II
Monsieur Vemeuil, instruit de Talarmanto gravité de la inala^ie do sa f<^mmo, avait jfait écrire par Charlotte la lettre anonyme relative au naufrage d'Ernest Beaumont. A l'aide de cet assassinat épistolaire, le charitable homme comptait devenir veuf, et, résolu de braver les qrten dirat'On, épouser sa servante. Son immonde et frénétique pas* sion pour cette fille touchait à la démence ; la lente agonie d'Adèle le comblait sans doute d'espoir, mais l'on voit les mourans revenir de si loin I II lui fallait donc une cerfi*ude : la bière et la fosse! Sa femme clouée dans sa bière, cnscvelio dans sa fosse , il pourrait accomplir le tendre vœu de son cœur et conduire Charlotte à l'autel. Aussi, quelle fut la joie de monsieur Verneuil lorsque le matin, arrivant à son bureau, il trouva daas un journal un ex trait do la Gazette de Nantes rapportant cette délectable nouvelle :
« Le trois-m§ts V Adèle ^ capitaine Ernest Beaumont, sg » rendant au Havre, a été jeté par une horrible tempête » sur les récifs do la côte de Breta^^ne. Le naviro, son é-jui- » page et le capitaine ont péri, etc., etc. »
La Providence servait à souhait monsieur Verneuil, (Les plus affreux coquins croient à une manière de providence, à eux particulière ; ils la choyent , l'invoquent,
212 LE DIABLE MÉDECLN.
la flagornent, la remercient, comme Louis XI croyait en ses reliques, les invoquait, les remerciait, la veille ou le lendemain de quelque nouvelle scélératesse.)
Détacher du journal la précieuse nouvelle, quitter son ministère une heure à peine après y être arrivé, accourir chez lui afin de charger Charlotte d'écrire et d'adresser, le jour même, à madame Verneuil, la lettre anonyme, telle fut la première pensée de monsieur Verneuil.
Mais la providence des honnêtes gens ménageait un tour de sa façon à cet abominable hypocrite. U monte rapidement à son appartement, sonne, sonne, sonne encore.
Personne ne lui répond.
Cependant, oensait-il, Charlotte ou la cuisinière devait être céans.
Enfin, au bout de cinq minutes, Charlotte vient ouvrir la porte à son maître, et de son retour inattendu paraît stupéfaite. Le Verneuil remarque la physionomie étrange de sa servante, son œil brillant, sa joue enluminée. La rusée commère devine la surprise de son maître, et d'un ton de familiarité maussade et dolente, s'écrie :
— One le diable vous emporte I vous m'avez réveillée. Je n'ai pas fermé Toeil de la nuit; j'ai un mal de tête fouf Je commençais à m'endormir ; votre maudite sonnette m'a éveillée en sursaut. Cette musarde de Victoire aura flâne au marché. Je la croyais dans sa cuisine, je ne me hâtais pas de venir ouvrir la porte. •
Ces mensonges, très vraisemblables, le Verneuil les accepta pour vrais, tellement radieux, d'ailleurs, du coup mortel dont il allait frapper sa femme, qu'il ne chicana point les explications de Charlotte, et lui dit joyeusement :
— Ferme la porte et suis-moi, Lolotte. (Il l'appelait dans rintimité Lolotte.)
Il entra dans son cabinet attenant à Tantichambre et fit écrire par sa servante l'épître que l'on sait. Charlotte, instruite par lui du but et des conséquences probables de cette lâche férocité, bondit de joie et d'espérance. |
— Maintenant, Lolotte, —dit le Verneuil, — tu vas alleï ' ieter cette lettre à la poste, le bureau est à deux pas d'ici, '
Charlotte, dissimulant un vif embarras, répondit tendrement:
— C'est ça, nous allons sortir ensemble ! Je mettrai U lettre à la poste, et je vous verrai vous en aller jusqu'au bout de la rue. J'aime tant à vous voir marcher I vous avez un si leau port 1
Le maître de Lolotte sourit d'un air coquet, lui pinça les joues et dit :
— Va vite porter la lettre; je t'attends.
— Comment I vous m'attendez ? où cela ?
— Mais, monsieur...
— Va vite et reviens encore plus vite, mignonne^ Charlotte comprit que résister davantage aux injonc--
tiens du Verneuil était impossible ; elle reprit d'un air agaçant :
— Faites-moi un plaisir, monsieur î
— Lequel?
— Mettez-vous à la fenêtre pour me voir aller jusqu'à la boîte aux lettres. Vous aimez ma tournure autant que j'aime votre leau port ?
— Excellente idée I — répond le Verneuii en ouvrant la
214 LE DIABLE MÉDEaN.
fenêtre de son cabinet. —Va vite, mignonne.
La servante sort précipitamment; son maître, se ravisant au bout d'un instant, la rejoint bientôt, et la surprend la main déjà sur le bouton de la serrure de la salle à manger, contigue à l'antichambre. Mais Charlotte conserve sa présence d'esprit, et haussant les épaules,
— Où diable ai-je donc la tète? Je me trompais de porte.
— Grosse folle ! jo venais te recommander de dire au portier de répondre que je n*y suis point, s'il se présentait par hasard quelque visite. Va, dépêche-toi.
Et le Verneuiî, accompagnant jusqu'au palier la servante, referme sur elle la porte d'entrée, après quoi il se dirige vers son cabinet afm de se mettre à la fenôlre et d'y jouir de la perspective de la tournure de sa Loiotte ; mais en passant devant le seuil de la salie à manger, il entend un éternuement formidable, quoique lointain, et d'av.taut plus retentissant qu'il a été coînpfimé davantage.
A ce bruit, le Vorneuil pénèire l.rusquem-'^Rt dan? la saîîe à manger, sperçoit les reliefs d'im succulent déjeuner, et, à travers la porte à demi ouverte do îa chambre de Charlotte, il entrevoit quelque rhose de rouge et do bleu, pousse cette porte, entre, et se trouve face à face d'un carabinier gigantesque, effroyablement moustachu et momentanément fort enrhumé. Cet hercule, coiffé d'un casque de cuivre à
crinière écarlate, boiiclait le blanc ceinturon de son grand sabre d'acier sur sa veste bleu-clair doid l'azur tranchait vivement sur le rouge de son largo pantalon. Le Verneuil, iî faut le dire, peu coloriste et peu sensible surtout en ce moïnentàrharmoDiedesni^ancesetàla coquetUrie mi« litaire de l'uniforme, reste d'abord frappé de stupeur. La stupeur cède à la rage, et, livide, il s'élance sur le carabinier. C'iui-ci saisit son adversaire par les poignets, le contient, tout en se dirigeant à reculons vers la porte' en di.sant d'un ton narquois : *
- Allons, bourgeois ! soyez gentil I Du calme, sarpejeu I du calme, donc!
