chambre avec douceur :

— J'ai été obligée de sonner deux fois. Pourtant, Charlotte, vous le savez, ma fille est souffrante.

— Tiens, — réplique aigrement Charlotte, — est-ce que je peux être partout à la fois, moi?

— Remplissez cette carafe de limonade et...

— Comment, m.adame I il n'y a pas une demi- heure que je viens d'en apporter, de la limonade l

— Puisque vous témoignez tant de mauvaise grâce à m'obéir, allez chercher du sucre et des citrons, —reprend madame Verneuil, dont la douceur et la patience • sont inaltérables, —je préparerai moi-même ce breuvage.

— Ohloui, maman! prépare la limonade toi-même, j'aime mieux cela I— dit Emma, le visage toujours tourné du

. côté du canapé, afin de ne pas voir la servante, dont la présence lui semble pénible.

— Soit, mon enfant,— dit Adèle, surprise du mouvement et des paroles de sa fille, et elle ajoute : —Charlotte, allers vite me chercher ces citrons.

ÂDËLE VKBNEUIL. 17

^ — Vous êtes joliment gâtée, mademoiselle Emma 1— reprend aigrement la servante;— vous avez de fiers caprices I

— Cette enfant est souffrante , vous le voyez, Charlotte, — dit madame Verneuil avec bonté; — son innocente fantaisie de malade ne doit en rien vous blesser.

— Allons, c'est bien, madame, c'est bien, j'ai torti

— Vous êtes une mauvaise tête. Allez vite chercher ce que je vous ai demandé.

—Hé mon Dieu r on y val —réplique la femme de chambre en sortant brusquement.

— Le caractère de cette fille devient maussade à l'excès, mais, au fond, c'est une bonne créature, — dit madame Verneuilenhaussantlesepaul.es; et se rapprochant d'Emma, qui, après le départ de la iem.me de chambre, s'est retournée du côté de sa mère,— Prends un peu patience, cher ange, j'aurai bientôt préparé cette limonade. Mais pourquoi donc n'as-tu pas voulu que Charlotte s'occupât de ce soin?

— Ohl maman, si tu savais I Pauvre maman I —s'écrie Emma; et jetant ses bras au cou de sa mère, elle fond en larmes, paraît être sous l'obsession de souvenirs effrayans, s'interrompt et cache sa figure dans le sein de madame Verneuil. Celle-ci^ de plus en plus inquiète, va demander à sa fille la cause de ses pleurs et de sa vive émoVion, lorsque Charlotte vient annoncer le docteur Max,

Le docteur Max est âgé d'environ soixante ans; son grand front chauve, luisant comme l'ivoire, surplombe

l'orbite de l'œil, à demi couvert par d'épais sourcils noirs, et à travers l'ombre qu'ils projettent,son regard étincelle; visage osseux au teint olivâtre, nez recourbé en bec d'aigle, menton proéminent, sourire tantôt d'une cordiale bonhomie, tantôt d'une cruauté sardonique.Tels sont les traits caractéristiques de la physionomie du docteur. 11 jouit d'une célébrité européenne ; il a opéré des gué ri sons extraordinaires ; il a rappelé à la vie plus d'un moribond abandonné des médecins et déjà recouvert du drap mortuaire. Le docteur emploie, selon l'occurrence, la pharmacopée ordinaire, m.ais cllerche de préférence ses moyens curatifs dans l'homéopathie, dont certains effets mystérieux semblent toucher au prodige. Il prépare lui-même ses toxiques, presque toujours doués de propriétés foudroyantes, et porte habituellement avec lui- une pharmacie infinitésimale, dans une boîte de la grandeur d'une tabatière. Il habite une maison isolée, voisine de la barrière d'Enfer. Il donne ses consultations hors de son domicile, où personne n'a jamais pénétré. Il a loué, non loin de sa demeure, un appartement ; là, il reçoit ses clients, clientèle immense et des plus variées : il est à la fois médecin d'un hospice, d'un théâtre et d'une prison. Il visite gratuitement les pauvres gens, et fait chèrem-ent payer ses soins à qui peut les rétribuer largement. Autant il se montre honhomme envers les personnes sympathiques à son esprit et à son cœur, autant il se montre cruellement caustique ou sournoisement railleur à l'égard des gens indignes de son estime. La puissance pour ainsi dire occulte qu'il emprunte à l'homéopathie, dont il a obtenu des résultats incroyables, son existence solitaire et excentrique,

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sa physionomie saisissante, Taclion magnétique de son regard, ses guérisons prodigieuses, sa connaissance d'une foule de secrois intimes, dus à ses relations avec des gens de tout état, secrets dont il use et abuse, dit-on, sanaf scrupule et sans pitié en certaines circonstances suprêmes ; d'autres vagues et étranges rumeurs, relatives à des actes étranges, redoutables, ont valu è. ce célèbre praticien le surnom fantastique du DOCTEua Méphistopiiélès ou du Du-

Charlotte s'est éloignée, après avoir apporté des citrons et un sucrier qu'elle a déposés sur un guéridon avec une carafe remplie d'eau. Madame Verneuil s'est levée à l'approche du docteur Max, et tout on se hâtant d'exprimer le suc des citrons dans la carafe, d'y verser de l'eau et du sucre, la jeune femme dit au médecin :

— Combien je vous sais gré de votre empressement, mon ami I Emma s'est trouvée subitement indisposée ce matin, après avoir cependant, dit-elle, paisiblement dormi. Elle a beaucoup de fièvre, elle est très altérée : elle a déjà vidé une carafe de limonade pareille à celle-ci.

Adèle Verneuil remplit une tasse du breuvage qu'elle vient de préparer et la porte à sa fille.

— Bois, chère ange.

Emma vide la tasse, et la remet à sa mère. Le docteur: s'approche, s'assied sur le rebord du candpé où est couchéo l'ettfant, prend l'une de ses mains, consulte son pouls, ut

examine ses traits avec sollicitude. Le docteur Max était l'ami le plus intime de la famiMe de madame Verneuil; il Ta vue naître, il rappelle familièrement Adèle.

La jeune femme, inquiète, silencieuse, attend impatiemment les premières paroles du médecin. L'eniant le re-| garde avec une Gonflante affection.

— Je trouve le pouls de mademoiselle Emma fort agité...* i —reprend le docteur après un examen attentif, et il ajoute en souriant : — Je dis : mademoiselle.,, parce que ce titre respectueux est dû à une grande fille de douze ans. — Puis posant ses mains sur le front et sur les tempes de l'enfant , — Le front est brûlant... les artères battent violemmento Vous dites, ma chère Adèle, que notre petite malade avait parfaitement reposé?

— N'est-il pas vrai, mon enfant?

— Oui, maman.

— D'après l'intensité de cette fièvre, maintenant arrivée à son paroxysme, l'accès a dû commencer vers les neuf heures du matin?

— C'est, en effet, à cette heure-là, mon ami, qu'après le départ de mon mari pour le ministère, je suis entrée dans la chambre de ma fille; je l'ai trouvée en larmes. Depuis ce moment, la fièvre a toujours augmenté.

— Emma est comme vous, très nerveuse, très impressionnable, ma chère Adèle. D'où je conclus qu'elle a dû,' ce matin, avant neuf heures, éc^'ouver une très vive émotion, une violente secousse mor-'iîe qui aura fortementréagi sur son imagination, sur son cerveau. Peut-être estce la suite d'un mouvement de frayeur ? Chère enfant, — ajouta le docteur s'adressant à Emma, — vous avez dormi

ADÈLE VEBNEUIL. 21

paisiblement celte nuiS soit : mais ce matin, à votre réveil, vous avez dû être frappée de quelque circonstance imprévue, extraordinaire ?

— Non, non,— répond Emma aussi surprise que troublée de la pénétration du médecin, dont elle évite le regard obçervateur, — je me suis réveillée, puis tout d'un coup î'ai ressenti un grand mal de tête.

— Huml huml cela n'est guère probable. Voyons, dites la vérité à votre vieil ami, et cela, petite Emma, vous sera facile : vous ne meniez iamais.

— Chère ange aimée, tu entends notre ami? Toi toujours si sincère, pourrais-tu nous cacher la vérité?

— Mon Dieu I maman, je n'ai rien à cacher, rien à dire. Je souffre, voilà tout î

Le docteur Max secoue la tôte et échange avec Adèle Temeuil un coup d'œil significatif.

A ce moment, Charlotte apporte une lettre à sa maîtresse.

— Voici une lettre pour madame; on attend la réponse.

Madame Verneuil lit la lettre que Charlotte vient de lui remettre. L'enfant, à la vue de la servante, s'est de nouveau et brusquement retournée vers le dossier du canapé où elle est couchée ; ce mouvement n'a pas échappé au docteur Max; de plus, il a surpris le regard de crainte mêlé d'aversion jeté sur Charlotte par Emma, et, quoique celle-ci lui tourne le dos, il se penche vers elle, interroge

LE hi\hU: MEDECIN.

de nouveau son pouls, et afin de calculer le nombref des pulsations, il tire de son gousset sa montre à secondes et reste absorbé par cet examen.

Madame Verneuil continue de lire avec un sentiment de visible surprise la lettre qu'elle vient de recevoir. :

Charlotte, les deux mains dans les poches de son tablier, trahit effrontément son impatience de rester debout, en frappaat légèrement de sa bottine le parquet sonore.

Le docteur Mas, en consultant le pouls d'Emma, jette un coup d'œil fixe et scrutateur sur la femme de chambre. Celle-ci rougit involontairement , se retourne et va regarder à travers Tune des fenêtres du salon.

— Plus de doute î — pensait le médecin , — mes soupçons ne me trompaient pas.

— J'étais loin de m'attendre à l'arrivée de cette ch^rê Florence, — dit madame Verneuil , plaçant près d'elle la lettre qu'elle vient de lire. Et s'adressant à sa femme de chambre , — Vous répondrez que je recevrai aujourd'hui madame Hermann, si cela lui convient.

— Oui, madame, — répond Charlotte, ajoutant à part soi en sortant : — Qu'est-ce qu'il a donc, ce docteur du diable, h vous examiner ainsi jusque dans le blanc des yeux ? Son regard m'a troublée malgré moi.

Vî

Aussitôt après le départ de la servante, madame Verneuil, se rapprochant du canapé, interroge le docteur Max d*«^ air inquiet.

ADÈLE VERNEUÎL. 23

— Hé bien, mon ami, que pensez vous de..»

— Attendez, ma chère Adèle, attendez, je me livre en ce moment à nn examen fort important, — reprend le médecin, consultant de nouveau sa montre et le pouls d'Er.ima.

Un silence de quelques minutes règne dans le salon, après quoi le docteur Max, replaçant sa montre dans son gousset, se dit :

— Avant la venue do Charlotte, le pouls de Tenfant battait de soixante-quinze à quatre-vingts pulsations par minute; mais dès rentrée de celte servante, et durant le temps qu'elle est restée là, il s'est subitement élevé à plus do cent pulsations I Cette fille vient de s'éloigner, le pouls retombe, l'agitation décroît; évidemment Charlotte n'est pas étrangère h la circonstance dont Emma s'est vivement émue ce matin. Je le crois d'autant mieax, qu'elle n'a pu dissimuler sa répulsion à l'aspect de cette servante. Quel est ce mystère?— Et s'adressant tout haut à l'enfant:

— Ma chère petite, vous avez à vous plaindre gravement de Charlotte ?

