DEUXIÈME PARTIE
Quinze Mïiées d'absence, de voyages, d8 solitude, loin d'affaiblir l'amour d'Ernest Beaumont pour sa cousine, l'avaient enraciné profondément dans son cœur; il attendait avec une inexprimable angoisse l'issue du procès en séparation; il voulut se rendre à l'audience afin d'entendre prononcer le jugement, et persista dans cette résolution malgré les instances réitérées du docteur Max. Celui-ci connaissait, et de reste, la renommée de maître Fripart. Il appartenait à cette espèce de porte-toges (heureusement exceptionnelle) que, l'autre jour, mon ami Alphonse Karr stigmatisait, si justement, si spirituellement, de l'épithète énergique à9 avocats engueuletirs
Maître Fripart, protégé par l'inviolabilité de sa rooe, outrageait effrontément, diffamait impunément sa partie adverse ; l'injure, le mensonge, le sarcasme, la calomnie rendus plus redoutables encore par une incontestable éloquence, étaient ses armes habituelles. Aussi se vantait-il, dans son langage peu cicéronien , d'écorcher vifs les cliens de ses adversaires.
Lui aussi d'ailleurs, hypocrite tout confit en fausse dévotion, véritable goupillon trempé dans le fiel, maître Fripart dut à sa double renommée de tartuffe et A'écorcheur à vif la confiance de monsieur Verneuil, qui le chargea de sa défense. Ils s'entendirent et sympathisèrent extrêmement. Maître Fripart déclara n'être qu'un écolier en diffamation etca-
lomnie, lorsque son client lui eut se umis quelques notes indiquant les principaux argumens à mettre en relief dans le plaidoyer, grâce auquel madame Verneuil serait nonseulement éeorchêe vive, mais déshonorée, conspuée, honnie, et couverte du plus fangeux opprobre.
Le docteur Max pressentait ces infamies, et, parfaitement iucrédule aux assurances de courtoisie de maître Fripart, il craignait quelque riolente échappée de la part d'Ernest Beaumont lorsqu'il entendrait ignominieusement outrager une femme digne à ses yeux d'une religieuse adoration. Aussi l'engagea-t-il instamment à ne pas se rendre à l'audience ; mais le marin ne tint compte des observations de son vieil ami, et l'un des premiers courut au prétoire le jour où devait être appelée la cause de madame Verneuil contre son mari.
L'avocat de la jeune femme exposa les faits avec autant de mesure que de convenance, basant uniquement la nécessité de la séparation sur l'incompatibilité d'humeurs et les sévices graves auxquels M. Verneuil s'était livré dans un moment d'emportement qu'il regrettait sans doute, mais qui rendait désormais impossible la cohabitation des deux époux.
L'audace des coquins, dit-on, provoque souvent une sorte d'éblouissement chez l'honnête homme.
L'audace de monsieur Verneuil, s'exprimant par la bouche de maître Fripart, et répondant à la demande en séparation, éblouit, stupéfia d'abord l'avocat de madame Verneuil; il crut rêver lorsqu'il entendit son confrère s'eflorcer de flétrir la plus pure, la plus noble des femmes, par des insinuations d'une odieuse perfidie, par des calomnies
révoltantes, par des accusations dont la fausseté égalait seule la noirceur* Pais, l'indignation de l'honnête homme succédant à la stupeur, il interrompit maître Fripart et s'écria :
« — En présence d'attaques d'une pareille nature, je » dois révéler au tribunal la véritable cause de cette de- » mande en séparation. Le client de maître Fripart entre- » tenait avec sa servante des relations adultères; madame » Verneuil, toujours calme et digne, s'est bornée à reprox> cher ce honteux commerce à son mari, lui promettant, » s'il consentait au renvoi de cette domestique, l'oubli » et le pardon du passé. Cet homme, furieux de se d voir démasqué, s'est alors livré contre sa femme à des i> voies de fait. »
Maître Fripart, dans sa réplique, se montra digne de la confiance et de la sympathie de son client. Nous allons donner un curieux spécimen de cette réplique, durant laquelle, placé d'abord près du banc des avocats, Ernest Beaumont sentit parfois son sang bouillonner, la rougeur d'une légitime colère monter à son front ; aussi, craignant de ne pouvoir rester maître de soi, se réfugia-t-il au fond du prétoire, d'où il écouta la péroraison du plaidoyer de maître Fripart, que celui-ci débita en manière de résumé des débats.
Ce résumé, le voici :
« — Je demande au tribunal encore quelques minutes d d'attention; je résumerai la cause en deux mois et dans » sa plus simple expression.
» Qu'est-ce que monsieur Verneuil?
» Qu'est-ce que madame Verneuil?
s Quelle est la moralité respective des deux époux 1
» Enfin, que demandent-ils ?
» Qu'est-ce que monsieur Verneuil ? Ah ! je n'en doute » pas, le tribunal me saura gré d'insister de nouveau sur » quelques traits caractéristiques de cette noble, austère . » et imposante figure! Je ne parlerai pas de l'éminente » capacité administrative de mon client ; je ne parlerai a pas de ses longs et honorables services, consacrés aux 2) intérêts du pays ; je ne parlerai pas de la haute position a sociale h laquelle il est parvenu, aux applaudissement » de tous. Non, je n'en parlerai pas : l'homme public doit a être écarK ^u débat.
» Mais place h l'homme privé!
» Ohî devant l'homme privé, je m'incline avec un pieux » respect, avec une religieuse émotion, et Je m'écrie : Arec rière, infâmes calomniateurs! arrière! ou sinon tombez » prosternés, repentans, devant l'homme de bien, devant » l'irréprochable père de famille, devant le chrétien!... Ce » chrétien que vous avez abreuvé de fiel, et qui, agenouillé *> devant les autels, offrant son âme h Dieu, prie pour ses » frères, prie pour les méchans, prie pour vous, femme d Verneuil! oui, entendez -vous? il prie pour vous, cet » homme vénérable que vous avez abreuvé de fiel! »
Et, par un superbe mouvement oratoire, maître Fripart, se drapant dans sa toge, feignit de s'adresser h madame Verneuil, alors au couvent défi Anglaises, alitée, fébricitante, et en proie aux» angoisses profondes que lui causaient le présent et l'avenir.
Ernest Beaumont, à cette interpellation dont Adèle absente était l'objet, sentit de nouveau fermente* sa co^ère
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et il eut peine à la contenir alors que maître Fripart poursuivit ainsi sa figure oratoire :
« — Oui, votre époux outragé a prié, prie et priera pour » vous, femme Verneuil ! Oh î je le sais, je prévois votre » astucieuse réponse, que dis-je? je la prévois, je l'en- » tends, je vous vois! Vous vous dressez livide, l'œil *> enflammé de haine, de colère, l'écume à la bouche , les » poings crispés, et vous vous écriez d'une voix haletante » de fureur:
» — Mon mari a voulu m'assassiner !
» — Vous assassiner, femme Verneuil I Nous avons vou- » lu vous assassiner!... nous!,., nousdontlavie entière offre » le plus noble spectacle qui puisse faire l'admiration des » gens de bien î Nous avons voulu vous assassiner , fem- & me Verneuil ? Id farcie imposture ! Mais c'est vous, en- & tendez-vous bien, et je le dis d'une voix éclatante, ven- » geresse ! c'est vous, oui, c'est vous... qui avez voulu
nous assassiner ! »
A cette prodigieuse assertion, Ernest Beaumont fut aussi frappé de cet éblouissement que l'audace des coquins provoque parfois chez l'honnête homme. Et maître Fripart continua de la sorte :
<* —Ne le niez pas, femme Verneuil, oh ! ne le niez pasï » oui, vous avez voulu nous assassiner; je maintiens » l'accusation ; je fais mieux, je la prouve! »
— Il le prouve!— pensa Ernest Beaumont ébahi.— J'ai relevé cette pauvre Adèle étendue sanglante, inanimée, aux pieds de son mari, et son avocat va prouver que c'est elle, qui a voulu assassiner monsieur Verneuil !
Hélas! le ieuno marin ignorait les ressources imaginaii-
ves, la subtilité des tours de gibecière de certains prestidigitateurs de la parole, aussi resta-t-ii confondu lorsque maître Fripart reprit d'une voix éclatante :
a — Mais je vous entends, femme Verneuil! vous m'in- » terrompez avec un rugissement de fureur, et vous vous » écriez :
» — Mensonge! Moi, j'ai voulu asssassiner mon époux? » De quelle arme, moi, faible femme, me serais-jedonc » servie pour tenter ce crime?
» — Ahï vou3 me demandez de quelle arme vous vous » vous êtes servie, femme Verneuil! Hé bien, je vais vous » le dire. Ecoutez. Vous vous êtes servie de l'arme la » plus lâche, la plus meurtrière, la plus traîtresse, la plus » empoisonnée do toutes les armes 1 une arme dont la » blessure est ineffaçable ou mortelle ; cette arme, je Pai » nommée... c'est la calomnie !
» Oui, avec cette arme terrible, vous nous avez frappés » dans ce que nous avons de plus cher : notre honneur , x> l'estime des gens de bien, le respect mérité dont nous » entouraient nos enfans 1
» Oui, je le dis avec horreur, avec épouvante, il a été » un jour, jour néfaste I où vous avez poussé l'impur » machiavélisme et l'effrayante audace jusqu'à nous ac- » cuser d'un commerce adultère avec notre servanto!! » jusqu'à nous accuser d'avoir sous le toit conjugal, sous b vos yeux, presque sous les yeux innocens de nos en- *> fans, osé...
» Mais c'en est assez, c'en est trop I Je jette un voile » sur ce hideux tableau ; je n'ai, pour achever de le pein-
kîÈlM VERNEUIL. *0»
» dre, ni votre corruption, ni votre cynisme, femme Ver- » neuil ! Non, je m'arrête; mais mon cœur se soulève de » dégoût, d'indignation; la sainte colère de l'honnête hom- » me outragé me transporte, m'égare, comme elle a trans- » porté, égaré ce noble monsieur Verneuil, lorsque, frap- » pé par vous d'une arme empoisonnée, il a, pour re- » pousser un lâche assassinat moral, il a, dis-je, dans le » cas de défense légitime, s'il en est au monde ! repoussé » violemment loin de lui, d'une main courroucée, l'in- » fâmo ! Je dis l'infâme, entendez-vous bien, femme Ver- » neuil?... l'intâme créature qui attentait bien plus qu'à sa » vie, qui attendait à son honneur d'honnête homme et » à ses vertus de père de famiile !
jd Hé bien, oui, en la repoussant loin de lui, cette infâ- » me, en cédant à l'exaspération que lui causait une exé- » crable calomnie, M. Verneuil a mis tant de violence dans » ce mouvement instinctif de conservation , que la ca- » lomniatrice a heurté dans sa chute l'angle d'un meu-. » ble et s'est fait au front une légère blessure.
» Voilà, femme Verneuil, voiià comment nous avons » voulu vous assassiner !
» Notre violence, nous l'avouons, nous la regrettons, » nous la déplorons avec l'humilité, avec la sincérité d'un » chrétien; nous ne cherchons pas même à l'excuser, cette d violence, en invoquant à tant de titres la sainteté de no- » tre indignation ! Non I nous confessons loyalement nos x> torts.
a Oh 1 mais, attendez, femme Verneuil; ne vous livrez pas » à une joie impudique et sinistre. Attendez! Notre loyale » confession nous autorise à exiger la vôtre, et nous vous
» demandons impérieusement, oh! nous en avons le droit I » quel est ce beau jeune homme qui, le jour de cette scène » déplorable, s'est subrepticement introduit dans le domi- » ciie conjugal? »
Ernest Beaumont, ainsi mis personnellement en cause dans le débat, redoubla d'attention, et sa colère alla progressant.
