VERNEUIL
site de son instinct, pressentant cette passion frénétique ot l'invincible timidité de son maîfro, lui énaràna ce qu'il redoutait avant tout ; l'embarras d'un aveu ; la reconnaissance de monsieur Verneuil fut profonde, et devait êlro inaltérable. Enfin, il possé Jait son idéal ; cet idéal dépassait même les rêves les plus hardis do cet écolier do quarante ans.
Ah 1 ces détails sont désolans, nous le savons ; cependant ils sont indispensables à la fidèle reproduction du caractère que nous peignons; ces détails sont vrais, ain.ri que le prouvent des milliers do faits analogues. Ce commerce adultère entre la servante et le maîire de la maison, ces ignobles souillures du loyer domestique, cyniquement étalées presque sous les yeux iunocens des enfan^', souvent, hélas I découvcrks et forcément subies par la mère de famille, digne de respect, d'affection, sont des actes trop fréquens, trop infâmes, pour que leur flétrissure ne satisfasse pas les cœurs honnêtes. Or, raconter ces actes, c'est les flétrir ; les flétrir, c'est le devoir du moralistt'.
La passion de mi3nsieur Verneuil pour Charlotte se dé. veloppa de jour en jour plus intense. Adèle, absorbée pcr l'éducation de sa fille, ayant une foi profonde, aveugle, tlavn l'honorabliité de son mari, de qui les dehors fausse inont rigides allaient progressant, ainsi que sa dépravation ca* chée; Adèle, nous l'avons dit, croyant au bien par instinct, par besoin, par similitude, ne pouvait soupçonner les désordres de monsieur Verneuil. L'influepce do Charlotte sur lui devint toute-puissante. Il prit sa femme en secrète aversion, se refroidit pour ses deux enfans
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iusqu*aIors vivement affectionnés de lui. Il prodigua l*argent, les cadeaux à sa servante. Cependant elle échoua toujours contre l'inébranlable refus de son maître lorsqu'elle lui témoignait le désir d'être par lui mise en ckamirct hors du domicile conjugal. Ce Tartuffe moderne faisait avec tapage ses pâques à Notre-Dame, affectait des mœurs austères, se montrait l'un des plus enragés défenseurs de la morale, de la famille, etc., etc. Or, il trouvait chanceux et dangereux, à l'endroit de son hypocrisie, d'enfre tenir une maîtresse. Tout se sait à Paris, et l'on n'imagine point de quels sacrifices devient capable un hypocrite afin de conserver son musqué. Enfin la commodité de ce commerce adultère était l'un de ses principaux avantages aux yeux de moBsieur Yerneuil. Il fut donc inflexible en ce qui touchait la mi$e en chambre de Charlotte.
Cette fille, malgré son âpre désir de sortir de sa condition, d'être servie au lieu de servir, se résigna. Très rusée et très avide, elle savait ne pouvoir retrouver ailleurs des libéralités égales à celles de monsieur Yerneuil ; elle le connaissait assez pour être assurée qu'il aimerait mieux, quoi qu'il lui en coûtât, renoncer à elle que de l'établir hors de chez lui. Charlotte se vengea du refus de son maître en devenant insolente jusqu'à la témérité envers madame Yerneuil, qu'elle exécrait en vertu de cette pensée, d'une effroyable simplicité, que, a si madame Yerneuil mourait, » elle, Charlotte, deviendrait la véritable maîtresse de la » maison », selon les promesses réitérées, moitié plaisamment, moitié sérieusement par monsieur Yerneuil, dans l'espoir d'enchaîner à lui plus étroitement encore cette
créature par une lointaine et vague espérance non point irréalisable. Madame Verneuil était si frêle et d'une santé si délicate J
Monsieur Verneuil attend donc sa femme dans son ca-r binet où il se promène lentement, les mains croisées der*^ ■ rièro 3on dos. Il est possédé de l'une de ces colères sourdes et froides, plus redoutables que l'emportement. Sa figure blondasse, blafarde et bouffie, semble calme. Le seul signe visible de la violence des resseniimens intérieurs de cet homme est une légère injection de l'orbe de l'œil, et par-? fois une contraction involontaire des mâchoires.
Adèle entre chez son mari avec une assurance tran-^; quille; ses traits rayonnent de bonheur : elle est parvenu© à écarter de l'esprit de sa fille jusqu'à l'ombre du soupçoa de l'indignité paternelle.
Monsieur Verneuil, à l'aspect de sa femme, se contiejit; prend un masque doucereux et dit :
— Ma chère amie... je...
— Excusez-moi de vous interrompre, — reprend Adèlo, — mais je dois d'abord vous apprendre quelque chose do triste et d'heureux à la fois.
— De quoi s'agit-il?
— Emma a été très gravement indisposée ; je me hSte d'ajouter que, grâce aux excellens soins de notre ami le docteur Max, cette chère entant est maintenant hors de danger.
— Que Dieu soit béni I — répond monsieur VerneHil arec componction; — sa miséricorde a daigné m'épargner une craelle épreuve I Ma fille est sans doute couchée, — ajoutet-il en faisant un pas vers la porto; — J9 vais aller voir cette pau^.Te enfant.
— Je conçois votre impatience ; veuillez la modérer pendant un insi.ant, — ajoute Adèle en souriant, — il s'agit d'un complot.
— Un complot?
— Ce matin, Emma a été aélpinle d'an violent accès do fièvre cuaude, accompagnée do délire...
— C'est siDgulierl hier soir, elle se portait .à merveille.
— Emma est, vous le savez, très nerveuse. Le docteur Max suppose que cette fièvre chaude s'est déclarée en suite de l'obsession d'un songe pénible, d'un cauchemar, cinsi que Ton dit vulgairement.