Le docteur remarque l'étonnement d'Emma et répète d'un ton plus affirmatif encore :

—Vous avez h vous plaindre de Charlotte; elle est cause de la douloureuse impression que vous avez éprouvée ce matin.

— Cela doit être! —dit vivement Adèle.— Tout à l'heure, ma fille n'a pas voulu que Charlotte lui préparât sa limonade. Je ne me rendais pas compte de cette répugnance; elle m'est expliquée maintenait,— Et se penchant vers Emma:

— Je t'en coojure, que s'est-il passé? Dis-moi la vérité, mon ange I

—Mon Dieu ! maman, le docteur sait tout 1— s'écrie Emma d'une voix tremblante, — c'est donc vraiment le diable U..

La pauvre enfant, incapable de s'expliquer autrement que par une interprétation surnaturelle le moyen employé par le docteur Max pour arriver à la connaissance d'une partie de la vérité, le contemplait avec une expression de surprise et de frayeur croissante que sa mère s'efforça de calmer en assurant qu'il n'y avait rien de diabolique dans la science du docteur ; mais l'imagination d'Emma, déjà vivement frappée par la découverte du secret qu'elle s'est, depuis le matin, opiniâtrée à garder, s'exalte de plus en plus. L'intensité de sa fièvre redouble, et bientôt la joue en fbu, l'œil étincelant, les lèvres sèches et frémissantes, l'enfant, sous l'obsession d'un souvenir efïrayant, se dresse à demi sur son séant, et montrant à sa mère le docteur Max, elle s'écrie avec une sorte d'égarement :

— J'ai peur de luil Oh ! pour savoir ce qu'il sait de Charlotte, il faut que ce soit le diable. — Et s'interrompant, elle ajoute d'un ton déchirant : — Puisqu'il sait tout, pauvre mère chérie, ie ne peux plus te cacher la vérité. Hélas I ?fest si mal ce que j'ai fait! Et puis, c'est à cause de toi que je n'osais pas dire... parce que... parce que... vois-tu, c'est affreux î Mais tu le veux, tu le veux I

—Grand Dieul mon ami, elle m'elfrayeî — murmure madame Verneuil, remarquant l'altération des traits de sa fille qui expriment tour à tour la honte, la pitié, la terreur.

Mais Emma poursuit d'une voix brève, précipitée, fébrile :

— Tu veux que je dise tout? Hé bien, ce matin, au point du jour, je me suis éveillée; je désirais me lever de très bonne heure, afin do travailler aux pantoufles que je brode pour papa» Je ne pouvais pas ouvrir mes volets toute seule, j'ai appelé Charlotte; elle ne m'a pas répondu : j'ai voulu l'aller réveiller ; je pensais qu'elle dormait; je m'approche de sa porte, j'aperçois de la lumière à travers la serrure. J'entends une voix. Cette voix était celle de papa. Il riait, mais pas très haut.

A ces mots, madame Verneuil tressaille et reste muette de stupeur.

— Infamie ! — se dit le docteur Max croyant à peine ce qu'il entend. — Quoil ce prétendu dévot I

— Chère enfant I tu t*es trompée 1 —reprend froidement Adèle après un premier moment de stupéfaction, — ce que tu dis est impossible.

— Non, non, je ne me suis pas trompée ! — répond Emma Irissonnant et de plus en plus animée. — J'ai bien reconnu la voix de papa ; j'ai cru d'abord qu'il était sorti de sa chambre po^ r aller prévenir Charlotte, maman se trouvant peut-être indisposée ; mais quand j'ai entendu qu'il riait,..

Et portant ses deux mains à son Iront brûlant, Emma s'interrompt un instant et poursuit avec un accent do.uioureux :

— Mon Dieu I que la tête me fait donc mal I II me semble que je ne sais plus ce que je dis... Alors j'ai fait une vilaine chose, si vilaine que je n'osais pas te l'avouer, maman : j'ai écouté à la porte, j'ai regardé à travers la serr rure, et j'ai bien reconnu papa.

— Mon enfant, — reprend madame Verrfeuil jetant un regard expressif au docteur Max, — je t'assure que tu t'es méprise.

Mais Emma, dont la surexcitation fiévreuse allait bientôt s'exalter jusqu'au délire, n'entend pas sa mère, ne lui répond pas, et continue d'une voix haletante t

— Papa disait en riant à Charlotte : —a Tu sais bien que » je t'aime cent fois mieux que ma femme î... Ne me parle » donc pas d'elle.,. Ma vraie femme, c'est toi... L'autre?.. » je voudrais qu'elle fût mortel... alors tu serais la maî- » tresse ici!...»

Ces derniers mots prononcés, Emma n'a plus conscience d'elle-même, son esprit se trouble, se perd, son visage exprime l'épourante, et, en proie au délire, elle répète d'une voix entrecoupée :

— Entends-tu, maman ? il voudrait que tu sois morte I Oh ! j'ai peur !.., j'ai peur i.., sauve-toi !... c'est papa l... comme il a l'air mécliantî... ïlrit... sauve-toi I maman, sauve-foi, il rit !...0h î cette Ciiarlotte, elle me fait trembler! Au secours ! au secours I grâce pour maman I grâce I...

Madame Vern^uil et le docteurMax, atterrés devant cette révélation de l'immoralité du père par son enfant, songèrent d'abord à secourir Emma, qui, en proie à un vertige (fe terreur, voulait s'élancer hors du canapé. Adèle îa retint, l'enlaça de ses bras, la couvrit de baisers en murmurant d'une voix éplorée .•

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— Mon Dieu! ayez pitié de moi, ma fille va mourir î

— Ne craignez rien, —répond le docteur Max en aidant la jeune femme h contenir l'enfant. — Non-seuîement H vie de votre fiiie ne court aucun danger, mais je vous sffirme que la crise dont vou3 êtes effrayée cessera bientôL A ce violent transport du cerveau succédera un profond abattement. Il faut d'abord coucher cette pauvre petite. Je vais à l'instant écrire une ordonnance et l'envoyer chez le pharmacien; ii ne demeure qu'à deux pas d'ici. Encore une foisj ne craignez rien. Prenez courage, et transportons d'abord Emma dans votre lit.

Madame Verneuil, quelque peu rassurée parles paroles du docteur Mas, enlève, quoique frêle et délicate, sa fille entre ses bras, et, l'amour maternel doublant ses forces, elle emporte Emma dans sa chambre aussi aisément qu'elle eût emporté un enfant au berceau.

Le médecin agite une sonnette, s'asseoit devant une table cil se trouve ce qui est nécessaire pour écrire, et il rédige à la hâte son ordonnance.

Charlotte paraît à l'appel do la sonnette.

Lo docteur Max, ayant achevé son ordonnance, îa remit à Charlol40, en jetant sur elle un coup d'œil fixe et pénétrant,

—Allez à l'instant chez le pharmacien; vous apporterez ce qu'il vous donnera.

— Voilà là seconde f^iisquô ce diable de médecin m'exa-

28 LE DIABfJ- MEDECtN'.

mine jusque dans le blanc des yeux. Son regard me fait un drôle d'effet ! Je n'ai jamais reHContrô pareil regard, pensait la servante; et elle ajoute à haute voix : — La petite est plus mal ?

•— Obéissez et revenez vite, — répond durement le docteur Max, et il va rejoindre en hâte madame Verneuil dans la cham-bre voisine.

— Hé! on y va! chez le pharmacien! — s'écrie la servante, se dirigeant vers la porte.— Décidément, ça m'embête d'être ainsi aux ordres de tout le monde! — ajoute-telleen s'éloignant;~je ne pourrai donc jamais obtenir de Verneuil d'être mchamlre? Ohl nous verrons cela! Mais encore une fois, quel vilain regard il a, ce docteur du diable g

le docteur Max, quelques momens après le départ de la servante, rentre dans le salon, et, se parlante lui-même :

— Adèle est rassurée ; l'agitation de sa fille se calme peu à peu. Je m'y attendais. La prostration devait succéder au délire ; tout danger sera écarté, grâce à une légère saignée et à la potion que cette servante est allée quérir. Attendons la ici ; sa seule présence suffirait à renouveler la crise de cette pauvre enfant I

Puis se promenant çà et là dans le salon, le docteur Max s'écrie avec un dédain amer :

, — Et ce Verneuil va faire ses pâques avec tapage à Notre-Dame! Ah! l'hypocrisie de ce siècle est infâme f Convoitise et tartufferie! faux dévots et loups cerviers I un

ADÈLE YERNEUIL. 29

lingot d'of et la discipline de Tartuffe I tels sobt les symboles du temps!

Et après un long silence, le docteur reprend en soupirant :

— Pauvre Adèle, un ange! je l'ai vue naître. Jamais âme plus pure, cœur plus loyal, esprit plus élevé, n'ont mérité le respect et l'amour d'un honnête homme. Ah î pourquoi ses parons ont-ils contrarié le penchant naissant qu'elle ressentait autrefois pour son cousin Ernest Beaumontl L'instinct mystérieux du bonheur attirait ces deux enfans l'un vers l'autre ; tous deux avaient seize ans, la même délicatesse native, les mêmes goûts, les mêmes aspirations vers le beau, vers le bien, vers un certain idéal dans la rie. Heureux aurait été leur avenir. J'en jurerais I je connais les hommes I Mais non ! Ernest Beaumont, orphelin, ne possédait qu'un modique patrimoine; sa vocation le destinait aux arts. Ah 1 que de fois ses naïves espérances, pures, généreuses comme toutes ses pensées, m'ont ému aux larmes 1 Epouser un jour sa cousine Adèle, partager sa vie entre l'amour d'une femme chérie et l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité, poursuivre avec une laborieuse ardeur des succèsl dont elle eût été encore plus fière que lui, ce doux rêve pouvait devenir une réalité. Mais qu'est-ce qu'un artiste en expectative ? Riche de trois à quatre mille Uvres de rente, quelle position sociale apporte-t-il à sa femme? quelle gî^ranlio offre-t-il de sa célébrité future? Aussi, la famille d'Adèle s'est-elle empressée de lui démontrer le néant d'une pareille union,' de briser à jamais le lointain espoir de ces deux adoles^ cens par un refus formel et anticipé.

go LE DIABLE MÊDECm.

