ERNEST BEAUMONT
Peu de temps avant l'arrivée du portier de M. Verneuil
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chez sa femme avait eu lieu un événement qui semblerait prodigieux, impossible, si la science ne constatait souvent des faits analogues.
Le docteur Max crut Adèle Verneuil trépassée. La douleur qu'il éprouva troubla d'abord son sang-froid accoutumé ; puis? réfléchissant que, parfois, certaine suspension momentanée de la vie offre tous les symptômes apparens de la mort, il ne voulut pas désespérer encore, et, d'une main ferme, pratiqua une profonde incision à la plante de l'un des pieds de la jeune femme ; sa jambe tressaillit presque imperceptiblement, mais du moins accusa le ressentiment de la douleur, A cette preuve de vitalité, une lueur d'espérance renaissant dans l'âme du docteur Max, il employait, aidé de sœur Florence (Emma délirait), les moyens les plus efficaces afin de tenter de rappeler Adèle à l'existence, lorsqu'il reçut la lettre d'Ernest Beaumont, et la nouvelle de la subite et grave indisposition de M. Verneuil.
Le docteur Max, frappé d'uï>8 idée subite, sourit cette fois, il faut l'avouer, d'un air infernal..* envoya aussitôt chercher son premier élève, et, sachant qu'il pouvait compter sur le zèle, le savoir et l'exactitude de ce jeune homme, lui donna les plus minutieuses instructions au sujet des soins dont la mourante devait être l'objet, et se fit conduire bride abattue au logis de monsieur Verneuil.
Charlotte et la femme du portier ont transporté monsieur Verneuii dans sa chambre et l'ont couché. Ce scélérat, en proie à un suffocation parfaitement analogue à celle d'un homme qui se noie, ne peut que de temps à autre faire entendre ces motsU'une voix entrecoupée :
— Le médecin ! le,., médecin ! je... me.,, meurs.
— Et il n'a pas fait son testament ! — pensait Charlotte debout au chevet du lit de son maître et attachant sur lui un regard de récrimination courroucée.— Et dire qu'il n'a pas voulu faire de testament !
La servante se livrait de nouveau à cette pensée désolante pour son cœur lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Le docteur Max s'approcha rapidement du lit de monsieur Verneuii.
Charlotte, à la vue du médecin qu'elle abhorre, s'écrie insolemment :
— Ce n'est pas vous que Ton a demandé; allez vous-en ! Monsieur Verneuii, en ce moment critique, oublie son
aversion pour le docteur dont les soins l'ont déjà une fois presque miraculeusement guéri d'une maladie semblable, et murmure, en agitant faiblement ses mains suppliantes :
— Docteur ! sauvez-moi I... sauvez-moi !
Le docteur Max jette un regard attentif et pénétrant sur le faciès du malade, tire de sa poche un carnet, enlève l'un de ses feuillets, y écrit quelques mots au crayon, et remettant le papier à la servante :
— Portez à l'instant ce billet à mon cabinet de consul-
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tatioa; mon second élève vous remettra une boîte; vous me la rapporterez. Hâtez-vous.
— Le docteur peut sauver mon maître, se dit Charlotte; j'ai intérêt à ce qu'il vive, puisqu'il n'a pas fait son testament. Verneuil, revenu à la santé, ne pourra pas se passer de moi ; il faudra bien qu'il avale mon carabinier.
Ce pensant, Charlotte sort en hâte, et te docteur Max reste seul avec son client.
Aussitôt après le départ de Charlotte, la physionomie du docteur Max, jusqu'alors grave et contenue, se transfigure : ses petits yeux aoirs pétillent d'une joie sinistre; un sourire d'une cruauté sardonique contracte ses lèvres, et, en ce moment redoutable, l'expression des traits du docteur rappelle fort son surnom : le dialle médeûn* Il s'approche du lit de monsieur Verneuil, consulte son pouls, et, se livrant à un ricanement aigu, digae do Méphistophélès,
— Hél hé! monsieur, une large saignée peut vous sauver.
Le docteur Max disait la vérité : une émission de sang, pratiquée à l'instant, sauvait infailliblement le malade.
—Ah ! je suis sauvé ! — décrie monsieur Verneuil, poussant un soupir d'allégement et d'ineffable espérance. Puis, malgré sa faiblesse, il sort péniblement l'an de ses bras hors de son lit et s'efforce de relever la manche de sa chemise, en répétant : — ie suis sauvé !
Le docteur Max, dont le flegme est effrayant, croise ses mains derrière son dos, et ricanant de nouveau:
— Hé! hé! monsieur, croyez -vous en Dieu? Monsieur Verneuil lève les yeux d'un air béat vers le
plafond avec un élan jaculatoire, mais il ajoute en montrant son bras :
— La... saignée!... j'é..,touffe!...
— Monsieur, — reprend le docteur Max, immobile ainsi qu'une statue, — monsieur, croyez- vous à l'immuabilité de la volonté du Tout-Puissant? Monsieur, croyez-vous que l'homme, dans l'humilité de sa nature, dans son religieux respect pour les décisions de l'Eternel, doive les accepter? s'y soumettre absolument, aveuglément? doive enfin n'essayer jamais de les combattre sous peine de rébellion impie, de révolte sacrilège?
A cette tirade théologique et interrogative, M. Verneuil, suffoquant de plus en plus, répond d'une voix entrecoupée :
— Oui... oui... je crois... tout... cela...; mais... la... saignée... j'ét... ouffe.
— Ainsi, monsieur, vous et moi sommes parfaitement d'accord sur ce point capital : l'homme se doit conformer à la volonté divine 1 — répond le docteur Max impassible, les mains toujours croisées derrière son dos. — Donc, Dieu vous frappe aujourd'hui; jejie me mettrai pas entra sa justice et vous, monsieur! Il ases vues, qu'elles s'accomplissent ; s'il veut vous sauver, qu'il vous sauve ; ce qu'il veut, il le peut. Moi, je ne vous saignerai point. Hé ! hé I non, non, je ne vous saignerai point !
— Miséricorde ! — exclame monsieur Verneuil, et, galvanisé par l'épouvante, il se redresse brusquement, jette sur
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le docteur Max un regard éperdu, terrifié ; sa respiration, de plus en plus courte et oppressée, commence à lui manquer : il peut à peine, entre des expirations saccadées, sifflantes, articuler ces mots :
— J'étouffe... Vous êtes... donc... le démon !.,. Ah! ce; médecin... c'est... Satan !
M. Verneuil retombe sur sa couche ; ses traits livides deviennent cadavéreux.
— Monsieur, —reprend le docteur Max, continuant de croiser ses mains derrière son dos, — il y a un an de cela, je regrettais amèrement de vous avoir une fois sauvé la vie, et de ne posséder aucune action contre vous, car vous êtes un monstre d'hypocrisie , un exécrable scélérat î Monsieur, vous avez abreuvé de fiel et de calomnies atroces une épouse angélique. Vous avez voulu aujourd'hui la tuer : une lettre anonyme était votre arme empoisonnée... Monsieur, Dieu vous châtie... je m'incline... je ne vous saignerai point... hé I hé ! non, non, je ne vous saignerai point!
— Mou..* rir!
Ce mot s'échappe comme un râle des lèvres de M. Verneuil ; il éprouve les derniers étouffemens de l'asphyxie, qui monte, monte, ainsi que le flot qui submerge, et l'agonisant répète d'une voix inarticulée :
— Mou., .rir!
Le diable médecin, inexorable, tire sa montre de son gousset, et, les yeux fixés sur le cadran, répond :
— Monsieur, vous avez encore à vivre dix à douze secondes environ... Comptons.
Alors, au milieu du lugubre silence de cette chambre
mortuaire, seulement interrompu par les ahl ahl précipités du moribond dont la vie s'éteint, comme s'éteint, faute d'air, la flamme expirante, l'on entend la voix brève, implacable du docteur Max comptant ainsi les derniers instans de la vie de ce misérable.
— Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dis, onze, douze, treize...
Au moment où le docteur Max prononce ce mot treize, une suffocation suprême s'exhale de la poitrine de monsieur Verneuil. Il meurt... il est mort.
—Hé, hé l — fit le Diable médecin, remettant sa montre dans son gousset et jetant un regard tranquille sur le cadavre. Ce que j'ai tait, j'ai dû le faire; ma conscience est calme.
— Monsieur, == dit Charlotte accourant hors d'haleine,— voici la boîte.
— G'est trop tard, — répond le docteur Max en se dirigeant rapidement vers la porte, — ton maître est trépassé, infâme coquine I
— Sacredié ! — s'écrie Charlotte, empruntant ce juron au vocabulaire soldatesque de son carabinier,— il est mort sans testament I
— Hé ! hé ! ce cher homme, il t'a volée, drôlesse ! — reprend le docteur Max avec un éclat de rire de satisfaction sardonique qui fait bondir Charlotte de fureur, tandis que le diable-médecin, quittant précipitamment la chambre, se disait: — Si ma faible espérance n'est pas déçue... Adèle vivra!
— Mort sans testament! — répète Charlotte ; puis, grinçant les dents et montrant le poing au cadavre de son maître, — Gredinl
XIÎ
Le docteur Max, en laissant mourir monsieur Verneuil, se disait :
« — Si je parviens à rappeler Adèle à l'existence, à lui » redonner seulement pendant quelques instans conscience » d'elle-même, elle est sauvée!... Son veuvage, le retour » d5Ernest, échappé au naufrage, auront opéré ce prodige » salutaire. »
Nous admettons ceci ; nous irons plus loin : La mort d'un scélérat hypocrite pouvait seule rendre à la vie une iemme angélique, assurer son mariage avec un homme digne d'elle, et cependant le docteur Max, en laissant mourir ce scélérat hypocrite qu'il pouvait sauver, était coupable d'une énormiié aux yeux de la morale éternelle.
Ce prétexte, sardoniquement invoqué par le docteur,
a Qu'il ne pouvait s'interposer entre le coupable et le » châtiment providentiel;
Ce prétexte est une sinistre plaisanterie. Rien de plus horrible quecessophismes inexorables empruntés au côté féroce du judaïsme; et pourtant, cette doctrine impie :
OEIL POUR OEIL, DENT POUR DENT, SANG POUR SAKG, SCra
longtemps encore appliquée.
Oui, tant que dureront l'ignorance, la misère, l'oppression sur la terre, viendra toujours l'heure fatale des représailles, légitimes comme la vengeance, si légitime est la vengeance. Oui viendra toujours l'heure fatale où les opprimés, à leur tour oppresseurs, pratiqueront forcément la terrible loi du talion, cette justice des barbares, justice monstrueuse I
Ah ! rendre le mal pour le mal! eommettre à son tooî? le forfait que Ton a justement maudit ! de victime devenir bourreau ! cela est exécrable au point de vue du sentiment! cela est insensé au point de vue de la raison!
La via de l'homme est sainte, inviolable. Tuer un criminel, si grands que soient ses crimes, c'est lui fermer à jamais la voie du repentir, de l'expiation, peut-être delà réhabilitation future.
— Mais ce criminel endurci ne se serait point repenti.
— Qu'en savez-vous? Et malgré ce doute effrayant, vous tuez.,, vous tuez !
Ces réserves posées, terminons notre récit.
XIÏI
L'espoir â\\ docteur Max ne fut pas déçu. Adèle, pour ainsi dire remiscitée par un double miracle de la science et du bonheur, ne succomba pas sous l'immensité de ce bonheur, en apprenant et son veuvage et le retour d'Ernest Beaumont, échappé au naufrage.
Superstitieux comme le sont parfois les gens passionnément épris, le marin, durant une relâche au Brésil, avait vu en songo Adèle morte, enveloppée de son blanc linceul. Elle l'appelait du fond de sa tombe encore ouverte. Ernest Beaumont, sous l'obsession d'un invincible pressentiment, remit à la voiîe pour la France ; son navire se perdit sur les côtes de Bretagne... L'on sait le reste.