«-Je m'explique alors les causes de l'indisposition; mais ce complot dont vous me parliez, chère amie?
— Le voici. Lorsqu'après l'apaisement de son délire, Emma, reprenant peu à peu pc-:sessïon d'elle-même , s'est efforcée de rassembler ses souvenirs , elle a confondu ses visions fiévreuses avec la réalité, se persuadant que je l'avais transportée cette nuit dans ma chambre où vous lui auriez prodigué, ainsi que m.oi, les soins les plus tendres.
— Pauvre enfant! — répond monsieur Verneuil, et il pensait avec une satisfaction secrète .-—Evidemment, ma femme n'a aucun soupçon sur Charlotte,
— Vous le voyez, jusque dans son délire, Emma conserve la pensée de votre tendresse paternelle. Le docteur Max croit, et vous serez sans doute do son avis,
qu^afm de ne pas effrayer notre fille en lui donnant conscience do la gravité de l'accès dont elle a été atteinte, il est prudentde la laisser dans son erreur ; autrement, frappée de l'idée qu'elle a déliré , l'imagination de cette enlant s'oxaltofait de nouveau, et le docteur craindrait i4 suites de coito eicitatiou.
— Le conseil du docteur me semble excellent: ii faut le suivre.
-Ainsi, lorsque tout à l'heure nous allons nous rendre auprès d'Emma, vous ne paraîtrez nullement surpris do la reconnaissance qu'dlo vous témoignera des soins touchans que vous lui auriez piodigués ?
— Loin de paraître surpris, j'e lui laisserai croire qu'on effet je rai veillée durant cette nuit. C'est, il est vrai, un mensonge, et je profosse une pieuse horreur du n'ensonge, mais...
— Mais, ^ dit Adèle souriant et heureuse du succès de f^^ rxiSQ innocente, —mais la fin justiûolps moyens. Il s'a^ i:,^., après tout, de préserver notre fiHe d'une rechute dont les conséquences pourraient lui être funestes. Il me reste mainienant à vous apprendre un fait peu important, mai^ dont vous devez cependant être informé.
— Qu'est-ce?
— Ce matin, - répond Adèle avec l'accent d'une parlaite mdiliérence, -j'ai cru devoir congédier Charlotte.
Monsieur Verneuil conserva son calme imperturbable et dit négligemment à sa femme ;
— Ah I TOUS avez renvoyé Charlotte t
— Oui, mon ami.
— Pour quelle raison, chère amie, l'avez-vous renvoyée?
— Cette fille est active et fort bonne couturière, mais elle pousse souvent la vivacité de caractère jusqu'à l'oubli de toute convenance. Je m'étais montrée jusqu'ici très indulgente pour ces impertinences ; mais, ce matin, elle a manqué si grossièrement de respect à monsieur le docteur Max, qu'il m'a été impossible de la conserver plus longtemps à mon service. Je l'ai priée de s'en aller d'ici demain matin.
— Ma femme, ainsi que je le pensais, n'a aucun soupçon, — se dit monsieur Verneuil. Et il reprit tout haut très affectueusement : — Je sais, ma chère Adèle, combien est vive et fondée votre amitié pour notre bon docteur; quant à moi, je n'oublierai jamais qu'avec l'aide de Dieu, il m'a sauvé, il y a trois ans, d'une maladie morcelle. Il est le seul des médecins de Paris en qui j'aie confiance. Il a aujourd'hui rendu notre fille à la santé; c'est vous dire, chère amie, quf* je ressens aussi vivement que vous l'outrage dont a h se plaindre notre exeelleut ami.
Monsieur Vemouil, après avoir prononcé les derniers, mots, observe sournoisem.ent sa femme. Celle-ci, allégée d'un s'rand poids, car elle né s'attendait pas à obtenir sans conteste le renvoi do la servante, dit h. monsieur Verneuil :
— Je suis très touchée de cette nouvelle preuve de vôtre déférence à l'égard du docteur Max.
— N'est-il pas équitable de lui accorder une légitime satisfaction de l'injure qu'il a subie, surtout s'il exige cette satisfaction?
— Il l'exige, au nom de sa dignité justement blossôe^
ADELE VERNEUIL. 77
— Il Texige absoluiient..; chère amie ?
— Absolument.
—En ce cas, le docteur sera satisfait. Charlotte, malgré son mauvais caractère, regrettera certainement ses vivacités; nous lui enjoindrons d'adresser à notre vieil ami, et en notre présence... oh! oh I l'on ne saurait se montrer trop
sévère en pareil cas! nous lui enjoindrons d'adresser,
dis-je,au docteur, et en notre présence, les excuses les plus formelles.
—Des excuses! —reprend vivement Adèle surprise et inquiète.— Le docteur Max ne se contentera pas d'excuses.
— Vous ôtes, ma chère, permettez-moi do vous le dire, dans l'erreur.
—Je le répète et je l'afSrme : le docteur Max exigera le renvoi immédiat do cette fille 1
— Non, chère amie, non, — reprend monsieur Verneuil d'un ton mielleux. — Notre ami, malgré son renom satanique, n'est pas si diable qu'on le dit ; je connais la générosité de son caractère; il ne voudra point, si juste que soit son ressentiment, lui sacrifier une pauvre créature, lui ôter son pain, la voir chassée, jetée sur le pavé ! Non, après avoir cédé à un premier mouvement de colère, notre bon docteur pratiquera l'oubli des offenses dicté par l'Evangile.