Ernest, désespéré, a renoncé à la peinture, s'est engagé volontaire à bord d'un bâtiment de commerce, est devenu capitaine au long cours, a navigué sans cesse, et depuir qu'il est marin, il n'a plus revu Adèle. Celle-ci, de son côté, cédant à l'obsession de sa famille, a courageusement cornt^attu, dominé son penchant pour Ernest. Plus tard, elle & f pousé, sans aucune répugnance, ie le crois, mais aussi jans amour, ce m-omicur Verneuil î Elle voulait surtout satisfaire au vif désir do ses parens, bonnes gens, éblouis de l'honneur que leur faisait cet homme en leur demandant leur fille, riche cependant de cinquante mille écus de dot î Mais comment résister au prestige de monsieur Verneuil, certain de devenir directeur de son administraiion? et il l'est devenu. Les gens de cette espèce parviennent toujours. Homme posé d'ailleurs, sérieux et garanti par devant notaire ; garçon d'ordre et do bonnes mœurs; je l'avoue, ses dehors graves, compassés, sa réserve, sa parole affable et discrète, m'ont imposé; puis, une figure plutôt belle que laide, trente ans environ, somme toute, i'écorce d'un galant homme. Aussi je îus loin de dissuader Adèle de ce mariage. Elle s'est toujours montrée épouse irréprochable, la plus tendre, îa plus passionnée des mères, uniquement occupée du soin d'élever ses enians et, plus tard, de l'éducation de sa fille ; fuyant le monde, vivant heureuse, recueilliej dans la paisible so:itnde du foyer do* mestique; conservant peut-être au plus profond secre* de son cœur un mélajicolique souvenir de ses premiert rêvTs déjeune fille et de son penchant pour Ernest Eeaumont. Ce n'est d'ailleurs de ma part qu'un soupçon î jamais un mot d'elle n'a pu me faire supposer la persistance

de ce souvenir. Remplie de déférence, de dévouement, d*ûffection pour son mari, ne l*ai-je pas vue veiller jour et nuit près de lui, lors de cette longue maladie dont je l'ai sauvé il y a trois ans? Et voilà qu'&ujourd'hui... Ah ! jo frémis 1 j'entrevois un abîme de maux, et n'ai, celte fois, nul moyen de les conjurer. Je ne peux rien contre ce Ver-, neml, Lo démasquer serait redoubler le péril. Je connais riiornme, maintenant !

Les pénibles réflexions du docteur Max sont interrompues par le retour de Charlotte.

— Voilà, monsieur, ce que vous avez demandé, dit la servante au médecin en lui remédient doux fioles. Commont va la petite ?

Le docteur Max ne peut réprime? Texpression de dégoût que lui inspire la vue de Charlotte. Il est sur le point d'éclater ; il la menace du doigt ; mais, se xiontenant, il entre dans la chambre voisine en disants

— Nôu, pas d'imprudence... — tt il ajoute avec une profonde amertume :— C'est pourtant à une pareille créature que la plus adorable des femmes se voit sacrifiée!

— Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, — pensait Charlotie» — Est-ce que ce diable de médecin serait vraiment sorcier? est-ce que par hasard il se douterait de... Mais comment sVn douterait-il? qui l'aurait instruit?... Pardi î on raconte do lui des choses si extraordinaires!., il pourrait bien... Bah! ce sont des histoires. C'est égal^ j'avertirai M. Verneuil dès qu'il reviendra de son administration, afin qu'il se tienne sur ses gardes. Quant h moi, je ne craindrais pas un éclat,., au contraire I Mais lui, il est si poltron, si tartuife \ Enfin, — dit la servante

52 I^E DIABLE MEDECm.

en sortant, — il faudra bien qu'il se décide d'une façon.2

ou d'une autre î

Le docteur Mai et Adèle, après être restés pendant une demi-heure environ auprès d'Emma, reviennent dans le salon en marchant avec précaution.

— Dieu merci! votre fille est calme, elle dort ; comptons sur ce sommeil rép-arateur, — dit le docteur Max à madame Verneuil. Puis la voyant s'arrêter encore au seuil de la porte de la chambre et jeter de ce côté un dernier regard de sollicitude :

— Pauvre femme, vaillante mère I Toute entière aux alarmes que lui inspire l'état de sa fille, elle n'a pas prononcé un m.ot qui iît allusion à la cruelle découverte de ce matin.

— Mon ami, — dit Adèle au docteur à la suite (J'un silf=nce a«se2 prolongé, — depuis que j'ai perdu mon père, vous avez été la personne pour qui j'ai eu le plus de vénération et de coîjfiance,

— Ma chère Adèle, vous pouvez compter sur moi dans toutes les circonstances de votre vie.

~ Je le sais. Aussi, dans la pénible position où je m© trouve, je vais avec vous, mon ami, penser tout haut. Je n=' me dissimule pas la gravité de l'événement de ce matin. Par une fatalité que je déplore, ma fille a été pour ainsi dire témoin des désordres de son père... San? cela ma conduite serait fort simple : j'agirais ainsi que doit agir, en pareil cas, une femme qui se respecte. Je renver-

ADÈLE YERXEUIL. 35

rais cette servante ; je ne m'abaisserais pas à adresser un mot de reproche à monsieur Verneuilo

— Lui dont les dehors sont si graves I lui dont Tâpparente piété va jusqu'à Taf fectation I Et rien jusqu'ici n'avait pu vous faire soupçonner cette honteuse liaison?

-- Jamais il ne m'est venu, jamais il ne me viendra, ]é l'espère, à l'esprit, de soupçonner d'une bassesse des gens que j'affectionne, que j'estime, et j'ai toujours ressenti pour mon mari une affectueuse estime ; j'accomplissais dignement mes devoirs envers lui ; il remplissait dignement les siens envers moi ; il ne contrariait pas mes goûts de solitude. J'ai désiré me charger de l'éducation de ma fille,afin de la garder toujours près de moi, il a consenti à mon désir. Un seul et léger dissentiment s'est élevé entre nous au sujet de mon fils. J'aurais aussi voulu le garder à la maison; son éducation eût été faite sous mes yeux; mon mari a insisté pour que Louis entrât au collège. J'ai reconnu qu'en cette circonstance, la volonté de monsieur Verneuil devait prévaloir sur la mienne. Je n'ai donc eu qu'à me louer jusqu'ici de mon mari; je l'ai épousé de mon plein gré, satisfaisant sans doute aux instances réitérées de ma famille, mais acceptant librement son choix^ et l'appréciant parfaitemoDi.Vous dire, à vous qui me connaissez depuis mon enfance^ que, dans ma première jeunesse, je n'avais pas entrevu, espéré, une autre unîen; vous dire cela, mon ami, serait mentir, et je ne mens pas. Mais si, parfois, le souvenir de mon cousin Ernest Beaumont s'est présenté à ma pensée, telle était la nature de ces souvenirs, que je pouvais sans rougir regarder mon mari et mes enfans.

—Je connais la pureté de votre Sme, ma chère Adèle^

— AiDSî, mon ami, ma vie a été paisible, heureuse et selon mes goûts: ce bonheur, je le dois en partio à monsieur Yerneuii; je ne pouvais donc douter, le ne veux pas môme douter do son respect , de soa sérieux attachement pour moi. Puis, d'où me serait venu le soupçon ? Je n'ai remarqué aucim changement dans ia conliuile de mon mari à mon égard, sinon que, depuis environ deux ansj—c'était, je me le rappelle maintenant, vers Tépoque où celte servante est entrée chez moi, —monsieur Verneuîl a désiré que nos chambres fussent séparées. Eufin, que vous dirai-je, mon ami? les sentiaiens, ou piulôl les dehors do piété qu'il affichait de jour en jour plus évidemment, sans m'obliger à l'imiter, je rends jusiico à sa tolérance, devaient éloigner de moi jusqu'à l'ombre du doute sur la parfaite régularité des mœurs de mon mari. Quant à ceci, une femme de bon sens doit, je le sai?, faiio une très large part à l'indulgence pour certains écarts, et souvent leur bassesse rendre l'avoue, cette indulgence piu^ que facile; je la pousserais jusqu'au silence du mépris si ma fille n'avait été malheureusement initiée à Fimmo ralité de son père. Lhj ce me semble, est lo péril. Âiissij les conseils de votre expérience , de votre aojitiô me deviennent indispensables.

Et prêtant de nouveau l'oreille du côté de la chambre à loucher, m^adamo Yerneuii ajoute en se dirigeant vers b ÇQrte sur la pointe du pied :

— Je vais m'assurer si Emma dort toujours.

— Noble cœur I — pensait lo docteur Max en suivant ia jeune femme d'un regard attendri. — Jamais la raison, la respect de soi, l'indulgence, Tabnégation, n'ont parlé plus digae langage I

ÂIJÊLE VERNEUIL. 5^

Xî

Madame Verneuil s'étant assurée que sa ûlle reposait paisiblement, S9 rapprocha du docteur Mas et lui dit:

— Emma dort d'un protond sommeil. Hélas I maintenant c'est son réveil que je redoutel ce sont ses questions; c'est surtout l'impression que lui causera la présence de son père, lorsque, pour la première fois depuis ce matin, elle le reverra... Mon ami, conseillez-moi... Que faire? mon Dieu! que faire? Savez-vous ma crainte? C'est que cette pauvre petite ne puisse vaincre l'éloignement que mon mari va peut-être lui inspirer désormais... et qu'il prenne cette enfant en aversion. Ahl...— ajoute la jeune fem.me en pleurant,— ce serait le malheur do m.a viol

— Courage, ma chi;ro Adèle. La situation est sans doute fort grave; il faut y aviser au lieu de désespérer. Oui, votre excellent bon sens apprécie très justement les faits; oui, le plus fâcheux de tout ceci est que votre fille ait entendu ces mois adressés à Charlotto par votre mari : « —Je vcii- » drais que ma femme fût morte, tu serais la maîtresso » ici.Ces mots détestables, votre pauvre enfant les répétait tout à l'heure h chaque instant durant son délire.

— Franchement, mon ami, je no suppose pa^ que monsieur Verneuil ait sérieusement désiré ma m.ort, —répond la jeur.o femme. Et elle ajoute aves un sourire de dégoût : — Ce sont là propos d'amoureux, dignes de pareilles amours 1

3e LE DIABLE MEDECLN.

—Soit! Mais Emma, douée d'une intelligence vive, précoce, profondément impressionnable, vous aime, ainsi que vous Paimez, avec idolâtrie. Trop jeune encore pour reconnaître l'exagération de ces déplorables paroles, elle les croira sincères, et pour elle, il en résultera toujours « que » son père regarde sa servante comme sa vraie femme, et qu'il voudrait vous voir morte. »

— Ahl mon ami, vous m'effrayez !

— Ma chère Adèle, il faut aller d'abord au fond des faits; ensuite, l'on cherche à en tirer parti... oui, et peutêtre, — reprend le docteur Max en réfléchissant, — peutêtre...

— Quoi! vous espérez f

— Revenons à Emma. Je partage vos alarmes ; je crains qu'elle ne puisse vaincre la frayeur, peut-être même l'aversion que lui inspirera désormais son père. Il faudrait donc tâcher d'effacer de l'esprit de cette enfant la cause première de ses ressentimens.

— Y pensez-vous, mon ami? C'est impossible!

— Qui sait !

—•Que dites-vous î

—Ne suis-je pasl© DialU mèàeeiny et, comme tel, doué d'un pouYohr surnaturel?

— Mon ami, de grâce, parlons sérieusement.

— Eh bien I voici mon projet; mais sa réussite est ab* solument subordonnée au départ de Charlotte,

— Elle sortira d'ici aujourd'hui même, ma résolution est prise.

