‹ Le diable médicin--Adèle Verneuil--La lorette--Chapitre 2 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MaJame Adèle Verneuil, âgée d'environ trente ans e' mariée à monsieur Verneuil, directeur général d'une importante administration, n'est pas régulièrement jolie, mais sa personne offre un ensemble rempli de distinction; sa taille, au-dessus de !a moyenne, est charmante; les compagnes d'Adèle, au temps de sa première jeunesse, la surnommaient : la Sylphide. Elle a conservé cette apparence • élégante, délicate, presque frêle; ses cheveux châtain clair; ' son teint pur, transparent et d'une pâleur rosée; ses yeux, d'un bleu limpide; l'expression mélancolique et douce de ses traits, leur grâce sérieuse ; enfin ce je ne sais quoi qui révèle une organisation impressionnable et nerveuse, donnent à cette aimable jeune femme un attrait inexprimable, seulement sensible à ce petit nombre de gens d'élite qui cherchent un certain idéal, très au-dessus, selon eux, de la beauté plastique*

Hâtons-nous d'ajouter que la simplicité, le bon goût, l'absence de toute prétention, la modestie poussée jusqu'à l'ignorance de sa propre valeur, éloignent d'Adèle Verneuil jusqu'à l'ombre de la pensée de poser en créature idéale et conséquemment presque toujours incomprise. Non, Adèle Verneuil est avant tout naturelle et sincère ; sa timidité, une légère nuance de tristesse pour ainsi dire native et sans aucune amertume, lui font préférer la solitude paisible du foyer domestique à l'animation bruyante du monde oîi pouvait l'introduire le rang de son mari ; les soins de sa maison, l'éducation de sa fille (son fils restait au collège), la lecture, quelque peu do musique, délassement qu'elle goûtait avec une sorte de recueillement et alors qu'elle se trouvait seule, tel était l'emploi des journées d'Adèle Verneuil. Elle accomplissait dignement ses devoirs d'épouse, se passionnait pour ses devoirs de mère et idolâtrait ses enfans. Ajoutons enSn que son caractère loyal était de ceux-là que l'iniquité, la bassesse et le mensonge doivent d'autant plus surprendre et blesser, que, dans leur noble candeur, ils poussent jusqu'à l'aveuglement l'incrédulité au mal.

) Il est des lâchetés, des noirceurs, que les esprits généreux et élevés n'admettent, ne croient qu'alors que l'évidence soudain les éclaire et les foudroie; croyant au bien par nature, par instinct, par besoin, par similitude, ils arrivent subitement à la découverte du mal saos passer par la transition de la méfiance et du soupçon, incapables de cette dissimulation patiente, attentive qni, épiant d'un regard discret et rusé le progrès d'une mauvaise action, attend son complet développement pour jeter le masque et éclater.

On l'a dit depuis longtemps, et rien de plus vrai que ce vulgaire adage :

« Pour soupçonner le mal, il faut èiïe capable de le commettre. »

Telle est Adèle Verneuil.

Onze heures du matin viennent de sonner. Les traits de la jeune femme expriment en ce moment une angoisse profonde; sa fille Emma, âgée de douze ans, est étendue sur le canapé du salon qui précède la chambre à coucher. Cette enfant, d'une intelligence précoce, d'une ravissante figure où se lit une sensibilité nerveuse égale à celle de sa mère, est en proie à une vive agitation ; l'ardeur do la fièvre empourprant ses joues donne à son regard un éclat inaccoutumé ; elle vient de brusquement repousser loin d'elle une courte-pointe dont elle est à demi enveloppée. Madame Yemeuil, assise sur une chaise basse, à côté de sa fille, tient l'une do ses petites mains entre les siennes, la couve d'un regard empreint de sollicitude, et lui dit d'une vois inquiète :

— Emma, combien tes mains sont br (Tantes! De grâce, ne rejette pas ce couvre-pied. — Puis le rajustant sur sa fille , — Tu pourrais avoir froid.

— Au contraire, maman, j'ai trop chaud.

— Cette fièvre est si violente! Pauvre ange! je t'en supplie, reste couverte!

— Oui, maman, puisque tu le désires.

— Chère, chère enfant,— reprend Adèle en embrassant tendrement sa fille,— toujours soumise et douce 1 Mais, encore une lois, quelle peut être la cause de ton indisposition subite? Hier je t'ai couchée bien portante et gaie. Tu as donc passé un i o nuit?.

A cette question, déjà réitérée par sa mère, Emma se trouble, rougit, baisse les yeux et répond d'uj ton mal assuré s

— Nob, maman, je n'ai pas passé une mauvaise nuit.

— C'est inconcevable. Ainsi, tu as bien dormi ?

— Oui, je te l'assure.

— C'est donc seulement ce matin, à ton réveil, que tu t'es trouvée souffrante?

— Je ne sais pas, —"répond l'enfant, de qui l'embarras redouble, — je ne me rappelle pas...

— Tu ne sais pas? Et cependant, mon ange, lorsque je suis ce matin entrée dans ta chambre, selon mon habitude, je t'ai trouvée couchée, fondant en larmes.

— Je souffrais*

— Mais cette souffrance d'où provenait-elle? Qui la causait ? Depuis quelle heure la ressentais-tu ?

— Mon Dieu ! maman, — murmure Emma avec une impatience fébrile et douloureuse,— comme tu me tourmente!

— Àh! Emma! Emma!— reprend Adèle. Mais à peine at-clle prononcé ces mots d'affectueux reproche, que l'enfant, les yeux noyés de larmes, s'écrie :

— Pardon, maman, pardon, embrasse-moi !

— Pauvre petite! — répond madame Verneuil en couvrant de baisers le front d'Emma.— -Je sais combien le malaise doit te rendre impatiente, puis, tu es si nerveuse ! Tes lèvres sont desséchées : veux-tu boire encore ?

— Oh î oui, j'ai grani'soif*.

— Que ne le disais-tu?

Adèle, s'approchant d'un guéridon où sont dép~ une tasse et une carafe, s'aperçoit que coite carafe est vide.

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Elle agite vivement une sonnette et revient près de sa fille.

— Chère enfant, ta soif ardente prouve l'ardeur de ta fièvre, Peut-être aurais-je dû te mettre au lit»

— Non, je t'en prie, j'aime mieux être ici, près do toi,

— Grâce à Dieu, notre vieil ami le docteur lk.x ne peut tarder à arriver, — dit madame Verncuil, ajoutant à paît soi : En vain je cherche à deviner la cause de l'indisposition subite de cette enfant, et surtout d'où vient sa répugnance à m'avouer ie sujet do ses larmes de ce matin,, eile toujours si sincère ! — Puis Adèle, se levant et allant de nouveau vivement agiter la sonnette , — Où est donc Charlotte? Voilà deux fois que je la sonne I— El revenant auprès d'Emma, —Espérons que le docteur Max sera plus pénétrant que moi* Le ciel veuille que cette indisposition n'ait pas de suites sériousesl

Charlotte, femme de chambre de madame Verneuil, entre à ce moment. Cette servante, âgée de vingt-cinq ans, grande et forte, est remarquable par un opulent embonpoint; ses cheveus et ses sourcils sont d'un noir de jais; un duvet brun estompe ses lèvres rouges et charnues, la blancheur de ses dents est éclatante, son teint resplendit d'une excessive fraîcheur; son œil vif et noir, son nez légèrement retroussé, son menton à fossette, rendent sa physionomie, d'ailleurs vulgaire, très agaçante. Charlotte, vêtue avec coquetterie, porte au cou une chaîne d'or et une montre; un petit bonnet garni de rubans frais et placé fort en arrière découvre les bandeaux épais et légèrement cré-

pus de son épaisse chevelure; un tablier blanc s ajuste à sa taille assez fine, malgré l'ampleur de son corsage ; sa robe de soie, un peu courte, découvre un joli pied parfaitement chaussé de bottines d'un vert foncé; enfin, Charlotte, pour ménager la délicatesse de son épiderme, en se livrant à ses devoirs domestiques, est gantée de gants coupés à la hauteur des premières phalanges.

A l'aspect de cette servante entrant brusquement et d'un air revêche, l'enfant malade se retourne soudain vers le dossier du canapé avec une expression de douloureux ressentiment. Ce mouvement échappe à madame Verneuil. Elle dit à sa femme de chambre avec douceur :

— J'ai été obligée de sonner deux fois. Pourtant, Charlotte, vous le savez, ma fille est souffrante.

— Tiens, — réplique aigrement Charlotte, — est-ce que je peux être partout à la fois, moi?

— Remplissez cette carafe de limonade et...

— Comment, madame! il n'y a pas une demi- heure quo je viens d'en apporter, de la limonade !

