‹ Le diable médicin--Adèle Verneuil--La lorette--Chapitre 1 sur 8 · Le diable médicin--Adèle Verneuil--La lorette-- · texte numérisé non relu

Le diable médicin--Adèle Verneuil--La lorette--

On rare génie a évoqué le diable boîtbdx; nous ne saurions avoir l'outrecuidante prétention de suivie, même de très loin, l'inimitable Lesage dans la voie du merveilleux ; néanmoins nous évoquons aussi le diable.

Notre diable n'a cependant rien de fantastique \ nous l'avons connu, nous l'avons aimé, honoré, car, malgré ses bizarreries, il était grand homme de bien.

Une réalité, modifiée selon i'eiigence de notre fable et appropriée aux besoins de notre récit, a toujouri été te germe de nos œuvres littéraires.

Le diable médecin existait à Paris, il y a quelques ennées, ïl est mort aujourd'hui. Des convenances, faciles i apprécier, m'interdisent même le voile transparent de l'initiale. Mais, j'en suis certain, les traits les plus caractéristiques de la figure que je vais tenter d'esquisser ne

seront pas sortis de la mémoire des personnes que je rencontrais, il y a dix ou douze ans, dans un monde dont j'ai conservé le meilleur souvenir.

Le docteur X., médecin justement célèbre, homme d'un rare savoir et profondément observateur ; doué d'une imagination vive, originale ; spirituel et cfearmant causeur, professait et surtout affectait une grande admiration pour certaines sciences occultes alors fort en vogue en Allemagne, son pays natal. Il parlait de ces mystères avec une bonne foi, une verve, une poésie capables d'impressionner les gens les plus froids ou les plus sceptiques. Je n'oublierai jamais le feu pétillant de ses petits yeux noirs, son sourire singulier, tantôt doux et fin, tantôt sardoniquo et amer. L'expressive mobilité de sa physionomie faisait oublier sa laideur, il était laid et déjà vieux.

Les femmes surtout prenaient un plaisir extrême à écouter les histoires merveilleuses du docteur X... à l'endroit de la puissance de fascination qu'il prétendait posséder et des ressources presque effrayantes de son art, doublées par la connaissance de ces fameuses sciences occultes dont il était l'un des adeptes. Il pouvait non seulement (assurait-il) guérir les maladies incurables, mais encore frapper les gens les plus sains d'affections inconnues à la science, —a afin,— ajou- » tait-il en riant de son rire singulier,— afin de désoler ses » confrères et surtout de s'attacher par le lien invincible » de la reconnaissance les gens qu'il guérissait presque d miraculeusement. »

Ces folies et tant d'autres, débitées avec un esprit étourdissant, appuyées de preuves sinon irrécusables, du moins spécieuses, étaient avidement écoutées. Combien de fois

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tfai-je pas vu de jeunes et charmantes femmes rester jusqu'à deux ou trois heures du matin autour de la faite à thé, ne se lassant pas d'écouter le docteur X..., puis enfin quitter le salon en se disant :

» — Avouez -le, ma chère : ne croirait-on pas que le iocteur X... est le diable en personne?

* — Certes, mêphistophélès est ressuscité! »

Le surnom du docteur méphistopiïélès ou du diable médecin resta généralement au docteur X... Ajoutons qu'il était spécialement le médecin des femmes. Il opérait des cures vraiment extraordinaires.

Le merveilleux a pour l'infirmité humaine un si incroyable attrait I (Ne voyons-nous pas, en cette année 1854, des gens, semblant jouir de leur raison, soutenir avec un sérieux imperturbable l'existence de tables tournantes, d'esprits frappeurs, etc., etc.!) Le merveilleux, disons-nous, a un si incroyable attrait. L'on se rend si complais amment dupe de soi-même que, sans croire aucunement que le docteur X.. fût le diable en personne, beaucoup de gens disaient naïvement :

« — Il y a quelque chose. »

Il planait enfin sur cet homme singulier je ne sais quoi d'étrange, de mystérieux.