— Mais votre mari ? ',

— Je lui dirai sans colère, sans amertume, que je sais.., ^

-» Oh I prenez garde, ma chèfe Adèle î prenez garde I Dieu m'en est témoin, j'approuve, j'admire trop; votre noble indulgence pour songer à envenimer les choses ; mais, dans l'intérêt de votre repos, de votre avenir, il me faut cependant vous rappeler ceci : Monsieur Verneuil est un hypocrite. Or, rien de plus dangereux, de plus malhabile, en certaines circonstances, que d'arracher aux hypocrites leur masque. N'ayant plus alors de ménagemens à garder, ils deviennent capables de tout,

— Que faire alors ? Je ne puis cependant garder cette servante chez moi : sa présence sera désormais odieuse, insupportable à ma fille I

— Je suis d'avis de congédier immédiatement Charlotte; mais pas un mot, soit à elle, soit à votre mari, qui puisse leur faire supposer que vous êtes instruite de tout. N'est-il pas facile de trouver un prétexte plausible pour renvoyer UM domestique?

~ Le prétexte ou plutôt la très légitime raison de ce renvoi est trouvée. Celte fille, depuis quelque temps, est devenue fort impertinente. J'attribuais cette irrévérence à la vivacité de son caractère. Je suis donc résolue, au premier mot déplacé qu'elle me répondra, de la prier de sortir de céans.

— A merveille î et pour donner plus d'importance à cette mesure et surtout éloigner tout soupçon de l'esprit de votre mari, vous congédierez Charlotte devant témoin, devant moi, par exemple. De sorte qu'au besoin, mon témoignage pourrait confirmer monsieur Verneuil dans la pensée que l'insolence de cette servante a été la seule cause de son départ,

38 LE DIABLE MËDECLN.

— Vous prévoyez tout, excellent amiî Cette fille sortira donc d'ici ; mais le danger que je redoute subsistera toujours.

— La crainte, Faversioii qu'Emma ne pourra s'empêcher de témoigner à son père ?

— Hélas I oui.

— Ecoutez-moî, ma chère Adèle. Je suppose Charlotte congédiée, Emma est déjà délivrée de la présence de Tune des personnes dont la vue lui aurait le plus cruellement rappelé sa découverte de ce matin; il serait alors plus facile, et tel est mon but, de persuader votre Ûîle que ce qu'elle a vu et entendu au point du jour, dans la chambre voisine de la sienne, n'a été qu'un rêve de son imagination troublée parla violence d'un accès de fièvre dont elle aurait été atteinte pendant la nuit,

^ Âhl mon ami, vous nous sauvez!

— Ma pauvre Adèle, pas d'espérance exagérée; le moyen est hasardeux.

— Fiez-vous à moi, mon ami, pour le mener à bonne fin; j'en réponds!

— Ne vous abusez pas, votre fille est très intelligente; il sera peut-être difficile de la convaincre qu'elle a été le. jouet d'une illusion.

— Non, non.

— Il est vrai, chère présomptueuse, qu'en tentant ce moyen d'ici à quelques heures, l'esprit d'Emma, encore engourdi par l'accablement qui succède à l'exaltation de la fièvre, et affaibli par k légère saignée que je lui ai faite, n'aura pas recouvré sa lucidité habituelle.

— C'est évident, mon ami.

ADIÎLE VERIŒIÎIL. 39

— Evident , non, mais probable, et c'est là sur quoi je compte; car déjè, ce matin, elle n'avait plus pour ainsi dire conscience d'elle-même, en achevant cette funeste révélation; Ton peut donc espérer en profitant du premier trouble de son réveil, Jeter une telle confusion dans ses souvenirs de U. journén, qu'Emma r.o persuade en effet que la réalité n'est qu'un songe.

— Elle le croira, mon ami ! —s'écria la jeune fomme, radieuse d'espérance;— oui, elle le croira, si Je le lui affirme ! Pauvre ange I elle a tant de foi dans mes paroles î Ahî le mensonge est saint en pareille occurrence! Rendre à un père la tendresse, le respect de son enfant I

— Adèle, — dit le docteur Max profondément ému, — vous êtes la plus digne, la plus noble femme que je connaisse.

— Que fais-je donc , sinon mon devoir ? Cacher à ma fille l'égarement passager de son père; laisser ignorer h mon mari que je suis instruite de ses désordres ; ne p.is l'obligera rougir devant moi; préserver la sainteté du loyer conjugal de récriminations dont il ne doit jamais êfre souillé; retrouver le calme après l'agitation, la s(^carité après la crainte; continuer avec bonheur dans ma solitude l'éducation d'une enfant chérie; ah! mon ami! pour obtenir un pareil résultat, on est capable de prodiges; et de quoi s'agit-il? de quelque chose de si simple : convaincre Emma qu'elle se souvient, non de la réalité, mais d'un rêve de son délire 1 Vous me verrez à l'œuvre, mon ami I— ajouta la jeune femme avec un sourire ineffable. — Nous ^éus:^i^ons, vous dis-jo. Ah! vous avez le p^éme du cœur l Imaginer ce moyen de salut !

— Ce moyen, n'est-ce pas vous qui l'avez trouve, cnère Adèle?

-Moi?

— Quel a été le premier cri de votre âme généreuse et délicate lorsque ce matia cette enfant vous révélait ces laits honteux? « Mon enfant, ce que tu me dis là est impossible I tu t*es méprise I 19 vous êtes-vous écriée afin de ne pas avilir aux yeux de sa fille l'homme qui voïis Outrageait. J'espère réaliser votre généreuse insp^'ration, rien de plus.

Soudain la porte du salon s'ouvre avec fra^.^s, ?t Charlotte, le teint empourpré, l'œil étincelant de co^^re, euîre en s'écriant :

— Madame, je viens vous dire qm votre cuisinier© est une canaille l

Le docteur Max, à l'aspect de Charlotte s'élançant dans îe salon en proie à une vive irritation, se frotte les main s et dit tout bas à Adèle Verneuii :

— Ah I parbleu I cette drôlesso ne pouvait venir plus à propos. Nous cherchions une occasion; la voici.

— Mademoiselle, pourquoi tout ce bruit? — demande sévèrement madame Verneuii à sa femme de chambre. — Ne savez-vous pas que ma fille repose?

—Qu'est-ce que cela me fait, à moi ! Est-ce que par hasard vous vous imaginez, madame, que je me laisserai agonir de sottises par votre cuisinière?

— Vous êtes, ma mie, fort insolente; — reprend le docteur Max. — Madame devrait vous chasser sur l'heure de chez elle!

— Est-ce que ça vous regarde 1 De quoi vous môlezvousl — s'écrie Charlotte en toisant le docteur avec une sorte d'appréhension courroucée. — Allez au diable! c'est votre patron! vieux sorcier!

— Taisez-vous, mademoiselle, taisez-vous! — dit vivement madame Verneuil. — J'ai depuis longtemps, trop longtemps, toléré vos impertinences ; ma patience était à bouti Vous venez d'ailleurs do manquer si grossièrement de respect à monsieur le docteur Max, qu'il m'est impossible de vous garder plus longtemps à mon service.

— Comment! — balbutie Charlotte stupéfaite ; — quoi I vous me renvoyez?

— Demain matin, vous sortirez de chez moi.

— Ah ! vous me chassez! — s'écrie Charlotte avec une explosion de colère;— ah! vous me chassez!... dans les vingt-quatre heures, encore!... comme si j'étais une voleuse!

— Sortez! — dit impérieusement le docteur Max; — vos éclats de voix risquent de réveiller, cette pauvre enfant ■malade!

A ces mots, Adèle se rapproche rapidem.ent de la porte de la chambre voisine, y jette un coup d'œil inquiet, puis, rassurée, revient en disant :

— Grâce à Dieu, ma fille dort toujours.

Charlotte, blême et frémissante, incapable de prononcer une parole, et attribuant son renvoi à la diabolique méchanceté du docteur Max, le contemplait avec rage.

42 LE DIABLE .MÉDEaN.

— Vous m'avez entendue, mademoiselle, — reprit madame Ygriieuil ; — vous quitterez demain cette maison, et, d'ici le, je vous défends de reparaîire devant moi I

La servante se redresse, lanee à sa maîtresse un regard de haine , de menace et de déQ, puis d'une voix sourde, entrecoupée par la fureur :

— Madame, s'il y a quelqu'un de chassé d'ici, ça ne sera pr.s moi, entendez-vous? Rappelez-vous çg.I et vous aussi, vieux satan 1 Rappeloz-vous^a! — ajoute CliarlottP, montrant le poing au doct-eur; et elle sort si impétueusement qu'elle heurte Joséphine, la cuisinière, avec qui ei!o se rencontre au seuil de la porte.

— Est-elle mauvaise I — pensait Joséphine. — E-^t-eîle mauvaise, cette Charlotte , parce qu'elle se sent soutenue par monsieur!

Et s'adressent à Adèh :

— Madame Hcrmann demande si elle peut parler à madame...

— J'avais oublié ce rendcz-vous, — dit la jouno (-"mme. — Joséphine, priez cette dame do vouloir bien attendre un moment.

— Oui, madame.

— Ma chère Adèle, je vous quitte, -> reprit le docteur après ia sortie de Joséphine. — Résurnons-r.ous...

— Mon ami, vous avez entendu Tinsolento menace de cette fîHe?=,.

— C'est de la colère, de la brutalité, rien de plus. J'affirmerais qu'en apprenant de vous la cause du renvoi de Charlotte, votre mari n'osera pas s'opposer à votre volonté... Il faudrait tâcher do mener à bien notre projet au sujet

ADÈM-: VKH^NEUIL. 45

d'Emma avant le retour de M. VerneuiL A quelle heure rentre-t -il du ministère ?

— Ordinairement à cinq heures.

— Je reviendrai vers trois heures; Taméliora^ion df^jà très sensible qui s*est opérée dans l'état de votre fillo au--m«ntera, je l'espère, et nous essaierons de la persuaier que cette nuit elle a été le jouet des rêves de son cerveau Iroubié.

Le docteur tendit la main à Adèle.

— Donc, à tantôt.

— A tantôt, mon ami, mon sauveur! Ah ! j'oublinis.. — ajouta madame Verneuil, voyant le docteur Max s'é'oigner : —auriez-vous l'obligeance do prier une dame qui attend dans la salle à manger do vouloir bien entrer ici? Cette visite en ce moment me contrarie, mais madame Herraonn est une de mes amies d'enfance et de pon-^ion. Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs années. Son nom de famille est Florence Duperron, Vous devez vous rappeler l'avoir rencontrée chez ma mère ?

— Quoi! celte madame Hermann...

— D'où vient votre surprise ?

—Madame Ilermann est séparée de son mari ; le procès qui a précédé cette séparation a eu à Marseille un scandaleux retentissement.

-- Que m'apprenez vous là? Florence habitait en cfiVt Marseille, mais j'ignorais...

—A tout péché miséricorde. Peut-être madame Hermann s'est-elle amendée; mais, à en juger d'après les débats du procès de séparation, cette personne est peu digne d'être reçue chez vous, ma chère Adèle. Il esttrop tard maintenant

pour échapper à sa visite. Seulement, croyez-moi, ne revoyez pas cette madame Hermann. Adieu, à tantôt.