La convalescence de madame Verneuil, épuisée par tant de violentes secousses, dura plusieurs mois; mais sa guéri-
son s'acheva sous la souveraine influence de l'amour heureux et de cette ineffable sérénité de l'âme que donne la conscience du devoir accompli à travers de cruelles épreuves.
L'une àes premières pensées d'Adèle fut de rappeler sou fils auprès d'elle, et, grâce à la douceur pénétrante de sa tendresse, Louis, excellemment doué par la nature, revint à sa bonté native, et à sa première et profonde affection pour sa mère et pour sa sœur.
Environ une année après la mort de monsieur Verneuil, sa veuve, embellie par le rayonnement de la félicité, épousa Ernest Beaumont. La perte de son navire ayant été couverte par l'assurance maritime, il possédait environ vingtcinq mille livres de rentes, qui, jointes à la dot de sa femme, leur assuraient une large existence. Ils allèrent, par goût, habiter une charmante maison de campagne située dans la banlieue de Paris, afin de ne pas trop s'éloigner de leur vieil ami, le docteur Max, qu'ils ne soupçonnèrent jamais d'avoir été le meurtrier passif de monsieur Verneuil.
Emma et Louis ressentirent pour Ernest Beaumont, lorsqu'ils purent l'apprécier, une vive et confiante af/ectioûj ainsi qu'il l'avait promis à Adèle , « ses enfans lui iurent » aussi chers que s'ils eussent été les enfans d8 leur » amour. » Et il se chargea spécialement de l'éducation de Louis, qu'il éleva en homme de bien.
Le docteur Max venait souvent voir les deux époux. Un jour, le trouvant soucieux, ils s'informèrent de la cause de ces soucis; il tira de sa poche un journal, et après avoir écarté Louis et Emma, il lut ceci à Adèle et à Ernest :
« — Vn déplorable scandale vient d'avoir lieu dans un des
» hôpitaux de Paris : une jeune religieuse, sœur Florence » **%attachée depuis deux mois au service des malades,s'est » éprise d'un jeune artiste dramatique que sa pauvreté » avait réduit à entrer dans cet hospice. Sœur Florence *% » rompant ses vœux monastiques, a pris la fuite avec ce * comédien, que Ton dit d'une beauté remarquable et aua> teur de quelques poésies non sans mérite. Hâtons-nous « d'ajouter que ce déplorable scandale, dont nous gémisy> sons, était sans exemple dans les fastes si honorables de y> l'ordre religieux auquel sœur Florence *** avait l'honneur *> d'appartenir, etc., etc. »
— Malheureuse Florence 1 — dit Adèle en soupirant, — jp connaissais la mobilité de son caractère, je pressentais le peu de durée de sa vocation religieuse !
— Pauvre créature ! — ajouta Ernest, — la voici retombée dans le désordre. Où s'arrêtera-t-el!e maintenant?
— Hélas 1 peut-être au dernier degré de l'ignominie, — reprit tristement le docteur Max. — N'est-il pas cruel de penser que, par un généreux pardon, son mari pouvait sauver à temps cette jeune femme, et que, plus tard, si le divorce eût existé, elle aurait pu chercher dans une légitime union la satisfaction de penchans irrésistibles pour elle? Ah 1 le divorce, le divorce ! Le retrait de cette loi républicaine si sage, si prévoyante, si tutélaire, aura été, tout me le fait craindre, l'une des causes forcées de la dégradation complète de madame Hermann; s'enfonçant de plus en plus dans l'abîme du vice, elle perdra ses qualités de cœur, qui, malgré ses faut- ?, la rendaient intéressante. Que dis-je? si bas qu'elle tombe, avons-nous le droit de la blâmer? N'est-elle pas victime d'une nécessite lataie?
ADÈLE VERNEDIL. 229
« — Mais, dira-t-on, elle devait, comme vous, Adèle, se résigner, souffrir et mourir. » — Non! la fin des créatures de Dieu n'est pas la souffrance; non! c'est un crime d'imposer des renoncement contraires aux lois éternelles de la nature ; en un mot, £hère Adèle, vous et Florence, vous personnifiez les deux types principaux des femmes séparéts de leur mari :
L'une (c'est vous), aimant passionnément un homme digne d'elle, se résigne à mourir avec un courage héroïque, surhumain, plutôt que de forfaire h ses devoirs?
L'autre (c'est Florence), malgré la loyauté, la générosité de son caractère, cède à la fougue de son sang, fougue invincible, organique (excusez le mot savant).
Ainsi, parce que le divorce n'existe plus, vous avez, pauvre Adèle, subi d'atroces tortures morales dont vous avez failli mourir; Florence achèvera peut-être ses jours dans la fange d'une crapuleuse débauche,
— Et moi, — ajouta mentalement le docteur Max, — et moi, j'ai dû commettre après tout une manière d'homicide en refusant de saigner cet affreux hypocrite ! Je
pourrais, il est vrai, répondre :
« — Si la Providence, ainsi qu'on l'affirme, in(ervient
» manifestement dans les choses d'iei-bas, ce scélérat hy-
» pocrite a'était-ril pas légitimement frappé par la main
à» de Dieu? De quel droit aurais-je voulu m'opposer à ce
» châtiment céleste? »
Mais ce sont là des sornettes invoquées par moi au visà-vis de ce Verneuil pour : —le besoin de ma cause,— ainsi que dirait maître Fri part, — ajoutait le docteur Max.— J'ai parfaitement conscience de la portée de mon acte; j'ai agi
sciemment et fort pertinemment; j'ai mis dans la balance la vie d'un scélérat et celle d'une créature irréprochable, j'ai scrupuleusement pesé le pour et le contre en ma conscience d'honnête homme et avec une parfaite sérénité d'âme; que dis-je! avec une satisfaction prononcée, j'ai laissé mourir le scélérat que fe pouvais sauver... Enfin, si j'ai péché, à qui la faute? au retrait du divovce!
FIN d' ADÈLE VERNEUIL.
Monsieur George Dueantal, courtier de commerce, laborieux, économe et probe, probe autant du moins que le permettent les nécessités de ces transactions où celui qui Vend le plus cher et sait écouler la plus grande quantité possible de marchandises médiocres ou détériorées est réputé fort habile,— monsieur Dueantal épousa, très jeune encore, une femme d'un caractère angélique, et la meilpure, la plus active des ménagères. Elle eut de ce mariage deux filles, Laure et Sophie; les éleva de son mieux, crans des principes d'ordre et de moralité sévère ; elles répondirent à ses soins, à son exemple, et, au moment où commence ce récit, les filles valaient la mère par le cœur, par l'aménité de leur esprit, par leur modestie, en un mot, par la réunion de ces qualités aimables et solides qui constituent l'honnit* femme. Laure et Sophie se résignaient sans l'ombre d'un regret à une médiocrité d'existen-
ce mêlée d'assez dures privations, d'autant plus facilement acceptées qu'elles les partageaient gaiement avec una mère tendrement aimée.
Monsieur Ducantal gagnait environ, et & force de labeur, dans les années les plus productives, quatre à cinq mille francs par an ; mais, en père sage, en époux prévoyant il économisait annuellement à peu près la moitié de cette somme, qu'il capitalisait par des piaeemens successifs, afln d'assurer à ses filies une petite dot, et à lui, ainsi qu'à sa femme, le pain et le repos de leur vieillesse. Grâce à l'activité de madame Ducantal et de ses enfans, aux ressources inventives de cette excellente ménagère , la famille vivait, il est vrai, dans l'ignorance absolue du superflu, mais possédait à peu près le nécessaire. Monsieur Ducantal, malgré la brusquerie, la vulgarité de ses manières était bon homme au fond, quelque peu brutal, souvent emporté, habituellement peu expansif; il aimait sincèrement, et comme il pouvait les aimer, sa femme et ses deux filles, résumant ainsi ses devoirs, lorsque, chaque soir, il rentrait harassé de fatiguée dans son humWe foyer :
«Je passe ici pour un avare, pour un pingre, pour un » dur-à-cuire; mais je me moque du qu'en dira-t-on. Je
* doterai mes filles, et après avoir travaillé comme un nè- *> gre jusqu'à l'âge de soixante ans, je pourrai me retirer » avec ma femme tranquillement à la campagne, aux en- » virons de Paris, et j'aurai dans un coin de ma cavo
* quelques vieilles bouteilles de via à offrir à mes gen-
* dres lorsqu'ils viendront passer chaque semaine le di- » manche avec nous. *
Malheureusement pour ces sages et modestes projets,
l'épidémie règMnte, à laquelle le Diable-Médecin faisait allusion lors du récit précédent, la fièvre d'or, atteignit monsieur Ducantah L'un de ses amis, ainsi que lui courtier de commerce, réalisa d'énormes bénéfices à la bourse. Cet exemple devint funeste à monsieur Dacantal; une âpre et frénétique convoitise s'empara de lui. Il possédait environ soixante mille francs, fruit de vingt années d'économies ; il joua et empocha six cent mille francs. Sa première pensée fut de bïea user de ce coup de fortune inespéré, de doter largement ses filles et d'acheté* une belie propriété où il vivrait paisiblement de ses revenus avec sa femme.
Mais, par leur essence même, les biens illicites (et nous n'en savons point de plus illicites que cens do&t le jeu ou l'agio sont la source impure, la loi elle-même ne reconnaissant pas les dette» de bourse), les biens illicites, disons-nous, deviennent fatalement corrupteurs; ils développent, ils excitent les appétits honteux en procurant subitement aux gagnam la facilité de satisfaire leurs goûts désordonnés. Telle fut la funeste iûfkenee des premiers gains de monsieur Ducantal, homme encore dans toute la vigueur de l'âge et d'un tempérament impétueux. Ses passions mauvaises et sensuelles, comprimées jusqu'alors autant par son honnêteté que par l'impossibilité de les assouvir, prirent un essor effrayant. Non content de ses profits considérables, il joua de nouveau avec de nouveaux succès , et cachant son prodigieux enrichissement à sa famille, afin de conserver l'absolue disposition de ses biens, et surtout afin de ne pas habituer sa femme et ses filles à des jouissances, à des
splendeurs dont son bon sens naturel reconnaissait la fragilité hasardeuse, monsieur Ducantal se lança effréné dans un monde équivoque composé de faiseurs, d'agioteurs heureux à la Bourse et de femmes perdues,
Madame Ducantal et ses filles sont ce soir-là réunies, selon leur habitude, dans la chambre à coucher conjugale. Cette pièce, d'une extrême propreté, est meublée avec parcimonie : rideaux de calicot jaune déteints; tentures de papier vert à ramages, dont l'ardeur du soleil a çà et là rongé la couleur ;* commode, secrétaire et lit en bois de noyer; petite pendule d'albâtre et deux vases de même matière sur la cheminée, où fument deux tisons à demi enfouis dans un monceau de cendres.
Laure etSophie travaillent, ainsi que leur mère, à la clarté d'une lampe placée au milieu d'une table ronde. Madame Ducantal, âgée de quarante ans, est frêle et de petite taille; sa figure pâle, un peu maladive, est surtout remarquable par son expression de douceur angélique. Ses deux filles, dont l'une a dix-huit ans, l'autre vingt, sont jolies; leur physionomie est intéressante et candide ; elles s'occupent à retourner et à façonner une robe d'étoffe de laine, pourtant déjà très usée; leurs vêtemens sont des plus modestes; leurs mains, petites et d'un galbe élégant, sont rougies et gercées par les travaux du ménage, qu'elles partagent avec la servante du logis.
— Petite sœur, — dit Laure à Sophie, — mets donc une bûche au feu; il fait un froid, un froid I
as M*u enfant, — reprend madame Ducantal, s'adres-
sant à Sophie qui se lève, — rapproche seulement les tisons; il est tard, ton père peut rentrer ; tu sais qu'il n'aime pas à voir grand feu,
— Mère, à cause d'une bûche de plus ou de moins, papa ne grondera pas!