Adèle, malgré l'accent doucereux de son mari, commençait à pressentir qu'il s'opposerait au renvoi de la sprvante. Cependant la jeime femme, dissimulant ses appréhensions, reprit avec calme :
— Vous exagérez singulièrement, ce me semble, les inconvéniens de la condition do cette fillo aprè? >>q départ
de chez moi. Rassurez-vous, elle trouvera facilement à se placer*
— Hô, sans doute, elle trouvera facilement à se placer, maîsoà cela, chère amie? où cela?
— Que sais-je , moi ? — répond Adèle sans pouvoir contenir un mouvement d'impatience. — Que m'imparte? Cette servante se placera où elle voudrai où elle pourrai
•— Ah! chère amie, — reprend monsieur Verneuii avec onction, — je ne reconnais point là, je Tavoue, cette justesse d'esprit, celte préoccupation constante des fins honorables de ia vie, cet amour des bonnes mœ^rs, ordinairement si remarquables en vous! Quoi! lorsque je vous demande avec ranxiétô d'un homme de bien : Chez qui Charlotte se placera-t-elle ? vous ne devinez pas que je veux dire : « Chez quelles sortes de personnes entrera » Charlotte ? En un mot, ces personnes seront-elles hono- » râbles , de m.œurs pures ? )î
— Quoi ! — balbutie Adèle stupéfaite,— tel est io motif de votre crainte ?
— Certes, •— répond monsieur Verneuii sans paraître remarquer la stupeur de sa femme, — tel est le motif de ma crainte au sujet de Tavenir de cette pauvre servante, et cette crainte, vous la partagerez, je n'en doute point, en suite de quelques momens de réflexion. Plus vos prin- 'jipes sont sévères, plus vous êtes attachée à la pratique de fa vertu, chère amie, et plus vous devez appréhender que Charlotte ne dévie du droit chemin ; cette espèce de tutelle incombe à toute femme chrétienne, et vous ne sauriez vous montrer trop jalouse d'exercer ce pieux patronage. Notre servante est jeune, et quoique je ne me livre jamais à des
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remarques charnelles, il m*a parn.V. peut-être me trompéje,., il m'a para que cette fille ne manque pas d'agrémens; elle semble môme jusqu'ici s'être, grâce à Dieu, sauvegardée de toute impureté, car, nous devons lui rendre cette justice, Charlotte ne sort jamais, ne reçoit persoime ; sa conduite est irréprochable, je me plais aie croire. Mais pourquoi sa conduite a- t-elle été irréprochable? Eh I mon Dieu! Parce que, providentiellement placée dans notre maison, cette domestique a eu sans cesse sous les yeux l'exemple de votre vie, et j'ose ajouter de la mienne... puisque nous accomplissons dignement, saintement, vous et moi, nos devoirs de père et de mère de famille I Et vous voudriez, vous... vous, chère amie, sans pitié pour cette pauvre créature, faillible, hélas I comme toute créature I la renvoyer de notre maison, ce port de refuge contre l'entraînement des mauvaises passions! vous risqueriez d'exposer, de gaîté de cœur, cette honnCte fille à sa perdition ! Non, non, vous ne voudrez pas celai ou plutôt le docteur Max ne voudra pas cela. Votre silence me prouve que vous appréciez la justesse de m. es observations. Cela me touche sans me surprendre! Ainsi, vous vous joindrez à moi afin d'obtenir de notre vieil ami qu'il se contente des excuses de notre servante, n'est-ce pas?
M. Verneuil , dont le regard attentif tâchait de lire sur la physionomie de sa femme , muette de surprise, ses secrètes pensées , ajouta tendrement en prenant la main d'Adèle :
— Notre ami pourrait-il résister à une prière de vous? Il aurait donc le cœur cuirassé d'un triple airain I il serait donc insensible, impitoyable! il mériterait donc ce surnom
bizarre du diable médecin ! Car, en cette occasion, il se montrerait d'une méchanceté infernale. Mais non, il cédera, j'en suis certain, h votre prière. Vous lui demanderez la grâce de Charlotte, c'est entendu ; car, selon le vieil adage, « qui ne dit mot consent. ».
Madame Verneuil, atterrée, épouvantée,' n'avait pas eu la force d'interrompre son mari. Elle sentait instinctivement qu'un homme capable de profaner les sentimcns les plus respectables , en s'en parant avec une si horrible hypocrisie, afin de cacher son commerce adultère, devenait un homme effrayant. Elle n'en doutait plus, il subissait l'empire, non d'un égarement grossier , éphémère , mais d'une passion dont la puissance se révélait par îe cynisme, par la hardiesse môme des mensoDges auxquels il recourait pour écarter tout soupçon de l'esprit de sa femme.
Telle avait été d'abord l'intention de monsieur Verneuil, dans l'espoir d'obtenir la grâce de sa servante et de la conserver sous le toit conjugal; mais trop rusé pour ne pas remarquer la silencieuse stupeur d'Adèle, il en augura que, sachant la vérité, elle ne voulait pas la dévoiler, soit par respect humain, soit par une dédaigneuse compassion pour lui. Dés lors il changea soudain de batteries, et poussant l'audace de l'hypocrisie presque au delà des lipiites du possible, il s'efforça (l'on verre bientôt dans quel but) d'amener sa femme à tenter de le convaincre d'imposture, en l'accusant ouvertement d'adultère avec Charlotte.
ADËLE VEïïNEmL. ^^
XîX
— Monsieur, — reprit enfin madame Verneuil, tâchant de dominer le dégoût et l'effroi que lui inspirait son mari, — monsieur, vous avez mal interprété mon silence. Nonseulement, je ne ferai aucune démarche auprès de monsieur le docteur Max, afin de solliciter soa indulgence en faveur do cette servante, mais je m'oppose formellement h ce qu'elle reste ici,
— Ah I chère amie, vous ordinairement si généreuse, vous témoignez en cette circonstance d'une bien grande dureté de cœur, et...