Puis, arrivé au seuil de la port-, et ne voyant d'autre moyen de sed barrasser de son rival hurlant et se tordant do fureur, le soldat herculéen saisit le Vertieuil à bras le corps, le soulève, le lance à quelques pas de là étendu sur lo dos et répète :
— Du calme, bourgeois, sarpnjeu! du calme, donc! lin suite de quoi ie carabinier ferme la porte à double
tour, s'urrêle dans la sallo h mniigo? devant la tablo enccro servie, soupire, vide irails sur traits son vorro et celui de Charîûtie, laissés ploius, fait cloquer sa langae contre son palais, symptôme d'c^pprobalion à l'ondroit du vieux vm de ChamberUû qu'il vient do déguster, essuie ses épaisses moustaches du revers de sa main, met son sabri3 sousson bras, quitio l'dpoartoaient, et, rencontrant Char- Otto qui remontait essoufOéo, il lui tient à pou près co langage :
-Ton bourgeois est déchaîné; il voulait me mordre, Jo lai laissé SUT le dos et au clou, dans ta chambre, qui lui
216 LE DIABLE MÉDEaN.
sert de salle de police. Tu m'écriras à la caserne quana je pounai revenir. Ce n'est pas tout de suite ! Tu sais que je passe brigadier; faut que je dépose un cautionnement, deux cent soixante-dix-neuf francs quarante-trois centimes, chez le quartier-maître. Ça ne se trouve point dans le pas d'un cheval. Nous nous reverrons quand je l'aurai trouvé. ô.dieu, mes amours!
Et après avoir gravement débité cette bourde prodigieuse, le carabinier retroussa sa moustache, sourit à Charlotte, remit son grand sabre sous son bras, se hancha, et descendit victorieusement l'escalier, faisant résoûner les marches sous ses talons éperonnés.
Monsieur Verneuil, environ cinq années avant la découverte des légèretés de Charlotte, avait été guéri par le docteur Max d'une maladie de cœur dont les conséquences pouvaient être mortelles ; mais la science du médecin et le régime salubre dont le Verneuil, très soigneux de sa santé, ne se départit point, arrêtèrent les progrès du mal et le neutralisèrent. Nous devons ajouter, pour,rmtelligence de ce récit , que les affections morbides du cœur sont de celles là qui se reproduisent avec une violence fulgurante lorsqu'une commotion profonde fait démesurément afûuer le sang dans cet organe; or, la découverte des légèretéi de Charlotte fouetta le sang du Verneuil jusqu'à la plus dangereuse effervescence ; non-seulement il éprouvait
une passion désordonnée pour celte fille < mais, croyant pouvoir mesurer la reconnaissance, l'attachem^^nl , la constance qu'elle lui devait, aux sacrifices de toutes sortes qu'il lui faisait, il se persuadait fermement être adoré d'elle, prenant au sérieux ses adulations grossières lorsqu'elle lui disait :
— Tu es très bel homme, et malgré tes quarante ans passés, je rafîole de toi, etc., etc.
Puis, les hypocrites, habitués aux respects, aux déférences qu'adroitement ils filoutent, grâce à leur déguisement, sont plus que personne sensibles au mépris, au ridicule ; d'où il suit que le carabinier, qui buvait son via et courtisait Charlotte, couvrait le Verneuil d'un ridicule atlreux. Enfin, son frénétique anw)ur le rendait d'une jalousie féroce, et c'est au moment même où il espérait frapper mortellement sa femme, afin d'épouser sa servante, que celte Messaline, etc., etc.
Le Verneuil, foudroyé par tant de déceptions, sentit le sang affluer à son cœur avec une violence impétueuse, et lorsque, après réflexion, Charlotte, sûre de son empire sur son maître, et décidée à lui mettre, ainsi que l'on dit vulgairement, le marché à la main, entra crânement dans la chambre, elle trouva le misérable assis sur le parquet, le visage livide, et comprimant sous ses deux mains son cœur dont les pulsatiooB précipitées, effrayantes, I© suffoquaient. Telle était déjà l'expression de ses traits décom-' posés que Charlotte se dit :
— Il est capable de crever I Ah I le gueux î il n'a jamais voulu faire de testament;?
L'instinct de sa conservatioa dominant en ce momeni
918 LE DIABLE MÉDECLN.
chez lui tout autre ressentiment, le Vemeuil, à la fue de
la servante, murmure d'une voix haletante :
— Un médecin ! un médecin ï
Charlotte, ayant éloigné durant quelques heures la cuisinière, afln de pouvoir paisiblom'^nt fpstiner e^ec son carabinier, se trouvait seule au (ogi?. Elle descendit chez lo portier et lui commania, sans s'expliquer davantage, de courir chercher un médecin. Le p^^rtier n'en connaissait d'autre que le docteur Max, médpcin habituel des époux Verneuil avant leur séparation, li se rendit donc en hâte, non chez lo docteur, personne ne pénétrait chez lui, mais à son cabinet d»^ consuîtatioa. Lh, le premier é'èvedu célèbre praticien assura le messager qu'il rencontrerait le docteur Max chez madame Verneuil, et ajouta :
— Veuillez en même temps remettre cette lettre à monsieur le docteur; elle est très pressée.
Le portier accepte la commission, arrive chez m^idame Verneuil, et, remettant au docteur Max la lettre dont il est chargé, il le prie de venir h l'instant chez monsieur Verneuil, subitement et très gravement indisposé. La lettre adressée au docteur était ainsi conçue :
« Mon ami, j'arrive à Paris; j'ai seul échappé par mîra- »'-cle au naufrage de mon bâtiment et de son équipage. » Attondez-moi tantôt à six heures. Un rêve, un pressen- » liment sinistre me ramenaient en France. Je vous dirai 9 tout.
» A vous de cœur,
» ERNEST BEAIMONT. »
Peu de temps avant l'arrivée du portier de M. Verneuil
ATTELE VERNï^îîlL. 2l9
chez sa femmo avait eu iiea un événement qui semblerait prodii^ieuT, impossibie, si labciencene constatait souvent dos faits analoj<ues.
Le docteur Mfix crut Adèle Verneuil Irépass^'^e. La dou- Irur qu'il éprouva troubla d'abord sou i^ang-froid eccnutumé ; puist rtQéchissant que, parfois, certaine suspension momentanée do la vie offre tous les symptômes apparens de la mort, il ne voulut pas drsespér' r encore, et, d'urm main tenne, pratiqua une profonde incision à la plante de l'un des pieds de la jeune femme ; sa jambe trrssadiit presque imperceptiblement, mais du moins accusa le ressentiment de la douleur. A c^'^tte preuve de vitalité, une lueur d'espérance renaissant dans l'âme du docteur Max, il employait, aidé de sœur Florence (Emma délirait), les moyens 1rs plus efficaces afin do tent'-^^r de rappeler Adèle à l'existence, lorsqu'il reçut la lettre d'Ernest Beaumont, et la nouvelle de la subite et grave iadisposilion de M. Verneuil.
Le docteur Max, frappé d'uFcQ idée subite, sourit cette fois, il faut i'avouor, d'un air infernal... envoya aussitôt chercher son premier élève, et.sar-hfîfjt qu'il pouvait compter sur le zèle, le savoir et l'exactitude de ce jeune homme, lui donna les plus minutieuses instructions au sujet dos soins dont la mourante devait être l'objet, et se ût conduire bride abattue au logis de monsieur Verneuil.