« — Oui, — continua maître Fripart d'un accent impoli rieux,— quel est-il ce beau jeune homme qui, le croira-
*> t-on ? On le croira, je l'affirme, le fait est acquis
*> aux débats... quel est ce beau jeune homme qui, en préd sance de votre respectable époux, se jette amoureuse- » ment à vos pieds, femme Verneuil, en vous appelant » son Adèle l sa chère Adèle 1 ouil sa chère Adèle! 0 » honte ! ô impudeur ! »
— Misérable ! — s'écria Ernest Beaumon-
Ls voix du marin n'arriva pas jusqu'aux oreilles des ju^es, étouffée qu'elle était par le courroux et plus encore par la douleur d'entendre le nom d'une femme qu'il entourait d'un pieux respect, diffamé, livré aux outrages, aux railleries des auditeurs. Plusieurs voisins du jeune marin, remarquant son émotion, échangèrent à demi-v©ix quelques mots ; il se vit observé, parvint encore à se contenir, et maître Fripart poursuivit :
« —Ah! j'entends votre réponse, femme Verneuil! Vous « vous écriez avec une chasteté hypocrite (Ici l'avocat prit une voix de fausset, à l'hilarité croissante des auditeurs), » vous vous écriez •
» — Moi! oh! par exemple! Quelle horreur! Ce beau » jeune homme est simplement mon cousin, mon petit
ADÈLE VERNEUIL. • îu7
» cousin, un doux ami de mon enfance ! Je ne l'ai pas » revu depuis quinze ans. Nos liens de parenté Pautori- » saient à m'appeler son Adèle, sa chère Adèle, son Adèle * adorée, son trésor, son amour, son bijou, son tout. »
Et maître Fripart articula ces derniers mots avec un accent si grotesque, que l'auditoire éclata d'un rire inextinguible,
Ernest Beaumont, exaspéré, s'élançait dans la direction du banc des avocats, lorsqu'un homme d'une figure vénérable, resté insensible aux turlupinades de maître Fripart, arrêta Ernest Beaumont par le bras et lui dit tout bas :
— Dans votre intérêt, attendez du moins, monsieur, la fin de l'audience.
— Votre conseil est bon, monsieur; j'attendrai, —répondit le marin, pâle de rage, et il attendit.
Maître Fripart, après avoir si ingénieusement imité par un ton de fausset la voix de madame Verneuil, reprit, lorsque l'hilarité de l'auditoire fut calmée:
— <* Soit, femme Verneuil, ce monsieur est votre cousin; » je veux bien jeter un voile complaisant sur un passé qui » remonte à votre quinzième année ; je veux bien ne pas » m'arrêter aux conjectures d'une première faute... digne » peut-être, je le reconnais, sinon de clémence, du moins » de pitié. Vous étiez si jeune alors, et le cousin est d'ordi- » naire un gaillard d'un naturel si séduisant I »
Cette plaisanterie de maître Fripart excita de nouveaux rires dans l'auditoire. Ernest Beaumont mordit ses lèvres jusqu'au sang; mais il s'était promis d'attendre la fin de Paudienee; il attendit.
« — Enfin, — poursuivit maître Fripart, — je veux bien
» croire que l'espèce d'attachement que vous sembliez lé- » moigner à votre mari n'avait pas sa source dans la re- » pentance d'un passé coupable , et dans votre gratitude * pour une générosité sublime ; oui, il me plaît pour un » instant de croire à tout cela, femme VerneuiU
» Mais je vous dis ceci :
a> Nous avons pris au Havre des informations minutîeuf> ses, et nous savons pertinemment que le vaisseau de ce » monsieur se nomme V Adèle. Or, le tribunal appréciera » l'énorme inconvenance de cette appellation.
Un vertige de fureur fit chanceler le jeune marin ; il s'appuya au mur, tandis que l'avocat s'écriait :
» Ce n'est pas tout : nous savons que dans l'une des » chambres que ce monsieur occupe à son bord se trouve p un cadre mystérieux renfermant un portrait» Ce portrait o doit être le vôtre, ce portrait est le vôtre, femme Ver- » neuill
» Vous niez le fait?
» Je l'affirme ! Pour moi, la présomption est aussi cer- 0 taine que l'évidence.
» Ce n'est pas tout encore ! Attendez... Je vous défends » dem'interrompre, femmeVerneuil; je vous le défends ! » — ajouta maître Fripart,. continuant sa figure oratoire, en semblant d'un geste impérieux clouer sur son banc l'accusée, représentée par son avocat.
a Vous m'écouterez jusqu'à la fin, femme Verneuil, et » vous serez justement châtiée! Donc, ce monsieur pos- » sède votre portrait et vous appelle sa chère Adèle, en prén sence de votre vénérable époux. Ce n'est rien encore, i> attendez ! La présence de votre cousin chez vous coin-
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» cidant avec le jour et l'heure de l'exécrabie calomnie d dont vous vouliez rendre votre mari victime, me dévoile » un abîme de combinaisons infernales , et je vous » le dis en face :
» Femme Verneuil, vous correspondiez secrètement avec » ce monsieurl
» Femme Verneuil, vous avez ténébreusement ourdi » avec ce monsieur une trame abominable et d'une réus- » site presque certaine!
» — Quelle trame ? — vous écriez-vous stupéfaite de » notre pénétration, — quelle trame?
» — Ah ! quelle trame, femme Verneuil ? la voici : Vous » vouliez (vous avez, hélas ! réussi), vous vouliez pous< » ser à bout votre digne et loyal époux par une atroce » calomnie, le forcer ainsi de se livrer contre vous à des » sévices graves; vous avez prévenu votre cousin du jour » et de l'instant probable de cette scène déplorable, afin » de trouver dans ce monsieur un témoin complaisant.
» Dites, le complot est-il assez noir? osez-vous le nier, » femme Verneuil?... Nonl vous ne l'oserez pas, vous ne » l'osez pas ; vous vous taisez ; je prends acte de votre » silence.
y> C'est ainsi qu'à l'aide de ces odieuses manœuvres » vous comptez provoquer, obtenir une séparation qui, » vous rendant votre liberté* vous permette de fouler ef- » frontément, impunément aux pieds vos devoirs d'é- *> pouse, et de nouer... je ne voudrais pas dire de renouer *> avec ce monsieur, des relations adultères !
» Soyez satisfaite, femme Verneuil, votre trame, je le *> reconnais, a été d'une habileté machiavélique.
» Allez rejoindre votre complice I courez vous jeter dans » ses bras !
» L'honnête homme que vous avez frappé au cœur, » l'honnête homme que vous avez voulu couvrir d'op- » probre ne vous marchandera pas la séparation que vous » réclamez, femme Verneuil ; il la désire autant que vous, » plus que vous, cette séparation 1 Votre présence serait » désormais pour lui un sujet inépuisable de juste aver- » sion et de douleur.
» Soyez donc libre, femme Verneuil; votre malheureux » époux poussera la mansuétude jusqu'à prier le ciel de » vous épargner le châtiment de votre inconduite ! Mais » tenez, croyez -moi, ne triomphez pas encore dans votre » joie satanique, et écoutez ceci :
» La société, outragée par vous, n'imitera pas , ne » doit pas imiter l'angélique commisération de votre d époux, qui vous pardonne et prie pour vous. Femme » Verneuil 1 la société vous vomira de son sein avec mé- » pris, avec dégoût, et la loi saura sauvegarder contre vos » honteux débordemens l'homme de bien qui ne peut » malheureusement vous retirer son nom. Ce nom, vous y> ne le prostituerez pas impunément! Femme Verneuil, » sachez, pour votre gouverne, que la femme légalement y> séparée de corps et de biens reste toujours sous le coup » des peines dont sont menacées les adultères !
d Et maintenant, bravez si vous l'osez, dans votre au- » dace, les lois divines et humaines! Allez, femme Ver- » neuil, retirez- vous ! Disparaissez à nos yeux rougis de, » larmes; nous ne demandons à la loi qu'une grâce, celle » de retrouver la paix de notre foyer, d'élever nos enfans
x> dans la pratique austère des vertus chrétiennes, et d'ou- » bîier, au milieu des douces consolations de notre jeune d famille, qu'il est dans le monde une femme qui porte, » et sans doute déshonore notre nom !
» J'ai dit.
» Cette grâce, ou plutôt cette justice quq nous récla- » mons, nous l'attendons de l'équité inséparable de la » haute sagesse du tribunal. Nous avons donc le ferme es- * poir qu'il déclarera séparée, de corps et de biens, la » femme Adèle Régnier, épouse du sieur Théodore Ver- » neuil, et qu'en présence des faits scandaleux dévoilés » par mon insuffisante plaidoirie, le fils et la fille de mon- » sieur Verneuii lui resteront confiés, l'immoralité flagran- » te de leur mère devant être pour leur jeune âge du plus » détestable exemple, et corrompre à jamais leur inno- » cence 1 »
Le tribunal prononça, séance tenante , la séparation de corps et de biens des époux Verneuii; mais, contrairement aux conclus' ons de maître Fripart, Emma, leur fille, devait être confiée aux soins de sa mère, et Louis aux soins de son père; toutefois, madame Verneuii aurait la faculté d'aller visiter son fils au collège où il recevait son éducation, et de plus, pourrait exiger qu'il vînt passer chez elle quelques heures le dimanche, de quinzaino en quinzaine.
Maître Fripart sortit de l'audience en se frottant les mains. Homme robuste et dans la force de l'âge, il avait l'oreille rouge, le regard béat, parfois vif et sardonique ; en ce moment, les traits de Yavocat-engueuleur, pour nous servir de l'énergique expression de notre ami Alphonse Karr, jubilaient épanouis; il savourait les éloges de plusieurs confrères, auditeurs de son plaidoyer. Jamais, selon eux, ii ne s'était montré plus éloquent, plus adroit, plus incisif, plus plaisant. La pauvre madame Verneuil resterait du coup écorchée vive. Maître Fripart se délectait modestement de ces louanges en traversant un couloir qui conduisait du préfoire h la salle des Pas-Perdus, lorsque soudain il voit s'avancer à sa rencontre un jeune homme de haute stature, d'une figure fortement caractérisée, très ; pâle, mais très calme. Ce jeune homme le salua courtoisement et lui dit d'une voix légèrement altérée :
— C'est à maître Fripart que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui, monsieur,— répond l'avocat en s'arrêtant, ainsi que ceux de ses collègues dont il est accompagné.-*- Qu'y a Ml pour votre service?
— Monsieur, je me nomme Ernest Beaumont ; madame Adèle Verneuil est ma cousine.
Ces mots significatifs, la pâleur du marin, son émotion, visiblement contenue, frappent les collègues de maître
Fripart, et, pressentant une explication, ils se ferment en cercle autour des deux interlocuteurs.
— Ah ! vous êtes monsieur Ernest Beaumoût? — répond maître Fripart avec un accent légèrement narquois. — Eh bien ! monsieur, que me voulez-vous ?
—Monsieur, je sais les égards que Ton doit à un avocat lorsqu'il se respecte et se renferme dans les limites de son droit ; mais je vous ferai observer, monsieur, que ces limites, vous les avez tout à l'heure dépassées; vous vous êtes permis de me mettre outrageusement ea cause dans le procès de madame Verneuii. Or^monsieur, je n'ai jamais outragé personne et je ne souffre l'outrage de personne.
— Qu'est-ce à dire, monsieur?
— Pardon, maître Fripart, deux mots encore et je termine. Il existe h Paris des journaux judiciaires; vous voudrez donc bien me faire la grâce d'écrire aujourd'hui à l'un de ces journaux simplement ceci ou l'équivalent.
Et Ernest Beaumont lit à haute voix les lignes suivantes, qu'il avait tracées au crayon :
« Monsieur le rédacteur, en défendant mon client, mon- » sieur Verneuii, il m'est échappé, dans l'entraînement de » l'improvisation, des paroles qui pourraient porter at- » teinte à la considération due au nobîe caractère et aux » vertus privées de madame Verneuii. Ces paroles, je les
* regrette, et je m'empresse de reconnaître loyalement » que madame Verneuii est digne à tous égards du plus
* profond respect. »
A cette demande insolite du jeune matin, présentée d'une voix ferme, un murmure de surprise circule parmi les
quelques collègues de maître Fripart. Il leur impose silence d'un geste amical , et s'adressant à Ernest Beaumont en goguenardant t
— Il n'y a pas de post-scriptum à cette épitreî
— Non, monsieur.