— Puisque vous témoignez tant de mauvaise grâce à m'obéir, allez chercher du sucre et des dirons, —reprend madame Verneuil, dont la douceur et la patience sont inaltérables, —je préparerai moi-même ce breuvage.

— Oh! oui, maman! prépare la limonade toi-même, j'aime mieux cela!— dit Emma,le visage toujours tourné du côté du canapé, afin de ne pas voir la servante, dont la présence lui semble pénible.

— Soit, mon enfant,— dit Adèle, surprise du mouvement et des paroles de sa fille, et elle ajoute : —Charlotte, allez vite me chercher ces citrons.

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— Vous êtes joliment gâtée, mademoiselle Emma !— reprend aigrement la servante;— vous avez de fiers caprices I

— Cette enfant est souffrante , vous le voyez, Charlotte, «— dit madame Verneuil avec bonté; — son innocente fantaisie de malade ne doit en rien vous blesser.

— Allons, c'est bien, madame, c'est bien, j'ai tort!

— Vous êtes une mauvaise tête. Allez vite chercher co que je vous ai demandé.

—Hé mon Dieu ! on y va! —réplique la femme de chambre en sortant brusquement.

— Le caractère de cette fille devient maussade à l'excès, mais, au fond, c'est une bonne créature, — dit madame Verneuil en haussant les épaules; et se rapprochant d'Emma, qui, après le départ de la femme de chambre, s'est retournée du côté de sa mère,— Prends un peu patience, cher ange, j'aurai bientôt préparé cette limonade. Mais pourquoi donc n'as-tu pas voulu que Charlotte s'occupât de ce soin?

— Oh! maman, si tu savais! Pauvre maman! —s'écrie Emma; et jetant ses bras au cou de sa mère, elle fond en larmes, paraît être sous l'obsession de souvenirs effrayans, s'interrompt et cache sa figure dans le sein de madame Verneuil. Celle-ci9 de plus en plus inquiète, va demander à sa fille la cassa de ses pleurs et de sa vive émotion, lorsque Charlotte vient annoncer le docteur Max,

Le docteur Max est âgé d'environ soixante ans; son grand front chauve, luisant comme l'ivoire, surplombe

l'orbite de l'œil, à demi couvert par d'épais sourcils noirs, et à travers l'ombre qu'ils projettent,son regard étincelle; visage osseux au teint olivâtre, nez recourbé en bec d'aigle, menton proéminent, sourire tantôt d'une cordiale bonhomie, tantôt d'une cruauté sardonique.Tels sont les traits caractéristiques de la physionomie du docteur. Il jouit d'ane célébrité européenne ; il a opéré des guérisons extraordinaires ; il a rappelé à la vie plus d'un moribond abandonné des médecins et déjà recouvert du drap mortuaire. Le docteur emploie, selon l'occurrence, la pharmacopée ordinaire, mais cherche de préférence ses moyens curatifs dans l'homéopathie, dont certains effets mystérieux semblent toucher au prodige. Il prépare lui-même ses toxiques, presque toujours doués de propriétés foudroyantes, et porte habituellement avec lui une pharmacie infinUèsmeàe9damwm boîte de la grandeur d'une tabatière. II habite une maison isolée, voisine de la barrièro d'Enfer. Il donne ses consultations hors de son domicile, 011 personne n'a jamais pénétré. Il a loué, non loin do sa demeure, un appartement ; là, il reçoit ses clients, clientèle immense et des plus variées : il est à la fois médecin d'un hospice, d'un théâtre et d'une prison. Il visite gratuitement les pauvres gens, et fait chèrement payer ses soins à qui peut les rétribuer largement. Autant il se montre lonhomme envers les personnes sympathiques à son esprit et à son cœur, autant il se montre cruellement caustique ou sournoisement railleur à l'égard des gens indignes de son estime. La puissance pour ainsi dire occulte qu'il emprunte à l'homéopathie, dont il a obtenu des résultats incroyables, son existence solitaire et excentrique,

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sa physionomie saisissante, Faction magnétique de son regard, ses guérisons prodigieuses, sa connaissance d'une foule de secrets intimes, dus à ses relations avec des gens de tout état, secrets dont il use et abuse, dit-on, sans scrupule et sans pitié en certaines circonstances suprêmes ; d'autres vagues et étranges rumeurs, relatives à des actes étranges, redoutables, ont valu à ce célèbre praticien le surnom fantastique du doctsue Méphisiopïiélès ou du Diable MÉDECIN,

Charlotte s'est éloignée, après avoir apporté des citrons et un sucrier qu'elle a déposés sur un guéridon avec une carafe remplie d'eau. Madame Verneuil s'est levée à l'approche du docteur Max, et tout en se hâtant d'exprimer le suc des citrons dans la carafe, d'y verser de l'eau et du sucre, la jeune femme dit au médecin :

— Combien je vous sais gré de votre empressement, mon ami ! Emma s'est trouvée subitement indisposée ce matin, après avoir cependant, dit-elle, paisiblement dormi. Eilo a beaucoup de fièvre, elle est très altérée : elle a déjà vidé une carafe de limonade pareille à celle-ci.

Adèle Verneuil remplit une tasse du breuvage qu'elle vient de préparer et la porte à sa fille.

— Bois, chère ange.

Emma vide la tasse, et la remet à sa mère. Le docteur s'approche, s'assied sur le rebord du canapé où est couchée l'enfant, prend l'une de ses mains, consulte son pouls, et

examine ses traits avec sollicitude. Le docteur Max était l'ami le plus intime de la famille de madame Verneuil; il Ta vue naître, il l'appelle familièrement Adèle.

La jeune femme, inquiète, silencieuse, attend impatiemment les premières paroles du médecin. L'enfant le regarde avec une confiante affection.

— Je trouve le pouls de mademoiselle Emma fort agité... —reprend le docteur après un examen attentif, et il ajoute en souriant : — Je dis : mademoiselle... parce que ce titre respectueux est dû à une grande fille de douze ans. *- Puis posant ses mains sur le front et sur les tempes de l'enfant , — Le front est brûlant... les artères battent violemment» Vous dites, ma chère Adèle, que notre petite malade avait parfaitement reposé?

— N'est-il pas vrai, mon enfant?.

— Oui, maman.

— D'après l'intensité de cette fièvre, maintenant arrivée à son paroxysme, l'accès a dû commencer vers les neuf heures du matin?

— C'est, en effet, à cette heure-là, mon ami, qu'après le départ de mon mari pour le ministère, je suis entrée dans la chambre de ma fille; je l'ai trouvée en larmes. Depuis ce moment, la fièvre a toujours augmenté.

— Emma est comme vous, très nerveuse, très impressionnable, ma chère Adèle. D'où je conclus qu'elle a dû, ce matin, avant neuf heures, éprouver une très vive émotion, une violente secousse morale qui aura fortement réagi sur son imagination, sur son cerveau. Peut-être estce la suite d'un mouvement de frayeur? Chère enfant, — ajouta le docteur s'adressant à Emma, — vous avez dormi

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paisiblement cette nui*, soit : mais ce matin, à votre réveil, vous avez dû être frappée de quelque circonstance imprévue, extraordinaire ?

— Non, non,— répond Emma aussi surprise que troublée de la pénétration du médecin, dont elle évite le regard observateur, —je me suis réveillée, puis tout d'un coup j'ai ressenti un grand mal de tête.

— Hum! hum! cela n'est guère probable. Voyons, dites la vérité à votre vieil ami, et cela, petite Emma, vous sera facile : vous ne mentez jamais.

— Chère ange aimée, tu entends notre ami? Toi toujours si sincère, pourrais-tu nous cacher la vérité ?

— Mon Dieu ! maman, je n'ai rien à cacher, rien à dire. Je souffre, voilà tout !

Le docteur Max secoue la tête et échange avec Adèle Verneuil un coup d'œil significatif.

A ce moment, Charlotte apporte une lettre à sa maîtresse.

— Voici une lettre pour madame; on attend la réponse.

Madame Verneuil lit la lettre que Charlotte vient de lui remettre. L'enfant, à la vue de la servante, s'est de nouveau et brusquement retournée vers le dossier du canapé où elle est couchée ; ce mouvement n'a pas échappé au docteur Max; de plus, il a surpris le regard de crainte mêlé d'aversion jeté sur Charlotte par Emma, et, quoique celle-ci lui tourne le dos ,il se penche vers elle, interroge

de nouveau son pouls, et afln de calculer le nombre des pulsations, il tire de son gousset sa montre à secondes et reste absorbé par cet examen*

Madame Verneuil continue de lire avec un sentiment de Visible surprise la lettre qu'elle vient de recevoir,

Charlotte, les deux mains dans les poches de son tablier, trahit effrontément son impatience de rester debout, en frappant légèrement de sa bottine le parquet sonore.

Le docteur Max, en consultant le pouls d'Emma, jette un coup d'œil fixe et scrutateur sur la femme de chambre. Celle-ci rougit involontairement , se retourne et va regarder à travers l'une des fenêtres du salon.