^0 LE DIABLE J^IÊDEON.
Charlotte et la femme du portier ont transporté monsieur Verneuil dans sa chambre et l'ont couché. Ce scélérat, en proie à un suffocation parfaitement analogue à celle d'un homme qui se noie, ne peut que de temps à autre faire entendre ces mots d'une voix entrecoupée :
— Le médecin I le... médecin 1 je... me... meurs.
— Et il n'a pas fait son testament I —pensait Charlotte debout au chevet du lit de son maître et attachant sur lui un regard de récrimination courroucée.— Et dire qu'il n'a pas voulu faire de testament I
La servante se livrait de nouveau à cette pensée désolante pour son cœur lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Le docteur Max s'approcha rapidement du lit de monsieur Verneuil.
Charlotte, à la vue du médecin qu'elle abhorre, s'écrie insolemment :
— Ce n'est pas vous que Ton a demandé; allez vous-en I Monsieur Verneuil, en ce moment critique, oublie son
aversion pour le docteur dont les soins l'ont déjà une fois presque miraculeusement guéri d'une maladie semblable, et murmure, en agitant faiblement ses mains suppliantes :
— Docteur I sauvez-moi!... sauvez-moi I
Le docteur Max jette un regard attentif et pénétrant sur le faciei du malade, tire de sa poche un carnet, enlève i'un de ses feuillets, y écrit quelques mots au crayon, et remettant le papier à la servante :
— Portez à l'instant ce billet à mon cabinet de consul-
ADËLE VERNEUIL. 221
tation; mon second élève vous remettra une boite; toujs me la rapporterez. Hâtez-vous.
— Le docteur peut sauver mon maître, se dit Charlotte; j'ai intér^ à ce qu'il vive, puisqu'il n'a pas fait son testament. Verneuil, revenu à la santé, ne pourra pas se passer de moi ; il faudra bien qu'il avalg mon carabinier.
Ce pensant, Charlotte sort en hàle, et io docteur Max reste seul avec son client.
XÏI
Aussitôt après le départ de Charlotte, la physionomie du docteur Max, jusqu'alors grave et contenue, se transfigure g ses petits yeux soirs pétillent d'une joie sinistre ; ub sourire d'une cruauté sardonique contracte ses lèvres, et, en ce moment redoutable, l'expression des traits du docteur rappelle fort son surnom : îe dioMe médecin. Il s'approche du lit de monsieur Verneuil, consulte son pouls, et, se livrant à un ricanement aigu, digne de Méphistophélès,
— Ile 1 hé ! monsieur, une large saignée peut vous sauver.
Le docteur Max disait la vérité : une émission de sang, pratiquée à l'instant, sauvait infailliblement le malade.
—Ah I j'e suis sauvé I — s'écrie monsieur Verneuil, poussant un soupir d'allégement et d'ineffable espérance. Puis, malè^ré sa faiblesse, il sort péniblement l'un de ses bras hors de son lit et s'efforce de relever la manche de sa chemise, en répétant : — ie suis sauvé I
Lo docteur Max, dont le flegme e^t effrayant, croise ses mains derrière son dos, et ricanant de nouveau:
— lié! hél monsieur, croyez vous en Dieu ? Monsieur Verneuil lève les yeux d'un air béat vers le
plafond avec un élan jaculatoire, mais il ajoute en montrant son bras :
— La... saignée I...j*é...tôuffel...
— Monsieur, — reprend le docteur M?îx, immobile ainsi qu'une statuf>, — monsieur, croyez-vous h l'immuabiiité de la volonté du Tout-Puissant? Monsieur, croyez-vous que l'honime, dans l'humilité de sa nature, dans son religieux respect pour les décisions de rEternel, doive les accepter? s'y soumettre absolument, aveuglément? doive enfin n'essayer jamais de les combattre sous peine de rébellion impi'^, de révolte sacrilège?
A cette tirade théologique et interrogative, M. Verneuil, suffoquant de plus en p^us, répond d'une voix entrecoupée :
— Oui... 011'=.. je crois... tout... cela...; mais... la... saignée... j'ét... oufTe.
— Ainsi, mon==ieur, vous et moi sommes parfaitement d'accord ^ur ce point capital : l'homm.e se doit conformer à la volonté divine ! — répond le docteur Max impassible, les mains tcpj jours croisées derrière son dos. — Donc, Dieu vous frappe aujourd'hui; je ne me mettrai pas entre sajustice et vous, monsieur! îl ases vues, qu'elles s'accomplissent ; s'il veut vous sauver, qu'il vous sauve ; ce qu'il veut, il le peut. Moi, je ne vous saignerai point. Hé ! ho I non, non, je ne vous saignerai point I
— Miséricorde ! — exclame monsieur Verneuil, et, galvanisé par l'épouvante, il se redresse brusquement, Jette sur
ADÈLE VERiNEUIL. 223
le docteur Max un regard éperdu, terrifié ; sa ra^piralion, de plus en plus courte et oppressée, commence^ lui manquer : il peut à peine, entre dos expirations saccadées, sifflantes, articuler ces mots :
— J'étouffe.., Vous êtes... donc... le démon I... Ahl ce médecin,., c'est... Satan I
M. Verneuil retombe sur sa couche ; ses traits livides deviennent cadavéreux.
— Monsieur, —reprend le docteur Max, continuant de croiser ses mai'.'S derrière son dos, — il y a un an de cela, Je regrettais amèrement de vous avoir une fois sauvé la vie, et do ne posséder aucune action contre vous, car vous êtes un roctfistre d'hypocrisie, un exécrable scélérat 1 Monsieur, vous avez abreuvé de fiel et de calomnies alroccs une épouse angéîique. Vous avez voulu aujourd'hui la tuer :une lettre anonyme était votre arme empoisonnée... Monsieur, Dieu vous châtie... je m'inchne... je m vous saignerai point... hé I hé I non, non, ie ne vous saignerai point 1
— Mou..* rirl
Ce mot s'échappe comme un râle des lèvres de M. Verneuil ; il éprouve les dorniers étoufïemens de l'asphyxie, qui monte, monte, ainsi que le flot qui submerge, et l'agonisant répète d'une voix inarticulée s
— Mou,, .rîr!
ie niARLE MÉDECIN, inexorable, tire sa montre de son gousset, et, les yeux fixés sur le cadran, répond :
— Monsieur, vous avez encore à vivre dix à douze secondes environ... Comptons.
Alors, au milieu du lugubre silence de celte chambre
mortuaire, seulement interrompu par les ah\ ah\ précipités du moribond dont la vie s'éteint, comme s'éteint,, faute d'air, la flamme expirante, Ton entend la voix brève, implacable du docteur Max comptant ainsi les derniers instans de la vie de ce misérable.
— Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, diz, onze, douze, treize...
Au moment où le docteur Max prononce ce mot Ireizey une suffocation suprême s'exhale de la poitrine de monsieur Verneuil. Il meurt... il est mort.