—Gronder.,, non, mes enfans ; mais il tient avee raison à une sage économie; il trouverait peut-être qu'il y a trop de feu ici.
— Sois tranquille, frileuse, — dit gaîment Sophie à sa sœur en tisonnant,— je vais si bien arranger la braise que tu ne regretteras pas cette fameuse bûche, et papa ne pourra nous reprocher de vouloir incendier la maison.
— Ah! quel bon brasier, — reprend Laure en approchant du feu ses mains engourdies, — cela ravive ; il doit neiger dehors, car il fait très froid dans l'appartement. — Piàis, se rasseyant, elle ajoute : — Voilà mes doigts réchauffés, reprenons notre ouvrage ; tu le verras, chère Sophie, nos robes retournées auront un petit air neuf, le plus coquet du monde.
Sophie jette à sa sœur un regard d'intelligence, et dit en souriant, les yeux fixés sur madame Ducântal et accentuant lentement ses paroles :
— Nous serions mises comme des merveilleuses si nous pouvions nous lancer... jusqu'à la garniture de boutons de jais pour le corsage !
— Quelle excellente idée, Sophie ! Oh oui ! un pareil corsage raQstolerait , rajeunirait joliment nos pauvres robes, d'un âge si... vénérable
— Allons, mes enfans, — reprend madame Ducântal en souriant et à voix basse, comme si elle craignait d'être entendue, — vous aurez la garniture de boutons de jais.
25tî LE DIABLE MEDECIN.
Les deux jeunes filles frappent dans leurs mains, bondissent de joie sur leur chaise, se lèvent @t courent embrasser tendrement leur mère.
— Es-tu bonne, petite maman 1 es-tu bonne !
— Nous gâtes-tu ! — ajoute Laure.— Nos robes seront, grâce à toi, vraiment charmantes!
Ce disant, les deux jeunes filles, retournent à leur place, se remettent gaîment et activement au travail, tandis que madame Ducantal, s'adressant à elles,
— Si votre père vous demande d'où vient cette garniture de boutons, nous dirons...— et la bonne mère reprend avec embarras : — Nous dirons...
— Mon Dieu ! nous dirons que nous avons acheté cette garniture avec les économies quo nous faisons sur nos trois francs par semaine.
— Nos cinq francs, Sophie, nos cinq francs.
— Oui, en y comprenant les deux francs de maman ; mais papa ne sait rien de cela, nous ne pouvons lui parler que de nos trois francs,
— C'est juste.
— Chères enfans, votre père voudrait vous donner davantage, mais...
— Dame ! maman, il nous donne ce qu'il peut.
— Tu ajoutes à cela encore quelque chose, chère maman; de quoi nous plaindrions-nous?
— Vous plaindre, pauvres enfans! —reprend madame Ducantal avec effusion; — vous plaindre! Non, noris vous savez vous contenter de pôu ; jamais vous no prononc z un mot de regret ou d'envie. Vous êtes actives, laborieuses; vous aidez notre servante, vous travaillez au moins
autant qu'elle ; vous taillez, vous cousez vos robes; vous savonnez, vous repassez vos bas, vos mouchoirs et vos coîerettes, pour épargher les frais de blanchissage ; enfin, vous êtes de vraies petites ménagères. Cela n'empêche pas que si l'on pouvait ce qu'on désire, j'aimerais à vous voir, une fois dans ma vie, habillées à ma fantaisie par une bonne couturière... Que voulez-vous ? une mère a son orgueil; tuais enfin...— ajoute madame Ducantal en soupirant, — chacun a son sort.
— Nous sommes très satisfaites du nôtre, bonne petite maman; seulement, si une mère a son orgueil, les filles ©nt, je ne dirai pas leur orgueil, mais...
— Achève, mon enfant.
— Eh bien ! nous trouvons qu'il n'est pas raisonnable à toi, faible comme tu l'es, de te lever, trois Ms par semaine, h six heures du matin, pour aller à la halle avec Catherine, quelquefois malgré un temps affreux, n'est-ce pas, Laure?
— Certainement, car en cette saison surtout le pavé est souvent si glissant ! Mon Dieu, un accident n'est que trop vite arrivé !
— L'on achète à la halle les provisions à beaucoup meilleur marché, l'on a plus de choix. Voilà pourquoi votre père.. .(Mais se reprenant, madame Ducantai ajoute) : Voilà pourquoi je préfère aller à la halle avec notre servante.
— D'accord, petite mère, il y a économie à acheter à la halle ; mais pourquoi Laure et moi n'irions-nous pas à ta place faire emplette des provisions?
— Nous te l'avons tant de fois proposé, ma mère.
— Je vous l'ai dit, mes enfans, et je vous le répète, il
n'est pas convenable que des jeunes filles de votre âge aillent se mêler à tout ce monde des halles* Si vous saviez quel monde! — Et tâchant de sourire , madame Ducantal reprend • — Ah ! c'est que souvent les marchandes ne se gênent pas pour vous dire de grosses vilaines sottises quand on débat le prix de ce qu'elles vendent ! Aussi , je vous le demande un peu, chères enfans, quelle figure feriez-vouslàî
— Et moi j© te demande un peu s'il n'est pas désolant pour nous de penser que toi, notre mère, tu risques d'être injuriée delà sorte ?„. Aussi,— ajoute résolument Sophie, — je compte parler de ceci à mon père, pas plus tard que demain ; je lui dirai combien il est imprudent à toi de l'exposer à...
— Bonté divine ! — s'écrie madame Ducantal sans pouvoir dissimuler sa frayeur, — ne t'avise pas de cela au moins! ton père s'imaginerait qu'il me répugne d'aller au marché. Sophie, je te défends, entends-tu?... non, je t'en prie, je t'en conjure, chère enfant, pas un mot de ceci à ton père. Mon Dieu! mon Dieu I
— Pauvre petite maman, — dit Laure se levant et se rapprochant de madame Ducantal, — te voilà toute tremblante !
— Mère! — ajoute Sophie se levant aussi, — je ne dirai rien à papa, je te le jure.
Et ia jeune fille embrasse tendrement madame Ducantal, qui reprend :
— Vilaine entant, va! Tu m'as lait une peur.
En ce moment minuit sonne à la pendule d'albâtre de ïti chambre à coucher.
— Minuit! — dit Laure, — déjà minuit ! Gomme le temps passe vite en travaillant I
— Mon mari ne rentrera pas encore cette nuit, — pensait tristement madame Ducantal; et s'adressant à ses filles : — Il faut aller vous coucher, mes enfans; ii est tard.
— Tu ne veux pasqte nous veillions avec toi en attendant mon père?
— Depuis quelque temps votre père est accablé d'affair©s, — répond madame Ducantal embarrassée. — Il m'a prévenue que s'il n'était pas de retour avant minuit, il passerait sans doute la nuit à travailler avec son associé, ainsi que cela lui est arrivé plusieurs fois déjà.
— Trop souvent! car, vois-tu, il finira par se rendre malade en passant ainsi les nuits, ce pauvre père !
— Heureusement, — ajoute Laure, — heureusement il est d'une santé robuste.
— Sans doute ; aussi n'ayez aucune inquiétude. Bonsoir, aies enfans ; allez vous reposer, car depuis ce soir six heures, vous vous occupez à coudre à la clarté de la lampe, et cela fatigue cruellement les yeux.
— Bonsoir, petite maman, — disent Laure et Sophie à madame Ducantal en l'embrassant; — bonne nuit, dors bien»
— Et surtout, mes enfans, je vous le demande en grâce, pas un mot à votre père au sujet de mes courses à la halle,
— Sois tranquille; je me reproche presque maintenant d'avoir eu cette pensée-là, et pourtant,.. Enfin, bonsoir, mère.
^es deux jeunes filles sortent de la chambre à coucher. Madame Ducantal, après leur dépaft, s'asseoit près de la
table, fond en larmes et garde longtemps te silence ; nuis elle se dit d'une voix navrante :
— C'est fini, mes filles et moi, nous m sommes plos tien pour mon mari 1 II passe maintenant oresque toutes ses journées et ses nuits dehors. Mon Dieul depuis que je suis devenue valétudinaire, je m'étais habituée à cette pensée que mon mari avait peut-être une maîtresse ; je ne suis jalouse que de son affection pour moi e* mes enfans; je ne me plaignais jamais ; je me résignais à l'économie sévèie qu'il nous imposait ; j'en souffrais parfois, parce que Laure et Sophie sont souvent réduites à certaines privations ; mais au moins mon mari, quoiqu'il soit peu expansif, nous témoignait quelque tendressse; il semblait se plaire à la maison, tandis que, depuis plusieurs mois, on dirait que nous lui sommes à charge et qu'il a pris sa maison en aversion î Je fais mon possible pour que mes enfans ne remarquent pas ce changement dans la conduite de leur père. J'étais déjà bien craintive, mais je n'ose plus maintenant parler à mon mari qu'en tremblant... C'est à peine si j'ai le courage de le regarder en face. Hélas ! mon Dieu! qu'est-ce qui le détourne donc ainsi de nous ?... Bne mauvaise femme peut-être.
Et la mère de famille fond en larmes dans la solitude de la chambre conjugale*
in
Emtlta Lambert (nom pseudonyme) était l'une des lorettes les plus en vogue de Paris. Née de laborieux artisans qui, grâce à leur travail, suffisaient largement aux besoins de leur fille, dont ils payaient l'apprentissage chez
une couturière en renom, Emilia Lambert tomba dans lo désordre, par suite de sa paresse, de sa vanité, de son goût immodéré des plaisirs, et surtout par l'espoir d'assouvir une âpre cupidité.
L'on'éprouve encore une sorte de pitié, de douloureux inlérêt pour ces malheureuses créatures, presque fatalement vouées au désordre par l'abandon, par l'ignorance, par la misère, par un chômage forcé ou par un salaire hors de toute proportion avec les plus rigoureuses nécessités de la vie. Celles-là ont presque toujours conscience de leur ignominie, et la cachent au fond de hideux repaires ou dans l'ombre nocturne des rues mal famées. Celles-là vivant dans la fange, dans les haillons, et, jeunes encore, meurent généralement phthisiques ou corrodées par la brûlante âcreté des spiritueux, parce qu'elles demandent à l'ivresse l'éphémère oubli de leur épouvantable existence.
Mais il en est d'autres dont l'infamie n'a pas même l'excuse insuffisante du délaissement, de la misère, de la faim; leur froide corruption est réfléchie, leur déshonneur habile et savant en arithmétique. Souvent moins jeunes, moins belles que leurs sœurs déguenillées, leur attrait le plus puissant est le prix qu'elles coûtent. Celles-là, saturées, rassasiées des folles prodigalités d'un luxe inscient fêtées, ndulées, chantées, poétisées (elles ont leurs panégyristes, elles ont leurs poètes), étalent leur abjpction en plein soleil, sn plein théâtre. Les honnêtes femmes les contemplent, îa rougeur au front et parfois l'envie au cœur; oui, l'envie au cœur! Cela est triste, mais cela est. Oui, telle est, depuis bien des années déjà, la dégradation des mœurs, que , voyant leurs époux, leurs frères, leurs pères, leurs amis,
vouer un culte presque exclusif à ces divinités impudiques, les honnêtes femmes éproavent parfois un instant, malgré elles, d'amers ressentimens d'envie ou de jalousie contre leurs ignobles rirales!
Ce texuriant épanouissement du vice, doublement funeste et hideux parce qu'il resplendit de magnificence, a toujours fait se pâmer d'aise les partisans de ce qu'une certaine école a appelle la prospérité générale A leurs yeux, la courtisane éblouissante de pierreries sera toujours Tune de ces fécondes superfluités, l'un do ces chiffres irrécusa-* blés qui constateront le développement de la richesse publique.