— Plus de doute ! — pensait le médecin , — mes soupçons ne me trompaient pas.

— J'étais loin de m'attendre à l'arrivée de cette chère Florence, — dit madame Verneuil , plaçant près d'elle la lettre qu'elle vient de lire. Et s'adressantà sa femme de chambre , — Vous répondrez que je recevrai aujourd'hui madame Hermann, si cela lui convient.

— Oui, madame, — répond Charlotte, ajoutant à part soi en sortant 2 — Qu'est-ce qu'il a donc, ce docteur du diable, à vous examiner ainsi jusque dans le blanc des yeux ? Son regard m'a troublée malgré moi.

Aussitôt après le départ de la servante, madame Verneuil, se rapprochant du canapé, interroge le docteur Mas d'un air inquiet.

Ai.j. ... . ,. .u, -*-0

— Bé bien, mon ami, que pensez tous des«.

— Attendez, ma chère Adèle, attendez, je 'me livre en ce moment à un examen fort important, — reprend le médecin, consultant de nouveau sa montre et le pouls d'Em- BQa.

Un silence de quelques minutes règne dans le salon, après quoi le docteur Max, replaçant sa montre dans son gousset, se dit :

— Avant la venue de Charlotte, le pouls de l'enfant battait de soixante-quinze à quatre-vingts pulsations par minute; mais dès l'entrée de cette servante, et durant le temps qu'elle est restée là, il s'est subitement élevé à plus de cent pulsations I Cette fille vient de s'éloigner, le pouls retombe, l'agitation décroît; évidemment Charlotte n'est pas étrangère à la circonstance dont Emma s'est vivement émue ce matin. Je le crois d'autant mieux, qu'elle n'a pu dissimuler sa répulsion à l'aspect de cette servante. Quel est ce mystère?— Et s'adressant tout haut à l'enfant :

— Ma chère petite, vous avez à vous plaindre gravement de Charlotte ?

Le docteur remarque l'étonnemont d'Emma et répète d'un ton plus affirmatif encore :

— Vous avez à vous plaindre de Charlotte; elle est cause de la douloureuse impression que vous avez éprouvée ce matin.

— Cela doit être! —dit vivement Adèle.— Tout à l'heure, ma fille n'a pas voulu que Charlotte lui préparât sa limonade. Je ne me rendais pas compte de cette répugnance; elle m'est expliquée maintenant— Et se penchant vers Emma ?

— Je t'en conjure, que s'est-il passé? Dis-moi la vérité, mon ange!

—Mon Dieu I maman, le docteur sait tout !— s'écrie Emma d'une voix tremblante, — c'est donc vraiment le diallel...

La pauvre enfant, incapable de s'expliquer autrement que par une interprétation surnaturelle le moyen employé par le docteur Max pour arriver à la connaissance d'une partie de la vérité, le contemplait avec une expression de surprise et de frayeur croissante que sa mère s'efforça de calmer en assurant qu'iln'y avaitrien de diabolique dans la science du docteur; mais l'imagination d'Emma, déjà vivement frappée par la découverte du secret qu'elle s'est, depuis le matin, opiniâtrée à garder, s'exalte de plus en plus. L'intensité de sa fièvre redouble, et bientôt la joue en feu, l'œil étincelant, les lèvres sèches et frémissantes, l'enfant, sous l'obsession d'un souvenir effrayant, se dresse h demi sur son séant, et montrant à sa mère le docteur Max, elle s'écrie avec une sorte d'égarement :

— J'ai peur de luil Oh ! pour savoir ce qu'il sait de Charlotte, il faut que ce soit le diable. —Et s'interrompant, elle ajoute d'un ton déchirant : — Puisqu'il sait tout, pauvre mère chérie, je ne peux plus te cacher la vérité. Hélas ! f est si mal ce que j'ai fait 1 Et puis, c'est à cause de toi que jen'osais pas dire... parce que... parce que*,, vois-tu, c'est affreux 1 Mais tu le veux, tu le veux î

—Grand Dieu! mon ami, elle m'effraye! —murmure madame Verneuiï, remarquant l'altération des traits de sa fille qui expriment tour à tour la honte, ta pitié, la terreur.

Mais Emma poursuit d'une voix brève, précipitée, fébrile ;

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— Ta veux que je dise tout? Hé bien, ce matin, au point du jour, je me suis éveillée; je désirais me lever de très bonne heure, afin de travailler aux pantoufles que je brode pour papa. Je ne pouvais pas ouvrir mes volets toute seule, j'ai appelé Charlotte; elle ne m'a pas répondu : j'ai voulu l'aller réveiller ; je pensais qu'elle dormait; je m'approche de sa porte, j'aperçois de la lumière à travers la serrure. J'entends une voix. Cette voix était celle de papa. Il riait, mais pas très haut.

A ces mots, madame Verneuil tressaille et reste muette de stupeur.

— Infamie ! — se dit le docteur Max croyant à peine ce qu'il entend. —Quoi! ce prétendu dévot!

— Chère enfant ! tu t'es trompée! —reprend froidement Adèle après un premier moment de stupéfaction, — ce que tu dis est impossible.

— Non, non, je ne me suis pas trompée ! — répond Emma trissonnant et de plus en plus animée. — J'ai bien reconnu la voix de papa ; j'ai cru d'abord qu'il était sorti de sa chambre po^ r aller prévenir Charlotte, maman se trouvant peut-être indisposée ; mais quand j'ai entendu qu'il riait...

Et portant ses deux mains à son iront brûlant, Emma s'interrompt un instant et poursuit avec un accent douloureux:

— Mon Dieu! que la tête menait donc mal ! Il me semble que je ne sais plus ce que je dis... Alors j'ai fait une vilaine chose, si vilaine que je n'osais pas te l'avouer, maman : j'ai écouté à la porte, j'ai regardé à travers la serrure, et j'ai bien reconnu papa.

— Mon enfant, — reprend madame Vemeuil jetant un regard expressif au docteur Max, — je t'assure que tu t'es méprise.

Mais Emma, dont la surexcitation fiévreuse allait bientôt s'exalter jusqu'au délire, n'entend pas sa mère, ne lui répond pas, et continue d'une voix haletante :

— Papa disait en riant à Charlotte : —oc Tu sais bien que y> je t'aime cent fols mieux que ma femme !... Ne me parle » donc pas d'elle... Ma vraie femme, c'est toi,». L'autre?,. * je voudrais qu'elle fût morte!... alors tu serais la maî- » tresse ici !... »

Ces derniers mots prononcés, Emma n'a plus conscience d'elle-même, son esprit se trouble, se perd, son visage exprime répourante, et, en proie au délire, elle répète d'une voix entrecoupée :

— Entends-tu, maman ? il voudrait que tu sois morte ! Oh ! j'ai peur !..» j'ai peur !.,. sauve-toi !... c'est papa !... comme il a l'air méchant!.*. Il rit... sauve-toi ! maman, sauve-toi, il rit !...Oh ! celte Charlotte, elle me fait trembler! Au secours ! au secours! grâce pour maman ! grâce !...

Madame Vemeuil et le doçtedr Max, atterrés devant cette

révélation de l'immoralité du père par son enfant, songèrent d'abord à secourir Emma, qui, en proie à un vertige de terreur, voulait s'élancer hors du canapé. Adèle ïa retint, l'enlaça de ses bras, la couvrit de baisers en murmurant d'une voix éplorée ;

ADÈLE VESNEOIt. 2Ï

— Mon Dieu! ayez pitié de moi, ma fille va mourir!

— Ne craignez rien, —répond le docteur Max en aidant la jeune femme à contenir l'enfant. — Non-seulement la vie de votre fille ne court aucun danger, mais je vous affirme que la crise dont vous êtes effrayée cessera bientôt. A ce violent transport du cerveau succédera un profond abattement. Il faut d'abord coucher cette pauvre petite. Je vais à l'instant écrire une ordonnance et l'envoyer chez le pharmacien; il ne demeure qu'à deux pas d'ici. Encore une fois, ne craignez rien. Prenez courage, et transportons d'abord Emma dans votre lit.

Madame Verneuil, quelque peu rassurée parles paroles du docteur Max, enlève, quoique frêle et délicate, sa fille entre ses bras, et, l'amour maternel doublant ses forces, elle emporte Emma dans sa chambre aussi aisément qu'elle eût emporté un enfant au berceau.

Le médecin agite une sornette, s'asseoit devant une table où se trouve ce qui e>t nécessaire pour écrire, et il rédige à la hâte son ordonnance.

Charlotte paraît à l'appel de la sonnette.

Le docteur Max, ayant achevé son ordonnance, la remit à Charlotte, en jetant sur elle un coup d'œil fixe et pénétrant.