— Tenez, monsieur, puisqu'il me faut vous le dire, malgré ma répugnance à me plaindre d'insolences que je dédaigne, la dignité de notre ami n'est pas seule en cause ; ma dignité à moi est aussi gre.vement compromi;?e qu'elle peut l'être.
— En quoi est-elle compromise?
— Lorsque j'ai signifié à Charlotte qu'elle sortirait de chez moi, savez-vous, monsieur, ce qu'elle m'a répondu? « Madame, s'il est quelqu'un de chassé d'ici, ce sera vous, » et non pas moi. »
— Charlotte n'a pu s'oublier à ce point,
-- Tant d'insolence et d'audace doivent en eflfet, monsieur, vous sembler incroyables. Cependant, telle a été la réponse de cette fille. Donc, elle sortira d'ici. Je croirais, monsieur,vous faire injure en insistant davantage à ce sujet
— Voilà, chère amie, beaucoup d'emportement pour peu de chose. J'admets en effet que Charlotte vous ait manqué de respect; elle reconnaîtra ses torts, et d'ailleurs...
— Je vous le déclare, monsieur, des excuses ne me su!- Cront pas, et dussiez-vous m'accuser de manquer do charité chrétienne, dussiez-vous me reprocher d'exposer la vertu de cette fille à de dangereux hasards, je la chasse.,
—Vous montrez un grand acharnement contre une malheureuse domestique, — reprend monsieur Verneuil impassible; —vous êtes véritablement d'une intolérance...
— Quoi 1 vous voulez que je tolère...
—Une femme de bon sens (et j'aimais à vous croire l'une de ces femmes-là, chère amie), tolère, ou du moins prend en compassion des absurdités voisines de la démence, — répond monsieur Verneuil en haussant les épaules. — Or, rien de plus absurde, de plus insensé, que les paroles de Chajlotte. Qu'est-ce que cela veut dire : c Ce sera vous, madame, et non pas moi, que l'on chassera de céans»? C'est tout bonnement stupidol c'est foui Estce que Charlotte a le droit ou le pouvoir de vous chasser de chez vous? Est-ce qu'une pareille menace ne doit pas vous faire sourire de pitié ? Pour quel motif, sous quel prétexte, Charlotte pourrait-elle espérer de vous faire chasser d'ici par moi... hein? Voyons, chère araie, répondez, répondez donc !
Monsieur Verneuil, remarquant l'effroi croissant do sa fem ne, se dit en l'examinant :
— Osera-t-elle enfin m'accuser en face? L'occasion est belle, pourtant l
Adèle restait abasourdie de ce redoublement d'audace.
Entendre son mari lui demander sous quel prétexie Charlotte pouvait espérer la faire chasser, elle, madame Verneuil, de la maison conjugale, c'était trop! L'effroi que cet homme si calme, si mesuré, si maître de lui-môme, inspirait h sa femme la paralysait, la rendait muette.
— Vous ne répondez rien, chère amie? — reprend froidement monsieur Verneuil. — J'aime à conclure de ce silence que vous reconnaissez la déraison de vos dernières paroles? Veuillez donc à l'avenir m'épargnor le récit de vos disputes avec votre femme de chambre; vous êtes aussi folles l'une que l'autre. De grâce, ne me fatiguez plus de ces pauvretés-là. Je suis un homme sérieux.
Et se dirigeant vers la porte:
— Je vais voir ma fille.
— Votre fille, monsieur 1 — s'écrie Adèle sortant de sa stupeur. — Sachez donc que la guérison, la santé, la vio d'Emma, seront compromises si cette servante reste ici I
— Ah çà I madame, perdez-vous la tête ?
— Je vous répète, et lorsqu'il s'agit de ma fille vous me croirez peut-être, je vous répèle que la présence de celte servante est désormais intolérable pour Emma.
La figure de monsieur Verneuil, jusqu'alors Impassible, s*anime. Il feint un mouvement d'impatience, et frappant du pied: '
—Mais, en vérité, c'est le comble de l'aberration I Ainsi, madame, afin de satisfaire probablement au caprice d'uno enfant gâtée, vous renverriez d'ici une honnête fille h qui vous n'avez pas à adresser personnellement lombro d'un reproche raisonnable?
— Mon Dieu l— reprend Adèle, levant les yeux au pîa-
fond, et s'efforçamt encore do vaincre l'horreur que lui causait son mari, et résistant, non sans lutte, au besoin do confondre l'imposture de cet effroyable hypocrite,— mais vous voulez donc, monsieur, me pousser à bout?
— J'y tâche ! oh j'y tâche!— pensait monsieur Verneuil, et tout haut, il ajouta :
— Qu'est-ce que cela signiQe, madame, vous pousser à bout?
— Le ciel m'en est témoin, je me modère autant quo je puis I— répond Adèle. Et se recueillant pendant un moment, elle poursuit d'une voix presque suppliante :
— Monsieur, j'ai accompli de mon mieux, jusqu'ici, mes devoirs envers vous; alors qu'il y a trois ans, vous avez été entre la vie et la mort, je n'ai, pendant un mois, jamais quitté votre chevet; vous m'avez souvent répété que je rendais votre vie heureuse. Eh bieni si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, je vous le demande o» grâce, accordez-moi le renvoi de celte servante I Admettez qu'en ceci je cèie, non-seulement au ressentiment de^ma dignité blessée, mais à une répulsion insurmontable, peu motivée, direz-vcus? soit; admettez même oue ie cède à un caprice, soit encore; mais...