— Florence séparée de son maril — se dit Adèle Verneuil après le départ du docteur, — Je la croyais si heureuse ! En vérité, je ne reviens pas de surprise. D'après ce que m'ôpprend le docteur Max, celte entrevue, que je ne peux malheureusement éviter, me sera pénible; mais du moins ce sera la dernière. Voyons si ma fille repose toujours, »- ajoute la jeune femme. Et après un moment d'absence, elle revient : — Emma dort d'un profond sommeil sa respiration est de moins en moins oppressée. Merci, mon Dieu I merci 1

Madame Hermann, à peu près du même âge qu'Adèle Verneuil, ne paraît pas avoir plus de vingt ans, grâce à la fraîcheur juvénile de son visage. Elle est vêtue avec une élégance du meilleur goût; sabeautô fine et régulière est ravissante; un léger embonpoint ne nuit en rien à la perfection de sa taille; sa physionomie riante, heureuse, ouverte, mobile à l'excès, révèle une franchise étourdie, une extrême légèrefé de caractère, mais aussi l'absence do toute perfidie ou méchant instinct; c'est 15 sincérité dans l'inconsétijuence ; c'est l'expansion des mœurs faciles et non dépravées; on devine en cette jeune femme une bonté native, un généreux naturel que de fâcheux égaremens n'ont pu encore altérer.

En un mot, de même qu'Adèle Verneuil ©fifre dans sa chaste sérénité l'idéal de la femme du devoir j Florence Hermann offre dans son voluptueux épanouissement le type de la femme sensuellCf que son organisme (dirait le docteur Max) au moins autant que la faiblesse de sa moralité, rendent pr-esque incapable de lutter contre ses entraînemens.

Madame Verncuil, dissimulant à peine rembarras qi lui cause la visite de Florence Hermann,Ia contemple d'i ^ bord en si ence, non moins éblouie de sa beauté que péiir ■. blem.ent surprise de la riante désinvolture de cette jeuiêi femme, sur qui pèse uu passé Si" and aïeux, Florence, émjt-d du plaisir de revoir une compagne de sa première jeunesse, et d'ailleurs peu observatrice, ne remarquant pas la froideur do son amie, l'embrasse avec une si tendre effusion, qu'Adèle, touchée de ces caresses sont se réveiller en elle mille souvenirs d'une liaison intime en son temps, et n'a pas le courage de persister dans la sévérité de son accueil.

— Combien, chère Adèle, je suis heureuse de te revoir! dit Florence Hermann.— Telle a été mon unique pensée en arrivant hi^r à Paris : te revoir, toi, ma meilleure amiel

Puis, examinant Adèle avec une affectueuse curiosité: — Tu es toujours charmante! tu es toujours la sylphide! Seulement ta physionomie me semble devenus bien sérieuse.

— J'ai deux enfans, ma chère Fioreuco.

— Do petits anges, j"en suis sûre ; ils doivent te ressembler. Ah ! tu es bien heureuse d'avoir des enfans 1

— Ce bonheur a ses nuages ; en ce moment ma fille est très souffrante.

46 LE DIABLE MÉDEaN.

— Pauvre amie, vraiment? Et qu'a t-elle donc, cetl< chère petite?

— Un violent accès de fièvre. Mais, grâce à Dieu, maintenant elle se trouve mieux

— J'en suis ravie. Et ton autre enfant, est-ce aussi une nile?

'- Non, c'«st un garçon; il est au collège.

f* Encore une fois, tues bien heureuse a'être mère. Ah î si j'avais eu des ecfans! — ajoute Florence en soupirant, — je ne serais peut-êfro pas séparée de mon mari. Cer tu ne sais pas,,, je suis séparée de mon mari depuis trois ansi

— Florence, — répond gravement madame Verneuiî, — Jo viens seulement tout h l'heure d'apprendre par hasard celte cruelle circonsiance de ta vie.

— Oh! oui, cruelle, va, bien cruelle! Cela m'a parus! affreux dans le premier moment, que j'ai voulu me tuer ; j6 me suis jptée à Teau.

— Grand Dieu!

— Oh î j'y allai?, comme on dit, de tout cœur! Mais il n'y avait que troià pieds d'eau dans le bassin où j'espérais menoyc^r. J'en ai été quitte pour un gros rhume. Après louL meiiiîeTiartjjeto l'avoue franchement, j'aime mieux vivre qu'êlro morte. C'est ci bon, si beau, si gai, la vie!

— Jo vois que tu es moins à plaindre... ou plutôt plus à plaindre que je ne le pensais.

— Pcuî-êlre bien, — répond étoiirdiment madam^ îîermann, sans pénétrer le sons des paroles de son ami?.—En deux mots, voici l'histoire de ma séparation. J'avais épousé Charles par amour. Il était charmant, et, quoique d'origine

ADELE VERNEUIL. 47

allemande, aimable, spirituel comme un Français. Sa fortune égalait la mienne. Considéré de tous comme Tim des plus honorables négocians de Marseille, tendre, prévenant, aux petits soins pour moi... Tiens, chérie, je no saurai jamais dire assez de bien de lui, car je l'adorais î et pourtant je Tai trompé l

— Ah î Florence I

— Oui, j'adorais Charles, et je l'ai trompé I Cependant je l'en avais prévenu, j'ai du moins pour moi celte consolation.

— Comment I — reprend madame Verneuil abasourdie,—tu l'avais prévenu que...

— En un mot, je lui avais sincèrement avoué m.a vive appréhension de le voir entreprendre un long voyage en Allemagne. J'avais supplié Charles de m'emmener avec mi, ne lui cachant pas que je redoutais la solitude. Il s'est mis à rire; il croyait que je plaisantais, tandis que je pariais si sérieusement... que je pleurais... Ah I c'est qu'aussi je me connais bien, moi î Je craignais l'absence de moBi mari, l'isolement, l'ennui, l'oisiveté, que sais-je ? Enfm, je pressentais le malheur qui est arrivé! Que veux-tu ? je ne cache pas ma faibksse; il faut que j'aime quelqu'un, non pas à distance, mais là où je soupire moi-même.

— Quoi I le souvenir n'est-il pas toujours présent, toujours vivant, dans un cœur véritablement épris ?...

— Au cœur d'une sylphide comme toi, chère Ad Mo, lo souvenir peut suffire, mais moi, c'est différent ! Toujours est-il que c'est un peu la faute de mon mari... et aussi la tienne, si je l'ai trompé.

— Ma faute, à moi ? I

— Certainement... Te rappelles-tu ton cousin Ernest Beaumont ?

— J'ai conservé de lui le meilleur souvenir, quoique je ae l'aie pas revu depuis bientôt quatorze ans qu'il s'est em- Darqué.

— Sois heureuse, tu le re verras bientôt, peut-être aujourd'hui I

— Ma chère Florence,— répond madame Verneuil avec une dignité sévère,— monsieur Ernest Beaumont...

— Oh I voilà un « monsieur Ernest Beaumont » bien cérémonieux, — dit en riant Florence Hermann; —pourquoi ne pas dire simplement a Ernest? » Tu là'as jamais été très portée aux confidences; cependant, malgré ta réserve, chère Adèle, j'ai autrefois deviné que tu l'aimais.

— Je n'ai à cacher aucune de mxes pensées,— répond madame Verneuil d'un ton d'assurance tranquille. — Oui, au temps de ma première jeunesse, mon cousin et moi nous avions songé à la possibilité d'un mariage ; m^a famille n'a pas approuvé ces projets. Monsieur Ernest Beaumont s'est engagé dans la marine. Je me suis mariée de mon plein gré ; j'ai conservé, je le répète, le meilleur souvenir de mon cousin, et j'aime h croire, je crois qu'il est toujours digne de c^ souvesir.

— Il est ravissant, ma chère Adèha ; c'est un véritable héros de roman I

— Pardon, — interrompit Adèle, ~ tu m'as dit tout à l'heure quelques m.ols dont je suis affligée.

— Quels mots? — demanda Florence. i

— Selon toi, je n'aurais pas été étrangère à la cause de ta séparation. C'ec-t une raillerie, sans doute? En tous cas,

ADELE VEKNEUIL. 49

elle est triste, car cette séparation et ses conséquences seront toujours pour toi un irréparable malheur.

— Tu vas comprendre mon raisonnement; il est fort simple. Si je ne t'avais pas connue, je n'aurais pas connu ton cousin Ernest, et si je n'avais pas connu ton cousin Ernest...

— Quoil c'est lui?

— Non, non, ee n'est pas lui, — répond en riant Florence ; — rassure-toi, chèro jalouse.

— Florence I — dit vivement et sévèrement madame Vernouil, — celte légèreté de paroles...

— C'est vrai, j'ai tort, je suis une étourdie, — répond madame Hermann avec un accent de regret si sincère qu'il désarme son amie.—Je t'ai blessée sans méchante intention; gronde-moi, et pardonne-moi.

— Il le faut bien, folle.—Ei; madame Vernenil, souriant à demi,-- Les années ne t'ont pas corrigée de ton étourderio : au moral et au physique, tu as toujours vingt ans.

— Do ceci dois-je me plaindre, chérie ? Je ne sais. Enfin, tu m'as pardonné; jo continue mon raisonnement. Or, dis-je, si je n'avais pas connu ton cousin Ernest, je n'aurais pas connu Léon.

— Léon?

•—Oui, LéonI pour qui j'ai oublié Charles! Ah I ma chère Adèle, quel roman 1 je l'achève en deux mots : Mon mari était parti depuis huit jours; j'avais pleuré toutes les larmeaque jo pouvais pleurer pendant mes nuits d'insomnie, et cette longue séparation commençait à peine I Elle devait durer trois mois. Trois mois I quel siècle quand on aime 1 Lasse de pleurer, j'étais allée mo promener soli-

se LE DL\13LE MÉDECIN.

taire, comme une âme en peine, sur le bord de la mer ; j'espérais y trouver peut-être la poésie de Tabsence, afin d'adoucir mon chagrin; mais, hélas I j'avais beau contempler les vagues expirant sur la grève, les nuages fuyant h i'horizon, l'alcyon bercé sur les flots, etc., etc., malgré moi, j'en revenais toujours à me dire : Les vagues, les nuages, les alcyons, ne me rendent pas mon Charles 1 Je ne le reverraî que dans trois m.ois! Enfin, au lieu de me consoler, ce grand et mélancolique spectacle de la solitude de la mer rendait ma solitude, à moi, plus désespérante encore I Je fondais en larmes, je m,e désolais, lorsque, en me désolapt , je vois débarquer sur la plage M. Ernest Beaumont. Son navire était à l'ancre dans îe port. La figure de ton cousin est tpHement^ remarquable, non par sa beauté peut-être, mais Bar l'expression de ses traits Entre nous , je n'ai jamais rencontré d'yeux pareils aux siens, d'un bleu si doux, avec des cils si noirs, si longs, et.....

— Je t'en prie, Florence, abrège les détails.

— Enfin, 3*ai tout de suite reconnu monsieur Ernest, Cependant il avait granii d'un pied , et son teint, au lieu d'ôîre ainsi qu'ai^trefois aussi blanc que celui d'une jeune fille, était hâlé comme celui d'un vieux matelot, sans parler d'une légère barbe noire qui lui seyait à merveille.

— ED.core!— dit madame Verneuil sans dissimuler son impatience. —Tu as un goût singulier pour les signalemens.