—Allez à l'instant chez le pharmacien; vous apporterez ce qu'il vous donnera.

«r- Voilà la seconde fois q&e ce diable de médecin m'exa-

mine jusque dans le bîanc des yeux. Son regard me fait un drôle d'effet ! Je n'ai jamais rencontré pareil regard, pensait la servante; et elle ajoute à haute voix : — La petite est plus mal î

— Obéissez et revenez vite, — répond durement le docteur Max, et il va rejoindre en hâte madame Verneuil dans la chambre voisine,

~» Hé! on y va! chez le pharmacien! — s'écrie la servante, se dirigeant vers la porte.— Décidément, ça m'ombjHe d'être ainsi aux ordres de tout le monde!— ajoute-telle en s'éloignant;— je ne pourrai donc jamais obtenir de Verneuil d'être en chambre? Oh! nous verrons cela! Mais encore une fois, quel vilain regard il a, ce docteur du diable I

Le docteur Max, quelques momens après le départ de la servante, rentre dans le salon, et, se parlante lui-même :

— Adèle est rassurée ; l'agitation de sa fille se calme peu à peu. Je m'y attendais. La prostration devait succéder au délire ; tout danger sera écarté, grâce à une légère saignée et à la potion que cette servante est allée quérir. Attendons la ici ; sa seule présence suffirait à renouveler la crise de cette pauvre enfant !

Puis se promenant çà et là dans le salon, le docteur Max s'écrie avec un dédain amer :

— Et ce Verneuil va faire ses pagnes avec tapage à Notre-Dame! Ah! l'hypocrisie de ce siècle est infâme l Convoitise et tartufferie! faux dévots et loups cerviers ! un

lingot d'or et la discipline de Tartuffe I tels sont les symboles du temps I

Et après un long silence, le docteur reprend en soupirant :

— Pauvre Adèle, un ange! je l'ai vue naître. Jamais âme plus pure, cœur plus loyal, esprit plus élevé, n'ont mérité le respect et l'amour d'un honnête homme. Ah ! pourquoi ses parens ont-ils contrarié le penchant naissant qu'elle ressentait autrefois pour son cousin Ernest BeaumontI L'instinct mystérieux du bonheur attirait ces deux enfans l'un vers l'autre ; tous deux avaient seize ans, la même délicatesse native, les mêmes goûts, les mêmes aspirations vers le beau, vers le bien, vers un certain idéal dans la vie. Heureux aurait été leur avenir. J'en jurerais ! je connais les hommes! Mais non ! Ernest Beaumont, orphelin, ne possédait qu'un modique patrimoine; sa vocation le destinait aux arts. Ah ! que de fois ses naïves espérances, pures, généreuses comme toutes ses pensées, m'ont ému aux larmes ! Epouser un jour sa cousine Adèle, partager sa vie entre l'amour d'une femme chérie et l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité, poursuivre avec une laborieuse ardeur des succès! dont elle eût été encore plus fière que lui, ce doux rêve pouvait devenir une réalité. Mais qu'est-ce qu'un artiste en expectative? Riche de trois à quatre mille livres de rente, quelle position sociale apporte-t-il à sa femme? quelle garantie offre-t-il de sa célébrité future? Aussi, la famille d'Adèle s'est-elle empressée de lui démontrer le néant d'une pareille union, de briser à jamais le lointain espoir de ces deux adolescens par un refus formel et anticipé,

Ernest, désespéré, a renoncé à la peinture, s'est engagé volontaire à bord d'un bâtiment de commerce, est devenu capitaine au long cours, a navigué sans cesse, et depuis qu'il est marin, il n'a plus revu Adèle. Celle-ci, de son côté, rêdant à l'obsession de sa famille, a courageusement corn- $attu, dominé son penchant pour Ernest. Plus tard, elle & épousé, sans aucune répugnance, je le crois, mais aussi ^ans amour, ce monsieur Verneuil l Elle voulait surtout satisfaire au vif désir de ses parens, bonnes gens, éblouis de l'honneur que leur faisait cet homme en leur demandant leur fille, riche cependant de cinquante mille écus de dot ! Mais comment résister au prestige de monsieur Verneuil, certain de devenir directeur de son administration? et il l'est devenu. Les gens de cette espèce parviennent toujours. Homme posé d'ailleurs, sérieux et garanti par devant notaire ; garçon d'ordre et de bonnes mœurs; je l'avoue, ses dehors graves, compassés, sa réserve, sa parole affable et discrète, m'ont imposé; puis, une figure plutôt belle que laide, trente ans environ, somme toute, l'écqrce d'un galant homme. Aussi je fus loin de dissuader Adèle de ce mariage. Elle s'est toujours montrée épouse irréprochable, la plus tendre, la plus passionnée des mères, uniquement occupée du soin d'élever sesenfanset, plus tard, de l'éducation de sa fille ; fuyant le monde, vivant heureuse, recueillie, dans la paisible soUtude du foyer go« roostique; conservant peut-être au plus profond secre4 de son cœur un mélancolique souvenir de ses premiers rêves déjeune fille et de son penchant pour Ernest Beaumont. Ce n'est d'ailleurs de ma part qu'un soupçon! jamais un mot d'elle ira pu me faire supposer la persistance

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de ce souvenir. Remplie de déférence, de dévouement, d'affection pour son mari, ne l'ai-je pas vue veiller jour et nuit près de lui, lors de celte longue maladie dont je l'ai sauvé il y a trois ans? Et voilà qu'aujourd'hui.., Ah ! je frémis! j'entrevois un abîme de maux, et n'ai, cette fois, nul moyen de les conjurer, Je ne peux rien contre ce Verneuil. Le démasquer serait redoubler le péril. Je connais l'homme, maintenant !

Les pénibles réflexions du docteur Max sont interrompues par le retour de Charlotte.

— Voilà, monsieur, ce que vous avez demandé, dit la servante au médecin en lui reme*ia.nt deux fioles. Comment va la petite ?

Le docteur Max ne peut réprimes l'expression de dégoût que lui inspire la vue de Charlotte, Il est sur le point d'éclater ; il la menace du doigt ; mais, se contenant, il entre dans la chambre voisine en disant :

— Non, pas d'imprudence. *. — Et il ajoute avec une profonde amertume :—C?est pourtant à une pareille créa-

I ture que la plus adorable des femmes se voit sacrifiée!

— Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraorpimaire, — pc irlotte* — Est-ce que ce diable de

médecin serait vraiment sorcier? est-ce que par hasard il se douterait de... Mais comment s'en douterait-il? qui l'aurait instruit ?•.. Pareil on raconte de lui des choses si extraordinaires!., il pourrait bien.... Bah i ce sont des histoires. C'est égal, j'avertirai M. Verneuii dès qu'il reviendra de son administration, afin qu'Use tienne sur ses gardes. Quant à mu, je ne craindrais pas un éclat... au contraire ! Mais lui, il est si poltron, si tartuffe ! Enfin, — dit la servante

en sortant, — il faudra bien qu'il so décide d'une façon.,*'

on d'une autre!

Le docteur Max et Adèle, après éire restés pendant une demi-heure environ auprès d'Emma, reviennent dans le salon en marchant avec précaution,

— Dieu merci ! votre fille est calme, elle dort; comptons sur ce sommeil réparateur, — dit le docteur Max à madame Verneuil. Puis la voyant s'arrêter encore au seuil de la porte de la chambre et jeter de ce côté un dernier regard de sollicitude :

— Pauvre femme, vaillante mère I Toute entière aux alarmes que lui inspire l'état de sa fille, elle n'a pas prononcé un mot qui iît allusion à la cruelle découverte de ce matin,

— Mon ami, — dit Adèle au docteur à la suite d'un silence assez prolongé, — depuis que j'ai perdu mon père, vous avez été la personne pour qui j'ai eu le plus do vénération et de coDfiance.

— Ma chère Adèle, vous pouvez compter sur moi dan3 toutes les circonstances de votre vie.

— Je le sais. Aussi, dans la pénible position où je me trouve, je vais avec vous, mon ami, penser tout haut. Jo no me dissimule pas la gravité de l'événement de ce matin. Par une fatalité que je déplore, ma fille a été pour ainsi dire témoin des désordres de son père... Sans cela ma conduite serait fort simple : j'agirais ainsi que doit agir, en pareil cas, une femme qui se respecte, Je renver-

rais cetie servante ; je ne m'abaisserais pas à adresser un mot de reproche à monsieur Verneuil.

— Lui dont les dehors sont si graves ! lui dont l'apparente piété va jusqu'à l'affectation! Et rien jusqu'ici n'avait pu vous faire soupçonner cette honteuse liaison?

