‹ Le diable médecinChapitre 6 sur 11 · C'est drô'e · texte numérisé non relu

C'est drô'e

« Pas si drôle... Je te répète que c'est un homme presque effrayant,

— I^û quoi, effrayant?

— On dit qu'il sait une foule de secret?., et que rien ce lui échappe?. Tiens, par exemple, pejsonnone se doute que tu étais blonde avant do te faire teindre les cheveux en Eoifs et, entre nous, jo no. oo "éprends pas co caprice de ta part; ta avais la plus bclis chevelure cendrée que j'aie vuOj et...

— Encore une fsf's je me fais teindre les cheveux, parce que jo trouve piquant d'avoir le teint, le^ yeux d'une blonde et la chevelure d'une brune, — répond la lorette

avec impatienco et un léger embarras, — Ne parioas plus de cela ; ta m'as promis le seoret, j'y compte, et je rccon- Eâîlrai ta discrétion en te gardant comme damo de compagnie.

— Ce n'e^.tpa? l'intérô^ qui me guide, ma bonne p'^tite ; ùum, maintenant, c'est entre nous à la vie è la mort. Seulement, je crains que ce diable de docteur Max, qui devine tout, s'aperçoive que lu es blonde.

— Bah I

—Et s'il allait deviser au-si que iu as changé de nom, §t que...

— Tu es fièrement impatientante, ma ch?»rel tu rabâches toujours la même chose. J'ai changé de nom, je te l'ai dit, parce que j'avais un nom canaille : Madeleine FrO" qiiet. E^t-co que l'on peut s'appeler Madeleine Froquet?

— C'est juste. Mais, dis donc, ma bonne petite, ce nom de M;iieleine Froiuetmo rappelle quelqu'un...

— Qui cola?

— Tîiéodore, ton premier' amour.

— Jali souvenir î

— Est ce qu9 tu l'a^ revu depuis ce temp^îà, Théodore î

— Jam^iis,— t^pondinsoudr-usomcntEmiliaLambert;— je ne sais pas £euV;ment ce qu'il est devenu.

— Il t'aimait tsnîl

— Lui! un affreux menteur qui m'a filouté m.0n premier amour î car cn5n, 5 entendre ce monsfre-l?», il devait m.9 donner miilo francs par mois, cio couvrir de bijoui ; nous devions jouir de tous les plaisirs de Paris, avoir une voiture; moi, novice, et dans l'innocence de mes dix sepl CiPs, je crois à ses promesses; iugeant ce

248 LE DIABLE MÉDEaN.

Théodore sur l'apparence, car il était toujours parfaitement mis, je me sauve de chez mes parens, qui, m'a-t-on dit, sont morts de chagrin, el je vais chez Théodore. Ahl ma chère , quelle atroce floueriel j'étais volée I II occupait deux mauvaises chambres au quatrième. Ce va-nu-pieds-ià était commis dans une maison de nouveautés. Aussi, durant deux mois que j'ai été assez cruche pour passer avec lui, quel luxe 1 quels régals I quels plaisirs I Les dimanches, un dîner à quarante sous le cachet, au Palais-ûoyal; ensuite, une place aux secondes galeries d'un petit théâtre, et, pour souper, un morceau de galette acheté chez le pâtissier du Gymnase ; sans compter qu'en cas de mauvais temps, nous avions pour équipage, moi mes socques, et Théodore son parapluie. Merci du so avenir I il est flatteur!

— Et après ta liaison a-veo Théodore, qu'est-ce donc que tu es devenue?

— J'ai voyagé,— répond brusquement la lorette en rougissant légèrement. — En vérité, ma chère, tu es assommante avec tes questions.

— Allons, ne te fâche pas, ma bonne petite; c'est par intérêt pour toi que je...

— C'est bon, c'est bon, en voilà assez 1

Jenny, lemme de chambre d'£miiia Lambert, entre en ce moment.

— Madame, c'est une lettre de la part de monsieur Malicorne ; et puis la demoiselle de boutique de ia lingère de madame apporte des échantillons.

— Qu'elle attende I — répond avec hauteur Emilia Lamt)ort. — Et elle lu la letUô que sa i^iium 4ô chàmb^ô vi^t ^ lui wiai^^ttre.

Juliette, jetant sur la lorelt© un regard sournois et venimeux, se disait :

— li faut qu'Emilia me croie plus instruite que je ne le suis de certaines circonstances de sa vie pour m'offrir charitablement de me prendre comme dame de compagnie. Je sais qu'elle est blonde, qw'elle s'appelle Madeleine Froquet, mais il n'y a là-dedans rion de compromettant pour elle; Elle a donc un aulro secret,.. Je tâcherai de le découvrir, et d'en profiter.

— Ce cher Malicorne I — reprend tout haut la lorett© après avoir lu la lettre qu'elle tenait, — il est toujours galant.

— Ma bonne petite, — dit Juliette en souriant, — est-co que ce monsieur Malicorne sorait parent des fameuses pilules Malicornel

— C'est lui-môme.

— On le dit très riche?

— Enorm-ément riche, car sans compter ce que lia rapportent ses pilules, il a un bonheur insolent dans ses spéculations ; on l'appelle Lucullus, ou le Talon rouge, parce qu'il se donne des airs de marquis. Il m'envoie sa loge aux Italiens pour ce soir. Entre nous, il me fait un peu la cour.

•— Et ton monsieur Ducantal n'est pas jaloux ? —D'abord Malicorne est laid comme une chouette, et puis U tooine la chose en plaiss^rie et me dit tout haut, en

présence ie Dacantal: «Allons, ma charmante, ruinez-md! » vite ce DucantaWà; je m'inscris comme son successeur, b

— Madame, — dit Jenny rentrant dans le boudoir, — • cette demoiselle de ma-zasi!! a d'autres commissions à faire, et, si madame le désire, elle reviendra.

— A-t-on vu cette impertinente I Dites-lui de m*appor* ter son carton,— répond la lorette. Et, s'adressent à Juliette : — Tu m'accompagneras ce soir aux Italiens. Je te donnerai une des robes que je ne mets plus ; fais-toi coiffer en cheveux et sois ici à six heures ; tu dîneras avec moi; nous conviendrons pîus tard do ce que je te doiJûerai pour tes appointemens.

— Je n'oublierai jamais te? bontés pour moi. Aînn, h ee soir.

— Et surtout sois chaussée proprement.

-* Sois tranquille, je ne te ferai pas honte.

Juliette sort, l'envie et la haino dans le cœur, en se disant:

»- Quelle humiliaition î Ah I sî je pouva^ ise yenger I

Un moment aprl&3 le départ d?. JaliHte, une demoisey© de magasin, tenant un carton à la main, entre dans le boudoir de la lorette et lui fait, en réagissant, une modeste révérence. Cotte jeune fille est fort jolie ; la candear, la timidité se lisent sur son frais visage.

— Vous étiez donc bien pressée, mademoiselie ? — dit aigrement Emilia Lambert ; — vous ne pouviez peut-être

pasatleadipeîEa vérité, c'est incroyable!