— Quereux-tu! il est de ces physionomies qui vous frappent, et l'on ne les oublie jamais. Celle de ton cousin

est de ce nombre, mais la mienne, point, car je fus obligée de me nommer pour qu'il me reconiîfit. Alors il m'accabla de questions à ton sujet ; il était instruit do ton mariage, C8r il me demanda avec une certaine inquiétude si tu étais beureuse. A quoi je répondis que je réopérais... Maïs j'y songe, chère Adèle, es-tu heureuse? mon espépérance est-elle une réalité

— Je suis très heureuse.

— Ah I tant mieux ! Enfm, après avoir répondu à toutes les questions dont tu étais l'objet de la part de ton cousin, je lui propose naturellement devenir me voir; il accepte, rt profite de mon offre pour me présenter un jeune homme qui raccompagnait et qui ressemblait è...

— Tu me feras grâce de ce nouveau signalement?...

— J'entrais dans ces détails parce qu'il s'agissait de M. Léon Bumirail... C'était lui... Il voyageait en touriste à bord du vaisseau de ton cousin: tous deux vinrent le lendomain me rendre une visite. M.Ernest me parla beaucoup de toi. 3Î, Léon me regarda sans ce?se ; il revint seul lo surlcDdemain et m'apprit que son am.i avait mis à la voile pour les Indes, mais que lui renonçait h ses projets de voyage, préférant rester à Marseille. Il y est resté, je l'ai revu souvent, trop souvent,— -ajouta madame Hermann en soupirant, — Hélas I ma pauvre chérie , tu devines ie reste.

— Malheureusement.

— Ohl oui, — dit Florence avec une émotion si vraie, que son mobile et charmant visage s'assombrit soudain et exprima une tristesse profonde, — ohl oui, cette faute fut un grand malheur, car au retour de mon mari... Mais ta

52 LE DIABLE MÉDECJJV.

ne me croiras peut-être pas... et cependant, c'est la vérité,

pourquoi mentirais-je ?

— Achève.

— Hé bien , lorsque j'ai revu Charles , mon amour est revenu avec sa présence; oui, mon amour est revenu aussi vif, plus vif que par le passé, c^r j'avais uner grande faute à me reprocher... à expier,.. Cela te semble incroyable?

— Incroyable, non , puisque tu le dis , mais incompréhensible.

— Toujours est-il que la vue de mon mari, son tendre et confiant accueil après cette longue séparation, m'ont donné horreur de moi-même 1 Je l'avais trompé lâchement, sans honte, sans scrupule I Aussi tout à coup, je ressentis un remords tellement poignant et désespéré, que je me jetai au cou de Charles en sanglotant; je lui avouai franchement ma faute, dont il n'avait pas le moindre soupçon et...

Puis s'interrompant et portant son mouchoir à ses yeux noyés de larmes, Florence ajoute d'une voix altérée :

— Adèle, cette séparation date de trois ans, et tu le vois, à ce souvenir, je pleure encore.

— La sincérité de tes regrets me touche, ma pauvre Florence,—répond m.adame Verneuil attendrie; —du moins, malgré tes égaremens, ton cœur est resté bon.

— Oh! quant à cela, oui; si j'ai de nombreux défauts, du moins je ne suis pas méchante, — répond Florence en essuyant ses pleurs. — Ah I si Charles avait été indulgent envers moi, J'étais sauvée! je l'aurais béni, adoré comme un Dieu! Le tromper encore après un si noble pardon, Jamais je n'en aurais eu la pensée, le courage. Mais non, au lieu d'être sensible à l'aveu spontané de ma faute, mon mari

ADELE VERNEUiL. 55

m'a durement repoussée, m*a traitée avec le plus outrageant mépris. Ce mépris, je le méritais, je le senfaîs. Aussi, la tête perdue, jo suis allée me jeter dans la pi^ce d*eau de notre jardin, où, au lieu de la mort que je cherchais, Je n*âi trouvé qu'un rhume, sans compter que mes cheveux s'étaient entremêlés des joncs du bassin, de sorte que, lorsque l'on m'a retirée de l'eau, je ressemblais à une naïade. Les traits de madame Herraann se rassérènent peu à peu; elle se met à rire.

— Quelle singulière femm.e je suis! Tout à l'heure je pleurais, et voilà que je ris. Mais Ton est ce qu'on est, à cela nul remède, n'est-ce pas, Adèle?

— Je le crains.

— Enfin le jour même de l'aveu de ma faiblesse, mon mari est allé déposer sa plainte en aduHè?^ Je n'ai rien voulu nier. Un scandaleux procès s'est evjgago; ma séparation de corps et de bien a été prononcée; j'e suis rentrée en possession de ma dot, environ vingt mille livres de rentes, et j'ai é(é condamnée, ainsi que Léon, à six mois de prison. J'ai pas é ce temps dans une maison de santé, car le chagrin m'avait rendue très malade. A l'expiration de ma peine, Léon et moi, nous sommes partis pour l'Italie. Ahl chère Adèle, le ravissant voyage I Milan! le lac do Côme I Venise et ses gondoles ! Nous restions avec Léon des nuits entières en gondole, par des clairs de lune magnifiques. Que venx-tui repoussée par mon mari, je cherchais une consolation, un refuge, un avenir dans l'amour de Léon. Oh I je te le jure, je ne me serais jamais séparée de lui, car je ne demande qu'à être fidèle, moi 1 pourvu qu'on me le soit, ou que l'on ne m'abandonne pas.

o4 LE DIABLE MÉDECIN.

Mais à Napîes, Léoa s'est épris d'une chanteuse du théâtre

Saint-Charles et m'a délaissée.

— Ah I c'est indigne 1

— N'est-ce pas? Et c'était d'autant plus mal que je n'avais qu'un désir, passer, finir mes jours près de lui. Aussi j'ai longtemps pleuré son infidélité ; mais je n'ai pas de fiel dans l'âme : je cherchais à excuser Léon, m'avouant qu'après tout il n'y avait rien de très extraord insire è ce qu'il m'eût préféré la Fiorina (elle s'appelait la Fiorina), l'une des plus célèbres cantatrices d'Italie, et belle comme le jour I EnOn^ il me fallut bien prendre m.on. parti do cet abandon, tâcher de m'en consoler. Une femme séparée de son mari, et sans enfans, n'a plus aucun lien. Mon oncle et ma tante ne voulaient pas me revoir. J'ai quitté Naples, et à Rome,,, et à Rome...

— Pourquoi t'interrompre ?

•— Ta pitié pour moi va peut-être se changer en mépris, en aversion,

— D'où me viendraient, Florence, ee mépris, cette aversion ?

— Désolée de l'abandon de Léon, je n'avais plus de larmes à pleurer. Je m'ennuyais mortellement ; mais, crois moi, ma dernière liaison que j'ose à peine t'avouer ne finira qu'avec la vie.

~ Ah! l'infortunée, elle est perdue ! — se dit madampi Verneuil, douloureu^:ement affeciée, — elle est perdue! IH la clémence de son mari pouvait la sauver 1

— Adèle, — reprend d'une voix craiatWe madame lîermann,— tu me méprises?

— Je te plains, pauvre femme.

ADÈLE VEU-NEUiL. 55

— Pourtant, si tu savais combien Frantz de^Basfold a d'attachement pour moi ! Il est Hongrois, plein de cœur, de loyauté; nous nous sommes promis de nous aimer (oujours.

Le front de Florence, un moment assombri, s'écl-nrcit de nouveau, et elle poursuit, cét^ant à la mobilité doses impressions :

•— Nous avons entrepris, Frantz et moi, une délicieuse excursion en Hongrie et dans le Tyrol. Quel p^ys sauvage! que de sites pittoresques! Nous parcourions les montagnes à cheval. Je m'habillais en homme. Le costume national hongrois est charmant. Frantz trouvait qu'il me seyait à ravir. Nous avons ensuite admiré les magnifiques bords du Rhin, en descendant CP fleuve jusqu'à Strasbourg; de lài, nous sommes allés prendre les bains de mer au Havre. Or, devine quelle est une des premières personnes que j'ai rencontrées dans ce port? Ton cousin, monsieur Ernest. Il arrivait de l'île de France. -

—Ma chère Florence,— reprend madame Vemeuil avec un léger embarras, —je...

— Mes confidences t'ennuient ?

— Non, elles m'attristent profondément, et...

— Rassure-toi, je ne te parlerai plus de moi, mais de ton cousin.

— Certes,— dit Adèle Vemeuil, contenant sa pénible impatience, — certes, je ne saurais rester indifférente à ce qui touche une personne digne de mon attachement et de mon estime, mais...

— Alors, laisse-moi achever; tu ne regretteras pas de m'avoir écoutée. La première question de M. Ernest, lors-

56 LE MIABLE MÉDECIN.

qu'il m*a rencoQtrée a encore été : « Et Adèle ?» car il était resté presque toujours embarqué depuis notre dernière entrevue à Marseille. Je lui ai répondu que depuis longtemps je n'avais aucune nouvelle de toi. J'ai appris de lui qu'il se proposait de venir passer seulement un jour à Paris afin de ta voir, et qu'ensuite il reprendrait la mer. Nous avons eu très souvent sa visite pendant notre séjour au Havre. Fr anlz est devenu fanatique de ton cousin, et moi aussi, en tout bien tout honneur, —ajoute en souriant madame Hermann.—Tu n'imagines pas combien il est intéressant à eo tondre lorsqu'il raconte ses voyages I Quel esprit h la lois cbarmant et élevé I Nous sommes allés à bord do son bâtiment. lia acheté,— car il a gagné une très belle fortune, — il a acheté ce superbe trois-mâts afin d'être chez lui, nous disait-il ; et devine quel nom il a donné à ce navire?

=- Je ne sais...

— Il l'a baptisé rAnÈLE.

*- Je l'avoue, Florence, je suis sensible à ce souvenir amical.

— Si tu voyais, chérie, avec quelle coquetterie il a décoré ce navire! Sa coque est peinte en blanc et rehaussée d'une lisse bleu d'azur... Je gage que tu préfères la couleur bleue à toutes les autres ?

— C'est vrai.

— J'en étais sûre I La poupe du navire est sculptée délicieusement, et l'on y lit en grosses lettres d'or, sur ua fond bleu : Adèle.

— Pauvre consin I —dit madame Verneuil souriant avec mélancolie, tandis que Florence continuait.

-^ Monsieur Ernest est adoré de ses matelots. Il a fait preuve, dit-on, dans plusieurs circonstances, d'un courage et d'une bont^ héroïques. Une fois, entre autres, un pauvre petit mousse tombe à la mer par un très mauvais temps ; ton cousin, malgré un péril mortel, se jette dans les flots et parvient à sauver l'enfant.

— Vaillant et généreux cœuri — pensait madame V©rncuil; — il n'a pas changé.

— Udb autre fois, son vaisseau a été attaqué par des pirates sur les côtes du Japon. Le lieutenant nous disait que monsieur Ernest, dans ce combat acharné, avait montré un sang-froid, une intrépidité incroyables. Sans lui, sans l'élan qu'il inspirait à ses marins par son exemple, l'équipage était massacré. Ton cousin, lors de cette attaque meurtrière, a reçu deux graves blessures.