— Jamais il ne m'est venu, jamais il ne me viendra, je l'espère, à l'esprit, de soupçonner d'une bassesse des gens que j'affectionne, que j'estime, et j'ai toujours ressenti pour mon mari une affectueuse estime ; j'accomplissais dignement mes devoirs envers lui ; il remplissait dignement les siens envers moi ; il ne contrariait pas mes goûts de solitude. J'ai désiré me charger de l'éducation de ma fille,' afin de la garder toujours près de moi, il a consenti à mon désir. Un soûl et léger dissentiment s'est élevé entre nous ausujet de mon fils. J'aurais aussi voulu legarder à lamaison; son éducation eût été faite sous mes yeux; mon mari a insisté pour que Louis entrât au collège. J'ai reconnu qu'en cette circonstance, la volonté de monsieur Verneuil devait prévaloir sur la mienne. Je n'ai donc eu qu'à me louer jusqu'ici de mon mari; je l'ai épousé de mon plein gré, satisfaisant sans doute aux instances réitérées de ma famille, mais acceptant librement son choix, et l'appréciant paTfaitemem.Vous dire, à vous qui me connaissez

depuis mon enfance,, que, dans ma première jeunesse, je n'avais pas entrevu* espéré, une autre unisn ; vous dire cela, mon ami, serait mentir, et je ne mens pas. Mais si, parfois, le souvenir de mon cousin Ernest Beaumont s'est présenté à ma pensée, telle était la nature de ces souvenirs, que je pouvais sans rougir regarder mon mari 6t mes enfans.

—Je connais la pureté de votre âme, ma chère Adèle*

g4 LE DIABLE MEDECIN.

— Ainsi, mon ami, ma vie a été paisible, heureuse et selon mes goûts; ce bonheur, je le dois en partie à monsieur Verneuil; je ne pouvais donc douter, je ne veux pas même douter de son respect , de soa sérieux attachement pour moi. Puis, d'où me serait venu le soupçon? Je n'ai remarqué aucun changement dans la conduite de mon mari à mon égard, sinon que, depuis environ deux ans,— c'était, je me le rappelle maintenant, vers l'époque où cette servante est entrée chez moi, —monsieur Verneuil a désiré que nos chambres fussent séparées. Enfin, que vous dirai-je, mon ami? les sentimens, ou plutôt les dehors de piété qu'il affichait de jour en jour plus évidemment, sans m'obliger à l'imiter, je rends justice à sa tolérance, devaient éloigner de moi jusqu'à l'ombre du doute sur la parfaite régularité des mœurs de mon mari. Quant à ceci, une femme de bon sens doit, je ie sais, faire une très large part à l'indulgence pour certains écarts, et souventleur bassesse rend, je l'avoue, cette indulgence plus que facile; je la pousserais jusqu'au silence du mépris si ma fille n'avait été malheureusement initiée à l'immo ralité de son père. Là, ce me semble, est le péril. Aussw les conseils de votre expérience , de votre amitié me deviennent indispensab!es.

Et prêtant de nouveau l'oreille du côté de la chambre coucher, madame Verneuil ajoute en se dirigeant vers la porte sur la pointe du pied :

— Je vais m'assurer si Emma dort toujours.

— Noble cœur I — pensait le docteur Max en suivant la jeune femme d'un regard attendri. — Jamais la raison, le respect de soi, l'indulgence, l'abnégation, n'ont parlé plus digne langage!

ADÈLE YEKŒUIL. 35

Madame Verneuil s'étant assurée que sa fille reposait paisiblement, se rapprocha du docteur Max et lui dit: ^-Emma dort d'un profond sommeil. Hélas 1 mainteiant c'est son réveil que je redoute! ce sont ses questions; c'est surtout l'impression que lui causera la présence de son père, lorsque, pour la première fois depuis ce matin, elle le reverra... Mon ami, conseillez-moi... Que faire? mon Dieu! que faire? Savez-vous ma crainte? C'est que cette pauvre petite ne puisse vaincre l'éloignement que mon mari va peut-être lui inspirer désormais... et qu'il prenne cette enfant en aversion. Ah!...— ajoute la jeune femme en pleurant,— ce serait le malheur de ma vie !

— Courage, ma chère Adèle. La situation est sans doute fort grave; il faut y aviser au lieu de désespérer. Oui, votre excellent bon sens apprécie très justement les faits; oui, le plus fâcheux de tout ceci est que votre fille ait entendu ces mots adressés à Charlotte par votre mari : « —Je vouy> drais que ma femme fût morte, tu serais la maîtresse b ici.Ces mots détestables, votre pauvre enfant les répétait tout à l'heure à chaque instant durant son délire.

— Franchement, mon ami, je no suppose pas que monsieur Verneuil ait sérieusement désiré ma mort,— répond la jmr>s femme. Et elle ajoute avec; un sourire de dégoût 2 — Ce sont là propos d'amoureux, dignes de pareilles amours!

3g LE DIABLE MEDECIN.

—Soit ! Maïs Emma, douée d'une intelligence vive, précoce, profondément impressionnable, vous aime, ainsi que vous Paimez, avec idolâtrie. Trop jeune encore pour reconnaître l'exagération de ces déplorables paroles, elle les croira sincères, et pour elle, il en résultera toujours « que » son père regarde sa servante comme sa vraie femme, et qu'il voudrait vous voir morte. »

— Ahl mon ami, vous m'effrayez !

— Ma chère Adèle, il faut aller d'abord au fond A^ faits; ensuite, l'on cherche à en tirer parti... oui, et peutêtre, — reprend le docteur Max en réfléchissant, — pentêlre...

— Quoi ! vous espérez ?

— Revenons à Emma. Je partage vos alarmes ; je crains qu'elle ne puisse vaincre la frayeur, peut-être même l'aversion que lui inspirera désormais son père. Il faudrait donc tâcher d'effacer de l'esprit de cette enfant la cause première de ses ressentimens.

—Y pensez-vous, mon ami? C'est impossible!

— Qui sait !

— Que dites-vous ?

—Ne suis-je pas le Diable médecin, et, comme tel, doué d'un pouvoir surnaturel?

— Mon ami, de grâce, parlons sérieusement.

— Eh bien ! voici mon projet; mais sa réussite est ab«solurnent subordonnée au départ de Charlotte.

—Elle sortira d'ici aujourd'hui même, ma résolution est prise.

— Mais votre mari ?

— Je lui dirai sans colère, sans amertume, que je sais.. à

ADELE VERNEUIL. 37

— Oh ! prenez garde, ma chère Adèle ! prenez garde ! Dieu m'en est témoin, j'approuve, j'admire trop votre noble indulgence pour songer à envenimer les choses ; mais, dans l'intérêt de votre repos, de votre avenir, il me faut cependant vous rappeler ceci : Monsieur Verneuil est un hypocrite. Or, rien de plus dangereux, de plus malhabile, en certaines circonstances, que d'arracher aux hypocrites leur masque. N'ayant plus alors de ménagemens à garder, ils deviennent capables de tout.

— Que faire alors ? Je ne puis cependant garder cette servante chez moi : sa présence sera désormais odieuse, insupportable à ma fille !

— Je suis d'avis de congédier immédiatement Charlotte; mais pas un mot, soit à elle, soit à votre mari, qui puisse leur faire supposer que vous êtes instruite de tout. N'est-il pas facile de trouver un prétexte plausible pour renvoyer un domestique?

— * Le prétexte ou plutôt la très légitime raison de ce renvoi est trouvée. Cette fille, depuis quelque temps, est devenue fort impertinente. J'attribuais cette irrévérence à la vivacité de son caractère. Je suis donc résolue, au premier mot déplacé qu'elle me répondra, de la prier de sortir de céans.

— A merveille ! et pour donner plus d'importance à cette mesure et surtout éloigner tout soupçon de l'esprit de votre mari, vous congédierez Charlotte devant témoin, devant moi, par exemple. De sorte qu'au besoin, mon témoignage pourrait confirmer monsieur Verneuil dans la pensée que l'insolence de cstte servante a été la seule cause de son départ,

— Vous prévoyez tout, excellent ami! Cette fille sortira donc d'ici ; mais le danger que je redoute subsistera toujours.

— La crainte, Faversion qu'Emma ne pourra s'empêcher de témoigner à son père ?

— Hélas! oui.

—Ecoutez-moi, ma chère Adèle. ïe suppose Charlotte congédiée, Emma est déjà délivrée de la présence de l'une des personnes dont la vue lui aurait le plus cruellement rappelé sa découverte de ce matin; il serait alors plus facile, et tel est mon but, de persuader votre fille que ce qu'elle a vu et entendu au point du jour, dans la chambre voisine de la sienne, n'a été qu'un rêve de son imagination troublée parla violence d'un accès de fièvre dont elle aurait été atteinte pendant la nuit»

— Ah! mon ami, vous nous sauvez!

—Ma pauvre Adèle, pas d'espérance exagérée; îe moyen est hasardeux.