— Comment! madame,— s'écrie monsieur Verneuil en s'animant peu à peu, — vous avez pu supposer que je me rendrais complice de répulsions dont vous avouez l'absurdité ! Moi! encourager les caprices de ma fille? caprices que vous blâmez vous-m.êrae! Mo% bomme de bif^u, moi, chrétien, à ces caprices, à ces répulsions insensées, je sacrifierais une inoffensive et honnête créature! je souffrirais qu'elle fût chassée de céans comme une nnisérable!
— Encore une foi«!, monsieur, cette fille sortira d'ici* ■ — Elle ne sortira point.
— Ainsi, il ne m'est pas permis do chasser de chez moi une servante qui me déplaît ?
— Non I
— Monsieur...
— Sachez-îe, madame, je suis seul maîlro ici, en ma qualité de chef de la communauté; or, si vous vous obstinez à vouloir renvoyer Charlotte, je lui dirai : Restox. Elle restera.
— Malgré moi?
— Malgré vous 1
— Mais...
— J'ai le droit do garder chez moi les dom.estiques qui me conviennent ; Charlotte me convient, je la garde.
—Monsieur I — s'écrie Adèle d'une voix tremblante d'indignation, — la patience humaine a'des bornes ; prenez garde 1
— Enfin, elle va m'accusor d'adultère I— pensait monsieur Verneuil. Et tout haut il s'écriait : — Une menace à moi, qui. Dieu aidant, ai vécu jusqu'ici, en homme do bien!
—Vous invoquez Dieu I... Ah ! monsieur, prenez garde I il vous entend.
— Oh ! oui, il me voit, il m'entend!— répond monsieur Verneuil avec une feinte exaltation. — E (re- entend u, Olro vu de Dieu, c'est \h mon plus fervent espoir, lorsque chaque matin s'élève religieusement mon âme vers lui parla prière.
— Imposture et saci'ilégo I— s'écrie Adèle exaspérée, ne
pouvant contenir davantage son indignation^ — c'en est trop!
— Madame..;
La jeune femme Jette sur son mari un regard de mépris écrasant et lui dit :
— Ce matin, vous étiez dans la chambre de Charlotte. Ma fille, par hasard, s'est levée, vous a vu et entendu A travers la serrure de la porte.
— Diable î — pensa monsieur Verneuil , — ceci est grave. Le témoignage de celte maudite enfant peut devenir embarrassant.
Monsieur Verneuil, ainsi que la plupart des hypocrites consommés, possédait les qualités d'un excellent comédien. La foudroyante accusation que sa femme, après tant do provocations, venait enfin de lui jeter à la face, selon sa secrète espérance ( quoiqu'il ne s'attendît pas à apprendra qae sa fille avait été témoin de ses désordres ) , parut le plonger d'abord dans la stupeur; il joignit les mains, écarquiiia les yeux, et la bouche béante , les traits bouleversés par une surprise doutoreuse , admirablement jouée, il recula de deux pas, chancela, tomba dans un fauteuil, s'affaissa sur lui-même , et portant ses mains h son visage, il balbutia d'une voix éteinte :
— Ah î je l'avoue, une si abominable calomnie m'accable, me brise, me tue !
— Vous ne m'imposerez plus, monsieur, — reprend
ADÈLE VRUNEUIL. 87
Adèle avec un dédain glacial : — Je sais maintenant jusqu'où peut aller votre hypocrisie. Oui, ce matm^ dnns la chambre de cette servante,vous lui disiez : « Tu es ma femme, ma vraie femme; Tautre, je voudrais qu'elle fût morte, tu serais la maîtresse icil »
— Seigneur I seigneur 1 — murmura monsieur Verneuil en éioyant vers le plafond un regard contrit : — vous m'éprouvez cruellement. Que votre volonté soit faite!
— Assez, monaicur, assez; épargnez-vous de nouveaux sacrilèges; ils seraient, je vous le répète, impuissans à m'abuser. Ma fille, malheureusement témoin de vos désordres, et cruellement frappée de cette déplorable découverte, a été atteinte d'un accès de fièvre chaude. Ahl lorsque, éperdue de douleur et d'effroi, cette enfant m'a révélé CCS turpitudes, j'ai tremblé, songeant qu'elle allait perdre à jamais le respect, l'afTeciion qu'elle vous devait. Grâce à Dieu, ce péril est conjuré, monsieur
— Qu'entends-jeî —pensait monsieur Verneuil
—Je suis parvenue h persuader à Emm.a que ce qu'elle a vu et entendu ce matin n'était qu'un rêve de son cerveau troublé... Ainsi, monsieur, vous n'aurez pas à rougir devant votre fille.
— A merveille,— se dit monsieur Verneuil ; — tout me sert à souhait. Je n'espérais pas tant ! je reste maître de la situation.
— Ouï, monsieur, reprit Adèle, grâce au stratagèmû que le docteur et moi nous avons employé pour persuader
88 LE DUBLE MÉDECIN.
à Emma qu'elle s'était trompée, vous retrouverez donc vô^ tre enfant aussi tendre, aussi repectueuse pour vous que par le passé ; mais à une condilion : c'est que jamais Emma ne reverra celte servante. Sa présence réveillerait dans Tesprit de ma fille des impressions à peine effacées. Mais je m*arrête, monsieur; ce que je pourrais ajouter au sujet du renvoi immédiat de Charlotte serait superflu. A ce renvoi, quoiqu'il vous coûte, vous êtes maintenant résigné. J'ai tout tenté, afia de vous laisser ignorer que je possédais votre triste se^iret ; iï m'a fallu, malgré moi, et avec un profond chagrin, vous démasquer. Je dis avec un profond chagrin, parce que je vous estimais, parce que je vous affectionnais, monsieur; parce qu'enQD, après douze années do mariage, il m'est pénible de renoncer à ces sentimens d'affectueuse estime dont je vous honorais. Cette mésestime, croyez-le, est beaucoup moms ce usée [ ar \in honteux écart sur lequel je voulais fermer les yeuï, que par l'audace do votre hypocrisie, dont je srvs encore épouvantée. Cependant, je veux croire, monsieur, que vous reviendrez à des sentimens meilleurs.S'il en est ainsi, je vous offre et vous promets l'oubli eu. passé. Sachez vous montrer digne à l'avenir du respect et de la tendresse de votre fille, que je vous ai rendus. Quant à l'outrage personnel dont j'ai à me plaindre, il m'est plus que facile de vous le pardonner, monsieur : il ne m'inspire qu'un profond dédain.