Le raisonnement de ces économistes de lupan&r est fort simple (ces femmes-là ont leurs économistes, ainsi qu'elles ont leurs poètes). Ils ont dit ceci :
« Plus il y aura de lorettes entretenues superbement, » plus l'on dépensera d'argent.
» Pour dépenser énormément d'argent, il faut en gagner y> énormément.
x> Or, l'on ne peut réaliser de ces gains fabuleux quâ » grâce à un immense mouvement d'affaires.
y> Donc, il y aura un immense mouvement d'affaires.»
» Donc, vive l'argent et les lorettes I »
Cette apethéose de l'immoralité, élevée à la hauteur d'un système économique; cette glorification du vice, pourvu qu'il soit paré ; ce culte de la convoitise pourvu, qu'elle soit heureuse; ce vivant et fatal exemple de l'inconduite opulente et triomphante; cet outrageux défi jeté sans cesse en tous lieux aux sentimens honnêtes, n'ont-ils pas toujours été des preuves flagrantes de l'avilissement
des esprits, de la corruption des mœurs? Cette sanie morale demande un remède héroïque. Le fer et le feu sont seuls efficaces contre la gangrène. Essayons, dans ce récit, d© cautériser la plaie, au risque de faire crier le malade, comme dirait le diable- médecin*
ÏV
Emilia Lambert, Tune des lorettes tes plus a la mode do Paris, occupe un appartement somptueux, dont le boudoir surtout est meublé avec un luxe inouï , une recherche incroyable. Il est environ une heure après midi. La lorette, à demi couchée sur une chaise longue de bois doré recouverte de satin ponceau, porte une toilette du matin d'une extrême élégance. Cette jeune femme, âgée d'environ vingt-six ans, accomplie de formes comme une statue grecque, est d'une éblouissante beauté. Cependant, chose étrange, l'azur de ses yeux, l'éclatante blancheur de sa peau, sa carnation rose et tendre, semblent appartenir à une blonde, et cependant ses cheveux, ses sourcils sont d'un noir de jais ; ses cils seuls ont une nuance cendrée. L'expression de la physionomie d'Emilia Lambert est ennuyée, nonchalante, froide et bête.
La lorette continue un entretien commencé avec une autre jeune femme nommée Juliette.
Juliette est plus que modestement vêtue ; ses traits sont couturés par les profondes cicatrices d'une petite vérole récente.
— Enfin, — continuait Juliette en s'adressant à Emilia Lambert, — tu comprends, cette maudite petite vérole
m'avait tellement enlaidie, qu'il m'a quittée. Il ne me reste qu'un maigre mobilier ; aussi je,..
— Alors accepte mon offre, — répond Emilia d'un ton protecteur; — je te prends comme dame de compagnie; c'est bon genre. Je ne serai plus seule dans ma voiture, quand je vais me promener au bois ou aux Champs-Elysées; et puis, au spectacle, tu te mettras à côté de moi, sur le devant de ma loge.
— Pour servir de repoussoir. Je suis devenue si laide! — pensait Juliette avec amertume. — Mais la nécessité... — elle reprend tout haut : — J'accepte ton offre avec reconnaissance, ma bonne petite. Ah çàlton monsieur Ducanlal est donc un Crésus?
— Il gagne des millions à la Bourse.
— Et sa figure, son âge?
— Environ cinquante ans, plutôt mal que bien, du ventre, le teint très rouge, cheveux d'un blond ardent, amoureux comme un fou, voilà son signalement.
— Et l'ami de cœur?
— L'ami du cœur?... — dit Emilia Lambert en haussant les épaules, — ah I l'amour, quelle bêtue! J'ai joliment le temps de songer à l'amour I
— A quoi donc passes-tu ton temps?
— Je le passe à m'amu^er, — répoud la lorette en bâillant ; — je satisfais toutes mes fantaisies ; je jette l'argent par la fenêtre; j'éclipse les femmes du monde et surtout nos autres dames, le jour aux Champs-Elysées, par mon attelage; le soir, au spectacle, par mes toilettes ; et puis les soupers, le lansquenet 1... Eniin, je n'ai pas un moment à moi!
— Je ne peux me lasser d'admirer ton appartement ! — dit Juliette regardant autour d'elle. — Quel luxe, mon Dieu! quel luxe!
— Ah bien oui l — répond Eœilia Lambert avec un accent d'envie amère; — du luxe? Je suis logée comme une petite bourgeoise, en comparaison d'Hélène... Elle a un hôtel, ma chère, un magnifique hôtel, qu'elle occupe toute seule; dix chevaux d'attelage, un piqueurpour surveiilerson écurie, un gros cocher anglais à perruque, deux valets de pied poudrés derrière son coupé de gala, et lorsqu'elle sort dans sa calèche, c'est toujours à quatre chevaux a la Daumont. En un mot, elle mène un train de princesse, cette Hélène 1 Son monsieur Desmazures a dépensé pour la meubler cinq à six cent mille francs, et c'est tout au plus si monsieur Ducantal a dépensé ici ceat mauvais mille francs! Aussi j'ai pris mon appartement en horreur depuis que j'ai vu l'hôtel d'Hélène.
— Son monsieur Desmazures est donc colossalement riche?
— Il est heureux à la bourse, voilà tout. Du reste, je ne laisse pas de repos à Ducantal qu'il ne m'ait donné un hôtel... Hélène en a bien uni — ajoute la torette en comprimant un léger accès de toux.
— Voilà encore que tu tousses, ma bonne petite !
— Je me serai refroidie cette nuit, en sortant de la Maison-d'Or> où nous avons soupe, après l'Opéra. Ducantal a même fait quelque chose de très bien. On a joué après souper; l'un de ces messieurs laisse tomber sous ia table une pièce de quarante franc-; vbiîà-t il pas ce pingre marchant à quatre Dalles pour chercher sa pièce d'or !
Ducantal prend un billet de cinq cents francs, le tortille, l'allume à une bougie et dit à ce monsieur en se baissant 9 — Je vas vous éclairer.
— Peste! quel genre ! C'est une trouvaille pour toi qu'us pareil Crésus !
— Il m'aime comme un possédé. A souper, il était aux cent coups en m'entendant tousser. Il a dû aller ce matin consulter pour moi le fameux docteur Max et lui demander de venir me voir dans la journée.
— Il paraît que c'est un homme singulier, presque ef« frayant !
— Le docteur Max?
—Oui. Le médecin qui m'a soignée de ma petite vérole me disait que le docteur Max connaît tout Paris. Il est le médecin des plus riches comme des plus pauvres; mais on raconte de lui des choses... enfin, juge : on l'a surnom-
TTXé le DIABLE MÉDECIN!
— C'est drôle...
— Pas si drôle».. Je te répète que c'est un homme presque effrayant.
— En quoi, effrayant?
— On dit qu'il sait une foule de secrets, et que rien ne lui échappe. Tiens, par exemple, personne ne se doute que tu étais blonde avant de te faire teindre les cheveux en noir, et, entre nous, je ne comprends pas ce caprice de ta pari; tu avais la plus belle chevelure cendrée que j'aie vue,
— Encore une fols je me fais teindre les cheveux5 parce que je trouve piquant d'avoir le teint, les yeux d'une blonde et la chevelure d'une brune, — répond la iorette
avec impatience et un léger embarras. — Ne parions plus de cela ; tu m'as promis le secret, j'y compte, et je reconnaîtrai ta discrétion en te gardant comme dame de compagnie.
— Ce n'est pas l'intérêt qui me guide, ma bonne petite ; aussi, maintenant, c'est entre nous à la vie à la mort. Seulement, je crains que ce diable de docteur Max, qui devine tout, s'aperçoive que tu es blonde.
— Bah!
—Et s'il allait deviner aussi que tu ts changé de nom, et que...
— Tu es fièrement impatientante, ma €hère! tu rabâches toujours la même chose. J'ai changé de nom, je te l'ai dit, parce que j'avais un nom canaille : Madeleine Froquet. Est-ce que l'on peut s'appeler Madeleine Froqu6t?
— C'est juste. Mais, dis donc, ma bonne petite, ee nom de Madeleine Froquet me rappelle quelqu'un...
— Qui cela?
— Théodore, ton premier amour.
— Joli souvenir t
— Est ce que tu l'as revu depuis ce temps-là, Théodore ? —Jamais,— répond insoucieusementEmiliaLamberi;—jo
ne sais pas seulement ce qu'il est devenu.
— Il t'aimait tant!
— Lui! un affreux menteur qui m'a filouté rate premier amour ! car enfin, à entendre ce monstre-là, il devait me donner mille francs par mois, r:ie couvrir de bijoui; nous devions jouir de tous les plaisirs de Pari-, avoir une voiture; moi, novice, et dans l'innocence do mes dix-sept ans, je croîs à ses promesses; iugeant co
fhéodore sur l'apparence, car il était toujours parfaitement mis, je me sauve de chez mes parens, qui, m'a-t-on dit, sont morts de chagrin, et je vais chez Théodore, Ah! ma chère, quelle atroce flouerie! j'étais volée ! Il occupait deux mauvaises chambres au quatrième* Ce va-nu-pieds-là était commis dans une maison de nouveautés. Aussi, durant deux mois que j'ai été assez cruche pour passer avec lui, quel luxe I quels régals! quels plaisirs! Les dimanches, un dîner à quarante sous le cachet, au Palais-Royal; ensuite, une place aux secondes galeries d'un petit théâtre, et, pour souper, un morceau de galette acheté chez le pâtissier du Gymnase ; sans compter qu'en cas de mauvais temps, nous avions pour équipage, moi mes socques, et Théodore son parapluie. Merci du souvenir 1 il est flatteur!
— Et après ta liaison a*veo Théodore, qu'est-ce donc que tu es devenue?
— J'ai voyagé,— répond brusquement la lorette en rougissant légèrement. — En vérité, ma chère, tu es assommante avec tes questions.
— Allons, ne te fâche pas, ma bonne petite; c'est par intérêt pour toi que je...
— C'est bon, c'est bon, en voilà assez !
Jenny, femme de chambre d'Emiiia Lambert, entre en ce moment.
— Madame, c'est une lettre de la part de monsieur Malicorne ; et puis la demoiselle de boutique de la lingère do madame apporte des échantillons.
— Qu'elle attende! — répond avec hauteur Emilia Lambert. —Et elle lit la leiUa que sa ieinaie do chambre vi&m de lui remettre.
Juliette, jetant sur la lorelte un regard sournois et venimeux, se disait :
— Il iaut qu'Einiiia me croie plus instruite que je ne le suis de certaines circonstances de ^a vie pour m'ofirir charitablement de me prendre comme dame de compagnie. Jo sais qu'elle est blonde, qra'elle s'appelle Madeleine Froquefc, mais il n'y a là-dedans rien de compromettant pour el!e; Elle a donc un autre secret,.. Je lâcherai de ie découvrir, et d'en profiter.
— Ce cher Malicorne ! — reprend tout haut la loretie après avoir lu la lettre qu'elle tenait, — il est toujours galant.
— Ma bonne petite, — dit Juliette en souriant, — est-ce que ce monsieur Malicorne serait pcucat des fameuses pilules Malicorneî
— C'est lui-même.
— On le dit très riche?
— Enormément riche, car sans compter ce que lui rapportent ses pilules, il a un bonheur insolent dans ses spéculations; on l'appelle Lucuiius, eu le Talon rouge, parce qu'il se donne des airs de marquis. li m'envoie sa loge aux Italiens pour ce soir. Entre nous, il me fait un peu la cour»
— Et ton monsieur Ducantal n'est pas jaloux ? —D'abord Malicorne est iaid comme une chouette, et puis
il tourne la chose en piais&mene et me dii tout haut, ea
présence de Ducantal: «Allons, ma charmante, ruinez-moi » vite ce Dueantal-îà; je m'inscris comme son successeur. »
— Madame, — dit Jenny rentrant dans le boudoir, — cette demoiselle de magasia a d'autres commissions à faire, et, si madame le désire, elle reviendra.