— Fiez-vous à moi, mon ami, pour le mener à bonne fin; j'en réponds!

— Ne vous abusez pas, votre fille est très intelligente; il sera peut-être difficile de la convaincre qu'elle a été le. jouet d'une illusion.

— Non, non.

— Il est vrai, chère présomptueuse,' qu'en tentant ce moyen d'ici à quelques heures, l'esprit d'Emma, encore engourdi par raccefblement qui succède à l'exaltation de la fièvre, et affaibli par & légère saignée que je lui ai faite, n'aura pas recouvré sa lucidité habituelle.

— C'est évident, mon ami.

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— Evident , non, mais probable, et c'est là sur quoi je compte ; car déjà, ce matin, elle n'avait plus pour ainsi dire conscience d'elle-même, en achevant cette funeste révélation; l'on peut donc espérer en profitant du premier trouble de son réveil, jeter une telle confusion dans ses souvenirs de la journée, qu'Emma se persuade en effet que la réalité n'est qu'un songe.

— Elle le croira, mon ami î —s'écria la jeune femme," radieuse d'espérance;— oui, elle le croira, si je le lui affirme! Pauvre ange! elle a tant de foi dans mes paroles! Ah ! le mensonge est saint en pareille occurrence 1 Rendre à un père la tendresse, le respect de son enfant!

— Adèle, — dit le docteur Max profondément ému, — vous êtes la plus digne, la plus noble femme que je connaisse.

— Quefais-je donc, sinon mon devoir? Cachera, ma fille l'égarement passager de son père; laisser ignorer à mon mari que je suis instruite de ses désordres; ne pas l'obligera rougir devant moi; préserver la sainteté du loyer conjugal de récriminations dont il ne doit jamais être souillé; retrouver le calme après l'agitation, la sécurité après la crainte ; continuer avec bonheur dans ma solitude l'éducation d'une enfant chérie; ah ! mon ami I pour obtenir un pareil résultat,^ est capable de prodi-ges; et de quoi s'agit-ilî de quelque chose de si simple : convaincre Emma qu'elle se souvient, non de la réalité, mais d'un rêve de son délire ! Vous me verrez à l'œuvre, mon ami!— ajouta la jeune femme avec un sourire ineffable. — Nous réussirons, vous dis-je. Ah! vous avez le génie du cœur ! Imaginer ce moyen de salut!

— Ce moyen, n'est-ce pas vous qui l'avez trouvé, cher© Adèle?

— Moi?

— Quel a été le premier cri de votre âme généreuse et délicate lorsque ce matin cette enfant vous révélait ces laits honteux? « Mon enfant, ce que tu me dis là est impossible l tu t'es méprise 1 a vous êtes-vous écriée afin de ne pas avilir aux yeux de sa fiiie l'homme qui vorcs outrageait. J'espère réaliser votre généreuse inspiration, rien déplus.

Soudain la porte du salon s'ouvre avec francs, et Charlotte, le teint empourpré, l'œil étincelani de colère, entre en s'écriant :

— Madame, je viens vous dire qu# K|tre cuisinier© est une canaille !

Le docteur Max, à l'aspect de Charlotte s'élançant dans le salon en proie à une vive irritation, se frotte les mains et dit tout bas à Adèle Verneuil :

— Ah I parbleu I cette drôlesse ne pouvait venir plus à propos. Nous cherchions une occasion; la voici.

— Mademoiselle, pourquoi tout ce bruit? — demande sévèrement madame Verneuil à sa femme de chambre. — Ne savez -vous pas que ma fille repose?

—Qu'est-ce que cela me fait, à moi ! Est-ce que par hasard vous vous imaginez, madame, que je me laisserai agonir de sottises par votre cuisinière?

— Vous êtes, rua mie, fort insolente, — reprend le docteur Max. — Madame deyrait vous chasser sur l'heure de chez eile I

— Est-ce que ça vous regarde! De quoi vous mêlezvous I — s'écrie Charlotte en toisant le docteur avec une sorte d'appréhension courroucée. — Allez au diable ! c'est votre patron! vieux sorcier!

— Taisez-vous, mademoiselle, taisez- vous! — dit vivement madame Vernéuii. — J'ai depuis longtemps, trop longtemps, toléré vos impertinences; ma patience était à bout! Vous \mez d'ailleurs de manquer si grossièrement de respect à monsieur le docteur Max, qu'il m'est impossible de vous garder plus longtemps à mon service.

— Comment I — balbutie Charlotte stupéfaite ; — quoi I vous me renvoyez?

— Demain matin, vous sortirez de chez moi.

— Ah ! vous me chassez! — s'écrie Charlotte avec une explosion décolère; — ah! vous me chassez I... dans les vingt-quatre heures, encore!... comme si j'étais une voleuse!

— Sortez! — dit impérieusement le docteur Max; — vos éclats de voix risquent de réveiller cette pauvre enfant •malade!

A ces mots, Adèle se rapproche rapidement de la porte de la chambre voisine, y jette un coup d'œil inquiet, puis, rassurée, revient en disant :

— Grâce à Dieu, ma fille dort toujours.

Charlotte, blême et frémissante, incapable de prononcer une parole, et attribuant son renvoi à la diabolique méchanceté du docteur Max, le contemplait avec ra^e.

— Vous m'avez entendue, mademoiselle, — reprit madame Verneuil ; — vous quitterez demain cette maison, et, d'ici là, ie vous défends de reparaître devant moi I

La servante se redresse, lanee à sa maîtresse un regard de haine , de menace et de défi, puis d'une voix sourde, entrecoupée par la fureur :

— Madame, s'il y a quelqu'un de chassé d'ici, ça ne sera pas moi* entendez-vous ? Rappelez- vous ça ! et vous aussi, vieux satan ! Rappelez-vous ça! —ajoute Charlotte, montrant le poing au docteur; et elle sort si impétueusement qu'elle heurte Joséphine, la cuisinière, avec qui elle se rencontre au seuil de la porte.

— Est-elle mauvaise! — pensait Joséphine. — Est-elle mauvaise, cette Charlotte , parce qu'elle se sent soutenue par monsieur!

Et s'adressant h Adèle :

— Madame Hermann demande si elle peut parler à'madame...

— J'avais oublié ce rendez-vous, — dit la jeune femme. — Joséphine, priez cette dame de vouloir bien attendre un moment.

— Oui, madame*

— Ma chère Adèle, je vous quitte, — reprit le docteur après la sortie de Joséphine. — Résumons-nous...

— Mon ami, vous avez entendu l'insolente menace* de cette fille?.,.

— C'est de la colère, de la brutalité, rien de plus. J'affirmerais qu'en apprenant de vous la cause du renvoi de Charlotte, votre mari n'osera pas s'opposer à votre volonté... Il faudrait tâcher de mener à bien notre projet au sujet

ADÈLE VERNEUÏL. 43

d'Emma avant le retour de M. Verneull. A quelle heure rentre-t-il du ministère?

— Ordinairement à cinq heures,

— Je reviendrai vers trois heures; l'amélioration déjà très sensible qui s'est opérée dans l'état de votre fille augmentera, je l'espère, et nous essaierons de la persuader que cette nuit elle a été le jouet des rêves de son cerveau troublé.

Le docteur tendit la main à Adèle.

— Donc, à tantôt.

— A tantôt, mon ami, mon sauveur! Ah I j'oubliais.. — ajouta madame Verneuil, voyant le docteur Max s'éloigner : —auriez -vous l'obligeance de prier une dame qui attend dans la salle à manger de vouloir bien entrer ici? Cette visite ence moment me contrarie, mais madame Hermann est une de mes amies d'enfance et de pension. Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs années. Son nom de famille est Florence Duperron. Vous devez vous rappeler l'avoir rencontrée chez ma mère?

— Quoi! cette madame Hermann...

— D'où vient votre surprise ?

—Madame Hermann est séparée de son mari ; le procès qui a précédé cette séparation a eu à Marseille un scandaleux retentissement.

— Que m'apprenez vous là? Florence habitait en effet Marseille, mais j'ignorais...

—A tout péché miséricorde. Peut-être madame Hermann s'est-elle amendée; mais, à en juger d'après les débats dn procès de séparation, cette personne est peu digne d'être reçue chez vous, ma chère Adèle. Il est trop tard maintenant

pour échapper à sa visite. Seulement, croyez-moi, ne revoyez pas cette madame Hermann. Adieu, à tantôt.