— C'est fort heureux5en vérité. Ah çà! monsieur Ernest Beaumont, est-ce que décidément vous me prendriez pour un imbécile, ou pour un homme sans foi ni conviction?
— Je ne saurais, maître Fripart, vous répondre sincèrement là-dessus../sans sortir des bornes de la politesse que je me suis imposée.
— En d'autres termes, monsieur Ernest Beaumont, vous vous imaginez que par la lettre que vous me proposez d'écrire, j'irais démentir mon plaidoyer d'un bout à l'autre?
— Si votre plaidoyer a menti, et il a menti, maître Fripart, il est de votre devoir de confesser loyalement ce que j'appellerai par courtoisie : une erreur involontaire.
— Monsieur , — reprend d'un ton rogue et hautain maître Fripart,— retenez bien ceci : Nous sommes dans le sanctuaire de la justice. J'ai l'honneur d'appartenir au barreau; comme membre du barreau, je ne dois compte à personne de mes paroles, sinon au président du tribunal devant qui je plaide. Hors de là, et couvert de l'inviolabilité de ma toge, je repousse, avec le dédain qu'elles méritent, des réclamations pour le moins fort inconvenantes. Sur ce, je suis, monsieur, votre serviteur.
Et maître Fripart fait un pas pour s'éloigner ; maïs le passage de l'étroit couloir lui est barré par Ernest Beaumont, qui, se plaçant carrément face à face de l'avocat :
— Maître Fripart, voulez-vous, oui ou non, écrire la
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lettre que je réclame en m'adressant à votre conscience, que je veux encore croire surprise par des calomnies dont vous vous êtes fait l'écho?
— Ah çà ! mon cher monsieur, la plaisanterie est infiniment trop prolongée.
— Vous vous refusez à démentir vos calomnies ?
— Je refuse formellement de démentir une phrase, un mot, une virgule de mon plaidoyer. Est-ce clair ?
— Fort clair. En ce cas, maître Fripart, vous m'obligez à vous demander satisfaction et à vous en imposer au besoin la nécessité par des voies que je me verrais, à grand regret, obligé d'employer... Donc, j'exige formellement la réparation des outrages que vous m'avez publiquement adressés.
— Des menaces de voies de" fait! un duel ! — répond l'avocat éclatant de rire et haussant les épaules. — Vous êtes en vérité charmant, mon cher monsieur. Allons, c'est trop bouffon; laissez-moi passer.
— Maître Fripart, — dit Ernest Beaumont, dont la patience contenue jusqu'alors, grâce à des efforts surhumains, était à bout, — maître Fripart, prenez garde, je suis résolu d'obtenir de vous, par tous les moyens possibles, une réparation de vos outrages ou un désaveu de vos calomnies.
— Allons donc 1 vous êtes stupide ! Vous ne me barrejez pas plus longtemps le passage I — s'écrie maître Fripart pourpre de colère, et d'un bras vigoureux, il repousse si violemment en arrière le jeune marin, que celui-ci va trébucher à quelques pas.
Cette brutale agression de l'avocat provoqua une déplo-
rable scène de violence. Ernest Beaumont, exaspéré, s'oublia malheureusement Jusqu'à souffleter à tour de bras maître Fripart. L'un des confrères d'icelui courut au poste du palais de Justice chercher la garde,Un procès-verbal de flagrant délit ayant été dressé h l'instant, Ernest Beaumont arrêté sur l'heure, fut condamné plus tard à six mois de prison, atteint et convaincu de « voies de fait contre un » membre du barreau, à l'occasion de l'exercice de ses » fonctions placées sous la protection de la loi. »
te procès en séparation de monsieur et de madame Verneuil eut, ainsi que tous les procès de ce genre, un scandaleux retentissement; les journaux judiciaires reproduisirent les plaidoyers. Celui de l'avocat d'Adèle ne produisit aucun effet et n'en devait produire aucun ; il était rempli de modération, de convenance, et exempt de toute personnalité blessante, sauf une interruption arrachée à l'indignation du défenseur de la jeune femme, exaspéré d'entendre louer les prétendues vertus chrétiennes de monsieur Verneuil,et cédant à un légitime désir de démasquer cet hypocrite.
L'on a vu avec quel art maître Fripart rétorqua l'accusation d'adultère lancée par son adversaire. Son plaidoyer eut un grand succès ; il donnait ample pâture à la malignité publique, et, grâce à sa perfide habileté, il intervertissait audacieusement les rô*es : l'accusé devenait l'accu-
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sateur, d'odieux soupçons planaient sur l'irréprochable vie de madame Verneuil. Enfin, les odieuses saillies de cet avocat,— d'une espèce heureusement exceptionnelle, nous l'avons dit, — ces saillies à l'endroit d'Ernest Beaurnont parurent les plus réjouissantes et surtout les plus probantes des saillies. Cette grossièreté stupide entacha aux yeux des moins malveillans la réputation d'une épouse, d'une mère digne de tant d'intérêt et de respect. ■ La séquelle des faux dévots, tartuffes mâles ou femelles qui pratiquent admirablement, il faut le reconnaître, la solidarité de leur confrérie, proclama monsieur Verneuil martyr d'une indigne calomnie; pour ceux-là, Adèle Verneuil fut, selon ses mérites, écorchét vizz, ainsi que le disait maître Fripart.
Monsieur Verneuil crut devoir envoyer à sa femme, par la poste et sous enveloppe, le plaidoyer de maître Fripart, y compris une note relative aux violences exercées sur ce porte-toge par Ernest Beaurnont, violences qui seraient, conformément à la loi, punies de plusieurs mois de prison, disait le journal judiciaire.
L'on connaît le caractère de madame Verneuil, la délicatesse, l'élévation de ses sentimens, et surtout sa terreur du scandale, terreur naturelle à ceux dont la modestie, la timidité égalent les touchantes vertus; l'on devinera donc les cruelles souffrances de la jeune femme à cette pensée qu'elle était le sujet des railleries , des dédains ou ce la répulsion d'un monde moqueur, superficiel et en majorité enclin à croire à toutes les bassesses, h toutes les turpitudes, et h se montrer outrageusement sceptique en ce qui touche jpç sent
Madame Verneuil s'épouvantait en songeant que le plaidoyer de maître Fripart, tissu de calomnies impures, pouvait tomber un jour sous les yeux de ses enfans, et que plus tard, lorsqu'il s'agirait de marier sa fille, l'ignominie maternelle rejaillirait peut-être sur Emma et compromettrait son avenir.
Enfin, la condamnation d'Ernest Beaumont , coupable d'avoir cédé à un mouvement d'indignation regrettable, ajoutait encore aux navrans chagrins de la jeune femme; elle tomba gravement malade au couvent des Anglaises, et ne dut la vie qu'aux soins dévoués du docteur Max. Lors de sa convalescence, elle quitta la maison religieuse et vint habiter un quartier solitaire, chercha l'oubli de ses peines et d'ineffables consolations dans sa tendresse pour sa fille et le doux accomplissement de ses devoirs de mère.
Monsieur Verneuil, ainsi qu'on le pense , garda Charlotte près de lui, l'homme de mœurs les plus rigides pouvant, sans porter atteinte à la morale publique et privée, mettre sa maison sous la surveillance d'une femme de charge. Telle fut la nouvelle dignité à laquelle s'éleva Charlotte ; elle eut une cuisinière sous ses ordres, devint servanle-maîtresse, et prit un emuire absolu, irrésistible, sur son maître*
ADÈLE VERNEUÏL. 119
Six mois se sont écoulés depuis le jugement du procès en séparation de madame Verneuil. Elle est rentrée en possession de sa dot : environ huit mille livres de revenu. Elle occupe un modeste appartement dans le quartier du Luxembourg ; elle a conservé à son service Joséphine, sa cuisinière, honnête femme d'un âge mûr et dévouée à sa maîtresse.
L'après-dîner est avancée. La porte et les fenêtres de l'appartement de madame Verneuil, situé aurez-de-chaussée, sont ouvertes sur un petit jardin dont elle a cru la jouissance salutaire à la santé de sa fille. Le salon où se passent les Fcènes suivantes sert aussi de cabinet de travail à Emma ; son éducation continue d'être l'objet constant de la sollicitude de sa mère. Un piano, unei table à écrire, une bibliothèque où sont rangés les livres de l'enfant, témoignent des occupations studieuses des deux habitantes de cette demeure ; des meubles et des tentures de bon goût, des fieurs fraîchement coupées, garnissant les vases de la cheminée, donnent à cette paisible retraite un caractère d'élégante simplicité ; l'on aperçoit à travers les croisées les bosquets et la pelouse du jardin, à l'horizon se dessinent les masses verdoyantes des grands arbres du Luxembourg.
L'arrêt de séparation a décidé que Louis resterait confié aux soins de son père, Emma aux soins de sa mère, et que celle-ci pourrait exiger que son fils, placé au collège, vînt
passer chez elle, chaque quinzaine, quelques neures de la journée des dimanches.
Ce jour-là «st un dimanche.
Les deux enfans, qui jouaient dans le jardin sous la surveillance de Joséphine, entrent dans le salon. Louis atteint sa onzième anuée ; il est de deux ans plus jeune que sa sœur, et en ce moment il semble la bouder ; celleci, le visage baigné de iarmes, va s'asseoir près de sa table de travail, s'y accoude tenant son mouchoir sur ses yeux; son frère, non moins chagrin, reste à l'autre extrémité du salon, et, debout près du piano, feuillette machinalement une partition.
Les deux enfans, absorbés dans leur bouderie, n'ont pas entendu les pas de leur mère, qui sort de sa chambre, dont la porte est restée ouverte. Madame Verneuil, péniblement surprise devoir son fils et sa fille éplorés, se tenant éloignés l'un de l'autre, demeure un moment immobile au seuil du salon, et tâchant de pénétrer mentalement la cause du dis-, cord de Louis et d'Emma, elle les observe avec une in* quiète curiosité.
Adèle est très pâle; ses chagrins, sa récente maladie, ont profondément altéré ses traits ; mais leur pâleur et l'expression mélancolique de sa physionomie rendent la jeune femme plus intéressante encore. Sa robe de mousseline blanche, Pécharpe diaphane à demi enroulée autour de son cou gracieux et délicat, prêtent à sa personne quelque chose de vaporeux, d'aérien; jamais son apparence n'a mieux justifié le surnom de Sylphide que lui donnaient ses compagnes au temps de sa première jeunesse ; ses chevenx châtains, lissés on bandeaux brillans, dessinent l'o-
vale de son Iront charmant ; ses yeux bleus semblent agrandis par la légère dépression de ses joues; ses mains, d'une blancheur mate, devenues presque transparentes , laissent apercevoir sous l'épiderme le réseau bleuâtre des veines. Madame Verneuil, après avoir silencieusement contemplé son fils et sa fille, soupire, craignant d'avoir deviné le motif de leur désunion ; puis, s'ef forçant de prendre un air riant, elle s'avance vers eux.
— Mes enfans, je croyais que vous étiez encore dans le jardin, je ne voulais pas interrompre vos jeux.
Emma se lève,, essuie furtivement la trace des larmes qu'elle vient de répandre, met son mouchoir dans la poche de son tablier, tâche de paraître gaie, afin de ne pas affliger sa mère, dont elle se rapproche. Louis, toujours chagrin, reste auprès du piano et continue de feuilleter la partition.
Madame Verneuil s'assied sur une causeuse. Emma s'empresse de se rapprocher de sa mère, et s'adressant à Louis d'une voix caressante :
— Viens donc, mon frère, viens donc te mettre avec moi à côté de maman.