— Mon Dieu !— s'écrie Adèle,— et les suites de ees blessures orit-oUes été funestes à sa santé?

■— Non, pas que je sache,— répond Florence,— car lorsque nous avons voulu, Frantz et moi, amener l'entretien sur ce combat, monsieur Ernest, avec une modestie pleine de bon goût, a détourné la conversation. J'oubliais de te dire qu'il a continué de se livrer h la peinture, pendant les longues heures de ses tra»versées. Nous avons visité sa chambre à bord : c'est un véritable musée. On trouve là des vues de tous les pays qu'il a parcourus, et des scènes de mœurs peintes avec un talent admirable.

— Rien, en effet, ne doit être plus curieux, plus attachant que ces tableaux. Combien j'approuve mon cousin il'avoir cultivé un art pour lequel il se sentait tant de vocation I

58 LE DIABLE MEDEOLW

— Sa vocation ne Ta pas trompé. Frantz, très connaisseur en tableaax, me disait que ton cousia était un artist o de premier ordre. A ce sujet, j'ai fait une remarque sit> gulière. Il a, près de sa chambre, une petite pièce servait de bibliothèque ; là était suspendu à la boiserie un cadro fermé par deux battans, placé en regard du portrait do la mère de monsieur Ernest. Je lui ai demandé ce quo contenait ce cadre mystérieux. Il a rougi, souri tristement et éludé de me répondre. Hé bien, moi, chérie, je gagerais que ce cadre renferme ton portrait, ueint de souvenir, et je...

— Ma chère Florence, je t'ai écoutée avec plaisir tant que ton récit s'est bcfrné à des détails intéressans sur la carrière de M. Ernest Beaumont. Quant à cette supposition, fort peu fondée selon moi, que le cadre dont tu parles renferme mon portrait, je ne saurais l'admettre; je te prie do no pas insister sur un pareil sujet.

— Mon Dieu I es-tu farouche l Quoi I l'amour de ce pauvTe monsieur Ernest ne te...

— Assez, de grâce, assez ! — reprend sévèrement Adèlo Verne uil. •— J'ai une trop haute opinion de M. Ernesî Beaumont pour ne pas être certaine qu'il ne s'est jamais permis de dire un mot touchant le sentiment que tu t'obstines à lui prêter avec une inconcevable légèreté.

— Oh ! sans doute, en apparence, il s'informait de toi au nom de l'intérêt qu'autorl:-aient vos relations de parenté et d'ancienne amitié; il ne parlait de toi qu'avec une extrême réserve; mais malgré lui, souvent, en prononçant ton nom, son regard se mou liait de larmes.

— Tu me parais complètement oublier, ma chère Florence, un fait fort important.

— Leque»doBc7

—• C'est que je ne m'appelle plus mademoisolle Adèle Régnier, mais madame Vornouil.

— Où est lo mal do te dire que.c.

— Il est dos nuances que tu peux ne pas saisir ou ne plus saisir ,ma chère Florence; cela m'afflige; ainsi donc, qu'il no soit plus question entre nous do M. Ernest Beauwont.

—Ton observation est juste,trè? juste,— reprend madame llermann avec sa sincérité habituelle, ensuite de qupîques aiomons de riflexion; — -jo suis une écervelée. Ne dirait-on pas que je viens t© faire une déclaration de la part de ton pauvre cousin? Une telle pensée de ma part serait si bicssanîe pour toi, pour lui , et j'ajouterai si honteuse pour moi, que tu croiras, je l'espère, qu'elle ne m'est pas venue à l'esprit. Adèle,— ajoute la jeune femme d'un accent pénétré,—j'ai été légère, inconsidérée dans mes paroles, mais je cédais uniquement au plaisir de t'apprendre que i'absence, loin d'affaiblir l'affection de ton cousin pour toi, semblait l'avoir encore augmentée. Tel est mon crime, pardonne-le-moi.

— De grand cœur, — répond madame Verneuil. Et elle ajoute avec embarras en regardant la pendule : — Voici bientôt trois heures; j'attends mon médecin. Jo te prie de m'excuser; ma fille, quoique son état se soit amélioré, est toujours souffrante.

— Chère Adèle, est-ce qu'entre amies l'on ne doit pas RgîT sans cérémonie? Adieu!... Quand pourrai-jo te revoir? Ton accueil m*a touchée profondément. Tu es plus

tJO LE DIABLE MÉDECLN.

généreuse que ma famille,— Et une larme vint' aux yeui de madame Hermann. — Oui, un pareil accueil de la part d'une femme aussi honorable que toi mo relève, m'encourage. Tu as entendu ma confession sincère, oh ! bien sincère I Tu as dû le reconnaître, si j'ai commis des fautes impardonnables, les circonstances, la funeste faible-se de mon caractère m'ont entraînée. Jeté l'avoue, sachant combien ton caractère est ferme, ten amitié sûre, j'ai beaucoup compté sur tes bons conseils, sur ton appui, sur ta salutaire influence. Bïon Dieu ! en mal ou en bien, je ne suis guère que ce que l'on fait de moi. Accorde-moi seulement quelques heures de temps à autre, je ne serai pas importune ; tu me rendras bien heureuse et tu feras une bonne action ; vrai, Adèle, vrai I

Madame Hermann prononce ces derniers mots avec tant do modestie et une si confiante expansion, que son amie sent à son tour ses yeux se mouiller de larmes.

— Pauvre femme ! elle m'attendrit, et pourtant, non, non, c'est impossible ! — pense madame Verneull ; et elle reprend tout haut :

— Ma chère Florence, j'ai de nombreux devoirs à remplir. La santé de ma fille va exiger de moi des soins incessans; je m'occupe seule de son éducation. Il me serait donc, à mon grand regret, difficile de te fixer l'époque à laquelle nous pourrons nous revoir.

— Adèle, c'est une défaite,— répond madame Hermann, douloureusement affectée, et ne pouvant retenir ses pleurs; — je suis indigne d'^.tre reçue chez toi...

— Écoute-moi, — dit madame Verneuil serrant aflfectueusement entre les siennes les mains de Florence. — Si

j'étais veuve et sans enfans je te recevrais avec 'plaisir ; je regarderais comme un devoir de répondre à ta confiance; cllonous honore toutes deux. Oui, je le pense comme toi, la funeste faiblesse de ton caractère, les circonstances, et surtout l'irréparable sévérité de ton mari qui pouvait to sauver, to rébabiliter par l'indulgence, t'ont fait dévier du droit chemin. Tu peux encore y rentrer, malgré do graves égaremens. Je te plains cent fois plus que je ne te blâme. Seulement laisse-moi to rappeler un fait dont je suis navrée : ton procès en séparation a été suivi d'une condamnation. Florence, ma pauvre Florence, songes-y, j'ai une fille de douze ans; ta présence chez moi serait-elle convenable ?

— Tu as raison,— reprend madame Hermann frappée de l'observation de son amie.— Adieu, Adèle, excuse- moi. J'avais oublié (j'oublie tant de choses I) l'une des plus pénibles conséquences de ma position I Elle a creusé un abîme entre moi et les femmes qui pouvaient me tendre une main secourable, me réconforter, me guider, car en venant ici, j'espérais...

Mais ses yeux se noyant encore de larmes, Florence s'interrompt et ajoute d'une voix altérée :

— Adieu, Adèle, tu ne me verras plus. Pardonne-moi l'indiscrétion de ma demande.

— Ton chagrin me navre, ma pauvre Florence. Ah ! je te le jure, seuls, mes devoirs de mère, d'épouse, me...

— Et tu t'excuses encorel — dit madame Hermann en embrassant son amie avec effusion.— Franchement, est-ce que tu peux recevoir chez toi, devant ta fille, devant toa mari, une femme condamnée à slî mois de prison pour

62 LE DIABLE MÊDECLN.

adultère? — Et haussant les épaules : — Tiens, je ne sais

pas seulement où j'avais la tête, j'étais folle...

La porte du salon s'ouvre. Le docteur Max entre et s'avance lontement. A sa vue, madame Hermann rabaisse son voile, eQa do cacher la trace de ses larmes, et dit à son amie en lui tendant la main:

—Adieu, ma chère Adèle, adieu.

— Adieu I — répond tristement madame Verneuil, — Qdieujma chère Florence !

Madame Herraaun se dirige vers la porte. Le docteur Max s'incline devant elle. Elle lai répoMd par une révérence et sort, A ce moment, l'on entend ia voix d'Emma dans la chambre voisine et appelant sa mère.

— Mon ami.— dit vivemeat Aiièle,—ma fille est éveillée.

— Le moment est opportun, profitons-en, — répond le docteur ; — venez, venez.

Madame Verneuil et le docteur Mox entrent dans la chambre voisine, où Emma est couchée. Une extrême pâleur et un profond alaitement ont succédé, chez cette enfant, au coloris et à ranimation de la fièvre.

— Grâre à Dieu, chère ange, tu as longtemps reposé, — dit Adèlo en embrassant sa fille et s'asseyant près du lit;— ton agitation semble calmée.. Comment te 'trouves-tu maintenant ?

— Mieux, maman, —répond Emma d*une voix affaiblie et Fesprit encore appesanti. — Quelle heure est-il donc î

ADÈLE VEUNEUIL. 63

— Il est bientôt quatre heures, — dit le docteur Max; et s'adrossant à madame Verneuil, il ajoute à demi-voii, mais assez haut pour être entendu par l'enfant : — Elle demande l'heure. Voici, depuis l'accès de cette nuit, les premières paroles raisonnables que prononce votre fille, ma chère Adèle.

Cotte observation du médecin frappe et surprend Emma ; elle cherche h rassembler ses souvenirs, regarde autour d'elle, et reprend :

— Oîi suis-}0 donc ? Ah I je suis couchée dans le lit d« maraan — Et après quelques instans de réflexion, l'enfant doute : —Il me semble me rappeler que ce matin...

— Chère ange,— dit madame Verneuil, — nous t'avons, ton père et moi, transportf^e ici cetie nuit, lorsque tu as été atteinte d'un accè;; de fièvre chaude.

■— Mon père ?— répète Emma stupéfaite,— cette nuit?.,.

— Oui, vers les deux heures du matin. Charlotte, effrayée, est venue m*apprendre que tu t'étais levée, en parlant à haute voix. Pauvre enfant, tu avais le transport au cerveau...

— Charlotte... celte nuit? — répète de nouveau Emma doplus^en plus surprise. '— Tu dis, maman...

— Je dis, chère ange, que cotte nuit tu avais le transport au cerveau; tu ne reconnaissais personne. Tu prenais Charlotte pour moi; ta disais qu'elle était la femme de ton père, qu'il voulait me voir morte... que sais-jel.„ Ton délire était effrayant.

Emma se redresse sur son séant, interroge sa mémoire, encore troublée par la somnolence dont a été suivi son délire, et attache sur sa mère ses grands yeux ébahis.