— Florence séparée de son mari 1 —se dit Adèle Verneuil après le départ du docteur. — Je la croyais si heureuse! En vérité, je ne reviens pas de surprise. D'après ce que m'apprend le docteur Max, cette entrevue, que je ne peux malheureusement éviter, me sera pénible; mais du moins ce sera la dernière. Voyons si ma fille repose toujours, — ajoute la jeune femme. Et après un moment d'absence, elle revient .» — Emma dort d'un profond sommeil sa respiration est de moins en moins oppressée. Merci, mon Dieu! merci 1

Madame Hermann, à peu près du même âge qu'Adèle Verneuil, ne paraît pas avoir plus de vingt ans, grâce à la fraîcheur juvénile de son visage. Elle est vêtue avec une élégance du meilleur goût; sa beauté fine et régulière est ravissante; un léger embonpoint ne nuit en rien à la perfection de sa taille; sa physionomie riante, heureuse, ouverte, mobile à l'excès, révèle une franchise étourdie, une extrême légèreté de caractère, mais aussi l'absence de toute perfidie ou méchant instinct; c'est la sincérité dans l'inconséquence ; c'est l'expansion des mœurs faciles et non dépravées; on devine en cette jeune femme une bonté native, un généreux naturel que de fâcheux égaremens n'ont pu encore altérer.

En un mot, de même qu'Adèle Verneuil offre dans sa chaste sérénité l'idéal de la femme du devoir, Florence Hermann offre dans son voluptueux épanouissement le type de la femme sensuelle, que son organisme (dirait le docteur Max) au moins autant que la faiblesse de sa moralité, rendent presque incapable de lutter contre ses entraînemens.

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Madame Verneuil, dissimulant à peine l'embarras q}| lui cause la visite de Florence Hermann,la contemple û% bord en silence, non moins éblouie de sa beauté que pérffc. blement surprise de la riante désinvolture de cette jeu{)k femme, sur qui pèse un passé scandaleux, Florence, ém yb du plaisir de revoir une compagne de sa première jeunesse, et d'ailleurs peu observatrice, ne remarquant pas la froideur de son amie, l'embrasse avec une si tendre effusion, qu'Adèle, touchée de ces caresse , sent se réveiller en elle mille souvenirs d'une liaison intime en son temps, et n'a pas le courage de persister dans la sévérité de son accueil.

— Combien, chère Adèle» je suis heureuse de te revoir! dit Florence Hermann.— Telle a été mon unique pensée en arrivant hier à Paris : te revoir, toi, ma meilleure amie!

Puis, examinant Adèle avec une affectueuse curiosité: — Tu es toujours charmante! tu es toujours la sylphide! Seulement ta physionomie me semble devenus bien sérieuse.

— J'ai deux enfans, ma chère Florence.

— De petits anges, j"en suis sûre; ils doivent fe ressembler. Ah! tu es bien heureuse d'avoir des enfans!

— Ce bonheur a ses nuages ; en ce moment ma fiiie est très souffrante.

— Pauvre amie, vraiment? Et qu'at-eîle donc, eetîj chère petite?

— Un violent accès de fièvre* Mais, grâce à Dieu, maintenant elle se trouve mieux

— J'en suis ravie. Et ton autre enfant, est-ce aussi une fllle?

f - • Non, c'est un garçon ; il est au collège.

*- Encore une fois, tues bien heureuse n'être mère. Ah ! si j'avais eu des enfans! — ajoute Florence en soupirant, — je ne serais peut-être pas séparée de mon mari. Car tu ne sais pas... je suis séparée de mon mari depuis trois ans!

— Florence, — répond gravement madame Verneuil, — je viens seulement tout à l'heure d'apprendre par hasard cette cruelle circonstance de ta vie.

— Oh! oui, cruelle, va, bien cruelle! Cela m'a paru si affreux dans le premier moment, que j'ai voulu me tuer; je me suis jetée à l'eau.

— Grand Dieu!

— Oh ! j'y allais, comme on dit, de tout cœur! Mais il n'y avait que trois pieds d'eau dans le bassin où j'espérais me noyer. J'en ai été quitte pour un gros rhume. Après tout, maintenant, je te l'avoue franchement, j'aime mieux vivre qu'être morte. C'est si bon, si beau, si gai, la vie !

— Je vois que tu esmoins à plaindre... ou plutôt plus à plaindre que je ne le pensais.

— Peut-êïre bien, — répond étourdîment madame Hermann, sans pénétrer le sens des paroles de son amie.— En deux mots, voici l'histoire de ma séparation. J'avais épousé Charles par amour. I! était charmant, et, quoique d'origine

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allemande, aimable, spirituel comme un Français. Sa fortune égalait la mienne. Considéré de tous comme l'un des plus honorables négocians de Marseille, tendre, prévenant, aux petits soins pour moi*.. Tiens, chérie, je ne saurai jamais dire assez de bien de lui, car je l'adorais ! et pourtant je l'ai trompé!

— Ah ! Florence !

— Oui, j'adorais Charles, et je l'ai trompé f Cependant je l'en avais prévenu, j'ai du moins pour moi cette consolation.

— Comment î — reprend madame Verneuil abasourdie,—tu l'avais prévenu que...

— En un mot, je lui avais sincèrement avoué ma vive appréhension de le voir entreprendre un long voyage en Allemagne. J'avais supplié Charles de m'emmener avec lui, ne lui cachant pas que je redoutais la solitude. Il s'est mis à rire; il croyait que je plaisantais, tandis que je parlais si sérieusement... que je pleurais... Ah ! c'est qu'aussi je me connais bien, moi 1 Je craignais l'absence de mon mari, l'isolement, l'ennui, Poisivelé, que sais-je ? Enfin, je pressentais le malheur qui est arrivé! Que veux-tu ? je ne cache pas ma faiblesse; il faut que j'aime quelqu'un, non pas à distance, mais là où je soupire moi-même.

— Quoi ! le souvenir n'est-il pas toujours présent, toujours vivant, dans un cœur véritablement épris?...

— Au cœur d'une sylphide comme toi, chère Adèle, le souvenir peut suffire, mais moi, c'est différent ! Toujours est-il que c'est un peu la faute de mon mari... et aussi la tienne, si je l'ai trompé.

— Ma faute, à moi ?

— Certainement... Te rappelles-tu ton cousin Ernest Beaumont ?

— J'ai conservé de lui le meilleur souvenir, quoique je ne Taie pas revu depuis bientôt quatorze ans qu'il s'est emoarqué.

— Sois heureuse, tu 1ère verras bientôt, peut-être aujourd'hui !

— Ma cher© Florence,— répond madame Verneuil avec une dignité sévère,— monsieur Ernest Beaumont...

— Oh! voilà un « monsieur Ernest Beaumont » bien cérémonieux, — dit en riant Florence Hermann; —pourquoi ne pas dire simplement a Ernest ?» Tu n'as jamais été très portée aux confidences; cependant, malgré ta réserve, chère Adèle, j'ai autrefois deviné que tu l'aimais.

— Je n'ai à cacher aucune de mes pensées,— répond madame Verneuil d'un ton d'assurance tranquille. — Oui, au temps de ma première jeunesse, mon cousin et moi nous avions songé à la possibilité d'un mariage ; ma famille n'a pas approuvé ces projets. Monsieur Ernest Beaumont s'est engagé dans la marine. Je me suis mariée de mon plein gré ; j'ai conservé, je le répète, le meilleur souvenir de mon cousin, et j'aime à croire, je crois qu'il est toujours digne de ce souvenir.

— Il est ravissant, ma chère Adèle; c'est un véritable héros de roman !

— Pardon, —interrompit Adèle, — tu m'as dit tout à l'heure quelques mots dont je suis affligée.

— Quels mots? — demanda Florence.

— Selon toi, je n'aurais pas été étrangère à la cause de ta séparation. C'est une raillerie, sans doute? En tous cas,

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elle est triste, car cette séparation et ses conséquences seront toujours pour toi un irréparable malheur.

— Tu vas comprendre mon raisonnement; il est fort simple. Si je ne t'avais pas connue, je n'aurais pas connu ton cousin Ernest, et si je n'avais pas connu ton cousin Ernest...

— Quoi! c'est lui?

— Non, non. ee n'est pas lui, — répond en riant Florence ; — rassure-toi, chère jalouse.

— Florence! — dit vivement et sévèrement madame Verneuil, — cette légèreté de paroles...

— C'est vrai, j'ai tort, je suis une étourdie, — répond madame Hermann avec un accent de regret si sincère qu'il désarme son amie.— Je t'ai blessée sans méchante intention; gronde-moi, et pardonne-moi.

— Il le faut bien, folle.— Et madame Verneuil, souriant à demi,— Les années ne t'ont pas corrigée de ton étourderie : au moral et au physique, tu as toujours vingt ans.

— De ceci dois-je me plaindre, chérie ? Je ne sais. Enfin, tu m'as pardonné; je continue mon raisonnement. Or, dis-je, si je n'avais pas connu ton cousin Ernest, je n'aurais pas connu Léon.

— Léon?