Adèle, voyant son fils demeurer immobile et boudeur, dit tout bas à Emma en souriant :
— Il y a donc entre vous deux une terrible fâcherie ?
— Je ne suis pas fâchée, — répond Emma, le cœur en* core gros de larmes; — j'ai pleuré, maman, voilà tout.
422 LE MABLE MÉDECIN.
Et ses yeux redevenant humides, elle déto^ns te *ête, afin de cacher son émotion à sa mère.
— Louis, — dit madame Verneuil, — pourquoi restes-tu loin de nous ? — Mais son fils ne bougeant, elle ajoute ; — Est-ce que tu ne m'entends pas, eher enfant? Viens donc là t'asseoir à côté de moi.
Louis se décide enfin, et, la tête basse, s'approche lente* ment; il prend place à gauche de sa mère. Celle-ci, dès qu'il est assis, l'attire à elle, ainsi que sa fille, et les enlaçant de ses bras, les rapproche assez l'un de l'autre pour que leurs deux visages s'effleurent; puis d'une voix attendrie :
— Embrassez-vous tout de suite, et qu'il ne soit plus question de cette vilaine bouderie.
— Oh 1 de tout cœur! — dit Emma, cherchant des lèvres le front de Louis ; mais celui-ci, par un léger mouvement de tête, échappe à cette caresse, et sa sœur ajoute tristement : — Tu le vois, maman , il veut rester fâché !
Le cœur de madame Verneuil se serre ; mais, espérant apaiser ce discord enfantin en ne paraissant pas le prendre au sérieux, eUe asseoit son fils sur ses genoux, et s'efforçant de nouveau de sourire,
— Il paraît que décidément il s'agit de quelque chose de très grave, puisque le seigneur Louis se montre si rébarbatif! Voyons, mes enfans, confiez-moi la cause de cette furieuse dispute .
— Maman, — dit vivement Emma,— je*..
— Mademoiselle Emma, — reprit madame Verneuil, — laissez le seigneur Louis s'expliquer le premier, car, si je ne me trompe, il est l'offensé.
— Oui, maman, car tout à l'heure, dans le jardin, sous lo berceau, ma sœur m'a reproché d'être un sans cœur!
— louis, Louis, ce n'est pas cela que je t'ai dit.... je....
— Oh! par exemple, es-tu menteuse! Ta ne m'as pas dit : Il faudrait être un sans cœur pour aimer mieux Charlotte que maman, parce que Charlotte te bourre de friandises !
Au nom odieux de cette servante, madame Verneuil tressaille douloureusement et dé-ire couper court à cette discussion, déplorable à tant de titres; mais ses deux enfans, jaloux de se justifier à ses yeux, trompent son espoir de conciliation, cèdent à leurs ressentimens jusqu'alors contenus devant elle, et malgré ses efforts pour leur imposer silence, la discussion s'engage, et son animation va croissant*
— Vois-tu, maman ! — s'écriait Emma, — mon frère l'avoue lui-même! Je ne lui ai pas dit qu'il était un sans cœur, mais qu'il le serait, s'il te préférait Charlotte.
— Ça n'empêche pas que tu m'as encore reproché d'écouter papa et Charlotte, quand ils disaient de vilaines choses sur maman.
— Mes enfans, de grâce, je vous en supplie.,.
— Oh 1 ça c'est vrai , mère, je ne le nie pas ! J'ai dît à Louis : lorsque papa et Charlotte parlent mal de maman devant toi, tu devrais leur répondre : «Jamais vous no » m'empêcherez d'aimer ma mère... au contraire... »
— Je voudrais bien t'y voir, toi, oser dire cela à papa et à Charlotte 1
— Oui, je leur dirais, — s'écrie Emma, îe teint empourpré, — oui, je leur dirais... Tu n'as donc pas de cœur ?
— Emma... Louis... je vous en conjure..., écoutez-moi.
— Ça lui est bien facile à mademoiselle Emma d'accuser les autres de manquer de cœur, — répond Louis courroucé; — ce matin, Charlotte m'a pincé jusqu'au sang, parce que je disais : « Quel bonheur t c'est le dimanche de » maman. »
— On dit ce que l'on a sur le cœur... et l'on se laissa pincer, entends-tu cela, mon frère?
— Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi.
— Va, tu n'es qu'un vilain I
— Et toi une vilaine!
—Et toi un sans cœur, je finirai par le croire I
— Et toi une méchante!
— Mes enfans, mes enfans',! — . s'écrie madame Verneuii navrée de cette discussion, qu'elle avait en vain tenté d'interrompre, — vous voulez donc me rendre malheureuse, me faire pleurer? Mon Dieu, n'est-ce pas assez pénible d'être séparés les uns des autres, sans attrister encore ces jours si rares où nous sommes tous trois réunis ? Je vous le demande comme une grâce, chers.,, chers enfans adorés, — ajoute Adèle en serrant Louis et Emma sur sa poitrine et les couvrant de baisers; — je vous en supplie, jamais ne parlons de ce qui se passe, de ce qui se dit hor? d'ici... ; ne songeons qu'au bonheur d'être ensemble I Voyez -vous, chers petits, à votre âge, il est des choses que vous ne pouvez encore comprendre ! De ce nombre est la séparation de votre père et de moi. Peut-être avons-nous eu tous deux des torts réciproques ; vous serez à même d'apprécier cela dans quelques années ; mais, jusque-là, aimons-nous, consolons-nous, et au lieu de nous désunir,
kWM VEBNEÏÏÏL. «25
seftons-nous bien... comme en ce moment, serrons-nous bien tous les trois, les uns contre les autres.
En prononçant ces mots, Adèle presse passionnément ses deux enfans sur sa poitrine, et les couvrant de caresses:
— Oui, ainsi tous trois, cœur contre cœur, nous défierons les méchans !
À ces tendres paroles, Louis et Emma oublient leurs récriminations enfantines, et dans un commun retour d'affection, leurs lèvres se cherchent, se rencontrent : la paix est faite sur le sein maternel.
— Pardon, petit frère,— dit Emma,— pardon de t'avoïr appelé « Sans cœur. »
—Non,— s'écrie Louis héroïquement, et cédant à la mobilité des impressions de son âge, — non, tu avais raison, j'étais un sans cœur! et si elle s'avise encore de dire du mal de maman, cette Charlotte, je lui flanquerai de grandissimes coups do pieds. Ah ï dame 1 tant pis !
— Louis, mon petit Louis , — reprend Emma, — ne va pas t'exposer au moins 1 Tu me fais peur, tu as l'air furieux.
Joséphine apporte en ce moment, sur un plateau, le goûter des enfans, et leur dit :
—Vite, monsieur Louis, vous n'avez que le temps de goûter; dépêchez-vous, le? portier, qui vient vous chercher pour vous reconduire chez votre papa, est là ; il vous attend, il est pressé, il a encore une course à faire,
— Déjà nous séparer!... Ah! que ces heures ont passé rapidement! — murmure en soupirant madame VerneuiL Et se levant, elle va présider au goûter de ses enfans.
Emma mange à peine; mais son frère, ne songeant déjà
iW LE DIABLE MÉDECIN.
plus à leur discussion récente, se livre sans contraiate à son appétit de collégien, et, la bouche pleine, s'adressant à Joséphine :
— Tu devrais bien, une autre fois, nous régaler de croquettes de riz. Charlotte les aime beaucoup ; elle en fait faire à la cuisinère de papa. C'est excellent !
— Hé bien, moi, à la place de la cuisinière, j'enverrais joliment promener mademoiselle Charlotte,— répond Joséphine.— A-t-on jamais vu ! ça se mêle de donner des ordres, une pareille...
— Joséphine, assez sur ce sujet, je vous prie,— dit vivement madame Verneuil ; puis, enlevant Louis à son assiette, le faisant asseoir sur ses genoux et lui passant l'un de ses bras autour du cou, — Allons, mon enfant, il faut nous dire adieu ; nous irons, ta sœur et moi, te voir au collège, jeudi, à l'heure dé ta récréation de midi.
— Ah î non, maman, pas jeudi.
— Pourquoi cela?
— Parce que Charlotte m'a dit aujourd'hui qu'elle viendrait ce jour-là et qu'elle m'apporterait une tarte aux cerises, mais grande ! oh f mais grande !
— Eu ce cas, mon enfant,— reprend madame Verneuil, dissimulant sa pénible impression,— en ce cas, nous irons te voir mercredi ; nous y gagnerons, car nous t'embrasserons un jour plus tôt. D'ici là, sois sage, satisfais tes professeurs, travaille assidûment, sois bon, et surtout ne mens jamais.L'homme sincère, laborieux et bon, est aimé, honoré de tout le- monde. Encore adieu, cher enfant I — Et l'embrassant avec effusion, — Tâche d'obtenir, durant cette quinzaine, de bonnes places dans ta classe; tu nous
ABËLE VERNEUIL. 127
rendras, ta sœur et mol, bien heureuses, et jeté promets un beau livre où tu liras l'histoire des enfans qui, à ton âge, étaient déjà remarquables par leur savoir et surtout par les généreuses qualités de leur cœur.
— Oh ! merci, maman» Y a-t-i! des images dans le livre?
— Oui ; le portrait de ces enfans célèbres.
— Quel bonheur 1 Ça fait que dans quinze jours, si j'ai bien travaillé, j'aurai un beau livre et un pâté ! — ajoute étourdiment Louis, oubliant déjà ses menaces de grandissimes coups de pieds à l'endroit de Charlotte.— Oui, tu ne sais pas, maman 1 Charlotte m'a dit : <x Je te ferai cadeau » d'un gros pâté; ça fera endêver de jalousie ceux de tes » camarades dont les parens sont trop pauvres pour les » régaler de pareilles friandises. Tes camarades te flatted ront, te souffleront tes leçons pour avoir de ton pâté ; » mais je ne te le donnerai que si, d'ici à quinze jours, » toutes les fois que j'irai te voir au collège, tu ne me par- » les pas une seule fois de ta.,. »
Louis, malgré son étourderie, n'acheva pas; il crut ne pas avoir laissé deviner ce qu'il voulait cacher par une réticence tardive ; mais Adèle et sa fille suppléèrent dans leur pensée à la phrase interrompue; le cœur de madame Verneuil se brisa de nouveau et se souleva de dégoût en songeant aux odieux, aux ignobles moyens employés pour pervertir son malheureux enfant , pour comprimer en lui jusqu'à l'expression de son attachement filial.
— Madame,— dit Joséphine en revenant dans le salon, —le portier de monsieur s'impatiente ; il doit être de re-
tour à cinq heures, et il est quatre heures et demie.
— Oh! alors, je m'en vas tout de suite !— s'écrie Louis courant chercher sa casquette. — Je serais tant gronda par Charlotte et par papa si je revenais trop tard ! ils me mettraient pour sûr au pain sec, et ça serait joliment dommage, car Charlotte m'a dit qu'il y avait à dîner un dindon rôti , une tourte aux boulettes et des meringues... des meringues! Adieu, maman!— ajouta l'enfant tendant son front à sa mère ; — adieu, Emma! Vous viendrez me voir mercredi à l'heure de la récréation, n'est-ce pas?
— Oui* mon enfant,— répond Adèle en embrassant son fils et contenant à peine ses larmes.— Adieu.
—Au revoir, Emma,— reprit Louis en embrassant à son tour sa sœur.— Je me sauve, il est si tard !
— Certainement, va vite, va vite ! — dit amèrement Emma, suivant du regard son frère qui s'encourt empressé,—sauve-toi ! car pour rester près de nous quelques minutes de plus, tu risquerais de perdre ta part du dindon, de la tourte et des seringues !
—Je crois bien! — répond naïvement Louis en sortant précipitamment.— Adieu, masian ; adieu, ma sœur!
Emma, aussitôt après le départ de Louis, se jeta au cou de madame de Verneuil, et s'écria en sanglotant :
— Mon frère ne nous aime plus!