Monsieur Yerneuil avait jusqu'alors gardé le silence; il feignit de sortir peu à peu de l'accablement où semblait le plonger l'accusation d'Adèle, et soudain, éclatant, comme s'il ne pouvait contenir davantage son indignation, son horreur :
^Est-ce assez d*audacel... La perfidie, lo mensonge,
peuvent-ils aller plus loin?
Adèle, effrayée de l'expression des traits de son mari,
croit à peine ce qu'elle entend et répète machinalement ces
mots :
— La perfidie?... le mensonge?...
— La plus noire, la plus jm pure calomnie vient me frapper chez moi ! dans mon foyer I — poursuit monsieur Verneuil d'un accent lamentable.— Do cette calomnie monstrueuse, quel est le but? Le sais-jo?... Mais il doit être affreux! ohl bien -affreux I puisqu'une mère... Dieu du ciolî une mère!... essaye de corrompre Tinnocence de son enfant, tente de la rendre complice d'une exécrable machination dont son père doit être victime I
— Que dit-il? — murmure Adèle. — Qaoil il oserait...
— Oh! mais la ProvideriCe veille I — reprend monsieur Verneuil avec un élan do pieuse conviction. — Un pareil forfait no saurait s'accomplir î La main de Dieu paraît, l'innocence de l'enfant résiste aux abominables suggestions d'une mère dénaturée; l'enfant répond : « Non, » je ne vous crois pas!... non; vous mentez!... mon père » est innocent des infamies dont vous l'accusez! »
La scélératesse do l'hypocrite cause à madame Verneuil une sorte d'éblouissement, et éperdue, elle balbutie :
— Mon Dieu I ayez pitié de moil ma raison s'égare !
— Malheureuse I — s'écrie monsieur Verneuil, saisissant rudement sa femme par le bras et la secouant avec fureur, — venez près du lit de votre fille, venez répéter en sa présence votre abominable accusation 1
Adèle, livide, et dont la terreur est à son comble, s'efforce d'échapper à la brutale étreinte de son mari, et dit en frissonnant :
— Tenez, monsieur, je ne sais plus où j'en suis!.., vous me rendrez folio I
— Ah ! ma fille a été témoin de mes désordres î ah ! elle m'a vu souiller la sainteté du foyer conjugal! Mais venez donc, infâme menteuse I mais venez donc près de cette innocente enfant... si elle m'accuse, je m'avoue coupable
— C'est trop affreux I — s'écrie Adèle avec horreur. — Cet homme, il sait par moi que ma fille était le seul témoin qu'il eût à craindre ; il sait que je l'ai abusée par un pieux mensonge, et...
— Infâme calomniatrice !
— Moi ! moi 1 mon Dieu !
— • A genous ! — et monsieur Vemeuil secouait le poignet de sa femme avec un redoublement de rage ; — à genoux, misérable I
— Mais, monsieur, vous me faites mal 1... vous me faites peur I...
— A genoux! Demandez pardon à Dieu de votre imposture!
— Au secours! — crie Adèle d'une voix strangulée par l'épouvante, — au secours 1
— A genoux ! et confessez vos exécrables mensonges !
— Il va me tuer ! -- balbutie la jeune femme dont les dents claquent de terreur, et, rassemblant ses forces épuisées, elle appelle une dernière fois d'une voix déchirante : — Au secours 1
— On doit pourtant l'entendre crier I La cuisinière ne peut tarder à accourir, — pensait monsieur Verneuil. Et lout haut il répétait d'une voix terrible :
— A genoux, donc, infâme !
Puis saisissant Adèle par les épaules, il la jette si violem" ment sur ses genoux, qu'en tombant, la tôle de la jeune femme va se heurter h l'un des angles du bureau ; son sang coule; elle tombe affaissée sur elle-même et perd connaissance en murmurant encore d'une voix affaiblie
-- Au secours I... au secours !..,
Tout ceia est horrible, mais tout cola est logique et d'une infernale habileté. Tel était le but de l'hypocrite :
Forcer sa femme de l'accuser d'adultère^ et certain de n'avoir plus de témoin à craindre ( Emma ayant été abusée par un pieux mensonge maternel), monsieur Verneuil crierait alors à la calomnie, s'em-porterait, se livrer&it contre Adèle à des sévices graves, et, la sachant incapable de se résigner à vivre désormais près de lui après de pareils outrages, il la contraindrait ainsi do demander une séparation dont ces sévices, provoqués selon lui par une odieuse calomnie, seraient la cause très acceptable. La séparation prononcée, monsieur Verneuil conserverait Charlotte près de lui, l'homme de mœurs les ^dus rigides pouvant avoir une servante sans porter atteinte à la moralité.
Mais, — dira-t-on, — pourquoi monsieur Verneuil, au lieu de se résoudre à une extrémité aussi grave qu'une séparation, ne consentait-il pas simplement au renvoi de Charlotte, quitte à continuer clandestinement ses relations avec elle?