— PardoD, madame, —balbutie la jeune fille, derenanl pourpre de confusion,HQ»«» J0»«» j'avais d'autres commissions, et...

— Assez I assez I Voyons ces échaniillons de bonnets, do mouchoirs et de peignoirs.

— j'espèiô que madame sera plus satisfaite de ceux-ci qne de ceux qu'on lai a déjà envoyés, — répond la jeun© fîile en déployant son car Ion ; — c'est tout ce que nous avons de plus riche.

— Monsieur le docteur Max vient pour voir madame,— dit Jeijny à la iorelte eu anuoia^ant et précédant le Dialîâ Médecin,

— Voilà donc l'une des idoîes de notre temps I mais aussi, quel temps!.,. — pensait le docteur Max en entrant dans le boudoir. Et, s'adressant à la lorette : — Madame, l'on m'a prié de passer chez vous...

— Mille pardons, rnon^ieiîr le docteur; permetiez-moi de jeter un coup d'oeil sur ces éch??ntillons,

— La drôlesse est sans façon I — se dit le Diable- Méiifcin. Et il ajoute ensuite à part soi, observant avec attention Eadlia Lambert, occupée d'examiner les broderies que lui montre la demoiselle de m.'>gasin .• — La figure de celte courtisane ne m'est pas inconnue. Où do.Rft l'aurai-ie d;^jà vue?,,. Sa b^mié vemarquablo ma ï-appelîe un souvenir remontant à quelques années... Maî§ non, non ; certainement, ie m.e trompe, et pourtant... Aîidns, j'aurai recours à mon journal de cette époque pour éclaircir mes doutes.

— Ah çà I mademoiselle, — s'écrie insolemment la \o^

S62 LE DIâBT.E MFIDECIM.

iette, après avoir jeté un regard dédaigneux sur les broderies,— décidément, vous vous moquez du monde !

— Madame, je..

— Bien de plus mesquin que ce que vous m'apportez-

-^ Cependant, madame, les mouchoirs valent cinq cents frœics la pièce. Les bonnets de nuit sont du même prii, et l'on ne peut laisser les peignoirs à moins de huit cents francs chacun.

— Qu'est-ce que cela me fait donci II faut, mademoiselle, que vous ayez, en vérité, la tête bien dure. Je vous répète que cela n'est pas assez riche pour moi.

— Mademoiselle, — dit le docteur Max à la demoiselle de magasin, —permettez-moi une question : Quels sont vos appointemens?

— Monsieur, — répond la iéune fille rougissant et int^dite, — monsieur, je...

— Cinq ou six cents francs par an, n'est-ce past

— Oui, monsieur, cinq cents francs.

i— Quel original 1 —se dit Emilia Lambert, tandis que le 'docteur Max, continuant de s'adresser à la demoiselle de magasin ,

— Votre vie est laborieuse, honnête, quoique vous soyez jolie, fort jolie, mademoiselle. Je suis physionomiste.

— Monsieur,— reprend Id jeune fille de plus en plus embarrassée,—je... je ne sais..;

— Mais, monsieur, — dit la lorette au docteur avec impatience,—ces complimens à mademoiselle sont...

— Franchement, mademoiselle, — continue le docteut •ans paraître entendre l'observation d'Emilia Lambert, —

VOUS avez peine à comprendre, n'est-ce pas? comment un mouchoir d'une valeur de cinq cents francs... cinq cents lrancs,votre salaire d'une année... ne paraît pas à madame; assez magnifique pour elle?— Et se tournant vers la lorette:' —Il faut être indulgente à cette jeune fille. Que voulez-vousl ces pauvres créatures qui gagnent honorablement, pe'niblement le pain qu'elles mangentjOnt rinconvénient do ne pas se faire une idée exacte des premières nécessités du luxe. Ces ingénues,— ajoute le docteur haussant les épaules,— ces innocentes s'imaginent que payer six mille francs un© douzaine de mouchoirs qui vous servent à ne point vous moucher, est quelque chose d'énorme, car les bénéfices de leur magasin fussent-ils de cent mille Irancs par an, elles n'en seraient pas moins réduites à la portion congrue de leur maigre appointement.

—Mais encore une fois, — reprend Emilia Lambert avec une impatience croissante, -r- que m'importe cela , monsieur?

— Allez, mademoiselle, et ne péchez plus! — dit le doctSBur Max à la demoiselle do magasin.— Sachez qu'il n'y a rien de tropbeau,rien de trop riche pour mac]ame,par cette excellente raison qu'elle est,., ce que vousn'êfes point, c© que vous ne serez jamais... entendez-vous, mademoiselle? ïl y aura toujours des distinctions sociales que Diable I! — Et le docteur dit tout bas à la lorelte, en manière de confidence : —Il ne faut point que ce's petites filles, lorsqu'elles sont jolies, s'écartent de leur condition...cela pourrait amener des concurrences déplorables.

— Mais il me semblo que c'est très msolent pour moi le qu'il dit là, ce dialHe de médecin I — pensiat gioilia

254 LE DIABLE MÉDFXIN. -

Lambert, tandis que la demoiselle de magasin, se sentant pour ainsi dire vengée des impertinences de la courtisane par les paroles du docteur Max, souriait doucement en repliant SCS échantillons; puis, faisant une révérence à Emilia Lambert, avant de prendre congé d'elle :

— Nous tâcherons de satisfaire madame ; je lui apporterai demain tout ce que Ton pourra trouver de plus riche.

— Cest inutile; je me fournirai ailleurs, mademoiselle,

— Pourtant, madame, nous tâcJierons de...

— C'est bon... Sortez I

— Pauvre fille! — pensait le docteur Max en suivant du regard la demoiselle de magasin,— si un moment elle a envié le luxe de cette impudente créature, l'envie aura sans doute fait place au mépris.

Le docteur Max achevait cette réflexion lorsque monsieur Dacantal entra bruyamment et alla baiser au front Emilia Lambert.

vu

Monsieur Du cantal ressemble de fous points au portrait tracé par sa m^î'resse : bîbnd ardent, trapu, corpulent, vigoureusement charpenté ; on lit sur ses traits vulgaires l'impudente assurance du nouvel enrichi qui se croit en droit d'afQcher ses vices. Monsieur Ducantal, après avoir embrassé la loretle, devenue fort maussade, s'adresse au docteur Max :

— Comment trouvez-vous notre chère malade ? Je vous ai dit que cette nuit et ce matin elle avait beaucoup toussé.

— Oui, par suite d'un léger refroidissement, — répond

LA LORETTE. Sùô

le médecin, et tâtant le pouls de la lorelte : — point de fièvre, la peau est fraîche et souple ; il faut seulement que madame se vêlisso chaudement et boive un peu d'eau d'orgo miellée.

— Tu entends, Minette, ce que prescrit le docteur? Il faut te bien couvrir, ne pas l'exposer au froid.