— Oui, Léon! pour qui j'ai oublié Charles! Ah ! ma chère Adèle, quel roman ! je l'achève en deux mots : Mon mari était parti depuis huit jours; j'avais pleuré toutes les larmes que je pouvais pleurer pendant mes nuits d'insomnie, et cette longue séparation commençait à peine ! Elle devait durer trois mois. Trois mois ! quel siècle quand on aime I Lasse de pleurer, j'étais allée me promener soli-

taire, comme une âme en peine, sur le bord de la mer ; j'espérais y trouver peut-être la poésie de l'absence, afin d'adoucir mon chagrin; mais, hélas ! j'avais beau contempler les vagues expirant sur la grève, les nuages fuyant à l'horizon, l'alcyon bercé sur les flots , etc., etc., malgré moi, j'en revenais toujours à me dire : Les vagues, les nuages, les alcyons, ne me rendent pas mon Charles 1 Je ne le reverrai que dans trois mois! Enfin, au lieu de me consoler, ce grand et mélancolique spectacle de la solitude de la mer rendait ma solitude, à moi, plus désespérante encore 1 Je fondais en larmes, je me désolais, lorsque, en me désolant , je vois débarquer sur la plage M. Ernest Beaumont. Son navire était à l'ancre dans le port. La figure d9 ton cousin est tellement remarquable, non par sa beauté peut-être, mais par l'expression de ses traits Entre nous , je n'ai jamais rencontré d'yeux pareils aux siens, d'un bleu si doux, avec des cils si noirs, si longs, et.....

— Je t'en prie, Florence, abrège les détails.

— Enfin, j'ai tout de suite reconnu monsieur Ernest, Cependant il avait grandi d'un pied , et son teint, au lieu d'<Mre ainsi qu'autrefois aussi blanc que celui d'une jeune fille, était hâlé comme celui d'un vieux matelot, ?ans parler d'une légère barbe noire qui lui seyait à merveille.

— Encore!— dit madame Verneuil sans dissimuler son impatience. —Tu as un goût singulier pour les signalemens.

— Que veux-tu! il est de ces physionomies qui vous frappent, et Ton ne les oublie jamais. Celle de ton cousin

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est de ce nombre, mais la mienne, point, car je fus obligée de me nommer pour qu'il me reconnut. Alors il m'accabla de questions à ton sujet ; il était instruit de ion mariage, car il me demanda avec une certaine inquiétude si tu étais heureuse. A quoi je répondis que je l'espérais... Mais j'y songe, chère Adèle, es-tu heureuse? mon espépérance est-elle une réalité

— Je suis très heureuse.

— Ah ! tant mieux! Enfin, après avoir répondu à toutes les questions dont tu étais l'objet de la part de ton cousin, je lui propose naturellement de venir me voir ; il accepte, et profite de mon offre pour me présenter un jeune homme qui l'accompagnait et qui ressemblait à...

— Tu me feras grâce de ce nouveau signalement?...

— J'entrais dans ces détails parce qu'il s'agissait de M. Léon Dumirail... C'était lui... Il voyageait en touriste à bord du vaisseau de ton cousin; tous deux vinrent le lendemain me rendre une visite. M. Ernest me parla beaucoup de toi. M. Léon me regarda sans cesse ; il revint seul le surlendemain et m'apprit que son ami avait mis à la voile pour les Indes, mais que lui renonçait à ses projets de voyage, préférant rester à Marseille. Il y est resté, je l'ai revu souvent, trop souvent,— a jouta madame Hermann en soupirant. —Hélas! ma pauvre chérie, tu devines le reste.

— Malheureusement,

— Oh! oui, —dit Florence avec une émotion si vraie, que son mobile et charmant visage s'assombrit soudain et exprima une tristesse profonde, — oh! oui, cette faute fut un grand malheur, car au retour de mon mari... Mais ta

f o - LE DIABLE MÉDECIN.

ne me croiras peut-être pas... et cependant, c'est la vérité,

pourquoi mentirais-je ?

— Achève.

— Hé bien , lorsque j'ai revu Charles , mon amour est revenu avec sa présence; oui, mon amour est revenu aussi vit, plus vif que par le passé, car j'avais une grande faute à me reprocher... à expier... Gela te semble incroyable?

— Incroyable, non , puisque tu ie dis , mais incompréhensible.

— Toujours est-il que la vue de mon mari, son tendre et confiant accueil après cette longue séparation, m'ont donné horreur de moi-même 1 Je l'avais trompé lâchement, sans honte, sans scrupule! Aussi tout à coup, je ressentis un remords tellement poignant et désespéré, que je me jetai au cou de Charles en sanglotant; je lui avouai franchement ma laute, dont il n'avait pas le moindre soupçon et...

Pais s'interrompant et portant son mouchoir à ses yeux noyés de larmes, Florence ajoute d'une voix altérée :

— Adèle, cette séparation date de trois ans, et tu 18 vois, à ce souvenir, je pleure encore.

— La sincérité de tes regrets me touche, ma pauvre Florence,— répond madame Verneuil attendrie; —du moins, malgré tes égaremens, ton cœur est resté bon.

— Oh! quant à cela, oui; si j'ai de nombreux défauts, du moins je ne suis pas méchante, — répond Florence en essuyant ses pleurs. — Ah ! si Charles avait été indulgent envers moi, j'étais sauvée! je l'aurais béni, adoré comme un Dieu! Le tromper encore après un si noble pardon, jamais je n'en aurais eu la pensée, le courage* Mais non, au lieu d'être sensible à l'aveu spontané de ma (aute,mon mari

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m'a durement repoussé?, m'a traitée avec le plus outrageant mépris. Ce mépris, je le méritais, je le sentais. Aussi, la tête perdue, je suis allée me jeter dans la pièce d'eau de notre jardin, où, au lieu de la mort que je cherchais, je n'ai trouvé qu'un rhume* sans compter que m^s cheveux s'étaient entremêlés des joncs du bassin, de sorte que, lorsque l'on m'a retirée de l'eau, je ressemblais à une naïade. Les traits de madame Herrnann se rassérènent peu à peu; elle se met à rire.

— Quelle singulière femme je suis! Tout à l'heure je pleurais, et voilà que je ris. Mais l'on est ce qu'on est, à cela nul remède, n'est-ce pas, Adèle?

~ Je le crains.

— Enfin le jour même de l'aveu de ma faiblesse, mon mari est allé déposer sa plainte en adulte^ Je n'ai rien voulu nier. Un scandaleux procès s'est engagé; ma séparation de corps et de bien a été prononcée; je suis rentrée en possession de ma dot, enviren vingt mille livres de rentes, et j'ai été condamnée, ainsi que Léon, à six mois de prison. J'ai pas:é ce temps dans une maison de santé, car le chagrin m'avait rendue très malade. A l'expiration de ma peine, Léon et moi, nous sommes partis pour l'Italie. Ahl chère Adèle, le ravissant voyage! Milan! le lac de Côme ! Venise et ses gondoles ! Nous restions avec Léon des nuits entières en gondole, par des clairs de lune magnifiques. Que veux-tu! repoussée par mon mari, je cherchais une consolation, un refuge, un avenir dans l'amour de L^on. Oh I je te le jure, je ne me serais jamais sépa rée de lui, car je ne demande qu'à être fidèle , moi ! pourvu qu'on me le soit, ou que l'on ne m'abandonne pas.

Mais à Naples, Léon s'est épris d'une chanteuse du théâtre

Saint-Charles et m'a délaissée.

— Ah 1 c'est indigne !

— N'est-ce pas? Et c'était d'autant plus mal que je n'avais qu'un désir, passer, finir mes jours près de lui. Aussi j'ai longtemps pleuré son infidélité ; mais je n'ai pas de fiel dans l'âme : je cherchais à excuser Léon, m'avouant qu'après tout il n'y avait rien de très extraordinaire à ce qu'il m'eût préféré la Fiorina (elle s'appelait la Fiorina), Tune des plus célèbres cantatrices d'Italie, et belle comme le jour ! Enfin, il me fallut bien prendre mon parti de cet abandon, tâcher de m'en consoler. Une femme séparée de son mari, et sans enfans, n'a plus aucun lien. Mon oncle et ma tante ne voulaient pas me revoir. J'ai quitté Naples, et à Rome... et à Rome...

— Pourquoi t'interrompre ?

— Ta pitié pour moi va peut-être se changer en mépris, en aversion.

— D'où me viendraient; Florence, ce mépris, cette aversion?

— Désolée de l'abandon de Léon, je n'avais plus de larmes à pleurer. Je m'ennuyais mortellement ; mais, croîs moi, ma dernière liaison que j'ose à peine t'avouer ne finira qu'avec la vie.

— Ah! l'infortunée, elle est perdue I — se dit madame Verneuil, douloureusement affectée, — elle est perdue! Et la clémence de son mari pouvait la sauver!

— Adèle, — reprend d'une voix craînt^e madame Hermann,— tu me méprises?

— Je te plains, pauvre femme.

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