92 LE DIABLE MEDEGLN.
D'abord, ainsi que nous l'avons déjà dit, monsieur Verneuil s'était jusqu'alors toujours refusé à mettre Charlotte en chambre, craignant avec raison la scandaleuse divalgai'tion de cette immoralité; puis, raison plus déterminante encore : madame Verneuil lui inspirait actuellement cette haine inexorable dont les hypocrites poursuivent les gens qui les ont démasqués. Il lui faudrait à l'avenir renoncer à se draper dans son austérité devant se femme, mettre constamment une sourdine à ce langage d'une sonorité vertueuse et dévote dont il s'était fait une habitude. Or, les tartuffes s'incarnent si parfaitement à leur rôle qu'il devient pour eux et malgré eux une seconde nature ; aussi, dès qu'ils sont convaincus que l'on sait qu'ils jouent un rôle, ils en ressentent un état de gêne, de malaise intolérable, car il s'en suit de leur part une invincible aversion contre le spectateur. Or, telle devait être désormais la situation de M. Verneuil au regard do sa femme. Enfin, dans sa passion désordonnée pour Charlotte, il détestait la contrainte que lui imposait à chaque instant le respect forcé du domicile conjugal ; une dparatîon lui semblait donc le seul moyen d'assouvir librement son ignoble amour en conservant son masque d'austérité, l'homme le plus rigide pouvant avoir udo servante sans olfenser en rien la morale. Quant à ses enfans, quoique M. Verneuil se sentît très refroidi à leur égard, il espérait (ainsi qu'on le verra plus tard) les conserver près de lui.
Voilà pour quels motifs l'hypocrite voulait à tout pria se séparer de sa femme.
ADÈLE VERNEUÎL; ^5
— Elle s*est blessée en tombant, — se disait donc monsieur Verneuil, contemplant sa femme étendue sanglante, inanim.ée.— Tant mieux I cette blessure augmente la gravité des sévices qu'elle me reprochera, dont je conviendrai, mais que j'attribuerai à l'indignation de l'honnête homme outragé par une calomnie infâme.
Puis, prêtant l'oreille,
— Enfin, l'on vient. Ses cris ont été entendus I II me faut des témoins I
En effet, la porte du cabinet s'tOuvto brusquement. Un jeune homme de haute taille se précipite dans l'appartement, voit Adèle, le front saignant, étendue sans mouvement, et courant à elle:
~ Je ne me trompais pas ! c'était sa voix criant Au se» cours I
— Quel est cet homme? — dit monsieur Verneuil, profondément surpris à l'aspect de cet inconnu , tandis que Joséphine, accourant sur les pas de l'étranger, s'écriait :
— Ah ! mon Dieul Qu'est-ce que c'est? Pauvre madame, monsieur la batJ
L'inconnu a relevé Adèle, toujours sans connaissance ; ill'a placée, avec l'aide de Joséphine, sur un canapé; puis pâle d'indignation, s'avançant vers monsieur Verneuil, ei> core muet et immobile d'étonnement:
— Lâche assassin 1 Votre femme était là, étendue à vos pieds, appelant à son aide...
— M'^nsieur, de ouoî vous mêlez-vous? — répond froî-
94 LE DIABLE MEOECi^,
ôemcvA l'hypocrite, - de quel droit entrez-vous cmz moi? quiêtes-vous?
— Je suis Ernest Beaumont, capitaine de navire et cousin de votre femme* Arrivé à Paris depuis hier, je demandais tout à l'heure à la voir. J'ai de la porte reconnu sa 7oiî; je suis accouru heureusement... car, sans moi, vous illiez peut-être la tuer, misérable!
Ernest Beaumont, les traits empreints d'un profond déjespoir, se retourne vers m.adame Verneuii, et voyant Joséphine étancher le sang qui coule à flots du front de sa maîtresse, il s'agenouille devant sa cousine, et les yeux noyés de larmes :
— Malheureuse femme I Adèle! ma chère Adèle. Monsieur Verneuii a suivi Ernest Beaumont d'un regard
sournois, et se dit avec un hideux sourire:
— En vérité, tout me sort aujourd'hui à souhait I Un cousin est toujours compromettant ; celui-ci est de plus fort beau garçon.
S'approchant alors lentement du jeune marin, toujours agenouillé auprès de sa cousine, monsieur Verneuii reprend avec dignité :
— Monsieur, je voudrais croire à l'innocence de vos anciennes relations avec madame Verneuii, cependant la servante ici présente est témoin et pourra au besoin attester qu'après m'avoir grossièrement.injurié, vous vous Oies permis, en ma présence, d'appeler ma femme Votre chère Adèle»., SvLT ce, monsieur, je vous laisse avec votre chèro Adèle.
Et monsieur Verneuii sort de son cabinet en se frottant les mains.