—Hé, hé I — fit le Diable médecin, remettant sa montre dans son gousset et jetant un regard tranquille sur le cadavre. Ce que j'ai lait, j'ai dû le faire; ma conscience est calme.
— Monsieur, — dit Charlotte accourant hors d'haleine,— voici la boîte.
— C'est trop tard, — répond le docteur Max en se dirigeant rapidement vers la porte, — ton maître est trépassé, infâme coquine I
— Sacredié I — s'écrie Charlotte, empruntant ce juron au vocabulaire soldatesque de son carabinier,— il est mort sans testament!
— Hé I hé I ce cher homme, il t'a volée, drôlesse 1 — reprend le docteur Max avec un éclat de rire de satisfaction sardonique qui fait bondir Charlotte de fureur, tandis que le diable-médecin, quittant précipitamment la chambre, se disait: — Si ma faible espérance n'est pas déçue... Adèle vivrai
— Mort sans testament I — répète Charlotte ; puis, grinçant les dents et montrant le poing au cadavre do soa mctître, — Gredini
xn
Le doctear Max, en laissant mourir monsieur Vemeuîl,
se disait :
« — Si ie parviens à rappeler Adèle à l'existence, à lui » redonner seulement pendant quelques instans conscience D d'elle-môrne, elle est sauvée I... Son veuvage, le retour » d'Ernest, échappé au naufrage, auroat opéré ce prodige » salutaire. »
Nous admettons ceci ; nous irons plus loin : La mort d'un scélérat hypocrite pouvait seule rendre à la vie une femme angéliaue, assurer son mariage avec un homme digne d'elle, et cependant le docteur Max, en laissant mourir ce scélérat hypocrite qu'il pouvait sauver, était coupable d'uno. énormilé aux yeux de la morale éternelle.
Ce prétexte, sardoniquement invoqué par le docteur,
«Qu'Une pouvait s'interposer entre le coupable et le » châtiment providentiel;
Ce prétexte est une sinistre plaisanterie. Rien de plus horrible que ces sophismes inexorables empruntés au côté féroce du judaïsme; et pourtant, cette doctrine impie :
OEIL POUR OEIL, DENT POUR DENT, SANG POUR SANG, Sera
longtemps encore appliquée. ^
Oui, tant que dureront l'ignorance, la misère, l'oppression sur la terre, viendra toujours l'heure fatale des représailles, légitimes comme la vengeance, si légitime est la vengeance. Oui viendra toujours l'heure fatale où les opprimés, à leur tour oppresseurs, pratiqueront forcément la ♦jerrible loi du talion, cette justice des barbares, justice monstrueuse! .3
Ah I rendre le mal pour le mal! commettre à son tour le forfait que l'on ajustement maudit! de victime devenir bourreau I cela est exécrable au point de vue du sentimentl cola est insensé au point de vue de la raison I
La vie de l'homme est sainte, inviolable. Tuer un criminel, si grands que soient ses crimes, c'est lui fermer à jamais la voie du repentir, de Texpiation, peut-être delà réhabilitation future,
— Mais ce criminel endurci ne se serait point repenti,
— Qu'en savez-vous? Et malgré ce doute effrayant, vous tuez,., vous tuez I
Ces réserves posées, terminons notre récit.
L*espoïr du docteur BTax ne fut pas déçu. Adèle, pour ainsi dire reuuscitée par un double miracle de la science et du bonheur, ne succomba pas sous l'immensité de ce bonheur, en apprenant et son veuvage et le retour d'Ernest Beaumont, échappé au naufrage.
Superstitieux comme le sont parfois les gens passionnément épri?, le marin, durant une relâche au Brésil, avait vu en songe Adèle morte, enveloppée de son blanc linceul. Elle l'appelait du fond de sa tombe encore ouverte. Ernest I Beaumont, sous l'obsession d'un invincible pressentiment, 'remit à la voile pour la France; son navire se pe.rdit sur les côtes de Bretagne... L'on sait le reste.
La convalescence de madame Verneuil, épuisée par tant de violentes secousses, dura plusieurs mois; mais sa guéri-
ADÈLE VERNEUÎL. 2S7
son s'acheva sous la souveraine influence de l'amour heureux et de cotte ineffable sérénité de l'âme que donne la conscience du deroir accompli à travers de cruelles épreuves.
L'une des prrmïèrrs pen^^ées d'Adèle fut de rappeler son fils auprès d'elle, et, grâce à la douceur pénétrante do sa tendresse, Louis, excellemment doué par la nature, revint à sa bonté native, et à sa première et profonde affection pour sa mère et pour sa sœur.
Environ une année après la mort de monsieur Verneuil, sa veuve, embellie par le rayonnement de la félicité, épousa Ernest Beaumont. La perte de son navire ayant été couverte par l'assurance marilime,il possédait environ vingtcinq mille livres de rentes, qui, jointes à la dot de sa femme, leur assuraient une large existence. Ils allèrent, par goût, habiter une charmante maison de campagne située dans la banlieue de Paris, afin do ne pas trop s'éloigner de leur vieil ami, le docteur Max, qu'ils ne soupçonnèrent jamais d'avoir été le meurtrier passif ào monsieur Verneuil,
Emma et Louis ressentirent pour Erne&t Beaumont, lorsqu'ils purent l'apprécier, une vive et confiante af/eclioû| ainsi qu'il l'avait promis à Adèle, « ses enfans lui furent » aussi chers que s'ils enssent été les enfans da leur » amour. » Et il se chargea spécialement de l'éducation de Louis, qu'il éleva en homme de bien.
Le docteur Max venait souvent voir les deux époux. Un jour, le trouvant soucieux, ils s'informèrent do la cause de ces soucis; il tira de sa pocho un journal, et après avoir écarté Louis et Emma, il lut ceci à Adèle et à Ernest :
« — Un déplorable scandale vient d'avoir lieu dans un des
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» hôpitaux de Paris : une jeune religieuse, sœur Florence » **%attachée depuis deux mois au service des malades,s*est » éprise d'un jeune artiste dramatique que sa pauvreté » avait réduit à entrer dans cet hospice. Sœur Florenco *♦% » rompant ses vœux monastiques, a pris ia fuite avec ce » comédien, que l'on dit d'une beauté remarquable et auy> teur de quelques poésies non sans mérite. Hâtons-nous « d'ajouter que ce déplorable scandale, dont nous gémis^ » sons, était sans exemple dans les fastes si honorables de » l'ordre religieux auquel sœur Florence *'♦ avait l'honneur » d'appartenir, etc., etc. »
- Malheureuse Florence 1 - dit Adèle en soupirant, i3 connaissais la mobilité de son caractère, je pressentab la peu de durée de sa vocation religieuse I
- Pauvre créature 1 - ajouta Ernest, - la voici retombée dans le désordre. Où s'arrôtera-t-elle maintenant?