— C'est bon, — reprend la loretto avec humeur, -- j'ai entf3ndu...

— Eh bien î monsieur. Ducants.^, — dit le docteur Mai d'un ton sardoniquo,— comment vont les affaires?

— C'est à ne pas le croire, dccteur ! Jamais cela no s'est val La spéculation charrie des flots d'or. On n'a qu'à y puiser. La France est une Californie, une Australie, un Pérou ! Quel temps, docteur ! Celai qui do nos jours ne devient pas millioEinaii'o est un sot.

— Evidemment... Aussi, voilà une belle occasion de marier vos filles , et suriouî de les doter, monsieur DucaataL

— Monsiewr, —reprend monsieur Dncantal avec embarras et up> visible dépit,— j8..«

—Et celte excellente madame Dueantaî, comment se poxte-t-elle? —demande le docteur Mas sans se départir de son fiogme ironique ; puis, s'adressant à la lorette d'un air conûdenliel^— Vous ne sauriei vous imaginer quelle .femme c'est que madame Ducratal : l'idéal de la mère de «jfamillel Ah I monsieur, vous avez une noble et di^ne ^'compagne I

— Hé, monsiecir! —s'écrie Sucantal voyant Emilia Lambert devenir pourpre do colère^— vous parlez de ma femme sans la connaître,

fr II est mi) j« K' «t pçM l'honneur de la ço&aalire por»

256 LE DUBLE MËDEQN.

iîMwieil^meïit, mais je dorme des soin» à ufle daai* (ftsÀ demeure dans votre mtisoQ; c'est âe cette dame, dont je prise fort le jugement, que je tiens ces détails sur votre excellente lemme, sur vos deux filles, Laure et Sophie, trésors de grâce, de candeur et do vertui —Et ^'adressant eneore à la Lorette, le docteur Max ajout© : — Quel heureux homme que ce cher monsieur Ducantall Une épouse exemplaire et des filles adorables. Combien vous devez être teuchée, madame, de son bonheur domestique !

— Je m'en moque pas mal I ! — dit Emilia Lambert, de qui le eourroux va croissant. — Est-ce que l'inténear de la maison de monsieur Ducantal me regarde, moi?

— HeinI Minette, — reprend monsieur Ducantal s'ef forçant de rire, — quel mauvais plaisant que ce diable de docteur l Ohl Malicorneme l'avait bien dit: «le docteur Max est l'un des plus fameux médecins de Paris , mais e'est Méphistophélès en chair et en os ; il a une blaguo infernale ; parfois sa raillerie à froid vous surprend et vous démonte.ï Quant à moi? l'on ne me démonte pas facilement, et ie répondrai à monsieur le docteur : — J'ai une maîtresse charmante, parce que cela me convient, et jo VTouve singulier que..;

—D'honneurl— répond le docteur Max en se tournant vers la lorette, — d'honneur I ce cher monsieur Ducantal s'imagine que je viens ici lui reprocher son bonheur illégitime, lui prêcher la morale 'conjugale, lui rappeler ses devoirs de père '3 famille, à lui... qui les accomplit admirable^ menti

— Morbleu! —s'écrie Ducantal perdait patience,— c'est tssQ2 plaisanter I

s:» Je ne plaisante point, monsieur ; je maintiens ce que Tai avancé.— Et le docteur Max, s'adressant encore à la lorette, — Fjgurez-Tous, madame, qu'autant ce cher monsieur se montre ici prodigue et magnifique, autant chez lui il se montre économe... peut-être même plus qu'économe. Mais savez-vous pourquoi? C'est afln d'élever ses filles dans des principes d'ordre, d'économie; de faire d'elles, et il a réussi à souhait,., de faire d'elles des femmes de bien, modestes dans leurs goûts, laborieuses, pleines de sens, de droiture et de raison, en un mot, d'excellentes ménagères... Hé bieni madame, avais-je tort de louer chez ce cher monsieur Ducantal la sagesse, la prudence du père de famille ?

— En vérité, il n'y a pas moyen de se fâcher. D'ailleurs; à quoi bon? — se dit Ducantal. Et il reprend tout haut : — Allons, docteur, l'on n'a pas eu tort de vous baptiser le ViaMe-Médecifif car vous avez une malice diabolique.

Jenny, en ce moment, vient dire à la lorette :

— Monsieur Malicorne demande à parler à madame.

— Qu'il entre, ee cher Malicornel— répond gaîment Ducantal i qu'il eatre.*» ce rival abhorré I

.Vin

t Monsieur Malicorne est laid comme une chouette, îi— iKrait dit Ëmilia à Juhette.

C'était vrai : rien de plus laid, mais aussi rien de plus impudent que la laideur de monsieur Malicorne. Il se présenta dans le boudoir en < — sa donnant des airs de

marquis » — (toujours selon le dire d'Emilia Lamberl)f

dont il alla baiser galamment la main.

— Hé I bonjour done, monsieur Malicorne, — lui dit le docteur Max. — Et vos pilules?

—J'en vends énormément, mais je n'en prends jamais ?? aussi, j'engraisse et j'enrichis. Ah çà l docteur, j'espèit .' que votre présence n'est pas d'un mauvais augure? Notil-: charmante Emilia n'est sans doute que légèrement indiso posée; sinon, cela contrôrierait fort mes projets. Je venais, chère belle, vous inviter à souper ce soir, après les Italiens.

— Docteur, — dit Ducantal, — madame peut-elle accepter sans imprudence cette invitation ?

— Il vaudrait mieux que madame s'en abstînt.

i— Quels trouble-fêtes que ces médecins! —s'écrie monsieur Malicorne, — Hé! pardieu, docteur, si vous craignez que votre belîe malade se livre h. quelque écart de régime, venez souper avec nous. Vous la surveillerez, terrible homme que vous êtes î

— Au diable Malicorne l — pensait Ducantal; — ce docteur sardonique m'est insupportable.

— Un souper dérange mes habitudes, — répond le docteur, remarquant le secret dépit de Ducantal, — mais je suis capable de tous les sacrifices lorsqu'il s'agit de veiller sur la précieuse santé de madame.

— Donc, à minuit à la Maison-Dorée, cher docteur, — reprend Malicorne ; —nous serons là quelques couples de joyeux viveurs et de joyeuses viveuses; je paie un pari perdu , cent bouteilles de vin de Champagne.

— Vous serez toujours très grand seigneur, mon cher monsieur Malicorno.

- Docteur, je n'ai qu'une prétention : connaître h fond et pratiquer l'art do bien vivre... Jouir est ma morale, lo plaisir ma loi, lo succès mon dieu! Je n'admets que deux classes do gens...

— Les honnêtes gens et les coquins?