64 LE DIABLE 31EDECL\.

Le docteur Max fait un signe d'intelligence à Adèle et reprend :

— Combien vous nous avez inquiétés, chère Emma I L'on est venu en hâte me chercher; le jour commençait de poindre. Lorsque je suis arrivé ici, votre délire était à son comble. Tantôt vous vous croyiez enlevée au ciel parmi les anges, tantôt entraînée, ainsi que moi, chez le grand diable d'enfer, en raison de ma prétendue intimité avec ce ténébreux personnage; tantôt vous croyiez voir votre père dans la chambre de votre bonne ; tantôt vous vous mettiez à rire comme une folle, croyant assister à une représentation do Polichinelle au théâtre de Guignol; et puis, tout à coup, vous fondiez en larmes; vous sembliez par intervalles nous reconnaître, votre maman et moi; vous nous racontiez alors je ne sais quelle vision bizarre qui paraissait dominer les autres, et, selon cette vision, votre père aurait désiré la mort de votre mère... lui, lui qui, ainsi que nous, vous prodiguait les soins les plus tendres depuis que votre accès de fièvre chaude s'était déclaré!

— Enfin, mon aoge, ton délire s'est calmé, grâce à uno saignée que noire vieil ami t'a faite.

— Une saignée?— reprend Emma de plus en plus abasourdie; — quelle saignée?

— Pauvre enfant! Voilà seulement que tu reviens à toi; lu avais depuis cette nuit perdu conscience de toi-même, à ce point que tu ns t'es pas seulement aperçue que notre bon docteur l'avait saignée. Regarde ton bras.

-- C'est vrai, — reprend Emma en jetant les yeux sur son bras, à demi enveloppé d'une bandelette,— c'est vrai.

ADELE YEU.XEUIL. 65

L'enfant interroge de nouveau ses souvenirs, pouvant h peine, à travers le trouble de son esprit, démêler ce qu'ils ont de réel ou de faux. Elle hésite encore à regarder comme une illusion ee qui s'est passé dans la journée. Cependant, le fait dont elle a été témoin se retraçant àisa mémoire avec évidence, elle reprend :

— Mais, maman, au point du jour, lorsque je me suis lovée pour aller éveiller Charlotte, je...

•— Mon enfant,— dit le docteur Max,— ce matin, au point du jour, vous étiez, non pas dans votre chambre , mais couchée ici, dans le lit de votre mère, depuis plus de deux heures.

— Mais non, — répond Emma, faisant un effort de réminiscence, — maisnoûl Ce matin, j'étais dans ma chambre, je me le rappelle bien ; plus tard, maman est venue; il faisait grand jour; je pleurais; elle m'a amenée dans le salon, m'a couchée sur le canapé; oui, je me le rappelle, et...

— Dis-moi, mon enfant, te rappelais-tu avoir été saignée ?

— Non, maman.

— Cependant, tout à l'heure, en présence de votre mère, je vous ai saignée, petite Emma ; voyez encore votre bras.

— C'est vrai, — reprend l'enfant, — c'est vrai. Je rêvais donc?

— Certes. Aussi vous no pouvez vous fier en rien à ce que vous appelez vos souvenirs. Votre mère vous le dira comme moi, ce sont de iSévreuses rêveries : elles vous trompent.

— Il serait possible! — murmure Emma dans sa créda*.

li té naïve;— j'aurais rêvé tout cela? Et pourtant iî me semble... ouï, il me semble, — ajoute-t-elle en léfléchissant.,— mais je ne croyais pas avoir été saignée, et je l'ai pi^] L'enfaut garde pendant un moment le silence et reprend vcc un élan de confiance ingénue :

— C'est vrai, maman, ce que tu dis là î •— Oui, mon enfant.

— Bien vrai?

— Bien vrai.

— Au fait, mèreç pourquoi me tromperais-tu T

— 3e te le demande : pourquoi te tromperais-je?

— C'est juste. Ainsi, tu me jures que j*ai rêvé ? i- . Oui, cbèro ange !

— Tu me le jures, au'^si \Tai que tu m'aimes?

— Aussi vrai que je l'aime? Me croiras-tu maintenant?

— Oh I maman , comment ne pas te croire I — s'écrie Emma en tendant ses bras à madame Verneuil. —Quel bonheur I c'était un rêve î Papa ne m.e f'-Ta plus peur I jo pourrai l'aimer autant que je l'aimais !

— Chère enfant I — dit Adèle embrassant sa fille avec effusion, — si tu savais quelle joie mo c-ausent tes paroles

Joséphine entre en ce moment, et s'adressant à sa maîtresse :

—Monsieur yi-mi de rentrer; il attend m-adame dans ?on cabinet.

— Parlez plus bas,— reprend le docteur Max à dem-i-voii en emmenant Jo-éph'ne loin du lit, près d'une fenêtre, o l'entretien suivant continue à demi- voix :

— Est-ce vous, Joséphine, qui avez ouvert la porte è votre maîireî

ADELE VERNEUIL. 67

— Non, monsieur; c'est Charlotte,

— A't-elle causé longtemps avec M, Verneuil?

—Non, pas tongtemps, monsieur lo docteur, car je suis sortie do la ôuisine presque aussitôt que monsieur a eu son* né. Alors Charlotte est rentrée dans la salle à manger.

— Votre maître est-il instruit de Tindis position de sa fille?

— Je ne le crois pas ;sans cela monsieur serait sans doute venu tout de suite ici, tandis qu'il est au coD'raîre allé dans son cabinet en me disant : « Priez madarno de venir me parler. »

— Ma chère Adèle,— reprend le docteur Max élevant la voix, — un mot, je vous prie. — Et se tournant vers Joséphine : — Allez près d'Enima.

Adèle, revenant près du docteur, la figure rayonnante lui dit tout bas :

— Ernma nous croit, mon ami; elle nous croit I L'avez vous entendue : « Je pourrai aimer mon père autant que » je l'aimais » ? Adorable eniant I Nous sommes sauvés î

— Je l'espère, — répond aussi à demi-voix le docteur Max. — Votre mari vient de rentrer. Charlotte lui a ouvert la porte : ils ont pu échanger quelques mots ; elle lui aura sans doute appris que vous Tavea chassée. M. Verneuil vous attend dans son cabinet.

— Ne craignez rien, mon ami, je n'oublier©! pas vos conseils ; je serai calme. Cela me sera facile, jo suis 3i heureuse î

— Ainsi, pas un mot à votre mari qui puisse lui faire soupçonner que vous savez,,. — Mais, tressaillant, le docleur ajoute : — Ahl mon Dieul j'y songe,..

— Qu'avez-vous7

— Nous avons persuadé Emma que son père l'avait veillée cette nuit. Il va sans doute venir la voir ; elle le remerciera de ses tendres soins ; la surprise qu'il témoignera pout réveiller les doutes de votre fille, l'éclairer sur la vérité

— Ah ! vous m'effrayez I

— Enfin, quelle cause donner à l'indisposition d'Emma, lorsque votre mari vous demandera,..

*— ' Il est un Dieu pour les mères! —s'écrie madame Verneuîî après un moment de réflexion, et radieuse elle reprend : —Rassurez-vous : mon mari aifiriTiera lui-même à Emma que cette nuit il l'a veillée ! Une pareille affirmation ne dissi:erait-ellepas les derniers doutes de ma filîe, si elle pouvait en conserver ?

— Mais comment espérez-vous...

— Oh I c'est plus qu'un espoir , c'est une certitude. Je cours rejoindre monsieur Yerneuil, et tout à l'heure, — ajoute-t-elle en souriant avec bonheur, —vous reconnaîtrez que je n'étais pas une présomptueuse.

— ïl m'est impossible de vous attendre : une consultaton me réclame impérieusement. Je reviendrai ce soir.

— Et vous nous trouverez, mon mari et moi, près de ma Lille, ot elle plus tendre pour lui que par le passé.

— Je vous crois. Dieu doit protéger les bonnes mères; A ce soir, ehère Adèle.

Madame Verneuil, après le départ du ûocîour, se rapproche du lit de s 3. fille.

— Je te quitte pour un mom^^xit, chère ange; Joséphine restera près do toi Jusqu'à mon retour.

ADÈLE VEP.NEUIL. 69

— Ohî mère, maintenant que je sais que j'ai rêvé, il me semble que je suis guérie.

— Tout à l'heure je vais revenir avec ton père; maïs surtout pas un mot, entends-tu? pas un mot de tes vilains rêves à son sujet, car tu Taffligerais cruellement I

•— Je le crois bien î pauvre père !

— Ainsij tu mo promets de ne pas lui parler de cette Iriste vision qui t'a causé un si vif chagrin?

—Oh I sois tranquille, maman : je me les reproche assez, mes mauvais rêves! Mon seul désir est de Tembrasser, ce bon père. Amène-le-moi vite.

— Lui et moi, dans quelques instans, nous serons près de toi, mon ange, — répond madame Verneuil. Et elle s'empresse d'aller rejoindre son mari»

Monsieur Verneuil attendait sa femme dans son cabinet, où il se promenait pensif.

Cet homme était âgé d'environ quarante-deux ans, légèrement obè«e, blafard et bouffi ; ses rares cfeeveuxd'un blond fade commençaient à grisonner; maisdepubqu'il adoraitsa servante, il dissimulait coquettement la nudité de son crâne sous les mèches frisées d'un faux toupet artistement ajusté. Sa physionomie, habituellement grave, rogue, froide et empreinte d'une affectation de pieuse austérité, trahissait en ce moment une irritation contenue et une vive anxiété. Instruit par Charlotte de son renvoi, il ignorait si ses honteuses relations avec elle étaient connues de madame Verneuil.

Assez peu attrayant, déTorô de Tambition d'atteindre au plus hautrang dans s©n administration,et incapable de vaincre son excessive timidité auprès des femmes, M. Verneuil devait à ces circonstances, beaucoup plus qu'à la fermeté de son sens moral une régularité de mœurs démentie environ dix ans après son mariage. Jamais il n'avait été airK)ureux d'Adèle. Cette nature frêle, élégante, délicate, impressionnable comme la sensitive, et comm.a elle se repliant sur soi-même au plus léger froissement, ne pouvait révéler qu'à un cœur digne du sien les trésors de tendresse, d'amour passionné, enfouis dans son âme, et dont elle avait h peine conscience. Son mari, longtemps convenable à son égard, mais ne ressentant pas d'amour pour elle, entrevoyait parfois, à travers les rêves ineipérim.entés de son dérèglement d'esprit, un idéal que Charlotte devait réaliser un jour. Cette grande belle fille , déjà corrompue lorsqu'elle enfra au service do madame Verneuil.ne manquait pas de pénétration. Elle découvrit t)ientôtle secret penchant de son m.aître, et devina qn'vmo timidité insurmontable/ jointe à la crainte d'un dédain humiliant,, empêchait seulo m.onsieur Verneuil do faire l'aveu de sa flamme. Nous disons à dessein sa flanme; jamais flamme plus ardente, plus impure, n'embrasa l'âme d'un hypocrite .«encore neut au désordre.

Lorsque ces passions désordonnées se déclarent pour la première fois chez un homme arrivé à la maturité do l'a je, leur violence, leur ténacité sont incroyables ; leur empire devient d'autant plus irrésistible, que ceux-là qui le subissentontvécu jusqu'alors dans une placidité relalivo.

Charlolte,en femme adroite,seryie d'ailleurs par la perver-

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