—Calme-toi, chère ange, rassure-toi ; pas d'exagération, —dit la jeune femme en répondant aux caresses de sa fille.— Si le temps ne m'eût pas manqué, j'aurais fait com-
prendre à ton frère— et il m'aurait comprise, car son cœur est bon,— que son empressement apparent à nous quitter pour le dîner pouvait blesser notre affection ; la raison, le sentiment des convenances viendront plus tard. Ce cher Louis, c'est encore un enfant I
— Faut-il donc être si grand pour aimer sa mère ? Fautil donc être si raisonnable pour te préférer à une indigne servante?
— Emma,..
— Tiens, vois-tu, maman, afin de ne pas te chagriner, je ne reviens jamais sur ce sujet, mais depuis longtemps je suis certaine que je ne rêvais pas lorsque j'ai entendu mon père dire à cette Charlotte : « Tu es ma vraie femme. Je *> voudrais que l'autre fût morte : tu serais la maîtresse » ici. »
— Je t'en supplie, changeons d'entretien,
— Tu n'es pas morte, c'est vrai, mais tu as failli mourir, pauvre mère chérie I— poursuit Emma indignée, sans tenir compte de la prière de madame Verneuil. — Oui, ce n'est pas leur faute si tu n'es pas morte de chagrin! Est-ce que cette Charlotte n'est pas la maîtresse chez mon père ? Est-ce qu'ils ne détournent pas Louis de son attachement pournous?Quoi! ils lui disent sanscesse du mal de toi, et il le souffrel II ne trouve pas révoltant qu'on lui promette une friandise, à la condition de ne pas seulement prononcer ton nom ! Et il est capable de ne pas le prononcer, ton nom, dans l'espoir de satisfaire sa gourmandise! Louis, Louis qui nous aimait tant il y a six mois, vois ce qu'ils ont fait de lui!
— Mais, mon enfant, tu t'abuses.
— Non, non, je ne m'abuse pas! Eh bien ! tant pis pour Louis et pour mon père 1 s'ils ne nous aiment plus, moi non plus je ne les aime plus ! Ils te font trop souffrir ! Va, mère chérie, nous saurons bien nous passer d'eux !
Madame Verneuil, en proie à une douleur croissante, va tâcher d'apaiser l'exaltation de sa fille, lorsque Joséphine, accourant l'air joyeux :
—Ah ! madame, ce digne monsieur est là; il demande à >ous voir.
— De qui parlez-vous, Joséphine?
— De ce brave monsieur Ernest Beaumont qui, le soir où...
— C'est bien... J'attendais en effet monsieur Beaumont; priez-le d'entrer.
- Pauvre jeune homme!— dit Joséphine en s'éloignant; — il sort sans doute de prison, @ù il était depuis six mois! C'est égal, il s'est toujours procuré la satisfaction de donner une raclée h ce scélérat d'avocat qui a vilipendé cette pauvre madame, à ce que dit monsieur le docteur Max.
— Emma,— reprit madame Verneuil sans témoigner le moindre embarras, — j'ai à causer longuement avec la personne que Joséphine vient d'annoncer.
-r Qui est-ce donc, maman?
— Un de nos parens, monsieur Ernest Beaumont.
— Je ne t'ai jamais entendu parler de lui.
— 11 est marin, et voyageait sur mer depuis environ quinze ans.
—Je te laisse, maman; je vais prendre un livre et aller dans notre chambre.
— Ne serais-tu pas mieux là, près des fenêtres du salon, sous îes arbres? Il fait si beau temps!
— Oh ! je préfère de beaucoup rester dans le jardine
— Pourquoi alors voulais-tu aller dans notre chambre ?
— Je craignais de te déranger, maman, ou d'être indiscrète.
—Ta présence ne me gêne, ne me gênera jamais en rien, chère enfant, — répond madame Verneuil, dont l'âme délicate et pure s'effarouche à la seule pensée que sa fille puisse craindre de troubler le tête à tête qu'elle, Adèle, doit avoir avec Ernest Beaumont.
Emma va prendre un livre dans la bibliothèque, revient près de sa mère en lui tendant son front.
—Tiens, maman, j'ai eu tort de te dire que je ne voulais plus aimer Louis, d'abord parce que cela t'a affligée, et puis parce qu'au fond je sens que cela me serait très difficile de ne plus l'aimer, ce pauvre petit frère. Tu as raison, c'est un enfant.
Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase naïve, Emma embrasse sa mère et se dirige vers le jardin, dont elle va franchir le seuil. Elle s'arrête à l'aspect d'Ernest Beaumont, lui fait une profonde révérence en le regardant curieusement, et le laisse seul avec madame Verneuil.
Ernest Beaumont est à peu près du même âge qu'Adèle. Rempli de générosité, de courage, de droiture; marin consommé, artiste éminent, riche de connaissances variées,
fruits du loisir de ses longues traversées, il a visité presque tous les rivages du globe, non-seulement en navigateur expérimenté, mais en peintre, en botaniste, en géologue, en historien, en poëte. La vivacité de son imagination devait le rendre profondément sensible à la grande poésie de la mer et aux beautés diverses de tant de contrées lointaines, parcourues durant ses voyages. Son organisation physique offre de nombreux rapproehemens avec celle de madame Verneuil : svelte, élancé, plus nerveux que robuste, d'une figure plus attrayante que régulièrement belle, mais empreinte de franchise, d'énergie, et surtout remarquable, ainsi que le disait Florence Hermann, par ses yeux d'un tendre azur, frangés de longs cils noirs comme ses sourcils, ses cheveux et sa barbe légère. Ses yeux bleus, l'éclatante blancheur de ses dents formaient un contraste bizarre et non sans charme avec la nuance bronzée de son teint hâlé par la brise de mer et par le soleil des tropiques ; en un mot, ainsi que le disait encore Florence Hermann, appréciatrice très experte, la personne du jeune marin était de celles-là qu'il est impossible d'oublier lorsqu'on les a une fois rencontrées.
Ernest Beaumont est sorti la veille de Sainte-Pélagie, prison où il est resté depuis cette altercation avec maître Fripart, en suite de laquelle il a vertement châtié la calomnieuse audace de l'avocat engueuleur, violence regrettable au point de vue de la modération humaine. La figure radieuse du jeune marin exprime une félicité à peine contenue; mais soudain il s'attriste; il est frappé de
l'altération des traits de madame Verneuil. Elle remarque la pénible impression de son cousin et lui tend cordialement les mains.
— Ernest, vous mp trouvez bien changée, n'est-ce pas? Mais parlons de vous, mon ami. La condamnation que vous venez de subir vous a été infligée parce que vous avez pris trop vivement ma défense. Mon Dieu ! perdant ces six mois de solitude, quel a dû être votre ennui I Ernest I Ernest ! vous ne me répondez pas?
— Non, je vous regarde... Puis, tenez, en ce moment, je suis malgré moi sous l'obsession d'une méchante pensée*
— . Vous, mon ami ?
— Oui... cette pensée est à la fois cruelle et présomptueuse.
— Vraiment ? Pauvre cœur loyal et généreux !
— Présomptueuse et cruelle est ma pensée, parce que la souffrance empreinte sur vos traits, Adèle, ne me cause pas tout le chagrin qu'elle devrait me causer... Non, car j'ai assez de présomption dans mon amour pour me dire : « A force de soins, de dévouement, de tendresse, je rendrai une heureuse sérénité à ce cher et charmant visage, aujourd'hui si abattu, si navré! »
En prononçant ces derniers mots, la voix d'Ernest se trouble, ses larmes coulent lentement sur sa mâle et brune tfgure, et après un moment de silence dont l'émotion est partagée par madame Verneuil :
— Ah! ce jour me fait oublier ces quinze ans passés dans l'isolement, dans le chagrin, — ajoute-t-il.— Cependant cet isolement, ce chagrin avaient parfois pour moi
un étrange attrait. Oh ! si vous saviez, Adèle ! si vous saviez !.,.
— Parlez, parlez ! votre voix amie m'est si douce ! — répond madame Verneuil, brisée , énervée par le bonheur,—je n'ai que la force de vous écouter. Parlez, Ernest; dites-moi tout.
— Oui, pendant quinze ans, j'ai presque toujours vécu sur mer, et pourtant cette solitude immense avait pour moi un étrange attrait. Ah ! que de fois, sur le pont de mon navire, la nuit, les yeux fixés sur ces astres qui rayonnaient aussi sur la France, je me disais en songeant à la France : Elle est là ! elle est là ! Vous ne pourriez croire, Adèle, combien cette vie contemplative, passée au milieu des océans, développe, exalte le sentiment de l'amour ; sentiment profond, infini comme la mer, et comme la mer, tour à tour calme ou agité. Oui, j'avais dans ma désespérance des momens de calme; j'aimais alors pour aimer, pour l'unique et divin bonheur d'aimer ! Je vous aimais sans espoir, mais je vous aimais. Tout semblait alors sourire autour de moi. Si venait la tempête, elle me berçait ; l'orage avait son charme, la foudre sa splendeur. Le monde réel disparaissait à mes yeux. L'espace me sépare d'Adèle, me disais-je; des liens indissolubles l'attachent ailleurs; jamais sans doute je ne la reverrai; ma mémoire s'est effacée ou s'effacera peut-être de sa pensée ; mais, malgré l'oubli, malgré l'espace, malgré les liens qui l'enchaînent, j'aime, j'aime! Aucune puissance humaine ne peut m'empêcher d'aimer, ne peut vous arracher do mon cœur, image adorée ! souvenirs chéris !» Adèle! vous étiez là, toujours là. Enfin.., mais vous allez sourire.
ADÈLE YERNEUIL. 135
— Oh! parlez, Erri9st! En C9 moment aussi, j'oublie tout ce que j'ai souffert depuis six mois !
— L'amour, voyez-vous, Adèle, se compose de grandeurs et de puérilités, de foi profonde et de superstitions. J'avais, et je vous le répète,vous allez sourire... j'avais donné à mon vaisseau votre nom. Grâce à cette* Action, vous deveniez la compagne de mes voyages, de ma destinée ; désormais inséparables , nous courions les hasards de la bonne ou de la mauvaise ortune ! Cette illusion trompait le vœu le plus ardent de ma vie. Enfin, le croiriezvous? j'étais heureux, j'étais fier d'entendre mes matelots, bonnes gens, naïfs comme l'enfant, courageux comme l'homme qui chaque jour risque sa vie ; j'étais heureux, j'étais fier de les entendre se dire entre eux, avec l'orgueil du marin passionné pour son navire : a Oh ! Y Adèle est » sans pareille! En vain la mer s© déchaîne, l'ouragan ru- » git: Y Adèle se comporte en brave, et bravement fait son; » devoir ! » Bonnes gens! s'ils vous eussent connue, dites, Adèle, vous auraient-ils mieux appréciée, vous, la vaillante femme du devoir? Qu'ajouterai-je? Adorables faiblesses et saintes grandeurs de l'amour! regrets déchirans et joies ineffables! pendant quinze ans j'ai tout souffert... tout éprouvé. En vous j'aimais l'idéal de ma vie. Ah ! que de fois la vue de votre portrait, peint par moi, de mémoire, m'a causé d'ineffables émotions 1 C'était vous!... vos yeux charmans, votre regard mélancolique et doux, votre front si noble et si pur, votre rare et fin sourire, si avare du trésor de ses perles, votre cou délicat et blanc, cette taille de sylphide, légère et souple comme un roseau; je vous
voyais, Adèle, ainsi que je vous vois à cette heures, belle de cette beauté qui ravit l'âme avant les yeux!... Je vous aimais comme je vous aimé à cette heure, mais je désespérais, et aujourd'hui j'espère. Vous êtes libre, Adèle, ^t ma vie est à vous!,. •
Madame Verneuil avrlt d'abord écouté Ernest de BeaumoBtj plongée dans une délicieuse extase ; elle se sentait aimée, ainsi qu'elle méritait de l'être, ainsi qu'elle aimait elle-même. Pendant quinze ans, l'amour avait couvé, grandi, presque à son insu, au plus profond de son âme, et si parfois rêveuse, se berçant au souvenir de son premier penchant, le nom d'Ernest montait comme un soupir de son cœur à ses lèvres, aussitôt la voix austère et douce de ses devoirs d'épouse et de mère étouffait le lointain écho du passé; mais en revoyant le jeune marin si constant, si noblement, si éperdument épris, et si beau de cotte beauté que le rayonnement interne de la passion rend irrésistible; en rencontrant enfin le choc, l'étincelle électrique du regard qu'il attachait sur elle, son amour si longtemps couvé prit feu. Elle ressentit soudain ce qu'elle n'avait jamais éprouvé ; son organisation nerveuse, sensitive, fat bouleversée par une sensation inconnue, enivrante.