—Allons donci vous feignez d'être naît docteur MéphistophélèSj—répond M. Malicorne en ricanant et haussant les épaules.— Honnêtes gens, coquins, vice,verto,devoir, droit, conscionco! mots sonores parce qu'ils sont vides! dictionnaire suranné! vocabulaire gothique! Qu'est-ce qu'un honnête homme? qu'est-ce qu'an coquin? Où est la marque de fabrique... comme dirait monsieur Biétry? Où finit le coquin? où commence rhonnêto homme ? C'est vague, c'est nébuleux. Moi, je ne me paie pas de phrases; je veux l'évidence, le fait. Je m'incline devant le fait,,. Donc, je ne connais que des gens heureux ou malheureux, des habiles ou des malhabiles, des gens d'esprit et des sots !

— Donc,— reprend M. Ducantal, — vivent les gens d'esprit et narguo dos niais!

— D'où il suit que l'on pourrait diro : heureux comme un coquin?... Hé! hé! cela s'est vu, se voit et se verra,— répond le docteur Max; et s'adressant à la lorette :•« Noubliez pas, madame, mon ordonnance : vous vêtit chaudement et boire de l'eau d'orge miellée.

— Ah çà! docteur, c'est entendu ,— reprend monsieur Malicorne,— vous êtes des nôtres ce soir à souper, afin de veiller sur notre charmante malade? Vous trouverez de gais convives.

260 LE DLVBLE MÉDECIN.

— Tousgens..i d'esprit, n'est-ce pas?— répond le docteur Max avec son sourire caustique, et il sort en disant : — Ace soir, cher monsieur Malicornel

La lorette, aussitôt après le départ du médecin , dit aigrement à monsieur Ducantal :

— Je vous déclare que votre docteur Max m*agace horriblement les nerfs. Je ne veux pas qu'il remette les pieds ieil

— C'est l'un des plus fameux médecins de Paris. J'avais cru bien faire de te l'envoyer, Minette, et...

— Laissez-moi tranquille; vous êtes insupportable.

— Une querelle? bravo I— s'écrie joyeusement Malicorne;— mes actions montent I j'ai des chances 1 Allons, ma charmante, mettez vite à la porte cet affreux Ducantal; ruiner ce gaillard-là durerait trop longtemps au gré de mon impatience amoureuse.

— En attendant ma ruine, — dit M. Ducantal fouillant à sa poche, — voilà un petit paquet de milh pour faire des papillotes à Minette.

— Ah !... — répond Emilia Lambert nonchalamment et bâillant.— Combien y a t-il là-dedans?

— Regardes-y, curieuse.

La lorette compte avidement les billets de banque et se dit : — Je les changerai pour des louis , ça me complétera cent mille francs en or pour mon boursicot.

—Je me sauvel— s'écrie gaiement monsieur Malicorne;— je voulais, à la faveur d'une querelle, pousser ma déclaration à la charmante; mais le paquet de mille m'enfonce, c'est une tuile d'or qui tombe sur la tête de mon amour I J'attendrai la baisse.

— Ah 1 oui... la baisse I— répond Ducantal en se frottant

lesmaîns, — comptez-y, mon cher I Aplatis, les baissiersî Hausse... hausse et toujours hausse!... Le ballon est lancé, il ne s'arrêtera plus... entendez-vous cela , mon scélérat

de rival?

— Malheureuxl ne me pour : oz pas au désespoir , le suis capable d'avaler... une boîte ^5e mes pilules I- et baisant la main d'Emilia: -N'oubliez pas mon invitation... A ce

soir, ma toute bellel

— Non, je vous déteste ! Quelle idée vous avez eue d'mviter à souper ce maudit docteur !

— Nous le griserons ; nous verrons le diable en goguette ! Ce sera drôle î Adieu, Ducantal,- ajoute Malicorne en quittant le boudoir ;~adieu, rival abhorré I La baisse couronnera mon amour !

Monsieur Ducantal, resté seul avec Emilia Lambert, s'approche d'elle, prend sa main, et d'une voiz caressante :

— Minette est-elle encore fâchée?

-Laissez-moi I-répond brusquement la lorette.-Vous croyez peut-être que c'est agréable d'entendre ce médecin me jeter à la face les vertus de votre lemme et de vos filles! Au fond, je m'en moque, de leurs vertus I Mais ce monsieur espérait me vexer... ^oilà à quoi vous m'exposez I

—Voyons, Minette,— dit Ducantal, s'asseyant et voulan prendre la main de la lorette, — sois gentille. Est-ce ma faute si...

262 LE DIABLE MÉDECLN

— Encoi'e une fois, laissez-moi, — répond Emilia Lam-^ bert, repoussant Ducantal,— je suis furieusel

— Comment I à l'instant môme, je viens encore de te donner...

— Voilà-t-il pas le Pérou! vingt-cinq mauvais miUe francs! Vous allez peut-être me les reprocher?

—Non, certes; mais enfin...

— Après tout, qu'est-ce que ceia me fait donc â moi si vous passez pour un pingre ?

— Moi!

-- Hélène est venue me voir bier. Savez-vous ce qu'elle m'a dit : - « C'^st assez propre chez toi, mais ça empoi- » sonne la soupe à l'oignon dans ton escalier, p

— C'est la faute de cette maudite portière, — s'écrie Ducantal;— elle a la rage de la soupe à l'oignon I

— Si c'est là votre excuse, elle est baroque. Ecfîn, Hélène a ajouté; — ce Je ne comprends pas comment ton » monsieur Ducantal te laisse dans un trou pareil... ii t> faut qu'il ait gagné beaucoup moins d'argent qu'on ne » le prétend. Il paraît que Desmazures a raison de dire : » — On parle des millions de Ducantal, c'est une plaisan- » terie. Il a carotté quelques centaines de mille francs à » la bourse, voilà tout! »

— Cette pimbêche d'Hélène a dit cela?

— Eilo n'est pas la seule à le dire. On croit que vous voulez paraître plus riche que vous ne l'êtes... Après tout Je ne sais pas la vérité sur vos afiaires, moi !

— Comment, toi aussi, Biinette, tu doutes que...

— Je suis comme Malicorne, je ne connais que le fait. Hélène a ua hôtel qu'elle occupe toute seule , voilà un

fait; je n*ai qu'un appartement de deux liards, voilà un autre fait; d'où je conclus que Desmazures est assez riche pour donner un hôtel à Hélène, et que, pour m'en donner un, vous êtes trop pauvre ou trop pingre... Maintenant entre pingre ou pauvre, choisissez, ça vous regarde.

— Ah ! messieurs les envieux I — s'éorie Ducantal avec amertume; — ah I ma fortune se borne à quelques malheureuses centaines de mille francs carottées à la bour^el Ah I mademoiselle Hélène, vous trouvez que ça empoisonne la soupe à l'oignon dans l'escalier de ma maîtresse î 4 h, Desmazures est plus riche que moil Minette, connais-tu un hôtel à vendre?

— Il y en a un ravissant aux Champs-Elysées avec un jardin. Je passe chaque jour devant en allant au bois.

— Où est situé cet hôtel ?

— Dans raven\;ie ; la troisième maison à droite après lo rond-poic*

— Très bien, — dit monsieur Ducantal en prenant son chapeau, — je vais de ce pas...