— A-t-on vu cette impertinente l Dites-lui de m'appor* ter son carton,— répond la lorette. Et, s'adressant à Juliette : — Tu m'accompagneras ce soir aux Italiens. Je t© donnerai une des robes que je ne mets plus ; fais-toi coiffer en cheveux et sois ici à six heures ; tu dîneras avec moi; nous conviendrons plus tard de ce que je te donnerai pour tes appointemens.
— Je n'oublierai jamais tes bontés pour moi. Ainsi, à ce soir»
— Et surtout sois chaussée proprement.
— Sois tranquille, je ne te ferai pas honte.
Juliette sort, l'envie et la haine dans le cœur, en se disant:
— Quelle humiliation ï Ah ! si je pouvais me venger I
Un moment après le départ de Juliette, une demoiselle de magasin, tenant un carton à la main, entre dans le boudoir de la lorette et lui fait, en rougissant, une modeste révérence. Cette jeune fille est fort jolie ; la candeur, la timidité se lisent sur son frais visage.
— Vous étiez donc bien pressée, mademoiselle ? — dit aigrement Emilia Lambert ; — vous ne pouviez peut-être
pas attendre? En vérité, c'est incroyable!
— Pardon, madame, — baibutie la jeune fille, devenant pourpre de confusion,— je... je*., j'avais d'autres commissions, et...
— Assez ! assez !. Voyons ces échantillons de bonnets, de mouchoirs et de peignoirs.
— J'espère que madame sera plus satisfaite de ceux-ci -que de ceux qu'on lui a déjà envoyés, — répond la jeune
fille en déployant son carton ; — c'est tout ce que nous avons de plus riche.
— Monsieur le docteur Max vient pour voir madame,— dit Jermy à la iorette en annonçant et précédant le Diàbl* Médecin.
— Voilà donc Tune des idoles de notre temps ! mais aussi, quel temps!... — pensait le docteur Max en entrant dans le boudoir. Et, s'adressantà la Iorette : — Madame, Ton m'a prié de passer chez vous...
— Mille pardons, monsieur le docteur; permettez-moi de jeter un coup d'œil sur ces échantillons.
— La drôlesse est sans façon î — se dit le Diable- Médecin. Et il ajoute ensuite à part soi, observant avec attention Enrilia Lambert, occupée d'examiner les broderies que lui montre la demoiselle de magasin .• — La figure de cette courtisane ne m'est pas inconnue. Oh donc l'aurai-je déjà. vue?*.. Sa beauté remarquable me rappelle un souvenir remontant à quelques années... Mais non, non ; certainement, je me trompe, et pourtant... Allons, j'aurai recours à mon journal de cette époque pour éclaircir mes doutes.
— Àh çà ! mademoiselle, — s'écrie insolemment la lo-»
rette, après avoir jeté un regard dédaigneux sur les broderies,— décidément, vous vous moquez du monde !
— Madame, je,,
— Rien de plus mesquin que ee que vous itfapportez»là.
— Cependant, madame, les mouchoirs valent cinq cents francs la pièce. Les bonnets de nuit sont du même prix, et l'on ne peut laisser les peignoirs à moins de huit cents francs chacun.
— Qu'est-ce que cela me fait donc! Il faut, mademoiselle, que vous ayez, en vérité, la tête bien dure. Je vous répète que cela n'est pas assez riche pour moi.
— Mademoiselle, — dit le docteur Max à la demoiselle de magasin, —permettez-moi une question : Quels sont vos appointerneBs?
— Monsieur, — répond la Jeune fille rougissant et in^» terdite, — monsieur, je...
— Cinq ou six cents francs par an, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, cinq cents francs.
— Quel original I —se dit Emilia Lambert, tandis que le docteur Max, continuant de s'adresser à la demoiselle de magasin ,
— Votre vie est laborieuse, honnête, quoique vous soyez jolie, fort jolie, mademoiselle. Je suis physionomiste.
— Monsieur,— reprend la jeune fille de plus en plus embarrassée,—je.. .je ne sais...
— Mais, monsieur, — dit la lorette au docteur avec impatience,—ces complimens à -mademoiselle sont...
— Franchement, mademoiselle, — continue le docteur sans paraître entendre l'observation d'Emilia Lambert, —
tous avez peine à comprendre, n'est-ce pas? comment un mouchoir d'une valeur de cinq cents francs... cinq cents francs, votre salaire d'une année»,, ne parait pas à madame assez magnifique pour elle?— Et se tournant vers la lorette: —Il faut être indulgente à cette jeune fille. Que voulez-vous! ces pauvres créatures qui gagnent honorablement, péniblement le pain qu'elles mang8nt,ont l'inconvénient de ne pas se faire une idée exacte des premières nécessités du luxe. Ces ingénues,— ajoute le docteur haussant les épaules,— ces innocentes s'imaginent que payer six mille francs une douzaine de mouchoirs qui vous servent à ne point vous moucher, est quelque chose d'énorme, car les bénéfices de leur magasin fussent-ils de cent mille francs par an, elles n'en seraient pas moins réduites à la portion congrue do leur maigre appointement.
—Mais encore une fois, — reprend Emilia Lambert avec une impatience croissante, — que m'importe cela , monsieur?
— Allez, mademoiselle, et ne péchez plus!— dit le docteur Max à la demoiselle de magasin.— Sachez qu'il n'y a rien de trop beau,rien de trop riche pour madame,par cette excellente raison qu'elle est... ce que vous n'êtes point, ce que vous ne serez jamais... entendez-vous, mademoiselle? H y aura toujours des distinctions sociales que Diable H — Et le docteur dit tout bas è la lorette, en manière de confidence : —H se faut point que ces petites filles, lorsqu'elles sont jolies, s'écartent de leur condition...cela pourrait amener des concurrences déplorables.
— Mais il mo semble que c'est très insolent pour moi m qu'il dit là, ce diable de médecïà ! -- pensait Etnilia
m LE DIABLE MEDECIN,
Lambert, tandis qu8 la demoiselle de magasin, se sentant pour ainsi dire vengée des impertinences de la courtisane par les paroles du docteur Max, souriait doucement en repliant ses échantillons; puis, faisant une révérence à Emilia Lambert, avant de prendre congé d'elle :
— Nous tâcherons de satisfaire madame; je lui apporterai demain tout ce que l'on pourra trouver de plus riche.
— C'est inutile; je me fournirai ailleurs, mademoiselle.
— Pourtant, madame, nous tâcherons de.,.
— C'est bon... Sortez!
— Pauvre fille! — pensait le docteur Max en suivant du regard la demoiselle de magasin,— si un moment elle a envié le luxe de cette impudente créature, l'envie aura sans doute fait place au mépris.
Le docteur Max achevait cette réflexion lorsque monsieur Ducantal entra bruyamment et alla baiser au front Emilia Lambert.
Monsieur Ducantal ressemble de tôU3 points au portrait tracé par sa maîtresse : blond ardent, trapu, corpulent, vigoureusement charpenté ; on lit sur ses traits vulgaires l'impudente assurance du nouvel enrichi qui se croit en droit d'afficher ses vices. Monsieur Ducantal, après avoir embrassé la iorette, devenue fort maussade, s'adresse au docteur Max :
— Comment trouvez- vous notre chère malade? Je vous aï dit que cette nuit et ce malin elle avait beaucoup toussé.
— Oui, par suite d'ua léger refroidissement, —répond
LA LORETTË. 255
îe médecin, et tàtant le pouîs de la Iorette : — point de fièvre, la peau est fraîche et souple ; il faut seulement que madame se vêtisse chaudement et boive un peu d'eau d'orge miellée.
— Tu entends, Minette, ce que prescrit le docteur ? îl faut te bien couvrir, ne pas t'exposer au froid.
— C'est bon, — reprend la Iorette avec humeur, — j'ai entendu...
— Eh bien ! monsieur Bucantaî, — dit le docteur Max d'un ton sardonique,— comment vont les affaires ?
— C'est à ne pas le croire, docteur î Jamais cela ne s'est vu! La spéculation charrie des flots d'or. On n'a qu'à y puiser. La France est une Californie, une Australie, un ?é* rou 1 Quel temps, docteur ! Celai qui de nos jours ne devient pas millionnaire est un sot.
— Evidemment... Aussi, voilà une belle occasion de marier vos filles , et surtout de les doter, monsieur Ducantal.
— Monsieur, —reprend monsieur Dncantal avec embarras et un visible dépit, — je..e
—Et celte excellente madame Ducantal, comment se porte-t-eîle? —demande le docteur Mas sans se départir de son flegme ironique; puis, s'adressant à la Iorette d'un air confidentiel,— Vous 129 sauriez vous imaginer quelle femme c'est que madame Ducantal : l'idéal de la m&e de famille ! Ah! monsieur, vous aves une noble et digno compagne!
— Hé, monsieur! — s'écrie lueanial voyant Emilia Lambert devenir pourpre de colère,— vous parlez de ma fem* me sans la connaître.
.*- H mi vrai* je n'a* pornt rbosmeu* de k co&aaltoe peiw.
stmneîïement, maïs je donne des soin» à tii& iam& (ffit demeure dans votre maison; c'est de cette dame, dont je prise fort le jugement, que je tiens ces détails sur votre excellente temme, sur vos deux filles, Laure et Sophie, tré* sors de grâce, de candeur et de vertu! —Et s'adressent en-eore à la Loreîie, le docteur Max ajoute : — Quel heureux homme que ce cher monsieur Ducantall Une épouse exemplaire et des filles adorables. Combien vous devez ôtr@ touchée, madame, de son bonheur domestique !
— Je m'en moque pas mal 1 ! — dit Emilia Lambert, de qui le courroux va croissant. — Est-ee que l'intérieur de la maison de monsieur Ducantal me regarde, moi?
— Hein! Minette, — reprend monsieur Ducantal s'effor^ çant de rire, — quel mauvais plaisant que ce diable de docteur I Oh! Malicorne me l'avait bien dit : «le docteur Max est l'un des plus fameux médecins de Paris, maïs c'est Méphistophélès en chair et en os ; il a une blague infernale ; parfois sa raillerie à froid vous surprend et vous démonte.sQuant à moi, l'on ne me démonte pas facilement, et je répondrai à monsieur le docteur t —J'ai une maîtresse charmante, parce que cela me convient, et jo trouve singulier que*..
—D'honneur!— répond le docteur Max en se tournant vers la lorette, — d'honneur ! ce cher monsieur Ducantal s'imagine que je viens ici lui reprocher son bonheur illégitime, lui prêcher la morale conjugale, lui rappeler ses devoirs de père de famille, & luit*, qui les accomplit admirablement!
— Morbleu! — s'écrie Ducantal perdant patience,— c'est assez plaisanter !
E- Je ne plaisante point, monsieur ; je maintiens ce que f ai avancé.— Et îe docteur Max, s'adressant encore à la lorette,— Figurez- vous, madame, qu'autant ce cher monsieur se montre ici prodigue et magnifique, autant chez lui il se montre économe... peut-être même plus qu'économe, Mais savez-vous pourquoi? C'est afm d'élever ses filles dans des principes d'ordre, d'économie; de faire d'elles, ©t il a réussi à souhait,., de faire d'elles des femmes de bien, modestes dans leurs goûts, laborieuses, pleines de sens, de droiture et de raison, en un mot, d'excellentes ménagères... Hé bien! madame, avaisje tort de louer ehez ce cher monsieur Ducantal la sagesse, la prudence du pèra de famille ?