-*■ Qm dit cet homme? quel est son dessein? -- se demandait Ernest Beaumont, lorsque Joséphine s'écria :
— Dieu soit béni I cette pauvre madame revient h elle î Madame Verneuil, de couchée qu'elle était sur le cânrjpé,
s'est redressée lentement sur son séant. Elle porte. ses mains à son front saî|2-nant, tressaille, reprend peu à peu ses esprits, jette autour d'elle un regard troublé, puis, reconnaissant son cousin agenouillé à ses pieds,
— Que vois-je? Ernest I Où suis-je ..,
xxni
Madame Verneuil , victime des brutalités calculées de son mari, et secourue par son cousin, Ernest Beaumont, qu'elle revoyait pour la première fois depuis quinze ans, le pria, lorsqu'elle eut complètement recouvré ses esprits, do la laisser seule, lui promettant de le prévenir lorsqu'elle pourrait le recevoir. Adèle eut, le soir même, un long entretien avec le docteur Max. II la pressa, en suite de mûres réfioxions, de dem.ander une séparation de corps et de biens, motivée sur les violences dont monsieur Verneuil s'était rendu coupable. Elle hésita longtemps, redoutant non-seulement le scandale inévitable d'un procès conjugal, mais surtout les conséquf nces qu'un pareil procès devait avoir pour l'avenir d'Emma. Viendrait le moment de la marier, et presque toujours de fâcheux obstacles, de graves inconvéniens surgissent de la position délicate d'une jeune personne dont la mère vit séparée de son mari. Mais, pour parer à ces lointaines éventualités,
madame Verneuil devrait se résigner à subir acluellemeut ia présence do Charlotte dans sa maison, endurer los insolences de cette fille et passer ses Jours aupr&s de m^sieur Verneuil , dont la noire hypocrisie se révélait avec tant d« scélératesse. La sagacité du docteur Max allant droit au fond des choses, avait pénétré la vérité. |
— Votre mari n*a eu qu'un but en vous maltraitant : vous contraindre à vous séparer de lui,— dit le médecin à la jeune femme. — Si vous trompez son secret désir, il rendra votre existence intolérable; votre frêle santé, déjà cruellement éprouvée, ne résistera pas à une torture incessante, et vous réaliserez l'espérance de votre mari; car il aspire à vous voir morte... ainsi qu'il le disait à cette servante avec un abominable cynisme. Résignez-vous donc à une nécessité fatale. Et conservez- vous pour vos enfans ; leur affection vous consolera ; votre existence peut être paisible et heureuse après votre séparation.
Adèle se rendit à la sagesse de ces conseils. Le docteur Max aUa sur-ie-champ trouver monsieur Verneuil, le démasqua, et le traitant avec le plus dur mépris, lui proproposa d'accepter une séparation amiable, afin d'éviter le scandale. L'hypocrite prit, en honnête homme ofTensé, les choses de très haut, déclara au docteur Max qu'il rompait à jamais avec lui, ce dont le docteur se souciait peu, et refusa uue convention amiable ; il voulait une décision judiciaire (il avait ses vues), sinon il garderait, disait-il, se femme près de lui.
Le docteur Max dut accepter cet ultimatum. Il fut convenu que dès le lendemain la demande en séparation serait déposée par l'avocat de madame Verneuil, et qu'elle
ADËLE VERNEUIL. 97
se retirerait, ainsi qu'Emma, au couvent des Anglaises jusqu'après l'issue du procès.
L'épouse sans tache, la mère de famille irréprochable, quitta sa maison, et au moment où elle passait le seuil de la porte, Charlotte lui dit:
— Eh bien l madame, qui de nous deux est chassée d'ici ?
Madame Verneuil, consorvantjusqu'àlafin la dignité de soi et le respect dû à riniîocence de sa fille, lui cacha les causes do cette séparation prochaine, l'attribuant aux suites d'une vive discussion avec son mari, discussion où elle n'avait peut-ôtro pas, à son grand regret, — ajoutait-elle, —conservé la modération désirable, ensuite de quoi les deux époux s'étaient résolus de vivre éloignés l'un de l'autre. Elle adjura sa fille de ne jamais l'interroger sur ce triste sujet, afin de lui épargner ainsi de pénibles ressouvenirs.
Emma, d'une intelligence précoce, revint à sa première conviction au sujet de la présence de M. Verneuil dans la chambre de Charlotte, et des paroles prononcées par lui en cette circonstance ; ces faits, pendant un instant confondus avec les visions de son esprit troublé, mais désormais demeurant avérés pour elle, lui parurent être le motif de la séparation de ses parens ; obéissant d'ailleurs aux désirs maternels avec sa docilité ordinaire, elle garda le silence sur sa pensée secrète.
LE DIABLE MÉDECLN.
Eraest Beaumont, par un sentiment parfait des convenances, ne chercha pas à revoir sa cousine durant son séjour au couvent, s'abstint même de lui écrire, mais alla journeilement s'informer de sa santé auprès du docteur Max. Selon i'avis de co dernier, madame Verneuil chargea de sa cause un avocat éminent, rempli de tact, d'hoanêteté, de mesure, lui recommanda instamment de ne pas dire un mot qui pût irriter les débats ou leur donner un scandaleux retentissement; d'exposer simplement les choses; d'écarter tout ce qui touchait la honteuse liaison de M. Verneuil avec sa servante, et de baser uniquement la demande en séparation sur les violences dont son mari s'était rendu coupable envers elle en suite d'une vive dis- • cussion.
Le défenseur de madame Verneuil était de ceux-là qui ont conscience de leur sacerdoce; il comprit, il admira la généreuse délicatesse, la dignité de sa cliente, et lui promit d*y correspon ire, malgré l'horreur que lui inspirait l'infâme hypocrisie de monslei^? Verneuil. Il s'abstiendrait de démasquer cet homme, nC /a? pitié, mais par égard pour ses enCin?, ceus-cl pouvatit tôt ou tard avoir connaissance de ces plaidoyers.
Le jour de Faudience fut fixé de concert avec maître Fripait, avocat de nionsieur Verneuil, lequel maître Fripart sembla complètement résolu d'imiter la modération de son confrère, de renoncer à toute personnalité blessante, et de se borner à lasiasple demande d'une séparation réclamée des deux conjoints. Cette assurance dunnéeà Adèle Verneuil par son avocat calma quelque peu ses appréhensions ; elle fat cependant obligée de s'aliter, tant de cruelles épreuves ayant fortemeat ébranlé sa santé,
ADÈLE YKRNËUIL, «9