— n serait vrai, tu vas,..

— Acheter cet hôtel, pauvre carotteur que je suis!

— Mon gros Mimi, je t'adore I — s'écrie la lorette sautant au cou do monsieur Ducantal. — Hélène et son Desmazures vont crever de dépit !

La femme de chambre vient troubler l'expansion de la reconnaissance d'Emilia Lambert en remettant une lettre à monsieur Ducantal et lui disant :

— Monsieur, c'est de la part du télégraphe.

— Ma correspondance pso: la télégraphie privée, — dit tDucactal»

Il prend vivement la lettre, la décacheté, lit et s'écrie radieux :

— Il y a dans cette nouvelle trois francs de hausse I un million à gagner I... Minette, tu aaras un hôtel avec un jardin d'hiver.

—Un jardin d'hiver!... Hélène n'en a pas : elle en pleurerai

— Sommes-nous encore fâchée contre notre infortuné carotteur ?

— Non, gros chéri, — répond Emilia Lambert. Et minaudant elle ajoute : — Quoi, Georges, tu t'en vas déjè?

— Diable! il faut que j'arrive à la bourse avant son ouverture, aûn d'exploiter ma nouvelle, — répond Ducantal. Et il sort précipitamment en criant : — Trois francs de hausse I trois francs de hausse I

— Un hôtel! un jardin d'hiver!— se disait la lorette a7ec un orgueilleux ravissement. — Je donnerai un bal pour pendre la crémaillère ; j'inviterai toutes ces dames. Je serai la seule qui ait un jardin d'hiver... Vont-elles enrager!... Il y aura une masse de fleurs , ça embaumera, et je dirai à Hélène : « Est-ce que tu trouves que ça em- « poisonne encore la soupe à l'oignon?»

— ^ Madame, — vient dire Jenny h sa maîtresse,— il y a là un jeune homme; il désire parler è madame; il s'appelle monsieur Théodore, et...

— Répondez que je suis sortie ! — dit vivement la lorette;—je ne veux pas recevoir ce monsieur !

— Pardon, mais j'entre malgré la consigne ! — s'écrie monsieur Théodore, qui avait suivi la femme do chambre.

Monsieur Th^odoï'e est un fort beau gfatçôn de trente ans , vêtu avec élégance, et dont les traits fatigués annoncent le précoce abus des plaisirs. M. Théodore s'approche avec empressement de la lorette, lorsque celle-ci, l'arrêtant d'un geste théâtral, lui dit d'une voix aigre et sèche

-- Monsieur, vous voulez me compromettre... Je vous prie de vous en aller tout de suite I

— Comment , Emilia, c'est ainsi que tu m'accueilles?

— D'abord, monsieur, je vous défends de me tutoyer; ensuite je me hâto do vous déclarer que vous êtes pour moi comme si je ne vous avais jamais connu.

— Moi, ton premier amour I

— Osez-vous bien, vous qui m'avez indignement trompée, parler de ce temps-là ?

— Emilia, je...

— Tout ce que vous direz ou rien, c'est la même chose ; j'aime quelqu'un, et vous allez me faire le plaisir de sortir à l'instant.

— De grâce, écoutez-moi.

— Vous m'impatientez à la fini Oubliez-moi comme je çf^us ai oublié. C'est facile.

— Emiiia, vous pouvez faire mcwi bonheur I — s'écrie monsieur Théodore d'une voix suppliante. Et tombant à genoux devant la loretie : —Vous pouvez réaliser le plus ardent de mes rêves; vous pouvez...

— Quelfronll Relevez-vous, monsieurl Si quelau'un

266 LE DIABLE MÉDECLN.

entrait, je serais perdue 1 Oser me demander de faire Totre

bonheur, lorsque je vous ai dit que j'aimais quelqu'un I

— Vous parlez do monsieur Ducanlal, — reprend Théodore toujours agenouillé, ■— de cet homme qui...

— Assez, monsieur! Oui, j'aime monsieur Ducantal, je l'adore! Est-cd clair? Allez- vous vous relever, à la fin?

— Hé, parbleu ! — répond Théodore en se relevant, — moi aussi je l'adore !

— Est-ce qu'il devient fou ? — se demande la lorette.— Vous adorez monsieur Ducanlal?

— Oui, je l'adore ! je le vénère 1 je l'admire I— s'écrie le jeune homme avec une exaltation croissante;— je l'admire, ce dieu de ia spéculation ! Mon rêve le plus ardent est de marcher de loin... oh 1 de bien loin sur ses traces , de ramasser les miettes d'or qu'il laisse sur son chemin, et do vous offrir une bonne part de mon gain si vous consentez à me recommander à M. Ducantal. Emilia, je vous en supplie, un mot de recommandation près de lui, et vous me rendrez le plus heureux des .hommes I vous ferez, je vous le répète, le borjheur de ma vie I

— Quoi I vous ne veniez pas me parler d'amour ?

— L'amour! allons donc! c'est bon pour les niais. Je vise au solide. Aussi, apprenant que vous étiez la reine de ce hardi spéculateur, l'un des princes de la bourse, je me suis dit : « Peut-être Emilia, en souvenance du temps passé, voudra-t-elle m'appuyer auprès de monsieur Ducantal, et je partagerai mes bénéfices avec elle. »

— Puisqu'il ne s'agit pas d'amour, mais de bénéfices à partager, c'est différent. Mais qu'est-ce que monsieur Ducantal peut faire pour vous?

i— J*ai une misérable place de premier commis. Mon patron a, il est vrai, perlé mes appointemens à quatre mille cinq cents francs ; mais je vous le d2mande, à vous Emilia qui connaissez maintenant les adorables enivremens de Paris, est-ce que l'on peut vivre en ce temps-ci avec quatre mille cisq cents francs par an? Non, l'on végète, l'on endure mille privations. De plus sots que moi ont été élevés à la fortune en un tour de rouoi Jo suis actif, entreprenant, adroit, peu scrupuleux, bon à tout, prêta tout, et si monsieur Ducantal daignait, grâce à vous, me lancer dons les affaires, pourquoi ne deviendrais-je pas riche comme tant d'autres? Ohl Emilial si vous saviez quelle soif inextinguible de luxe, de jouissances, évdllo, excite, irrite en nous, pauvres diables, la vue de ces hardis aventuriers; audacieux spéculateurs, hier encore traînant la savate et aujourd'hui nageant ea pleine opulence I Pourquoi pas nous au?si bien que ceux-là? Que nous manquc-1-ii? Est-ce l.au.Iace? esl-ce ia réiolution de parvenir à tout prix? Nod, liuiil NOUS faisons litière des sots préjugés 1 Nous hurlons avec les loups I Ce qui nous manque, ce qui me manque, c'est l'occasionl et, grâce à vous, je peux la saisir au vx)l, cette fantasque déité I Em. lialEmilia! vous pouvez d'un mot m'ouvrir les p» tet d'or de la fortunel Vous êtes assez heureuse pour n'a^ Dit plus rien à désirer. Soyez généreuse, tendez la main à ja ancien ami ; il ne sera pas ingrat, il partagera son gain > vecvous!