— En vérité, il n'y a pas moyen de se fâcher. D'ailleurs, à quoi bon? — se dit Ducantal. Et il reprend fout haut : — allons, docteur, l'on n'a pas eu tort de vous baptiser le Diable-Médecin, car vous avez une malice diaboliqma.
Jenny, en ce moment, vient dire à la lorette :
— Monsieur Maiicorne demande à parler à madame.
— Qu'il entre, ce cher Malicornel— répond gai^OBt Ducantal ; qu'il entre,.? ce rival abhojrél
rai
« Monsieur Maiicorne est laid comme une chouette,*— avait dit Emilia à Juliette.
C'était vrai : rien de plus laid, mais aussi rien de plus impudent que la laideur de monsieur Maiicorne. 11 se présenta dans le boudoir en « — se donnant des airs de
marquis » — (toujours selon le dire d'Emilia Lambert},1 dont il alla baiser galamment la main.
— Hé 1 bonjour donc, monsieur Malicorne, — lui dit le docteur Max. — Et vos pilules?
—J'en vends énormément, mais je n'en prends jamais! aussi, j'engraisse et j'enrichis. Ah çà 1 docteur, j'espèiO que votre présence n'est pas d'un mauvais augure? Notiftf charmante Emiiia n'est sans doute que légèrement indis<* posée; sinon, cela contrarierait fort mes projets. Je venais, chère belle, vous inviter à souper ce soir, après les Italiens.
— Docteur, — dit Ducantal, — madame peut-elle accepter sans imprudence cette invitation?
— Il vaudrait mieux que madame s'en abstînt.
~ Quels trouble-fêtes que ces médecins! —s'écrie monsieur Malicorne, — Hé! pardieu, docteur, si vous craignez que votre belle malade se livre à quelque écart de régime, venez souper avec nous. Vous la surveillerez, terrible homme que vous êtes I
— Au diable Malicorne ! — pensait Ducantal; — ce doO* teur sardonique m'est insupportable.
— Un souper dérange mes habitudes, — répond le docteur, remarquant le secret dépit de Ducantal, — mais je suis capable de tous les sacrifices lorsqu'il s'agit de veiller sur la précieuse santé de madame.
— Donc, à minuit à la Maison-Dorée, cher docteur, — reprend Malicorne ; —nous serons là quelques couples de joyeux viveurs et de joyeuses viveuses; je paie un pari perdu , cent houîeilles de vin de Champagne.
— Vous serez toujours très grand seigneur, mon cher monsieur Malicorne.
- Docteur, je n'ai qu'une prétention : connaître à fond et pratiquer l'art de bien viyre... Jouir est ma morale, le plaisir ma loi, le succès mon dieu! Je n'admets que deux classes de gens...
— Les honnêtes gens et les coquins?
—Allons donc! vous feignez d'être naïf, docteur Méphistophélès,— répond M. Malicorne en ricanant et haussant les épaules.— Honnêtes gens, coquins, vice,vertu,deyoir, droit, conscience! mots sonores parce qu'ils sont vides! dictionnaire suranné! vocabulaire gothique! Qu'est-ce qu'un honnête homme? qu'est-ce qu'un coquin? Où est la marque de fabrique... comme dirait monsieur Biétry? Où finit le coquin? où commence l'honnête homme ? C'est vague, c'est nébuleux. Moi, je ne me paie pas de phrases; je veux l'évidence, le lait. Je m'incline devant le fait... Donc, je ne connais que des gens heureux ou malheureux, des habiles ou des malhabiles, des gens d'esprit et des sots ï
— Donc,— reprend M. Ducantal, — vivent les gens d'esprit et nargue des niais!
— D'où il suit que l'on pourrait dire : heureux comme un coquin?... Hé! hô! cela s'est vu, se voit et se verra,— répond le docteur Max; et s'adressant à la lorette :— Noubliez pas, madame, mon ordonnance : vous vêtir chaudement et boire de l'eau d'orge miellée.
— Ah çà! docteur, c'est entendu ,— reprend monsieur Malicorne, — vous êtes des nôtres ce soir à souper, afin de veiller sur notre charmante malade? Vous trouverez de gais convives.
— Tous gens.*» d'esprit, n'est-ce pas?— répond le docteur Max avec son sourire caustique, et il sort en disant : — Ace soir, cher monsieur Maîicornel
La lorette, aussitôt après le départ du médecin ,' dit aigrement à monsieur Ducantal :
— Je vous déclare que votre docteur Max m'agace horriblement les nerfs. Je ne veux pas qu'il remette les pieds ici!
— C'est l'un des plus fameux médecins de Paris. J'avais cru bien faire de te l'envoyer, Minette, et...
— Laissez-moi tranquille; vous êtes insupportable.
— Une querelle? bravo !— s'écrie joyeusement Malicorne;— mes actions montent! j'ai des chances I Allons, ma charmante, mettez vite à la porte cet affreux Ducantal; ruiner ce gaillard-là durerait trop longtemps au gré de mon impatience amoureuse.
— En attendant ma ruine, — dit Me Ducantal fouillant à sa poche, — voilà un petit paquet de mille pour faire des papillotes à Minette.
— Ah !... — répond Emilia Lambert nonchalamment et bâillant.— Combien y a t-il là-dedans?
— Regardes-y, curieuse.
La lorette compte avidement les billets de banque et se dit : — Je les changerai pour des louis , ça me complétera cent mille francs en or pour mon boursicot.
—Je me sauve!— s'écrie gaiement monsieur Malicorne;— j o voulais, à la faveur d'une querelle, pousser ma déclaration h la charmante; mais le paquet de milU m'enfoi^ce, c'est une tuile d'or qui tombe sur la tête de mon amour! J'atten-. drai la baisse»
LA LORETT'E. 2G1
•— Ah! oui... la baisse !— répond Ducantal en se frottant les mains, — comptez-y, mon cher! Aplatis, les baissiers! Hausse..* hausse ettoujours hausse!... Le ballon est lancé, il ne s'arrêtera plus... entendez-vous cela , mon scélérat de rival?
— Malheureux! ne ma poussez pas au désespoir , je suis capable d'avaler... une boîte de mes pilules I— et baisant lamaind'Emiiia: —N'oubliez pas mon invitation... A ce soir, ma toute belle!
— Non, je vous déteste ! Quelle idée vous avez eue d'inviter à souper ce maudit docteur !
— Nous le griserons ; nous verrons le diable en goguette ! Ce sera drôle î Adieu, Ducantal,— ajoute Malicorne en quittant le boudoir ;— adieu, rival abhorré ! La baisse couronnera mon amour !
Monsieur Ducantal, resté seul avec Emilia Lambert, s'approche d'elle, prend sa main, et d'une voix caressante :
— Minette est-elle encore fâchée ?
— Laissez-moi !— répond brusquement la lorette.— Vous croyez peut-êire que c'est agréable d'entendre ce médecin me jeter à la fece les vertus de votre femme et de vos filles! Au fond, je m'en moque, de leurs vertus 1 Mais ce monsieur espérait me vexer... ^ oilà à quoi vous m'exposez !
—Voyons, Minette,— dit Ducantal, s'asseyant et voulan prendre la main de la ioreite, — sois gentille. Est-ce ma faute si.,.
— Encore une fois, laissez-moi, — répond Ernilia Lambert, repoussant Ducantal,— je suis furieuse!
— Comment! à l'instant même, je viens encore de te donner...
— Voilà-t-il pas le Pérou! vingt-cinq mauvais mille francs! Vous allez peut-être me les reprocher?
—Non, certes; mais enfin...
— Après tout, qu'est-ce que ceia me fait donc à moi si vous passez pour un pingre ?
— Moi!
— Hélène est venue me voir hier. Savez-vous ce qu'elle m'a dit : — « C'est assez propre chez toi, mais ça empoi- » sonne la soupe à l'oignon dans ton escalier. »
— C'est la faute de cette maudite portière, — s'écrie Ducantal;— elle a la rage de la soupe à l'oignon!
— Si c'est là votre excuse, elle est baroque. Enfin, Hélène a ajouté: —oc Je ne comprends pas comment ton » monsieur Ducantal te laisse dans un trou pareil... Il x> faut qu'il ait gagné beaucoup moins d'argent qu'on ne » le prétend. Il paraît que Desmazures a raison de dire : » — On parle des millions de Ducantal, c'est une plaisan- » terie. ïl a carotté quelques centaines de mille francs à » la bourse, voilà tout! »
— Cette pimbêche d'Hélène a dit cela?
— Elle n'est pas la seule à le dire. On croit que vous voulez paraître plus riche que vous ne l'êtes... Après tout je ne sais pas la vérité sur vos affaires, moi !
— Comment, toi aussi, Minette, tu doutes que..;
— Je suis comme Malicorne, je ne connais que le fait* Hélène a ua hôtel qu'elle occupe toute seule , voilà un
fait; je n'ai qu'un appartement de deux liards, voilà un autre fait; d'où je conelus que Desmazures est assez riche pour donner un hôtel à Hélène, et que, pour m'en donner un, vous êtes trop pauvre ou trop pingre... Maintenant entre pingre ou pauvre, choisissez, ça vous regarde»
— Ah ! messieurs les envieux I — s'écrie Ducantal avec amertume; — ah ! ma fortune se borne à quelques malheureuses centaines de mille francs carottées à la bourse! Ah ! mademoiselle Hélène, vous trouvez que ça empoisonne la soupe à l'oignon dans l'escalier de ma maîtresse ! 4h, Desmazures est plus riche que moi! Minette, connais -tu un hôtel à vendre?
— il y en a un ravissant aux Champs-Elysées avec un jardin. Je passe chaque jour devant en allant au bois.
— Où est situé cet hôtel ?
— Dans l'avenue ; la troisième maison à droite après le rond-poic;'
— Très bien, — dit monsieur Ducantal en prenant son chapeau, — je vais de ce pas...
— Il serait vrai, tu vas,..
— Acheter cet hôtel, pauvre carotteur que je suis!
— Mon gros Mimi, je t'adore ! — s'écrie la lorette sautant au cou de monsieur Ducantal. — Hélène et son Desmazures vont crever de dépit !
La femme de chambre Vîeni troubler l'expansion de la reconnaissance d'Emilia Lambert en remettant une lettre h monsieur Ducantal et lui disant :
— Monsieur, c'est de la part du télégraphe
— Ma correspondance par la télégraphie privée, — âîf tDucantak
Iï prend vivement la lettre* la décacheté, lit et s'écrie ra« dieux :
— Il y a dans cette nouvelle trois francs de hausse î un million à gagner !.,. Minette, tu a&ras un hôtel avec un jardin d'hiver.
—Un jardin d'hiver!... Hélène n'en a pas ; elle en pieu* rera!
— Sommes-nous encore fâchée contre notre infortuné carotteur?
— Non, gros chéri, — répond Emiîia Lambert, Et minaudant elle ajoute s — Quoi, Georges, tu t'en vas déjà?
— Diable! il faut que j'arrive à la bourse avant son ouverture, afin d'exploiter ma nouvelle, — répond DucantaU Et il sort précipitamment en criant : — Trois francs de hausse ! trois francs de hausse !
— Un hôtel! un jardin d'hiver!— se disait la lorette atec un orgueilleux ravissement- — Je donnerai un bal pour pendre la crémaillère ; j'inviterai toutes ces dames. Je serai la seule qui ait un jardin d'hiver... Vont-elles enrager!... Il y aura une masse de fleurs , ça embaumera, et je dirai à Hélène : « Est-ce que tu trouves que ça ein- « poisonne encore la soupe à l'oignon ?&
-« Madame, — vient dire Jenny à sa maîtresse,— il y a là un jeune homme; il désire parler à madame; il s'appelle monsieur Théodore, et...
— Répondez que je suis sortie ! — dit vivement la lorette;—je ne veux pas recevoir ce monsieur !