« — J'ai dans le docteur X».. une confiance involontaire, » irrésistible, me disait un jour madame L. de R., femme * d'un excellent esprit. ïl me serait impossible, lors môme » que je le voudrais, d'avoir un autre médecin que lui » Son regard, son accent, me dominent. »

Ce proverbe vulgaire :— <* II ne faut pas jouer avec lo feu, »— sera toujours juste : la confiance au merveilleux,

qu'on l'impose, qu'on la provoque ou qu'on la subisse, a ses dangers* VoyeE de nos jours l'habile, le très habile parti que certains hommes tirent des tables tournantes, des esprits frappeurs et autres absurdités analogues. Ces hommes ne vous disent-ils pas avec une apparence de raison :— «Les esprits frappeurs sont excommuniés, doue il y » a des esprits, donc on doit les exorciser, donc ce moyen » âge tant calomnié, tant bafoué au sujet de ses exorcïs- » mes, était dans le vrai! »

Or, de rexoreisme au bûcher, la pente est fatale.

L'on ne proposa pas, à l'époque dont je parle, d'exorciser ou de brûler le docteur X**.; mais plusieurs de ses confrèros, envieux de ses cures parfois prodigieuses, dépités de !e voir accueilli avec empressement dans une société d'élite où il passait toutes ses soirées; des hommes du monde, jaloux de ses succès de conversation; enfin de mauvais pîaisans, exagérant le renom satanique du docteur Méphistophélès, répandirent peu à peu sur lui des bruits bizarres ou odieux, résumés dans l'entretien suivant, supposé entre l'un des partisans et l'un des détracteurs du docteur X... :

« — Décidément, ce docteur X,.. est le diable en per- » sonne,

» — Cette affirmation me semble hasardée ; je risque- » raïs tout au plus de dire : C'est le docteur du diable*

» — Parce qu'il est surtout le médecin des femmes?

x> — Le mot est piquant. Cependant.. ♦

» — Je le répète, ce personnage est d'une malice, d'une » méchanceté infernales.

s — L'on cite de lui des traits d'une générosité .rare*

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» — Hypocrisie !

» — Et ses guérisons vraiment extraordinaires?

a — Comment les obtient-il?

s — vous soupçonnez peut-être que Satan lui vient en » aide?

» — Ma foi, je le croirais.

t> — Ainsi, vous feriez un auto-da-fé de ce bon docteur y> X...T

» — Ce bon docteur? un pareil homme!

» — Qu'avez- vous à lui reprocher?

» — Voyons, soyez sincère : sur cent personnes qui vous x> parleront du docteur X..., quatre-vingt-dix-neuf ne vous » diront-elles pas : — C'est le diable, que ce docteur X...?

d — 11 est vrai, mais cette locution ne prouve point » que...

» — Ne dit-on pas encore s II n'y a que ce diable do » docteur Méphistophélès pour savoir telle ou telle chose? » Il sait tout; il a tout vu, et il laisse entendre qu'il sait y> beaucoup plus qu'il ne paraît savoir!

» — Quoi de plus simple ? Les médecins, par état, possè- » dent tant de secrets, surtout lorsque, ainsi que ce bon » docteur...

» — Ce bon docteur !

» — Laissez-moi achever. Surtout, dis-je, lorsque, ainsi *> que ce bon docteur,on parcourt l'échelle sociale, depuis s la mansarde jusqu'à l'hôtel, depuis la prison jusqu'au d théâtre, depuis l'hôpital jusqu'au boudoir, depuis la » maison des fous jusqu'à la guinguette, et surtout lors- » que l'on s'est plus particulièrement livré à l'étude de ces & maladies plus morales que physiques dont tant de fem«

d mes sont atteintes. Il n'est donc pas surprenant que le

» docteur X... possède tant de secrets.

» — Les femmes sont si bavgrdes!

» — Encore une épigramme I Mais de ces secrets, ce bon » docteur a-t-ïl jamais abusé ?

» — Toujours ce bon docteur ! Il n'y a qu'à examiner sa » figure satanique... elle trahit ce personnage !

» — Son regard est observateur, son sourire parfois iro- » nique; maïs,..