Bientôt la rougeur d'Adèle, son silence prolongé, son regard humide et voilé, les palpitations de son cœur, la trahirent, et, ainsi que le disait Ernest Beaumont, l'ange,
l'idéal de sa vie, s'incarnait à ses yeux dans la femme aimante. ^
Mais Adèle Verneuil, arrachée tout à coup à l'ineffable douceur de ses nouveaux ressentimeas, devait être rappelée aux désespérantes réalités de sa position.
— Maintenant, vous êtes libre, Adèle; je vous aime, et ma vie est à vous !— avait dit Ernest Beaumont en contemplant madame Verneuil avec idolâtrie; puis, remarquant son silence, son trouble, îe coloris de ses joues, il saisit les mains brûlantes de la jeune femme, les couvre de baisers, se jette à ses pieds en murmurant s
— Ah! tu m'aimes aussi passionnément que je t'aime !
Madame Verneuiî, sentant sur sa main les lèvres d'Ernest, semble se réveiller en sursaut, se redresse brusquement, et regardant autour d'elle avec effroi:
— Ernest, relevez-vous !..• ma fille est dans le jardin... Grand Dieu î si elle vous voyait! si elle vous a vu !
Le jeune marin, frappé de l'angoisse d'Adèle, se relève précipitamment, fait deux pas vers la porte du jardin, y jette un coup d'csi! rapide, et revient.
— Rassurez-vous, votre fille est là-bas, lisant sous un berceau il est impossible que de l'endroit où elle se trouve, elle ait pu nous apercevoir,
Madame Verneuil retombe brisée dans un fauteuil, et porte ses deux mains à son visage. Ernest se rapproche vivement.
— De grâce, mon ami, asseyez-vous sur cette chaise, loin de moi.
— Pourquoi si loin?
— Mais Emma est là, dans le jardin*— répond la jeune femme avec une nouvelle anxiété. — Voulez-vous donc que je rougisse devant ma fille?
Ernest Beaumont attristé prend une chaise, la place à quelques pas du fauteuil où est assise sa cousine ; elle essuie à plusieurs reprises ses larmes, disant d'une voix inquiète :
— Emma peut entrer d'un moment h l'autre, me voir en pleurs, m'interroger! Mon Dieu! que lui répondre?
— Adèle, calmez vos craintes, ne tremblez pas ainsi, je...
— Ernest, écoutez. Tout à l'heure et presque malgré moi, j'ai cédé à la douceur de vous entendre, au bonheur de sentir que vous m'aimiez , comme je vous aime , de toutes les forces de mon âme. Puissiez-vous ne pas me faire regretter ma sincérité...
— Àh ! pouvez-vous douter...
— Non, j'ai foi en vous... vous êtes homme de cœur, homme d'honneur. Nous voici en face l'un de l'autre, avec notre amour au cœur. Voyons, pas d'illusions; quelle sera notre conduite? Envisageons sans faiblesse le présent, l'avenir...
— Adèle! jamais le présent, jamais l'avenir n'ont été plus radieux pour deux cœurs bien épris !
— Allons au fait. Quelle sera notre conduite?
— Voulez-vous connaître un rêve bien des lois caressé par moi?
— Ernest, oublions nos rêves !
— Ce rêve, n'est-il pas devenu réalité? Cette réalité, la voici : Vous et moi, par convenance, nous quittons Paris; nous allons cacher notre amour au fond de quelque solitude. Mais, qu'ajouterai-je , Adèle? nous accomplissons ainsi le vœu de notre première jeunesse ; il est resté celui de ma vie entière,
— Soit ; nous quittons Paris, — répond madame Verneuil. Puis, après un instant de silence, et regardant fixement Ernest Beaumont, — Et ma fille ?
— Ah !... elle sera Tune des joies les plus douces, les plus chères de notre solitude. Nous achèverons, vous et moi, l'éducation de cette charmante enfant. Notre vieil ami, le docteur Max, qui est souvent venu me visiter en prison, m'a appris combien Emma méritait votre tendresse; aussi, je n'ajouterai qu'un mot, Adèle : j'aimerai votre fille comme si elle était l'enfant de notre amour.
— Je le crois, mon ami, je le sais , — dit madame Verneuil profondément émue. — Oui, vous seriez pour Emma le plus affectueux des pères, et je n'imaginerais pas au monde de bonheur égal à celui de nous partager, vous et moi, l'éducation de cette enfant. Votre savoir est vaste et varié, l'élévation de votre cœur est au niveau de votre intelligence ; jamais ma fille n'aurait été confiée à des mains plus dignes que les vôtres. Mais, Ernest, — ajoute Adèle d'une voix navrée,— aux yeux de ma fille...— elle a treize ans, et n'est plus une enfant; son esprit est précoce,— aux yeux de ma fille, que serez-vous, tôt ou tard, vous qui vivrez sous le même toit que nous ?
— Adèle... je...
— Aux yeux de ma fille, vous serez mon amant!
— Cette crainte.*.
— Je vous dis, Ernest, que, tôt ou tard, la vérité serait découverte par ma fille, et je mourrais de honte devant elle !
— Maïs vous fites séparée légalement de votre mari... vous êtes libre»., et îa loi...
— La loi !... La connaissez-vous, la loi ? Oui, vous avez entendu ces calomnies infâmes qui ont révolté votre loyauté, pauvre Ernest! Que disait-il, cet avocat? « Femme Ver- » neuil, vous avez voulu, par des accusations mensongè- * res, exaspérer votre mari contre vous,afln d'amener une o séparation et de vous livrer à vos désordres. Mais, pred nez garde î la loi protège encore l'honneur du mari, o quoiqu'il se soit séparé de sa femme. » De sorte que, notre solitude découverte par la haine vigilante de mon mari, qous pourrions, vous et moi, être, comme Florence Hermann, condamnés à...
— N'achevez pas, Adèle, n'achevez pas ! C'est affreux ! Mais non, non, ces craintes sont vaines ! Abandonnons la France, allons en Amérique ; là nous n'aurons rien à redouter de la haine de votre mari, et...
— Mais ma fille?
Ernest Beaùmont, silencieux et désolé, cache son visage snlro ses mains.
ADÈLE VKRNEUm, Ul
Xî
Madame Vemeiiiî partageait le muet abattement d'Ernest Beaumont. Ce qu'elle souffrait en ce moment était atroce. Elle renonçait, elle devait renoncer volontairement à un bonheur indicible : partager son existence entre les deux personnes les plus chères h son cœur. Vivre désormais près d'elles, dans une solitude embellie par l'amour ; demander à l'étude, aux arts et jusqu'aux récits instructifs des nombreux voyages d'Ernest Beaumont,le complément de l'éducation d'Emma ; la voir grandir, se développer, se perfectionner sous une double et généreuse influence, et ressentir une affection filiale pour l'homme de bien, pour l'homme de cœur, qu'elle, Adèle Verneuil, adorait, oui, c'eût été réaliser l'idéal de sa vie. Mais à la voix inexorable du devoir s'évanouissait cette vision enchanteresse.
La courageuse femme rompit la première ce douloureux silence, et d'une voix altérée :
— Pauvre Ernest! vos souffrances, je les ressens... mais à moi, il me reste une consolation suprême, mes enfans!... Je ne vous parlais que d'Emma, parce que j'ai le droit de la toujours garder près de moi ; mais j'ai un fils, et je l'aime autant que sa sœur. Il m'est permis de le recevoir ici, deux fois par mois, et, chaque semaine, je vais le visiter à son collège. Il me faut, il me faudra incessamment lutter contre les pernicieuses tentatives dont ce malheureux enfant est l'objet, et qui peuvent altérer ses qualités natives. On s'efforce, par des moyens
dégradans, d'étouffer en lui le sentiment le plus salutaire au cœur de l'homme : Pamour de sa mère. Ernest, mon ami. je vous le demande, pourrais-je,oserais-je, si j'étais votre maîtresse, exiger que mon fils vînt chez moi? Quel exemple y trouverait-il?
— Mon Dieu ! c'est trop souffrir ! — s'écrie Ernest Beaumont. — Ah! vous ne m'aimez pas autant que je vous aime!
A ce reproche, madame Verneuil, dissimulant sa peine amère, répond avec une douceur angélique :
— Que faudrait-il faire pour vous prouver, Ernest, que je vous aime autant que vous m'aimez?
— Est-il donc si difficile, en s'entourant de secret et de mystère, de déjouer la haineuse vigilance de votre mari et de...
— Et de tromper l'innocente confiance de ma fille?
— Non, — reprend Ernest Beaumont embarrassé , — mais de... de...
— Vous n'achevez pas, bon et noble cœur! Ah! c'est que l'indignité vous révolte I Déjouer la haineuse vigilance de mon mari, avez-vous dit, Ernest? Oubliez-vous que dans cette ignoble lutte de la ruse contre la haine, je m'abaisserais au niveau de cet homme?.. Hé bien! soit! je puiserais dans mon amour le courage d'une pareille dégradation... mais, encore une fois : et Emma! comment échapper à la pénétration de sa tendresse? Vous parlez de secret, de mystère. Tenez, mon ami, voici ma vie depuis que je suis séparée de mon mari. Emma partage ma chambre à coucher. Nous nous levons de bon matin. Je lui donne ses leçons jusqu'à l'heure de notre déjeu-
ADÈLE VERNEOÏL. 143
ner; puis, lorsque le temps le permet, nous allons nous promener au Luxembourg, car elle atteint un âge où l'exercice lui est indispensable, et dans ce jardin elle rencontre ordinairement quelques jeunes compagnes avec qui elle joue. Nous rentrons ; je lui donne sa leçon de musique; ensuite, une lecture instructive nous conduit jusqu'à l'heure du dîner. Après quoi, nous allons, en cette saison, faire une nouvelle promenade, nous revenons ici à la nuit, et des travaux d'aiguille nous occupent durant la soirée, heure à laquelle le docteur Max vient presque chaque jour nous voir. Après son départ, nous nous mettons au lit. Telle est notre existence, intime, occupée, Emma est accoutumée à ne pas me quitter d'un instant ; je ne sors jamais sans elle. Si quelques emplettes m'appellent au dehors, c'est pour elle un plaisir de m'accompagner. Maintenant, mon ami, je vous le demande, que pourrais-je répondre à son affectueuse curiosité lorsque, me voyant rompre brusquement, ou peu à peu, mes habitudes , et remarquant mes absences fréquentes, ma fille m'interrogerait naïvement sur leur cause? Elle demanderait pourquoi je ne l'emmène plus avec moi? Il me faudrait donc raser, mentir, affronter la crédulité candide du regard de cette enfant ! Ernest, vous me Connaissez; croyez-vous qu'il me soit possible de m'avilir à ce point? Non, vous ne le supposez marne pas !
— Pourtant, Adèle, votre fille ignorerait tout, si...
— Oh! certes, rien de plus facile à moi que de l'abuser : elle croirait aveuglément à mes mensonges. Pauvre enfant! elle a en moi une foi si sainte ! et de cette foi j'abuserais indignement!».. Ten^z, Ernest, un seul exemple:
De retour d'un rendez-vous que vous m'avez donné, je rentre chez moi ; ma fille me saute au cou, et, dans sa tendre familiarité, me dit : — « Mère, d'où viens-tu? » — Qu'est-ce que vous voulez que je lui réponde, moi?