- Hélas 1 peut-être au dernier degré de l'ignominie, • reprit tristement le docteur Max. — Nest-ii pas cruel de penser que, par un généreux pardon, son mari pouvait sauver à temps celte jeune femme, et que, plus tard, si le divorce eût existé, elle aurait pu chercher dans une légitime union la satisfaction de penchans irrésistibles pour elle? Ah I le divorce, le divorce 1 Le retrait de cette loi républicaine si sage, si prévoyante, si tutélaire, aura été, tout me le fait craindre, l'une des causes forcées de la dégradation complète de madame Hermann; s'enfonçant de plus en plus dans l'abîme du vice, elle perdra ses qualités de cœur, qui, malgré ses lànt^s, la rendaient intéressante. Que dis-je? si bas qu'elle tombe, avons-nous le droit de' la blâmer? N'est-elle pas victime d'une nécessite lataieî
« — Mais, dira-t-on, elle devait, comme vous, Adèle, se résigner, souffrir et mourir. » — Non! la fm des créatures de Dieu n'est pas la souffrance; noni c'est un crime d'imposer des renoncement contraires aux lois éternelles de la nature ; en un mot, chère Adèle, vous et Florence, vous personnifiez les deux types principaux des femmei Upaîê^s de leur mari :
L'une (c'est vous), aimant passionnément un homme digne d'elle, so résigne à mourir avec un courage héroiqurî, surhumain, pluiôi que de forîaire à ses devoirs;
L'autre (c'est Florence), malgré la loyauté, la générosité de son caraGlèroj cède à lu fougue de son sang, fougue iuvinoiblo, oryanique (excusez le mot savant).
Ainsi, parce que le divorce n'existe plus, vous avez, pauvre Adèle, subi d'atrcces tortures morales dont vous avez failli mourir; Florence achèvera peut-être ses jours dans la tango d'une crapuleuse débauche.
— Et moi, — ajouta mentalement le docteur Max, ■— et moi, j'ai dû comiwitlre après tout une manière d'homicide en refusant de saigner cet affreux hypocrite I Je
pourrais, il est vrai, répondre :
« — Si la Providence, ainsi qu'on l'afûrme, intervient » manifestement dans les choses d'ici-bas, ce scélérat hy- » pocrite n'élait-ii pas légitimement frappé par la main }» de Dieu? De quel droit aurais-Je voulu m'opposer à ce » châtiment céleste? »
Mais ce sont là des sornettes invoquées par moi au visà-vis de ce Verneuil pour: —le besoin de ma cause,— ainsi que dirait maître Fripart,— ajoutait le docteur Max.— J'ai parfaitement conscience de la portée de mon acte; j'ai agi
sciemment et fort pertinemment; j'ai mis dans la bnlance la vie d'un scélérat et celle d'une créature irréprochable, j'ai scrupuleusement pesé le pour et le contre en ma Conscience d'honnête homme et avec une parfaite sérénité d'âme; que dis-je! avec une satisfaction prononcée, j':ii laissé mourir le scélérat que je pouvais sauver... Enfin, si Vai péché, à qui la faute? au retrait du divovce!
FIN d'ADÈLE VER^EUIL,
Mon«ienr George Ducantal, courtier g9 commerce, laborieux, économe et probe, prchî^ autant du moins que le permettent les nécessités do ces transactions où celui qui Vend le plus cher et sait écouler la plus grande quantité possible d@ marchandises médiocres ou détériorées est réputé fort habile^— monsieur Ducantal épousa, trè^ jeune encore, une femme d'un caractère angélique, et la meilpure, la plus active des ménag^^res. Elle eut de ce maria§:« deux filles, Laure et Sophie; les éiera do son mieux, crans des principes d'ordre et de moralité sérère ; elles répondirent à ses soins, à son exemple, et, au moment oîi commence ce récit, les filloi ralsient la mère par le cœur, par l'aménité de leur esprit, par leur modestie, en un mot, par la rc union de ces qualités aimables et solides qui constituent Y honnête femme» Laure et Sophie se résignaient sans l'oEibre d'un regret à une médiocrité d'exil ton-
ce mêlée d'assez dures priTations, d'autant plus facilement acceptées qu'elles les partageaient gaiement avec un© mère tendrement aimée.
Monsieur Diicantal gagnait environ, et à force de labeuii dans les années les plus productives, quatre à ciaq mille Irâncs par an ; mais, en père sage, en époux prévoyant îl économisait annuellemeat à peu près ia moitié de cMto somme, qu'il capitalisait par des placemens successifs, afin d'assurer à ses filles una petite dot, et à lui, aÎQsi qu'à sa femme, le pam et le repos de leur vieillesse. Grâce à l'activité de madame Ducanlai et de ses enfans, aux ressources inventives de cette excellente ménagère » la famille vivait, il est vrai, dans l'ignorance absoluo du superfij, mais possédait à peu près le nécessaire. Monsieur Ducautal, malgré la brusquerie, la vulgarité de ses man ^res était bon homme au fond, quelque peu brutal, souvent emporté, babituellement peu expansif; il aimait sincèrement, et comme il pouvait les aimer, sa femme et ses deux filles, résumant ainsi ses devoirs, lorsque, chaque soir, il rentrait harassé de fatigues dans son humble foyer :
«Je passe ici pour un avare, pour un pingre, pour un » dur-à-<ïuire; mais je me moque du qu'en àira-t-on. Je » doterai mes filles, et après avoir travaillé comme un nè- » gre jusqu'à l'âge de soixante ans, je pourrai me retirer » avec ma femme tranquillement à la campagne, aux en- » viroDs de Paris, et j'aurai dans un coin de ma cavo » quelques vieilles bouteilles de vin à offrir à mes gen- » dres lorsqu'ils viendront passer chaque semaine le di- » manche avec nous. »
Malheureusement pour ces sages et modestes projets,
l'épidémie règaante, à laquelle le Diable-Médecin faisait allusion lors du récit précédent, la fièvre d'or, atieignit monsieur Ducantal. L'un de ses amis, ainsi que lui courtier de commerce, réalisa d'énormes bénéfices à la bourse. Cet exemple devint funeste à moHsieur Ducantal; une âpre «t frénétique convoitise s'empara de lui. Il possédait environ soixante mille francs, fruit de vingt aonéos d'économies ; il joua et empocha six cent mille francs. Sa première pensée fut de bi^ user de ce coup de fortune inespéré, de doter largement ses filles et d'acheter une belle propriété oÈi il vivrait paisiblement de ses revenus aree sa femme.
Mais, par leur essence même, les biens illicites (et nous n'en savons point de plus illicites que ceuî dor.t le jeu ou l'agio sont la source impure, la loi elle-mâma ne reconnaissant pas les dtîtes àc J)our$e)y les biens ilicites, disons-nous, deviennent fatalement corrupteurs; ils développent, ils excitent les appétits hontoax en procurant subitement aux gagnans la facilité de satisfaire leurs goûts désordonnés. Telle fut la funeste influence des premiers gains do monsieur Ducantal, homme encore dans toute la vigueur de l'âge et d'un tempérament impétueux. Ses passions mauvaises et sensuelles, comprimées jusqu'alors autant par son honnêteté que par Timpossibilité de les assouvir, prirent un essor effrayant. Non content de ses profits considérables, il joua de nouveau avec de nouveaux succès, et cachant son prodigieux enrichissement à sa famille, afin de conserver l'absolue disposition de ses biens, et surtout afin de ne pas habituer sa femme et ses filles à des jouissances, à des
splendeurs dont son bon sens naturel rec^nnitlssait la fragilité hasardeuse monsieur Bucantal se lança effréné dans un monde équivoque composé de faùeursy d'agioteurs heureux à la Bourse et de femmes perdues.