— La voiture de madame Tattend,— vient dire Jenny à sa maîtresse.

— Donnez-moi un mautelet bien chaud, — répond la lo-

cjgg LE DUÎ3LÏ; MCDëOT.

Vette; puis s'adressant à monsieur Théodore, - J© parlerai •de vous à monsieur Ducantal, mais à la condition expresse que vous ne remettrez jamais les pieds chez moi ; vous pourriez me compromettre.

— Je n'en aurai garde 1 Ce serait aussi compromettre l'appui que vous m'accordez auprès de monsieur Ducantal' Merci, merci, ma chère Emilia ; comptez sur ma reconnaissance éternelle. Je vous le jure, vous ne me rêver-

rez jamais I ^ . ,

-Mais nous partagerons les bénéfices, si Ducantal

s'intéresse à vous ?

— Emilia, me croyez-voiis ingrat î

— C'est des mots... Si je vous recommande à Ducantal, vous me ferez des billets pour une certaine somme.

— J'y consens : voici mon adresse, — ajoute M. Théodore en donnant <^a carte à la lorette. - Ecrivez-moi dès que vous aurez quelque chose de peâtif à m'apprendre. Adieu, chère Emilia.

— Adieu.

Ce même jour, vers les six heures du soir, Sophie, Taînéo des ûlies de monsieur Ducantal, effilant un morceau de vieux hnge, coutectionnait de la charpie. De temps à autre, elle prêtait l'oreille avec inquiétude du côté de l'une des portes latérales du modeste salon, et disait d'une

voix émue:

— Pauvre bonne mèrel quel hoiTible accident! Elle

pouvait être tuéo I— Puis, portant son mouchoir à ses yeux, Sophie ajoutait : —Mon Dieu ! quand je pense qu'elle était sortie pour nous acheter cette maudite garniture de boutons de jais I

A ce moment, Laure, refermant avec précaution une porte voisine, vient rejoindre sa sœur. Cello-ci demande avec anxiété :

— Comment se trouve maman ?

— Mieux... elle sommeille... — Et se jetant au cou de Sophie en fondant en larmes, Laure ajoute : — Je n*osais pas pleurer devant notre mère.

—Tu m'effrayes I Elle est donc plus souffrante que tu me le dis?

— Non, non, je te le jure; elle repose...

— Alors, d'où vient que tes larmes redoublent?

— Ahl Sophie, si tu savais I...

— Que veux-tu dire?

— Pourvu que maman n'ait rien entendu I

— Rien entendu I Quand cela?

— Lorsqu'elle a été transportée dans la boutique où on lui a donné les premiers secours.

— Hélas I au milieu do toutes nos inquiétudes, je n'ai pas encore songé à te demander des détails sur ce cruel événement. Parle, je t'en conjure, ma chère Laurel

— Nous étions donc sorties, maman et moi, pour aller acheter cette garniture de boutons qu'elle voulait nous donner. Il a neigé cette nuit, le pavé était humide et glissant...

>- Et do crainte d'être grondée par papa, ma mère n'avait pas osé prendre un fiacre?

— Oui,— répond Laure avec amertume, — il lui refuse

un fiacre, et pourtant... — Elle n'achève pas, et porte son mouchoir à ses yeux.

— Daure,— reprend Sophie,— bonne petite sœur, qu'astu encore à pleurer?

— Tu vas le sa voir, —répond Laure, essuyant ses larmes. —Le pavé était, dis-je, très glissant; noire pauvre mère n'e^t , tu le sais, ni très forte ni très alerte ; je la soutenais de mon mieux, en m'appuyant de mon autre main sur mon "parapluie. Nous arrivons en face de la rue de la Paix , beaucoup de voitures se cioisaieni sur la chaussée. Maman me dit ; — a Mon enfant, nou'* ne pourrons pas traverser le boulevard en nous donnant le bras ; marche la première, ja te suivrai. » — Moi, ne voyant pas de voitures trop proches de nous, je tente le passage, et au bout de quelques pas je me retourne afin de regarder si maman venait. A co moment môme s'avançait rapidement une très belle voiture. Maman l'aperçoit, hésite d'abord, puis so décide à traverser le boulevard, mais hélas I trop tard... elle veut courir, le timon de cet équipage la heurte... la renverse...

— Ah l — s'écrie Sophie on frémitiSant, — ah 1 c'tit aîfreuxl

Les deux jeunes filles restent pendant un rnomen* muettes d'émotion ; puis Laure reprend d'une voix altérée*

— Je vois notre noère rouler sous les pieds des chevaux... je m'élance sans réflexion...

— Courageuse sœur I —dit Sophie en embrassant Laiiie, — chère sœur!

— Que s'est-il passé en cet instant? Je l'ignore ; je n'a-

vais plus la tête à moi; j*ai seulement senti que je tombais, et j'ai entendu maman s'écrier : ql Mon Dieu ! ayez pitié de mon enfant !

— Elle s'oubliait pour ne penser qu'à toi I Par miracle tu n'as pas été blessée.,. Pauvre Laurel Bien vrai, tu ne te ressens pas de cette chute?

— Non, je suis un peu courbaturée, voilà tout ; mais, dans le premier moment, la frayeur m'avait fait perdre connaissance... Enfin, lorsque je suis revenus à moi, j'étais avec maman dans un magasin de lingerie où l'on nous avait transportées; la maîtresse du magasin et ses demoiselles de comptoir nous donnaient tous les soins possibles, et l'une d'elles...

— Achève...

-Pourvu, mon Dieu I que maman ne l'ait pas entendue comme moi !... L'une d'elles dit à demi-voix à ses compagnes avec indignation: « N'est-il pas honteux de voir les » chevaux des loreltes écraser de pauvres femmes? Ce bel » équipage appartient à la maîtresse de monsieur Ducany» tal, qui a gagné des millions à la Bourso I »

Sophie tressaille de surprise. Les deux jeunes filles, atterrées, gardent le silence, et, après quelques iustans ae réfiexioa, Sophie dit à sa sœur :

— Mais, chérie, ce n'est pas ele notre père qu'il s'agit; c'est impossible !

— Je voudrais le croire.

— Il est incapable de tromper ainsi maman. Et puis, s'il avait gagné tant d'argent, serait il si sévère pour les dépenses de la maison î

— C'est ce que je me suis dit, et pourtant je crains qu'a

272 LE HUBLE MfîDKaN.

s'agisse de lui, et surtout que maman ait entendu les paroles de la demoiselle de magasin.

^ — Qui peut te le faire supposer ?

I —Lorsque je suis montée avec notre mère dans le fiacre que l'on avait été chercher, elle s'est mise à fondre en larmes, et m'a embrassée en me disant : — « Mes enfans, » mes pauvres enfans I — Tu souffres donc beaucoup de > ta blessure au front ? lui ai-je demandé.— Ah I si ce n'é- » tait que cela I..— m'a-telle répondu presque involontaire- » ment. » Puis, regrettant sans doute les paroles qui venaient de lui échapper, elle a ajouté, peut-être pour me donner le change, que sa blessure n'était rien auprès des inquiétudes qu'elle nous causerait.