Ces mots, prononcés par madame Verneuil avec une admirable simplicité, portent un coup mortel aux dernières espérances d'Ernest Beaumont ; des larmes coulent de ses yeux, et, dans son profond accablement, il murmure :
— Ah ! malheur à moi I
— Oui, malheur à nous, mon ami! malheur à notre amour ! mais honneur à nous qui respectons ce qu'il y a de plus sacre au monde : la confiance aveugle d'un enfant envers sa mère !
Ernest Beaumont se recueille, garde de nouveau îe silence, et reprend d'une voix altérée :
— Adèle, je serai à la hauteur de votre courage. Je l'avoue, malgré les égoïstes sophismes de l'amour, je ne trouve rien à répondre. Lorsque vous me dites : « Mo croyez- vous capable de mentir, do m'avilir aux yeux de ma fille?... » Non, jamais vous ne vous avilirez à ce point, je n'en saurais douter. Cette inflexible droiture de votre âme cause mon adoration pour vous. De quel dioit me plaïndrais-je? Je ne peux que vous admirer, que tenter de vous égaler. Croyez-moi donc, Adèle : je vous le jure, jamais je ne prononcerai un mot que votre fille ne puisse entendre ; mais du moins qu'en sa présence il me soit permis de vous voir souvent, et môme, afin de ménager des scrupules dont j'apprécie la délicatesse, ]ô choisirai, si vous le désirez, pour mes visites, l'heure à laquelle notre ami le docteur Max vient vous voir chaque jour.,. Oh ! que de char-
me encore dans ces longues soirées passées près de vous, près d'Emma et de notre vieil ami!... Mais quoi ! vous ne répondez pas? vous détournez la vue?... Adèle! Adèle! cette dernière consolation, vous me la refuseriez?... Non! — s'écrie Ernest Beaumont, navré du silence de la jeune femme; — non, vous ne me refuserez pas cela!Mi Ciel et terre! vous me le diriez, je ne vous croirais pas !
Madame Verneuil, en entendant l'exclamation désespérée d'Ernest Beaumont, semble agitée par une émotion indéfinissable, pâlit, rougit tour à tour, et, faisant sur elle un suprême effort, elle reprend d'une voix brève, fébrile, palpitante :
— Ecoutez-moi, Ernest; je pourrais vous répondre que vos visites, si honorables qu'elles fussent, mais bientôt remarquées, fâcheusement interprétées, sembleraient justifier les calomnies dont monsieur Verneuil a voulu me flétrir.
— N'auriez- vous pas la voix de votre conscience?
— Oui, ma conscience braverait ces calomnies, et...
— Alors, pourquoi ce dernier refus qui me navre, qui me tue?
— Ecoutez encore, Ernest. Je pourrais vous dire : Une femme séparée de son mari doit, surtout lorsqu'elle a une fille, pousser jusqu'au scrupule l'honorabilité de sa vie. No* j tre intimité, quoique irréprochable, ferait naître des bruits j
fâcheux, dont ma fille serait peut-être victime, lorsque je devrai songer à la marier. Mais en ce moment, j'oublie tout cela...
— Mon Dieu! c'est à se désespérer ! Quel motif inconnu vous force donc à me refuser la suprême consolation que j'implore de vous ?
Madame Verneuil hésite un moment à répondre, penche sur son sein agité son visage, pâle naguère et alors empourpré, puis soudain elle relève le front, jette à Ernest Beaumont un regard qui porte l'ivresse dans son âme, lui tend la main et lui dit :
— Ernest, touchez ma main; elle brûle, n'est-ce pas?
— Adèle ! — s'écrie le jaune homme bouleversé par l'étreinte de cette main charmante.
— Ernest, m'avez* vous jamais vue ainsi?
Et les traits delà jeune femme, ses yeux noyés de tendresse, les battemens de son cœur révélaient tant d'amour, qu'Ernest Beaumont s'écria :
—Adèle! tu m'aimes.., ta m'aimes!
— Oui, je t'aime follement, entends-tu, Ernest?.., je t'aime à douter de moi-mémo I... Ah! si je te revoyais, j'oublindais ma fille... et je serais perdue!
Ernest Beaumont, délirant, ne songeant plus à la présence d'Emma dans le jardin, va s'élancer anx pieds de madame Verneuil, lorsque soudain il entend la voix grave du docteur Max, répétant avec un accent de commisération profonde ces dornières paroles d'Adèle :
— Si elle vous revoyait, Ernest, elle oublierait sa fille et serait perdue!.*. Elle dit vrai, pauvre femme 1 vaillante femme I
Le docteur Max entrait par la porte du jardin au moment où madame Verneuil adressait à Ernest Beaumont des paroles à la lois si dignes et si passionnées, trouvant dans sa vertu? dans sa résolution d'accomplir un sacrifice héroïque, la force d'oser un tel aveu.
Aveu dégradant, suivi d'une faiblesse; aveu sublime, suivi du renoncement !
Ernest Beaumont et Adèle ont tressailli à la voix du docteur Max. La jeune femme court à lui.
— Mon ami, mon père, vous avez entendu mes paroles ; je n'ai pas à en rougir.
— A en rougir î non, non ; soyez-en fière, de ces paroles! Et vous aussi, Ernest, soyez-en fier! — ajoute le docteur. — Jamais l'amour d'une honnête femme n'a trouvé de plus nobles accens !
— Après un pareil aveu je renoncerais à elle ! — s'écrie Ernest Beaumont avec une impétuosité effrayante; et, en proie à une sorte de vertige, il saisit les mains d'Adèle, redevenue pâle et tremblante. — Quoi ! je t'ai aimée ! j'ai souffert pendant quinze ans î j'ai vécu de cet amour à la fois si amer et si doux I je n'ai eu qu'une pensée consolante... toi... toi... toujours toi !... je te retrouve libre... tu partages ma passion... tu m'en fais l'aveu... ton regard me brûle... et je renoncerais à toit... Ciel et terre I non 1 tu seras à moi, j'en jure Dieu ! Tu oublieras tes devoirs, ta tiLc, tu oublieras tout ! et malgré toi tu seras heureuse !
— Ah ! Ernest ! — murmure Adèle presque défaillante,
— j'avais trop présumé de votre cœur, de votre courage
— Mon ami ! —dit le docteur Max, — revenez à vous ; regardez-la donc, vous la désolez, vous la tuezl
Mais le marin n'écoutait pas, n'entendait pas le docteur Max, et continuant de s'adresser à madame Verneuil :
— Ahl tu»edoutes ma présence ! hé bien! je m'attacherai à tes pas! Je serai là! sans cesse là! Tout moyen me sera bon pour me rapprocher de toi , malgré toi ! Je triompherai dans cette lutte, parce que dans cette lutte ton cœur sera pour moi, quoi que tu penses, quoi que tu dises, quoique tu fasses ! Oui, je saurai, à force d'amour, entendstu, Adèle î à force d'amour, te faire oublier les sacrifices que tu m'auras faits.,, et un jour.,.
— Monsieur! ahî du moins, respectez cette enfant! — s'écria madame Verneuil effrayée, anéantie, indiquant d'une main tremblante sa fille qui paraissait à la porte du jardin.
; Ernest Beaumont, rappelé à lui-même par la présence d'Emma, parvient à dominer son émotion, compose ses traits, et aQn d'en dérober l'altération, s'incline profondément devant madame Verneuil, puis, d'un pas chancelant, comme celui d'un homme ivre, se dirige vers la porte et, éperdu, quitte le salon.
ADÈLE VERNEUÏL. 149
Le docteur Max, désirant distraire l'attention d'Emma,1 surprise du brusque départ d'Ernest Beaumont, la prend soudain par la main et la conduit à l'écart assez loin de sa mère, afin de donner h celle-ci le temps de dominer sa douloureuse impression ; puis, souriant d'un air mystérieux:
— Petite Emma , voulez-vous me rendre un véritable service ?
— De grand cœur, monsieur Max. De quoi s'agit-il ?
— Vous vous rappelez cette ravissante mélodie de Schubert, la Cloche, que vous nous avez jouée avant-hier soir ?
— Sans doute.
— J'ai promis cette mélodie à une jeune fille malade. En cette qualité, elle est fort impatiente. C'est aujourd'hui dimanche, les magasins de musique sont fermés, je ne pourrais donc , à mon grand regret , porter ce soir à la pauvre enfant cette mélodie, qu'elle voulait déchiffrer afin de se distraire un peu de ses souffrances. Vous écrivez parfaitement la musique, petite Emma. Soyez assez gentille pour me copier tout de suite ce morceau de Schubert?
— Avec plaisir ; mais, j'y songe, pourquoi ne prendriez-vous pas mon cahier de partitions?
— Je préférerais avoir le mdrceau manuscrit : il aura ainsi un parfum de nouveauté qui sera très apprécié par ma jeune malade; car figurez-vous que j'ai poussé la scélératesse jusqu'à lui faire croire que la mélodie dont je lui parlais était inédite!
— Oh ! s'il en est ainsi, je vais m'ocèapè h k'iastant de cette copie.
— Je viendrai ce soir la prendre. Merci mille fois, chère enfant.
— Je ferai cette copie de mon mieux, — répond Emma, et allant vers le casier renfermant les partitions, elle dit gaîment de loin à madame Verneuil :
— Maman, je vais écrire un morceau de musique pour notre bon docteur. Je m'appliquerai tant, que cette copie aura l'air imprimée. Tu verras l tu verras !
Emma emporte la partition et laisse sa mère seule avec le médecin.,
Madame Verneuil tombe dans un fauteuil, accablée de douleur et brisée par l'émotion. Le docteur Max, appitoyé, s'asseoit près d'elle.
— J'ai éloigné votre fille pendant une heure, afin de vous donner le temps de vous calmer avant son retour. Du courage, chère Adèle, du courage ! Il ne vous fera pas défaut, j'en suis certain.
— Je l'espère, mon ami, mais je frissonne encore do l'emportement d'Ernest... Me menacer I lui ! mon Dieu ! lui!
— Ah ! de toutes les fièvres, !a fièvre d'amour est la plus délirante ! Ce malheureux, en vous quittant, délirait I II reviendra, croyez-moi, à son généreux naturel ; il 03m-
prendra, il appréciera les cruelles nécessités que vous imposent vos devoirs, et regrettera de vous avoir affligée. Je l'ai souvent visité dans sa prison; j'ai trouvé en lui l'homme de bien que promettait l'adolescent. Il m'a parlé de vous avec le respect, avec l'adoration que vous méritez; sans me dire un mot de ses secrètes espérances ; mais elles se trahissaient malgré lui. J'avais d'abord songé à détruire ses illusions, à lui faire envisager îa triste réalité...
— Hélas ! mon ami, vous m'eussiez épargné la nécessité de porter h Ernest un coup cruel.
— Non, — reprend le docteur secouant mélancolique-2 ment la tête,— Ernest n'eût pas ajouté foi h mes paroles. Il eût toujours voulu appeler de ma froide raison à votre cœur. L'entrevue que vous venez d'avoir avec lui était indispensable ; l'agitation de son esprit apaisée, il reconnaîtra la saisissante vérité de ces paroles qui résument votre présent, votre avenir : — et Si jo vous revoyais, Ernest, » j'oublierais ma fille, et je serais perdue. » Il vous connaît, Adèle ; il renoncera aux espérances dont il s'était bercé. Il quittera de nouveau la France.