BTadame Dncanfal et ses filîes sont ce soir-là réunies, selon leur habitude, dans la chambre à coucher conjugale. Cette pièce, d'une extrême propreté, est meublée avec parcimonie : rideaux de calicot jaune déteints; tentures de papier vert à ramages, dont l'ardeur du soleil a çà et là rongé la couleur ; commode, secrétaire et lit en bois de noyer; petite pesdule d*âîbâtre et deux vases de même matière sur la cheminée, où fument deux tisons è demi enfouis dans un monceau de cendres.
Laure et Sophie travaillent, ainsi que leur mère, à la clarté d'une lampe placée au milieu d'une table ronde. Madame Ducantal, âgée do quarante ans, est frêle et de petite taille; sa figure pâle, un peu maladive, est surtout remarquable par son expression de douceur angélique. Ses deux filles, dont Pune a dix-huit ans, l'autre vingt, sont jolies; leui physionomie est intéressante et candide ; elles s*occupent à retourner et à façonner une robe d'étoffe de laine, pourtant déjà très usée; leurs vêtemens sont des plus modestes; leurs mains, petites et d'un galbe élégant, sont rougies et gercées par les travaux du mé*nage, qu'elles partagent avec la ser^-ante du logis.
— Petite sœur, — dit Laure à Sophie, — mets donc une bûche an f«i; il fait un froid, un froid I
5^ M»u enfant, — reprend madame Ducantal, s'adres-
fiant à Sophie qui se lève, — rapproche seulement les ti- SOBS; il est tard, ton père peut rentrer ; tu sais qu'il n'aîme pas à voir grand feu.
— Mère, à cause d'une bûche de plus ou de moins, papa ne grondera pas I
—Gronder... non, mes enfans ; mais il tient avec raison à une sage économie; il trouverait peut-être qu'il y a trop de feu ici.
— Sois tranquille, frileuse, — dit gaîment Sophie h sa sœur en lisoiinant^— je Vfiis si bien arranger la braise que tu ne regretteras pas cette fameuse bûche, et papa ne pourra nous reprocher de vouloir incendier la maison.
«- Ahl quel bon brasier, — reprend Laure en approchant du feu SCS mfiins engourdies, — cela ravive ; il doit neiger dehors, car il fait très froid dans l'appartement. — Plais, se rasseyant, elle ajoute : — Voilà mes doigts réchauffés, reprenons notre ouvrage ; tu le verras, chère Sophie, nos robes retournées auront un petit air neuf, le plus coquet du monde.
Sophie jette h sa sœur un regard d'intelligence, et dit en souriant, les yeux fixés sur madame Ducantal et accentuant lentement ses paroles :
— Nous serions mises comme des merveilleuses si nous pouvions nous lancer... jusqu'à la garniture de boutons de jais pour le corsage I
— Quelle excrllente idée, Sophie î Oh oui I un pareil corsage rafistolerait, rajeunirait joliment nos pauvres robes, d'un âge si.» vénérable
— Allons, mes enfins, — reprend madame Ducantal en souriant et à voix basse, comme si elle craignait d'être entendue, — vous aurez la garniture de boulons de jais.
2Z^ LE DUBLE MÉDEœî.
Les deux jeunes filles frappent dans leurs mains, boûjisspnt de joie sur leur chaise, se lèvent et courent embrasser tftQdrement leur mère.
— Es-tu bonne, petite manaan ! es'tu bonne !
— Nous gâtes-tu I — ajoute Laure.— Nos robes seront, grâce à toi, vraiment charmantes 1
Ce disant, les deux jeunes filles, retournent à leur place, se remettent gaîment et activement au travail, tandis que madame Ducantal, s'adressdnt à elles,
— Si votre père vous demande d'où vient cette garniture de boutonà, nous dirons...— et la bonne naière reprend avec embarras : — Nous dirons...
— Mon Dieu ! nous dirons que nous avons acheté cette garniture avec les économies que nous faisons sur nos trois francs par semaine.
— Nos cinq francs, Sophie, nos cinq francs.
— Oui, en y comprenant les deux francs de maman ; mais papa ne sait rien de cela, nous ne pouvons lui parler que de nos trois francs.
— C'est juste.
— Chères enfans, votre père voudrait vous donner davantage, mais...
— Dame 1 maman, il nous donne ce qu'il peut.
— Tu ajoutes à cela encore quelque chose, chère maman; de quoi nous plaindrions- nous?
— Vous plaindre, pauvres enfans I —reprend madame Ducantal avec effusion; — vous plaindre 1 Non, non, vous savez vous contenter de peu; jamais vous ne prononcez un mot de regret ou d'envie. Vous êtes actives, laborieuses; vous aidez notre servante, vous travaillez au moins
autant qu'elle; vous taillez, vous cousez vos robes; vous savonnez, vous repassez vos bas, vos mouchoirs et vos colerettes, pour épargner les frais de blanchissage ; enflu, vous êtes de vraies petites ménagères. Cela n'empêche pas que si Ton pouvait ce qu'on désire, j'aimerais à vous voir, une fois dans ma vie, habillées à ma fantaisie par une bonne couturière... Que voulez -vous ? une mère a son orgueil; rrais enSa...— Gjoulo madame Ducantal en soupirant, — chacun a son sorL
— Nous sommes très satisfaites du nôtre, bonne petite maman; seulement, si une mère a son orgueil, les filles ont, je ne dirai pas leur orgueil, mais...
— Achève, mon enfant.
— Eh bien 1 nous trouvons qu'il n'est pas raisonnable h toi, faible comme tu l'es, de te lever, trois Mê par semaine, à six heures du matin, pour aller à la halle avec Catherine, quelquefois malgré un temps aîïreux, n'est-ce pas, Laure?
— Corlainement, car en cette saison surtout le pavé est souvent si glissant I Mon Dieu, un accident n'est que trop vite arrivé I
— L'on achète à la halle ies provisions à beaucoup meilleur marché, l'on a plus de choix. Voilà pourquoi votre père.. .(Mais se reprei^ant, madame Ducantal ajoute) : Voilà pourquoi je profère aller à la halle avec cotre servante.
— D'accord, petit© mère, il y a économie à acheter à la halle ; mais pourquoi Laure et moi n'irîons-nous pas à ta -place faire emplette des provisions?
— Nous te l'avons tant de fois proposé, ma mère.
— Je vous l'ai dit, mes enrans, et je vous le répète, i!
*^58 LE DIABLE MÉDECL\.
n'est pas convenable que des jeunes filles de votre ègB aillent se mAlei* è tout ce monde des halles. Si vous saviez ■Tuel ittondel — Et tâchant de sourire madame Ducantal reprend ; — Ah î c*est que souvent les marchandes ne se gênent pas pour vous dire de grosses vilaines sottises iîuand on débat le prix de ce qu'elles vendeatl Aussi , \o vous le demande un peu, chères enfans, quelle figure feriez-vous là ?