— Pardon, mais j'entre malgré la consigne ! — s'écri8 monsieur Théodore, qui avait suivi la femme de chambre»
Monsieur Théodore est un fort beau garçon de trente ans , vêtu avec élégance, et dont les traits fatigués annoncent le précoce abus des plaisirs. M. Théodore s'approche avec empressement delà lorette, lorsque celle-ci, l'arrêtant d'un geste théâtral, lui dit d'une voix aigre el sèche
— Monsieur, vous voulez me compromettre... Je vous prie de vous en aller tout de suite!
— Comment , Emilia, c'est ainsi que tu m'accueilles?
— D'abord, monsieur, je vous défends de me tutoyer; ensuite je me hâte de vous déclarer que vous êtes pour moi comme si je ne vous avais jamais connu.
— Moi> ton premier amour!
— Osez-vous bien, vous qui m'avez indignement trompée, parler de ce temps-là ?
— Emilia, je...
— Tout ce que vous direz ou rien, c'est la même chose ; j'aime quelqu'un, et vous allez me faire le plaisir de sortir à l'instant.
— De grâce, écoutez-moi.
— Vous m'impaiientez à la fin! Oubliez-moi comme je ç^us ai oublié. C'est iacile.
— Emilia, vous pouvez faire mon bonheur î — s'écrie monsieur Théodore d'une voix suppliante. Et tombant à genoux devant la lorette : — Vous pouvez réaliser le plus ardent de mes rêves; vous pouvez.».
«— Quel iront ! Rôle vez- vous, monsieur! Si quelau'un
entrait, je serais perdue ! Oser me demander de faire voire bonheur, lorsque je vous ai dit que j'aimais quelqu'un!
— Vous parlez de monsieur Ducantal, — reprend Théodore toujours agenouillé, — de cet homme qui.,.
— Assez, monsieur 1 Oui, j'aime monsieur Ducantal, je l'adore I Est-ca clair? Allez-vous vous relever, à la fin?
— Hé, parbleu I — répond Théodore en se relevant, — moi aussi je l'adore I
— Est-ce qu'il devient fou? — se demande la lorette.— Vous adorez monsieur Ducantal ?
— Oui, je l'adore ! je le vénère ! je l'admire !— s'écrie le jeune homme avec une exaltation croissante;— je l'admire, ce dieu de la spéculation I Mon rêve le pins ardent est de marcher de loin... oh ! de bien loin sur ses traces , de ramasser les miettes d'or qu'il laisse sur son chemin, et de vous offrir une bonne part de mon gain si vous consentez à me recommander à M. Ducantal. Emilie» je vous en supplie» un mot de recommandation près de lui, et vous me rendrez le plus heureux des hommes ! vous ferez, je vous le répète, le bonheur de ma vie !
— Quoi ! vous ne veniez pas me parler d'amour?
— L'amour I allons donc! c'est bon pour les niais. Je vise au solide. Aussi, apprenant que vous étiez la reine de ce hardi spéculateur, l'un des princes de la bourse, je me suis dit : ce Peut -être Ëmilia, en souvenance du temps passé» voudra-t-eile m'appuyer auprès de monsieur Ducantal, et je partagerai mes bénéfices avec elle. »
— Puisqu'il ne s'agit pas d'amour, mais de bénéfices à partager, c'est différent. Mais qu'est-ce que monsieur Ducantal peut faire pour vous?
LA LORETTK. 267
— J'ai une misérable place de premier commis. Mon patron a, il est vrai, porté mes appolntemens à quatre mille cinq cents francs ; mais je vous le demande, à vous Emilia qui connaissez maintenant les adorables enivremens
- de Paris, est-ce que l'on peut vivre en ce temps-ci avec * quatre mille cinq cents francs par an? Non, l'on végète, l'on endure mille privations. De plus sots que moi ont été élevés à la fortune en un tour de roue! Je suis actif, entreprenant, adroit, peu scrupuleux, bon à tout, prêt à tout, et si monsieur Ducantal daignait, grâce à vous, me lancer dans les affaires, pourquoi ne deviendrais -je pas riche comme tant d'autres? Oh! Emilia! si vous saviez quelle soif inextinguible de luxe, de jouissances, éveille, excite, irrite en nous, pauvres diables, la vue de ces hardis aventuriers; audacieux spéculateurs, hier encore traînant la savate et aujourd'hui nageant en pleine opulence! Pourquoi pas nous aussi bien que ceux-là? Que nous manque-t-ii? Est-ce l'audace? es:-ce ia résolution de parvenir à tout prix? Non, non! Nous faisons litière des sots préjugés! Nous hurlons avec les loups! Ce qui nous manque, ce qui me manque, c'est l'occasion! et, grâce à vous, je peux la saisir au vol, cette fantasque déité ! Em lialEmilia! vous pouvez d'un mot m'ouvrir les po îeç d'or de la fortune! Vous êtes assez heureuse pour n'a^ pif plus rien à désirer. Soyez généreuse, tendez la main à m ancien ami ; il ne sera pas ingrat, il partagera son gain > veevous!
— La voiture de madame l'attend,— vient dire Jenny à' sa maîtresse.
— Donnez-moi un mantelet bien chaud, — répond la lo-
rette; puis s'adressant à monsieur Théodore, — Je parlerai de vous à monsieur Ducantal, mais à la condition expresse que vous ne remettrez jamais les pieds chez moi; vous pourriez me compromettre.
— Je n'en aurai garde ! Ce serait aussi compromettre l'appui que vous m'accordez auprès de monsieur Ducantal. Merci, merci, ma chère Emilia ; comptez sur ma reconnaissance éternelle. Je vous le jure, vous ne me reverrez jamais !
— Mais nous partagerons les bénéfices, si Ducantal s'intéresse à vous î
— Emilia, me croyez-vous ingrat?
— C'est des mots... Si je vous recommande à Ducantal, vous me ferez des billets pour une certaine somme.
— J'y consens : voici mon adresse, —ajoute M. Théodore en donnant sa carte à la lorette. — Ecrivez-moi dès que vous aurez quelque chose de positif à m'apprendre. Adieu, chère Emilia,
— Adieu.
Ce même jour, vers les six heures du soir, Sophie, l'aînée des hlles de monsieur Ducantal, effilant un morceau de vieux linge, confectionnait de la charpie. De temps à autre, elle prêtait l'oreille avec inquiétude du côté de lune des portes latérales du modeste salon, et disait d'une voix émue :
— Pauvre bonne mère ! quel horrible accident ! Elle
pouvait être tuée ! — Puis, portant son mouchoir à ses yeux, Sophie ajoutait : —Mon Dieu î quand je pense qu'elle était sortie pour nous acheter cette maudite garniture de boutons de jais !
A ce moment, Laure, refermant avec précaution une porte voisine, vient rejoindre sa sœur. Celle-ci demande avec anxiété :
— Comment se trouve maman ?
— Mieux... elle sommeille... — Et se jetant au cou de Sophie en fondant en larmes, Laure ajoute : — Je n'osais pas pleurer devant notre mère.
—Tu m'effrayes ! Elle est donc plus souffrante que tu me le dis?
— Non, non, je te le jure; elle repose...
— Alors, d'où vient que tes larmes redoublent?
— Ah! Sophie, si tu savais!.,,
— Que veux-tu dire?
— Pourvu que maman n'ait rien entendu!
— Rien entendu! Quand cela?
— Lorsqu'elle a été transportée dans la boutique où on lui a donné les premiers secours.
— Hélas! au milieu de toutes nos inquiétudes, je n'ai pas encore songé à te demander des détails sur ce cruel événement. Parle, je t'en conjure, ma chère Laure!
— Nous étions donc sorties* maman et moi, pour aller acheter cette garniture de boutons qu'elle voulait nous donner. Il a neigé cette nuit, le pavé était humide et glissant...
s— Et de crainte d'être grondée par papa, ma mère n'avait pas osé prendre un fiacre?
— Oui,— répond Laure avec amertume, — il lui refuse un fiacre, et pourtant... — Elle n'achève pas, et porte son mouchoir à ses yeux.
— Laure,— reprend Sophie,— bonne petite sœur, qu'astu encore à pleurer?
— Tu vas le sa voir,— répond Laure, essuyant ses larmes, —Le pavé était, dis-je, très glissant; notre pauvre mère n'est , tu le sais, ni très forte ni très alerte ; je la soutenais de mon mieux, en m'appuyant de mon autre main sur mon parapluie. Nous arrivons en face de la rue de la Paix , beaucoup de voitures se croisaient sur la chaussée. Maman me dit : — a Mon enfant, nous ne pourrons pas traverser le boulevard en nous donnant le bras; marche la première, ja te suivrai. » — Moi, ne voyant pas de voitures trop proches de nous, je tente le passage, et au bout de quelques pas je me retourne afin de regarder si maman venait. A ce moment même s'avançait rapidement une très belle voiture. Maman l'aperçoit, hésite d'abord, puis se décide à traverser le boulevard, mais hélas! trop tard... elle veut courir, le timon de cet équipage la heurte... la renverse...
— Ah ! — s'écrie Sophie en frémissant, — ah l c'est affreux !
Les deux jeunes filles restent pendant un momen* muettes d'émotion ; puis Laure reprend d'une voix altérée*
— Je vois notre mère rouler sous les pieds des chevaux... je m'élance sans réflexion...
— Courageuse sœur l —dit Sophie en embrassant Laure* — chère sœur I
— Que s'est-il passé en cet instant? Jo l'ignore ; je n'a-
vais plus la tête à moi ; j'ai seulement senti que je tombais^ et j'ai entendu maman s'écrier : & Mon Dieu ! ayez pitié de mon enfant !
— Elle s'oubliait pour ne penser qu'à toi ! Par miracle tu n'as pas été blessée... Pauvre Laure! Bien vrai, tu ne te ressens pas de cette chute?
— Non, je suis un peu courbaturée, voilà tout ; mais, dans le premier moment, la frayeur m'avait fait perdre connaissance... Enfin, lorsque je suis revenue à moi, j'étais avec maman dans un magasin de lingerie où l'on nous avait transportées; la maîtresse du magasin et ses demoiselles de comptoir nous donnaient tous les soins possibles, et l'une d'elles...
— Achève...
-Pourvu, mon Dieu I que maman ne l'ait pas entendue comme moi I... L'une d'elles dit à demi-voix à ses compagnes avec indignation : a N'est-ii pas honteux de voir les » chevaux des lorettes écraser de pauvres femmes? Ce bel » équipage appartient à la maîtresse de monsieur Ducan* » tal, qui a gagné des millions à la Bourse ! »
Sophie tressaille de surprise. Les deux jeunes filles, atterrées, gardent le silence, et, après quelques instans ûe réflexion, Sophie dit à sa sœur :
— Mais, chérie, ce n'est pas de notre père qu'il s'agit } c'est impossible !
— Je voudrais le croire*
— Il est incapable de tromper ainsi maman. Et puis, s'il avait gagné tant d'argent, serait il si sévère pour les dépenses de la maison ?
~- C'est ce que je me suis dit, et pourtant je crains qu'il
s'agisse de lui, et surtout que maman ait entendu les paroles delà demoiselle de magasin.
— Qui peut te le faire supposer ?
— Lorsque je suis montée avec notre mère dans le fiacre que Ton avait été chercher, elle s'est mise à fondre en larmes, et m'a embrassée en me disant : — « Mes enfans, » mes pauvres enfans ! — Tu souffres donc beaucoup de ^ ta blessure au front ? lui aï-je demandé.— Ah ! si ce n'é- » tait que cela !..— m'a-telle répondu presque involontairei> ment. » Puis, regrettant sans doute les paroles qui venaient de lui échapper, elle a ajouté, peut-être pour me donner le change, que sa blessure n'était rien auprès des inquiétudes qu'elle nous causerait.