» — Dites infernal, monsieur, infernal t Méphistophélès » seul avait le don de ce seurire effrayant.

a — Qu'avez-vous personnellement à lui reprocher à co » pauvre docteur?

» —Pauvre docteur! Alors, dites donc aussi: Pauvre s tigre ! pauvre vipère !

» — Enfin, citez des faits.

» — Vous voulez des faits T

» — Oui, de grâce.

» — Il en est d'énormes, d'horribles I

» — Lesquels ?

a —Lesquels!

a — Oui.

» » — Eh bien ! monsieur, on parle de femmes soumises » à des fascinations diaboliques ; on parle d'hommes at- » teints d'indispositions légères, devenues soudain, non- » seulement incurables, mais inconnues à la science ; on » parle de familles jetées dans la consternation par des » événemens incompréhensibles; mais je m'arrête, mes » cheveux se hérissent d'épouvante! Vous vouliez des » faits, en voilà d'assez surabondamment monstrueux, « j'imagine !

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» — Pardon... un exemple... Ainsi, tous parlez d8fem- » mes soumises à des fascinations diaboliques ?

» —C'est abominable I

» — Pouvez-vous citer le nom d'une seule des femmes » dont il est question, spécifier la fascination dont elle a » été victime ?

a — Monsieur, vous sentez bien que si l'on pouvait ci- » ter le nom de la femme et l'espèce de fascination, il y a » longtemps que cet infernal docteur aurait porté la peine » de ses machinations satanïques. Mais, grâce à son asï> tuce, les faits ne sont pas suffisamment établis pour que » Ton puisse le déférer à la justice.

» — Ainsi, vous, homme de bon sens, vous croyez le » docteur X... en commerce réglé avec le diable?

» — Allons doncl ce serait stupide!

» — Alors, pourquoi et comment attribuer à ce malheu- » reux docteur un pouvoir diabolique?

x> — Que sais-je !

» — Mais encore ?

» — Il est impossible d'expliquer cela, et pourtant il » faut bien qu'il y ait quelque chose.

» — Oh î certes, il y a des rumeurs de salon, des ca- » quetôges où le ridicule le dispute à l'odieux. Le docteur » X..., et il a grand tort, donne librement cours à son » imagination bizarre et fantasque. L'on prend ou l'on » feint de prendre ses imaginations au sérieux, de sorte » que, la calomnie et la crédulité aidant, on a fait de lui a une espèce de ténébreux épouvantail.

» — Je maintiens que c'est unThomme infernal au mo- » rai et au physique, sans lui attribuer pour cela aucun

j> pouvoir surnature!. Voilà mon opinion sur lo docteur

» X..., et je n'en changerai point. »

On le conçoit, l'absurdité même de ces bruits vagues et mystérieux les rendait fort dangereux, en cela qu'ils^ devenaient irréfutables. L'on ne peut lutter contre des fantômes.

Le docteur X..., pour mettre un terme à ces rumeurs, entreprit un assez loag voyage, et le diable médecin quitta Paris.

Telle est en germe Irréalité, qui, si notre vœu n'est pas déçu, vivifiera le personnage servant de lien aux divers épisodes que nous nous proposons de publier ici.

Avons-nous besoin d'ajouter que le docteur X..» n'est, en quoi que ce soit, solidaire des faits et gestes de notre Bidbh médecin? car on le verra parfois prendre des résolutions redoutables dont la conscience de i'homme demeure seule juge, mais en dehors même de l'originalité du caractère dont nous nous sommes souvenus, et dont nous ne pourrons jamais rendre l'humoristique et spirituelle excentricité, il nous a semblé que la nature même des relations du médecin (surtout du médecin de femmes), sans cesse en rapport avec toutes les classes sociales, et forcément initié à tant de secrets de famille, à tant de douleurs ignorées, pouvait mettre en relief, en lumière, à un certain point de vue, les types les plus tranchés de la fem* me contemporaine, ; et, nous l'espérons, ces récits no seront pas sans moralité.

Savoie.— Annecy-le- Vieux, 10 juin 1854.

ou

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