— Et moi je te demande un peu s'il n'est pas désolant pour nous de penser que toi, notre mère, tu risques d'être 'njuriée delà sorte?.,. Aussi,— ajoute résolument Sophie, — je compte parler de ceci à mou père, pas plus tard que demain ; je lui dirai combien il est imprudent à toi de l'exposer à...
— Bonté divine I -- s'écrie madame Ducantal sans pouvoir dissimuler sa frayeur, — ne t'avise pas de cela au moins! ton père s'imaginerait qu'il me répugne d'aller au marché. Sophie, je te défends, entends-tu ?... non, je t'en prie, je t'en conjure, chère enfant, pas un mol de ceci à ton père. Mon Dieul mon Dieu I
— Pauvre petite maman, — dit Laure se levant et se rapprochant de madame Ducantal, — te voilà toute tremblante I
— Mèrel — ajoute Sophie se levant aussi, — je ne dirai rien à papa, je te le jure.
Et ta jeune fille embrasse tendrement madan^e Ducantal, qui reprend :
— Vilaine estant, va! Ta m'as fait une peur.
En ce moment minuit sonne à la pendule d'albâtre de là ehambre à coucher.
— Minuit I — dit Laure, — déjà minuit î Comme le temps passe vile en iravaillant I
— Mon mari ne rentrera pas encore cette nuit, — pensait trislemeni madaâio Dacaotaî; et s'adressant à ses filles : — ii faut uUer vous coucher, mes enfans; il est tard.
~ Tu ne veux pas que nous veillions avec? toi en attendant niou père?
— Depuis quelque temps votre père est accablé d'affaires, — répond madame Ducantal embarrassée, — Il m'a prévenue que s'il n'éiait pas de retour avant minuit, ii pasaorait sans doute ia nuit à travailler avec son associé, ainsi que ceia lui est arrivé plusieurs fois déjà.
-~ Trop souvent! car, vois-tu, ii finira par se rendre malade en passant ainsi les nuits, ce pauvre père I
— Heureusement, — ajoute Laure, — heureusement il est d'une s-amé robuste-,
— Sans doute ; aussi n'ayez aurune inquiétude. Bonsoir, mes enfans ; alloz vous reposer, car depuis ce soir six heures, vous vous occupez à coudre à ia claitô de la lampe, et cela fatigue cruellement les yeux.
— Bonsoir, petite manmo, — disent Laure et Sophie à madame Ducantal en Fembrassant; — bonne nuit, dors bien.
— Et surtout, mes enfan?, je vous le demande en grâce, pas un mot à voire père 8u sujet de mes courses à la halle,
— Sois tranquille; je me reproche presque maintenant d'avoir eu cette pensée-là, et pourlantM. Enfin, bonsoir, mère.
Les deux jeunes filles sortent de la cnambre k coucher. Madame Ducantal, après leur dépet^t, s'asseoit près de là
240 LE DIABLE MÉDEâX
table, fond en larmes et garde longtemps to sllenee ; Dufa elle se dit d'une voix Davrante :
— C'est fini, mes filles et moi, nous b« sommes piaf rien pour mon mari I II passe maintenant oresque toutes ses journées et ses nuits dehors. Mon Dieul depuis que je suis devenue valétudinaire, je m'étais htMtuée à cette pensée que mon mari avait peut-être une maîtresse ; je ne suis jalouse que de son affection pour moi el mes enfans ; je ne me plaignais jamais ; je me résignais à l'économie sévère qu'il nous imposait ; j'en souffrais parfois, parce que Laure et Sophie sont souvent réduites à certaines privations ; mais au moins mon mari, quoiqu'il soit peu expaosif, nous témoignait quelque tendressse ; il semblait se plaire à la maison, tandis que, depuis plusieurs mois, on dirait que nous lui sommes à charge et qu'il a pris sa maison en aversion l Je fais mon possible pour que mes enfans ne remarquent pas ce changement dans la conduite de leur père. J'étais déjà bien craintive, mais je n'ose plus maintenant parler à mon mari qu'en tremblant... C'est à peine si j'ai le courage de le regarder en face. Hélas I mon Dieu! qu'est-ce qui le détourne donc ainsi de nous ?... Une mauvaise femme peut-être.
Et la mère de famille fond en larmes dans la' solitude dé la chambre conjugale.
EsfTLTA Lambert (nom pseudonyme) était l'un© des lo' rettes les plus en vogue de Paris. Née de laborieux artisans qui, grâce à leur travail, suffisaleat largement aux besoins de leur fille, dont ils payaient l'apprentissage chez
U lORETTE. 241
une couturière en renom, Emilia Lambert tomba dans le désordre, par suite de sa paresse, de sa vanité, de son goût immodéré des plaisirs, et surtout par Tespoir d'assouvir une âpre cupidité.
L'on éprouve encore une sorte de pitié, de douloureux in- Uxèi pour ces malheureuses créatures, presque fatalement vouées au désordre par l'abandon, par Tignorance, par la misère, par un chômage forcé ou par un salaire hors de toute proportion avec les plus rigoureuses nécessités de îavie. Celles-là ont presque toujours conscience de leur ignominie, et la cachent au fond de hideux repaires ou dans Tombre nocturne des rues mal famées. Ceiîes-là vivrnt dans la fange, dans les haillons, et, jeunes encore, meurent généralement phthisiques ou corrodées par la brûlante âcreté des spiritueux, parce qu'elles demandent à l'ivresse l'éphémère oubli de leur épouvantable existence.
Mais il en est d'autres dont l'infamie n'a pas môme l'excuse insu fasante du délaissement, de la misère, de la faim; leur froide corruption est réfléchie, leur déshonneur habile et savant en arithmétique. Souvent moins jeunes, moins belles que leurs sœurs déguenillées, leur attrait le plus puissant est le prix qu'elles coûtent. Celles-lè, saturées, rassasiées des folles prodigalités d'un luxe insolent, fêtées, ndulées, chantées, poétisées (elles ont leurs panégyrisles, filles ont leurs poètes), étalent leur abjection en plein soleil, 8n plein théâtre. Les honnêtes femmes les contemplent, la rougeur au front et parfois l'envie au cœur; oui, l'envie au cœuri Cela est triste, mais cela est. Oui, telle est, depuis bien des années déjà, la dégradation des mœurs, que , voyant leurs époux, leurs frères, leurs pères, leurs amis,
yauer un culte presque exclusif à ces di?imtés impudiques, les honnô es femmes éprouvent parfois un instant, malgré elles, d^amers rcssenlioiens d'envie ou de jalousie contre leurs ignobles rivales!
Ce luxuriant épanouiiS( ment du vice, doublement funeste et hideux parce qu'il resplendit de magaificenca, a toujours fait S8- pâiner d'âise les partisans de ce qu'une certaineécoleasppelié la prûspériié gémraJe.X leurs yeux, lacuurtiaâne ébioaissanie de pierreries sera toujours TuDe de ces fe^condès superfluités, l'un de ces chiffres irrécusables qui constateront le dé^eioi^pement de la richesse publique.