Laure s'interrompt, et prêtant l'oreille au dehors, dit tout bas à sa sœur d'un ton craintif:
— C'est la voix de papa ; il cause avec Catherine ; elle lui raconte sans doute ce qui est arrivé.
— Ah l Laure,— reprend Sophie en frémissant,— maintenant la présence de mon père me fait peur.
Monsieur Ducantal entre brusquement et paraît fort contrarié. A sa vue, ses filles échangent un regard inquiet, alarmé.
— 11 est donc arrivé un accident à votre mère ? — dit monsiur Ducantal à ses filles ;— elle s'est doac laissée tomber?
— Oui, papa.
— Heureusement cet accident n'aura pas de suites,— reprend monsieur Ducantal avec une sorte d'insouciance ; — Catherine vient de m'apprendre que le médecin semblait parfaitement rassuré.
LA LORETTS. 27 5
— Mon père, monsieur le docteur Max a dit que,..
— Comment ! —s'écrie monsieur Ducantal aussi surpris qu'irrité; —comment ! le docteur Max? Pourquoi n'a-t-on pas été chercher monsieur Dubreuil, notre médecin?
— La portière nous a dit que monsieur le docteur Max était chez une dame qui demeure dans la maison, et nous avons,.,
— Cela suffit. Comment se trouve votre mère, maintenant?
— Elle repose.
Monsieur Ducantal, dont la méchante humeur, très visible, va croissant, se dirige vers la porte de la chambre à coucher. Les deux jeunes filles échangent un regard de crainte. Sophie, plus résolue, fait un pas vers monsieur Ducantal.
— Mon père, c'est que... ma mère...
— Quoi? — répond impatiemment monsieur Ducantal. — Achevez donc!
— Maman sommeillait tout à l'heure, et nous croyions que- Monsieur Ducantal n'attend pas la fin de la phrase,
hausse les épaules et antre dans la chambre de sa femme.
La mère de famiile, aàossée à son oreiller, sommeillait, le front ceint d'un bandeau teint de sang ; son pâle et doux visage portait les traces de larmes récentes ; ses traits, malgré son assoupissement momentané, révélaient une pro-
fonde affliction. Au bruit des pas de son mari, madame Ducanîal s'éveille en sursaut, tressaille de crainte, détourne les yeux et étouffe un soupir douloureux. Monsieur Ducantal s'assied près du lit de sa femme et lui dit d'un ton assez affectueux :
— Ma pauvre Geneviève, tu t'es donc laissée choir?
— Oui, mon ami.
— Tu auras voulu imprudemment traverser le boulevard...
— Je ne suis pas très ingambe ; une voiture venait très vite, j'ai cru avoir le temps de l'éviter... Malheureusement mon pied a glissé.
— Comment aussi, à ton âge, t'avises-tu de vouloir courir ?
— Je ne courais pas, mon ami, je.;.1
— Dieu merci ! tu en seras quitte pour la peur* Comment te sens-tu ?
— J'ai la tête pesante et douloureuse.
— C'est tout simple... après une chute pareille!
—Ma seirio crainte est que Laure, qui, en voulant, chère enfant!... me secourir, est tombée aussi, ne ressente plus tard le contre-coup de sa chute.
Ce disant, madame Ducantal ne peut retenir ses larmes. Son mari hausse légèrement les épaules et répond :
— En vérité, Geneviève, tu n'es pas raisonnable de t'inquiéter ainsi. Je viens de voir Laure dans le salon, elle ne paraît nullement souffrante.
— Mon Dieul —reprend madame Ducantal en sanglotant et n'osant exprimer sa pensée secrète , — ce n'est pas seulement à cause de Laure que je pleure !
LA LGRETTE. 275
~A cause de quoi pleures-tu, alors?., qu'est-ce que tu as?
— Hélas! mon Dieu! — murmura madame Ducantaî, comprimant un sanglot, —je... je...
Elle n'achève pas, et retourne la tête du côté de l'alcôve. M. Ducantaî, commençant à fort s'impatienter, se contient cependant, et reprend avec une nuance d'ironie :
— Ah ! si tu commences à te poser en martyre !...
— Je ne me pose pas en martyre... mais..»
— Ensuite?
Madame Ducantaî garde pendant un moment le silence. Puis, n'osant pourtant braver le regard de son mari, elle répond, le visage toujours tourné vers le fond de l'alcôve :
— Je ne veux pas te fëlre de reproches ; mais enfin, si, au lieu de sortir à pied, par le mauvais temps, nous étions sorties en fiacre, ta fille et moi, nous n'aurions pas risqué d'être écrasées par cette... par cette voiture.
— Voilà du nouveau ! — dit monsieur Ducantaî d'un ton bourru. — Il te faudra désormais un équipage? Tu crois être duchesse, probablement?
— Je ne demande pas d'équipage ; seulement, je te fais observer, mon ami, que je suis d'une faible santé. Je vais, hiver et été, au marche avec notre bonne, afin d'épargner la dépense... et.,.
— Est-ce que toutes les femmes de votre condition n'en font pas autant ? Peste ! vous devenez bien délicate, ma chère !
- Dieu m'e.t témoin que ce n'est pas pour ménager ma peine que je dis cela; mais, quand je pense que tantôt j'aurais pu être tuée par cette... par cette voiture, et que mes pauvres filles restaient,,, orphelines,..
— Gomment... orphelines î... et moi, je ne compte donc pour rien ?
Madame Ducantal, à cette réponse d'une naïveté cruelle, sanglote de nouveau. Son mari se lève avec impatience, frappe du pied, crispe ses poings ; puis, s'efforçant de se contenir, il revient auprès du lit.
— Ah çà ! que diable avez-vous aujourd'hui? qu'est-ce <iui vous prend ? Articulez donc nettement ce que vous voulez dire !
Madame Ducantal tourne seulement alors la tête vers son mari, se dresse sur son séant, et, puisant dans l'amour maternel le courage d'affronter le courroux de son mari, elle reprend avec une navrante amertume :
— Hé bien ! puisqu'il faut parler net... au risque de ce qui peut m'arriver... il m'est odieux de voir mes filles endurer mille privations, travailler comme desservantes... tandis que... tandis que...
— Achevez donc ! — reprend monsieur Ducantal très surpris. — Voyons, tandis que...?
— Tandis qu'une autre...— ajoute résolument madame Ducantal,— une mauvaise femme.,.
— Hein? — s'écrie Diïcantal, stupéfait et lançant à sa femme un regard foudroyant, —hein?... vous dites...
— Tuez- moi sur la place, si vous voulez , — reprend inirépidement la mère de famille,— mais, du moins, vous saurez que tantôt, votre fille et moi, nous avons manqué d'être écrasées par la voiture d'une femme que vous entretenez!
— Geneviève 1 — s'écrie Ducantal effrayant et secouant
le débile poignet de sa femme, — Geneviève!.,", tu me paieras cela !
Madame Ducantal, défaillante, éperdue de frayeur, se renverse sur son oreiller. Soudain Sophie ouvre la porte de la chambre à coucher en disant :
— Maman, c'est le docteur Max.
— Maudit médecin! — pensait à part soi monsieur Ducantal. — Comment ma femme sait-elle que j'entretiens Emilia?
XIU
Le docteur Max s'est approché du lit de madame Ducantal; ii observe attentivement ses traits en lui tâtant le pouls. Sophie et laure, entrées dans la chambre sur les pas du médecin, tâchent de lire sur sa physionomie ce qu'il pense de la santé de leur mère ; elles remarquent avec inquiétude son visage baigné de larmes récentes et le tremblement convulsif dont elle est agitée.
— Le pouls est très vif, — dit le docteur Max tenant toujours dans sa main celle de la mère de famille; et, se tournant vers monsieur Ducantal, — Madame a donc éprouvé tout à l'heure une émotion violente ?
— Je... je... ne sai?, —répond Ducantal embarrassé ;— je suis arrivé ici depuis un instant.
— ïl n'importe, monsieur, — dit le docteur Max, attachant son regard pénétrant sur Ducantal, — vous vous serez sans doute alarmé outre mesure des suites de l'aeeideni Sont madame a failli être victime; vous l'aurez viyeiflent impressionnée par l'expression do vos craintes
Cela n'est point du tout raisonnable. Vous me direz que la tendresse effrayée ne raisonne guère ; je vous répondrai, mon cher monsieur, qu'il faut, en certains cas, savoir modérer même les témoignages de la plus touchante affection.,. Du reste, rassurez-vous, madame ne court aucun danger sérieux, surtout si on lui épargne les îortes émotions. — Et, s'adressant à Sophie : — Veuillez, mademoiselle, me donner ce qu'il faut pour écrîro quelques prescriptions que vous voudrez bien exécuter.
Sophie apporte au docteur une plume, de l'encre et du papier, puis elle se rapproche, ainsi que Laure, du lit de madame Ducantal. Celle-ci, tremblante de frayeur et n'osant lever les yeux sur son mari, prend dans ses mains celles de ses filles, et leur dit tout bas :
— Reste z-là, pour l'amour de Dieu! restez-là l ne me laissez pas seule avec votre père !
—Le sang-froid sardonique de ce diable de médecin me met hors de moi, —pensait Ducantal;— tout à l'heure je lui dirai son fait.
— Mademoiselle, — reprend le docteur Max, s'adressani à Sophie en lui donnant l'ordonnance qu'il vient d'écrire, — que ces prescriptions soient ponctuellement exécutées. Madame votre mère passera, je l'espère, une bonne nuit. Adieu, madame Ducantal, boncouragel J'aurai l'honneur de vous revoir demain.
Monsieur Ducantal prend brusquement son chapeau et suit le docteur Max. Au moment où ils sortent de la chambre, Laure et Sophie se jettent au cou de leur mère, qui, assise sur son séant, les serre toutes deux dans ses bras, m murmurant au milieu de ses sanglots
— Qu'allons-nous devenir, mes pauvres enfans ? votre père est furieux centre moi ! qu'allons-nous devenir?
Monsieur Ducantal a accompagné le 'docteur Max dans îe salon voisin. Au moment où ie médecin se dispose à sortir, M. Ducantal, pâle de colère, lui dit :
— Monsieur, j'ai mon médecin habituel; il est inutile que vous reveniez ici* Combien vous dois-je pour vos visites?
— Lesquelles?,,, celles que j'ai faites à votre maîtresse ou celles que j'ai faites à votre femme?
— Monsieur!— s'écrie Ducantal turieux,7-cette plaisanterie...
—Plus bas, madame Ducantal pourrait vous entendre,— répond le docteur Max impassible. — Quant à nos comptes de visites, nous les réglerons ce soir, à la Maison-Doréej On vous y verra, n'est-ce pas?... Le souper sera fort gai. Au revoir, mon cher monsieur.
La scène suivante se passe dans l'un des saloss du restaurant de la Maison-Dorée, La table est magnifiquement servie. Les convives du souper sont Emilia Lambert^ Hê- Une et quatre autres îorettes de renom- accompagnées de leurs tenans, viveurs enrichis à la Bourse, ainsi que messieurs Ducantal* Malicorne et Desmazures ; ie docteur Max
a seul conservé son sang-froid observateur au milieu de ce repas qui dégénère en orgie ; les iumées du vin, la bonne chère, l'animation du festin, les propos joyeux ou obscènes ont exalté toutes les têtes ; monsieur Ducantal a noyé dans son verre l'irritation que lui a d'abord causée la vue du docteur Max ; les plus modérés des convives sont à moitié ivres; les femmes sont en resplendissantes toilettes; la nappe est jonchée des fleurs de leurs énormes bouquets; le souper touche à sa fin, et cependant Ton voit rangées sur une table voisine un nombre considérable de bouteilles de vin de Champagne encore pleines.
un viveur, se levant , le verre à la main.. fe bois à Lucullus Malicorne, notre amphitryon I
plusieurs voix.
Oui, oui, à Lucullus Malicorne !