Laure s'interrompt, et prêtant roreille au dehors, dit tout bas à sa sœur d'un ton craintif:

— C'est la voix de papa ; il cause avec Catherine ; elle lui raconte sans doute ce qui est arrivé.

— Ah I Laure,— reprend Sophie en frémissant,— maintenant la présence de mon père me fait peur.

Monsieur Ducantal entre brusquement et paraît fort contrarié. A sa vue, ses filles échangent un regard inquiet, alarmé.

— Il est donc arrivé un accident à votre mère? — dit monsiur Ducantal à ses filles ;— elle s'est donc laissée tomber?

— Oui, papa.

— Heureusement cet accident n'aura pas de suites,— ' reprend monsieur Ducantal avec une sorte d'insouciance ; — Catherine vient de m'apprendre que le médecin semblait parfaitement rassuré.

■^ Mon père, monsieur le docteur Max a dit que,..

— Comment ! —s'écrie monsieur Ducantal aussi surpris qu'irrité; —comment ! le docteur Max? Pourquoi n'a-t-on pas été chercher monsieur Dubreuiî, notre médecin ? ;

— La portière nous a dit que monsieur le docteur Max était chez une dame qui demeure dans la maison, et nous avons,..

— Cela suffit. Comment se trouve votre mère, maintenant?

— Elle repose.

Monsieur Ducantal, dont la méchante humeur, très visible, va croissant, se dirige vers la porte do la chambre à coucher. Les deux jeunes filles échangent un regard de crainte. Sophie, plus résolue, fait un pas vers monsieur Ducantal. ^

— Mon père, c'est que... ma mère...

— Quoi ? — répond impatiemment monsieur Ducantal; — Achevez donci

— Maman sommeillait tout à l'heure, et nous croyions que...

Monsieur Ducantal n'attend pas la fin de la phrase, hausse les épaules et entre dans la chambre de sa femme.

La mère de famille, aviossée à son oreilîer, sommeillait, le front ceint d'un bandeau teint de sang ; son pâle et doux visage portait les traces de larmes récentes ; ses traits, malgré son assoupissement momentané, révélaient une pror

**^ LF. DIABLE MKDRCLN.

fonde afflidion. Au bruit des pas de son mari, madame Ducantal s'éreille en sursaut, tressaiUe de crainte, détourne les yeux et étouffe un soupir douloureux. Monsieur Ducantal s'assied près du lit de sa femme et lui dit d'un ton assez affectueux :

- Ma pauvre Geneviève, tu t'es donc laissée choir?

- Oui, m on ami.

- Tu auras voulu imprudemment traverser le boulevard...

- Je ne suis pas très ingambe ; une voiture venait très vite, j'ai cru avoir le temps de l'éviter... Malheureusement mon pied a glissé.

coJ^ir^r"'''''*^"'''*' ^ ^''^ ^°^' t'avises-tu de vouloir

- Je ne courais pas, mon ami, Je...

- Dieu merci I tu en seras quitte pour la peur. Com^ ment te sens-tu ?

- J'ai la tête pesante et douloureuse.

- C'est tout simple... après une chute pareille I

--Ma seule crainte est que Laure, qui, en voulant, chère enfant I... me secourir, est tombée aussi, ne ressente plus tird le contre-coup de sa chute.

Ce disant, madame Ducantal ne peut retenir ses larmes. bon mari hausse légèrement les épaules et répond ;

- En vérité, Geneviève, tu n'es pas raisonnable de t'incniéter ainsi. Je viens de voir Laure dans le salon, elle r.e paraît nullement souffrante.

-Mon Dieu I -reprend madame Ducantal en sanglotant et n'osant exprimer sa pensée secrète , - ce n'est pas seulement à cause de Laure que je pleure î

ja LoiiiriTi:. ^75

--A cause de quoi pleures-tu, alors?., qu'est-ce que tu as?

— H<^lasl mon Dieu! — murmura madame Ducantal, comprimant un sanglot, —je... je...

Elle n'achève pas, et retourne la tête du côté de l'alcôve. M. Ducantal, commençant à fort s'impatienter, se coûtient cependant, et reprend avec une nuance d'ironie ;

— Ah I si tu commences à te poser en martyre !.,.

— Je no me pose pas en martyre... mais...

— EûSUiti:?

Madame Ducantal garde pendant un moment le silence. Puis, n'osant pourtant braver le regard de son mari, ello réponJjle visage toujours tourijé vers le fond de l'alcôve : Jo ne veux pas te faire de reproches ; mais enfln, si, au lieu do sortir à pied, par le mauvais temps, nous étions sorties en fiacre, ta fille et moi, nous n'aurions pas risqué d'êlro écrasées par cotte... par cette voiture.

— Voilà du nouveau I— dit monsieur Ducantal d'un ton bourru. — Il te faudra désormais un équipage ? Tu crois être duchesse, probablement?

— Je ne demande pas d'équipage ; seulement, jo te fais observer, mon ami, que jo suis d'une faible santé. Je vais, hiver et été, au marché avec notre bonne, afln d'épargner îi dépense... et...

— Est-ce que toutes les femmes de votre condition n'en font pas aillant? Peste l vous devenez bien délicate, ma ciière I

- Dieu m'e;l témoin que ce n'est pas pour ménager ma peine que je dis cela ; mais, quand je pense que tantôt j'aurais pu être tuée par cette... par cette voiture, et que mes pauvres filles restaient.,, orphelines,,.

— Comment... orphelines I... et moi, je ne compte donc pour rien ?

Madame Ducantal, à cotte réponse d*une naïveté cruelle, sanglote de nouveau. Son mari se lève avec impatience, frappe du pied, crispe ses poings ; puis, s'efforçant de se contenir, il revient auprès du lit.

— Ah çà I que diable avez-vous aujourd'hui? qu'est-ce ^i vous prend ? Articulez donc nettement ce que vous /oulez dire I

Madame Ducantal tourne seulement alors la tête vers son mari, se dresse sur son séant, et, puisant dans l'amour maternel le courage d'affronter le courroux de son mari, elle reprend avec une navrante amertume :

— Hé bien î puisqu'il faut parler net... au risque de ce qui peut m'arriver... il m'est odieux de voir mes filles endurer mille privations, travailler comme des servantes... tandis que... tandis que...

— Achevez donc ! — reprend monsieur Ducantal très surpris. — Voyons, tandis que...?

— Tandis qu'une autre...— ajoute résolument madame Ducantal,— une mauvaise femme...

— Hein î — s'écrie Ducantal, stupéfait et lançant à sa femme un regard foudroyant, — hein ?... vous dites...

— Tuez-moi sur la place, si vous voulez , — reprend intrépidement la mère de famille,— mais, du moins, vous saurez que tantôt, votre fille et moi, nous avons manqué d'être écrasées par la voituro d'une femme que vous entretenez!