Le raisonnement de ces économistes de lupanar est fort simple (ces femmès-lk ont leurà ée^oomlstes, ainsi qu'elles ont leurs poëtes), lis ont dit ceci :
« Plus il y aura de lorettes entretenues superbement^ » plus l'on dépeasera d'argent.
» Pour dépense? énc-riî.ément d'argent, il faut en gagner » énormément.
» Or, l'on ne peut réaliser de ces gains fabuleux que » grâce à un immense mouvement d'affaires. ^
» Donc, il y aura un immense mouvement d'affaires..»
» Donc, vive l'argent et les lorettes I »
Celte apothéose de l'immo' alité, élevée à la hauteur d'un système ^économique; cette glorification du vice^ pourvu qu'il soit paré ; ce culte de la convoitise pourvu, qu'elle soit heureuse; ce vivant et fatal exemple de l'inconduiie epulente et iriomphante; cet ©utrageux défi jeté sans cesse en tous lieux aux sentimens honnêtes, n'ont-ils pas toujours été des preuves flagrantes de l'avilissement
des esprits, de la corruption des mœurs? Cette sanîe morale demande un remède héroïque. Le fer et le feu sont seuls efficaces contre la g^^nçrène. Essayons, dans ce récit, ds caïUériser la plaw, au risque de faire crier le malade, comme dirait le rjAri,E siÊnECLy,
ÏV
Emilia Lambert, Tune des lorettes les "plus a la mode do Paris, occupe un appartement somptueux, dont le boudoir surtout est meublé avec un luxe inouï, une recherche incroyable. Il est environ une heure après midi. La lorette, à demi couchôo sur une chaise longue do boîs doré recouverte do satin ponceau, porte une toilette du matin d'une extrême élégcince. Cette jeune femme, âgée d'environ vingt-six ans, accomplie de formes comme une statue grecque, e-t d'une éblouissante beauté. Cependant, chose étrange, Tazur de ses yeux, Téclatante blancheur de sa peau, sa carnation rose et tendre, semblent appartenir à une blonde, et cependant ses cheveux, ses sourcils sont d'un noir do jais ; ses cils seuls ont une nuance cendrée. L'expression de la phy<^ionomie d'Emilia Lambert est ennuyée, nonchalante, froide et bête.
La lorette continue un entretien commencé avec une entre jeune femme ncr^mée Juliette.
Juliette est plus que modc^em^^nt vêtue ; ses traits sont couturés par les profondes cicatrices d'une petite vérole récente.
— Enfm, — continuait Juliette en s'adressant à Emilia Lambert, — tu comprends, cette maudite petite vérele
m'avait tollemenf enlaidie, qu'il m'a quittée. 11 ne m© reste qu'un maigre mobilier ; aussi je...
— Alors accepte mon offre, — répond Emilia d'un ton protecteur; — je te prends comme dame de compagnie; c^est bon genre. Je ne serai plus seule dans ma voiture, quand je vais me promener au bois ou aux Champs-Elysées; et puis, aa spectacle, tu te mettras à côté de moi, sur le devant de ma loge.
— Pour servir de repoussoir. Je suis devenue si laidel— pensait Juliette avec amertume. -- Mais la nécessité... — elle reprend tout haut : — J'accepte ton offre avec reconnaissance, ma bonne petite. Ah çàlton monsieur Ducanlal est donc un Grésus?
— Il gagne des millions à la Bourse.
— Et sa figure, son âge?
— Environ cinquante ans, plutôt mal que bien, du ventre, le teint très rouge, cheveux d'un blond ardent, amoureux comme un fou, voilà son signalement.
— Et l'ami de cœur?
— L'ami du cœur?.., — dit Emilia Lambert en haussant les épaules, — ah I l'amour, quelle bêtise l J'ai joliment le temps de songer à l'amour I
— A quoi donc passes-tu ton temps?
— Je le passe à m'arauser, — répond la lorette en bâillant ; — je satisfais toutes mes fantaisies ; je jette l'argent par la fenêtre; jéclipso les ïemmes du monde et surtout nos autres dames, le jour aux Champ.^-Eysée5,pâr mon attelage; le soir, au spectacle, par mes lonettes ; et puis les soupers, le lansquenet 1... Enfin, je n'ai pas un moment à mpil
LA LOKETTE. 245
— je ne peux me lasser d'admirer ton appartement I — dit Juliette regardant autour d'elle. — Quel luxe, mon Dieul quel luxe!
— Ah bien oui I — répond Emiiia Lambert arec un accent "d'envie amère; -- du iuxo? Je suis logée comme une petite bourgeoise, en cor^parâi^ori d'ilélène... Elle a un hôtel, ma chère, un magnifique hôtel, qu'elle occupe toute seule;dix chevaux d'attelage, un piqueurpour surveillerton écurie, un gros cocher anglais à perruque, deux valets de pied poudrés derrière son coupe ûe gala, et lorsqu'elle sort dans sa calèche, c'est toujours a quatre chevaux à la Daumont. Eu un mot, elle mène un train do prmresse, cette Hélène I Son monsieur Desmazures a dépensé pour la meubler cinq à six cent mille francs, et c'est tout au plus si monsieur Ducantal a dépensé ici cent rnauvais mille francsl Aussi j'ai pris mon appartement en horreur depuis que j'ai vu l'hôtel d'Hélène.
— Son m.onsieur Desmazures est donc colossaiement fiche?
— H est heureux à la bourse, voilà tout. Du reste, je ne laiise pas de repos à Ducantal qu'il ne m'ait doiiiié un bôtel... Hélène en a bien uni — ajoute la loretie eu compris mant un léger ac:ès de toux.
— Voilà encore que tu tousses, ma bonne petite !
— Je me serai refroidie cetfe nuit, en sortant de la Maisoîi-d'Or, où nous avons soupe, après l'Opéra. Ducantal a même fait quelque chose do trè^ ijien. On a joué après souper; l'un de ces messieurs laisse tomber sous la tabio une pièce de quarante francs; voilà-î-ii pas ce picgra marchant à quatre nattes pour chercher sa pièce d'or l
246 LE DUBLE MEDECIN.
Ducantal prend un billet de cinq ceBts franc», le tortille, l'allume à une bougie et dit à ce mansiear en se baissant , — Je vas vous éclairer.
— Peste! quel genre l (Test une trouvaille pour toi qu'un pareil Crésus I
— Il m'aime comme un possédé. A souper, il était aux cent coups en m'entendant tousser. Il a dû aller ce matin consulter pour moi le fameux docteur Èlax et lui demander de venir me voir dans la journée.
— Il paraît que c'est un homme singulier, presque effrayant !
— Le docteur Max?
— Oiai. Le médecin qui m'a soignée de ma petite vérole me disait que le docteur Mex connaîc tout Paris. Il est le médecin des plus riclies comme des plus' pauvres ; m.ais on raconte de lui des choses... enfin, Juge : on l'a surnommé le DIABLE SIÉDECIS!