—Geneviève l — s'écrie Ducantal effrayant et secouani

le débile poignet de sa femme, — Geneviève !„• tu me paieras cela I

Madame Ducantal, défaillante, éperdue de frayeur, se renverse sur son oreiller. Soudain Sophie ouvre la porte de la chambre à coucher en disant :

— Maman, c'est le docteur Max.

— Maudit médecin I — pensait à part soi monsieur Ducantal. — Confiaient ma femme sait* elle que j'entretiens Emijia?

XIU

Le docteur Max s'est approché du lit de madame Ducantal ; il observe attentivement ses traits en lui tâtant le pouls. Sophie et laure, entrées dans la chambre sur les pas du médecin, tâchent de lire sur sa physionomie ce qu'il pense de la santé de leur mère ; elles remarquent avec inquiétude son visage baigné de larmes récentes et le tremblement convulsif dont elle est agitée.

— Le pouls est très vif,— dit le docteur Max tenant toujours dans sa main celle de la mère de famille; et, se tournant vers monsieur Ducantal, — Madame a donc éprouvé tout à l'heure une émotion violente ?

— Je... je... ne sais, — répond Ducantal embarrassé ;•je sms arrivé ici depuis un instant.

— Il n'importe, monsieur, — dit le docteur Max, attachant son regard pénétrant sur Ducantal, — vous vous serez sans doute alarmé outre mesure des suites de Tacr fident dont madame a failli être victime; vous l'aurez vî- ^vexnçnt impressionnée par l'expression de vos craintes

IG

.278 • l.E DIABLE MÉDECIN.

Cela n'est point du tout raisonnable. Vous me direz que la tendresse effrayée ne raisonne guère ; je vous répondrai, mon cher monsieur, qu'il faut, en certains cas, savoir modérer même les témoignages do la plus touchante affec- - tion... Du reste, rassurez-vous, madame ne court aucun danger sérieux, surtout si on lui épargne les lortes émotions. — - Et, s'adressant à Sophie : — Veuillez, mademoiselle, me donner co qu'il faut pour écriru quelques prescriptions que vous voudrez bien exécuter.

Sophie apporte au docteur une plume, de l'encre et du papier, puis elle se rapproche, ainsi que Laure, du lit de madame Ducantaî. Celle-ci, tremblante de frayeur et n'osant lever les yeux sur son mari, prend dans ses mains celles do ses filles, et leur dit tout bas :

— Resttz-là, pour l'amour do Dieu! restez-làl ne me laissez pas seule avec votre père I

—Le sang-froid sardonique de ce diable de médecin me met hors de moi, —pensait Ducantaî ;— tout à l'heure jû lui dirai son fait.

— Mademoiselle, — reprend le docteur Max, s'adressant à Sophie en lui donnant l'ordonnance qu'il rient d'écrire, — que ces prescriptions soient ponctuellement exécutées. Madame votre mère passera, je l'espère, une bonne nuit. Adieu, madame Ducantaî, bon courage! J'aurai l'honneur de vou^ revoir demain. '

Monsieur Ducantaî prend brusquement son chapeau et suit le docteur Max. kn moment où ils sortent de la chambre, Laure et Sophie se jettent au cou de leur mère, qui, assise sur son séant, les serre toutes deux dans ses bras, en murmurant au milieu de ses sanglots

— Qu*alIoûs-nous devenir, mes pauvres enfans ? votre père est furieux contre moi I qu'allons-nous devenir?

Monsieur Ducantal a accompagné lo docteur Max dans le salon voisin, au moment où ie niédecla se disposa à sortir, M. Ducantal, pâle décolère, lui dit :

— Monsieur, j'ai mon médecin habituel; il est inutile que vous reveniez ici. Combien vous dois-je pour vos visites?

— Lesquelles?,., celles que j*ai faites à votre maîtresse ou celles que j'ai faites à votre femme?

— Monsieur!— s'écrie Ducantal ioi'ieux,— cette plaisanterie...

—Plus bas, madame Ducantal pourrait vous entendre,— répond lo docteur Max impassible» — Quant à nos comptes dejisites, nous les réglerons ce soir, à la Maison-Dorée. On vous y verra, n'est-ce pas?... Le souper sera fort gai. Au revoir, mon cher monsieur.

xy

La scène suivante se passe dans l'un des saloHs du restaurant do la Maison-Dorée, La table est magniGquement servie. Les convives du souper sont Emilîa Lamherty Hélène et quatre autres îorettes de renom accompagnées de leurs tenanSf viveurs enrichis à la Bourse, ainsi que messieurs Ducantal, Maiicorne etDesmazures ; le docteur Max

280 LE DIABLE MEDECLN.

a seul conservé son sang-froid observateur au milieu de ce repas qui dégénère en orgie ; les lumées du vin, la bonne chère, l'animation du festin, les propos joyeux ou obscènes ont exalté toutes les têtes ; monsieur Ducantal a noyé dans son verre l'irritation que lui a d'abord causée la vue du docteur Max ; les plus modérés des convives sont à moitié ivres; les femmes sont en resplendissantes toilettes; la nappe est jonchée des fleurs de leurs énormes bouquets; le Souper touche à sa fin, et cependant l'on voit rangées sur une table voisine un nombre considérable de bouteilles de vin de Champagne encore pleines.

UN VIVEUR, se levant , le verre à la main. Je bois à Lucullus Malicorne, notre amphitryon I

PLUSIEURS VOIX

Oui, oui, à Lucullus Malicorne I

DES3ÎAZURES.

Je bois à Malicorne, mais point à Lucullus. Je proteste contre Lucullus!

DUCANTAL.

Expliquez-vous, mon cher.

DES3UZURES.

Je m'explique : Malicorne nous a conviés à boire cent bouteilles de Champagne, vieux Sillery de 1834, à quinze francs la bouteille. C'est, d'honneur, se poser à bon marshé en Lucullus t

MALICORNE, vexé, '

Où est Ganymède? Je demande Ganymèdel Holà I hé I sommelier de l'Olympe I versez à nos divinités de Tarn-

LA LOKETTE. 281

broisie première , du nectar... année do la comète 1

HÉLÈNE

Vous blaguez, LucuUus, mais Desmazures a raison. Oui, ftiute de mieux, on avale du Champagne comme on avale vos pilules, mais c'est un vin canaille : c'est le vin des courtauds de boutique et des grisettes I

ÉÎIIILII LAMBERT.

Le vin des femmes honnêtes en partie fine I

Le vin des petits jeunes gens à leur première lettre de change I

PLUSIEURS VOIX

Ah! ah! ahl Enfoncé LucuUus I dégommé LucuUus I

DESMAZURES

Respect à l'amphitryon malheureux! Laissons on paix ses cendres ! Moi, Desmazures, je vous invite à souper demain ici. On boira cent bouteilles de vin de Constance, à quarante francs la bouteille 1

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