Et voyant madame Verneuil, à la pensée de cette séparation, fondre en larmes et cacher son visage dans son mouchoir, le docteur Max, les yeux humides, se.dit avec amertume s
— 0 ju tice humaine! ô Thémïs l'aveugle! ton glaive a frappé au hasard ces deux nobles cœurs, après avoir tranché les nœuds qni enchaînaient l'épouse irréprochable à un monstre de scélératesse et d'hypocrisie! Elle mourra peut-être de sa blessure, cette jeune femme , parce qu'elle
est honnête, parce qu'elle est pure, parce qu'elle veut rester pure et ne pas rougir devant ses enfans ! Ouï, elle mourra peut-être, parce qu'elle sacrifie son amour aux devoirs sacrés de la maternité! Le divorce, cette loi d'une prévoyance tutélaire, d'une moralité profonde, puisqu'elle enlevait tout prétexte à l'immoralité; le divorce eût sauvé Adèle de la mort ou d'un chagrin incurable, pire que la mort. Mais nonl la loi de séparation lui dit :
«c — Va! j'ai brisé les liens qui t'unissaient à ton époux. » Il a levé la main sur toi, il a fait couler ton sang ; la » vie commune valserait insupportable, impossible à » tous deux : soyez à jamais séparés ! Cependant, toi, » femme, tu resteras cloîtrée au milieu du monde ; je te » défends d'aimer, îe te défends de partager honnêtement » l'amour d'un honnête homme I Ton cœur, tes sens, » doivent dès aujourd'hui rester à jamais glacés ; si tu » veux aimer, prostitue-toi en cachette ; joins à cet op- » probre les lâchetés de la dissimulation, les fourberies y> de la ruse, sinon je te traîne sur le banc des criminels, » et tu seras frappée de la peine des adultères, toi veuve j> d'un vivant dont tu portes le nom! »
Madame Verneuil pleura longtemps. Le docteur Max la contemplait dans un muet recueillement; peu à peu les larmes de la jeune femme se tarirent; elle dit à son vieil ami : *
— Ces pleurs m'ont soulagée; je me sens plus calme, et,1 ainsi que vous, je suis presque certaine de la résignation d'Ernest à une fatale nécessité.
— Oui, vous voici plus calme. Ma chère Adèle, envisageons votre position résolument. Je sais quels ravages
peut produire le chagrin dans une organisation comme la vôtre ; vous m'inspireriez de graves alarmes si vous n'étiez la mère que vous êtes; mais vous vous direz : <x II faut que je vive povir ma fiRe; » et, j'en réponds, vous vivrez, parce qu'il est de votre devoir de vivre.
— Héîas ! oui, car sans moi, que deviendrait Emma?
— Ce qu'elie deviendrait? Le martyr de cette ignoble servante.
— Mon Dieu !
— Songez à cela sans cesse, ma chère Adèle ; cette pensée vous donnera la force de vivre.
— Ah ! je sortirais, je le crois, de la tombe pour défendre mes en fans! — s'écria madame Verneuil dans sa pieuse exaltation maternelle. — Ne vois-je pas déjà ce que l'on tente afin d'éloigner Louis de moi et de pervertir son heureux naturel ? Oh ! mon ami, je le sens, il faut que je vive pour ma fille, pour mon fils!
— C'est entendu, vous vivrez, chère Adèle, et je n'y épargnerai pas mes soins.
— Digne ami!
— C'est mon état d'empêcher, autant que possible, les gens de mourir. N'ai-je pas, hélas î il y a trois ans, guéri votre infâme mari de cette maladie de cœur qui a failli l'emporter ! De sorte que ce misérable est capable maintenant de vivre cent ans ! Il a pour ainsi dire un brevet de longévité, en cela que l'excellent et salubre régime qu'il suit selon mes prescriptions, et qu'il suivra, soigneux qu'il est de sa détestable existence, le préservera^on-seulement du retour de sa première maladie, mais d'une foule d'autres affections !
i54 LE DIABLE MEDECIN.
—Qu'il vive longuement! Le ciel m'en est témoin, jamais je ne songerai à la mort de personne, s*agît-il de mn plus cruel ennemi! Je ne demande à monsieur Verneuil que l'oubli et le repos.
— Enfin, ce qui est fait est fait. Le malheur veut que quant à présent je n'aie, à l'endroit de cet affreux coquin, aucun des moyens d'action que... souvent... — et s'interrompant, le docteur Max ajoute :— Parions de vous et d Ernest.
— Hélas! combien il va souffrir !
— Oui, il souffrira d'abord énornièmp^JIgsàSM
— Pourquoi gardez-vous le silence, mon ami?
— Tenez, ma chère Adèle, si frêle que vous soyez, vous êtes de ces femmes qui peuvent beaucoup supporter dans certains momens de surexcitation; vous vous trouvez dans l'un de ces momens-là; épuisons aujourd'hui la coupe d'amertume jusqu'à la lie.
— Je croyais l'avoir épuisée !
— Pas encore...
— Grand Dieul qu'avez-vous donc à m'apprendre ? Le docteur Max se recueillit de nouveau, et reprit :
— Savez-vous, continua le docteur, en quelle situation morale je désirerais vous voir, chère Adèle, et cela dans l'intérêt de votre santé, de votre repos, de l'avenir de votre fille, et de votre bonheur à toutes deux.
ADÈLE VER>:EUïL. 155
— Parlez, mon ami.
— Je voudrais vous voir d'abord persuadée que votre mari vivra cent ans.
— Vous lui prédisez une longue vie; je vous crois.
— Ce n'est pas tout: les bonnes gens m'appellent le Diable médecin. Il n'est point de ieu sans fumée, dit le proverbe vu gaire, — ajoute le docteur Max avec son étrange sourire.— Et, sans le moindre commerce avec Satan, j'ai souvent, grâce à mes petites ressources particulières, joué plus d'un tour assez diabolique à de moins odieux scélérats que ceVerneuil ; mais tel est le hasard des circonstances, qu'il se trouve à cette heure hors de la portée de ma griffe.
— Je n'ai jamais mis mon espoir que dans votre affection et dans la sagesse de vos conseils. L'on se plaît, je le sais, à répandre à votre sujet, mon ami, des rumeurs bizarres. J'ai d'autant moins ajouté foi à ces bruits, que j'ai toujours trouvé en vous l'homme loyal, généreux et dévoué par excellence.
— Vous deviez me trouver tel, chère Adèle ; ce n'est point *i votre encontre que j'irais coiffer mon chef des cornes traditionnelles et chausser le pied fourchu. Ceci dit, poursuivons. Il est donc convenu qu«, selon toute probabilité, votre mari vivra très lOBgtemps.Je voudrais maintenant vous voir renoncer à jamais à Ernest, et...
— Ce sacrifice n'esMl pas accompli, mon ami?
— Il le sera pleinement, irrévocablement, lorsque vous aurez accepté cette pensée que tôt ou tard Ernest aimera une outre femme., .Vous tressaillez, pauvre Adèle ? Oh ! je ne m'abuse pas, je blesse en cet instant l'une des fibres
les plus sensibles de votre cœur endolori ! mais, je vous ai dit, épuisons aujourd'hui la coupe d'amertume. Demain, votre ange consolateur, votre Emma commencera de vous faire oublier les souffrances de cette journée.
— Mon ami, je ne saurais vous cacher ma pensée, l'inconstance d'Ernest...
—Vous porterait un coup affreux? ou plutôt, vous ne croyez pas cette infidélité possible. Non par orgueil, mais par confiance dans l'amour d'Ernest?
— C'est vrai.
— Dites-moi.é.vous avez vu madame Hermann,il y a environ six mois?
Adèle, profondément surprise de cette question, qui lui semble complètement en dehors de l'entretien, répond simplement :
— Oui, et lors de mon entrevue avec Florence, je lui aï franchement exposé les raisons qui, à mon vif regret, m'empêchaient de la recevoir désormais. Son repentir sincère, sa confiance en moi, me touchaient beaucoup. Mais à quel propos, mon ami, me parlez-vous de madame Hermann.
— Elle est allée souvent, très souvent, visiter Ernest dans sa prison.
Madame Verneuil, si soudainement instruite par le docteur Max des fréquentes entrevues de Florence Hermann e;t d'Ernest Beaumont, resta d'abord saisie de stupeur, et, croyant à peine ce qu'elle entendait, elle balbutia:
— Quoi !... madame Hermann...
— ? Est allée, je vous le répète, chère Adèle, voir souvent,
très souvent, Ernest dans sa prison. Le comte Frantz accompagnait, il est vrai, madame Hermann.
— Ces visites réitérées n'en sont pas moins singulières, — reprend d'une voix altérée madame Yerneuil, mordue pour la première fois au cœur par le serpent de la jalousie. Mais, s'efforçant de dissimuler son ressentiment :
— Vous en conviendrez, mon ami, la conduit© de madame Hermann est fort étrange.
— Etrange? Non! le caractère de madame Hermann accepté comme il doit l'être. Ainsi, elle envoyait Ghaque jour à Ernest des fleurs, des fruits de la saison, des livres nouveaux, le comblait, en un mot, d'attentions délicates. Enfin, elle lui a proposé de venir habiter, en sortant de prison, un appartement dans l'hôtel garni où elle demeure.
— Et, — demanda madame Verneuil en pâlissant, — Ernest a accepté cette offre ?
— Oui, peu lui importait de loger dans un hôtel ou dans un autre; et d'ailleurs, absorbé par son amour pour vous, Ernest regardait les prévenances de madame Hermann comme un témoignage d'intérêt autorisé par la cordialité de leurs précédentes relations, tandis qu'un sentiment plus tendre...
Le docteur Max s'interrompt, voyant les yeux de madame Verneuil se remplir de larmes et ses lèvres tremblantes contractées par un sourire navrant.
— Pauvre Adèle ! — ajoute le médecin, — vous souffrez cruellement. Oui, quoiqu'il soit ignoré d'Ernest, l'ameur de cette femme pour lui vous irrite, vous révolte, vous blesse?
— Eh bien ! je l'avoue , je souffre ! — s'écrie Adèle avec une expression déchirante,— je souffre, et de cette souffrance j'ai honte ! Elle est une injure envers Ernest. Lui, dont le cœur est si haut placé, le croire capable de s'avilir assez pour... Non, non I S'il doit m'oublier un jour, la cause de cet oubli ne sera pas... une madame Hemiann!
— Ne vous abusez pas; elle a rompu, il y a trois jours, sa liaison avec le comte Frantz ; elle n'a rien à ménager, rien à perdre, et elle est bien belle!
— Soit ! Elle est belle, admirablement belle ! — reprend madame Verceuil, ressentant déjà les haineuses colères de la jalousie, — mais madame Hermann , aussi pervertie qu'elle est belle, n'inspirera jamais à Ernest que mépris et dégoût!
— Ma chère Adèle, — poursuit le docteur Max avec un accent de triste conviction,— croyez-en mes paroles : je suis vieux, je connais les hommes. Ernest pendant quinze ans, a malgré lui caressé une vague espérance.Qu'espérait-il?.. Il l'ignorait lui-même ! Mais, prochaine ou lointaine, sa première entrevue avec vous devait décider de son sort. Cette entrevue a eu lieu aujourd'hui; elle est décisive; Ernest, plus calme, reconnaîtra la nécessité de renoncer à vous; il partira demain peut-être; madame Hermann profitera de cetie rupture. Elle est capable de le suivre, de s'attacher à ses pas ; le dévoûment, l'amour sincère, exalté , touchent souvent les cœurs les plus endurcis, et vous savez combien Ernest est bon et généreux.
— Mon l>ieu ! mon Dieu !— murmure madame Verneuil en sanglotant. — Je croyais pourtant avoir souffert tout ce que Ton peut souffrir!
AT3ÊLE TEBNEUÎL. 159
— Celte souffrance sera îa dernière, ma chère Adèle, et bientôt votre raison triomphera de vos chagrins. Envisagez la réalité en face. Pouvez vous épouser Ernest? Non. Pouvez-vous être sa maîtresse? Non. Pouvez-vous le recevoir journellement chez vous, dans votre intimité? Non. Résignez-vous donc, habiUez-vous donc à la pensée de Tune des conséquences fatales de votre rupture : l'amour d'Ernest pour une autre femme ou l'amour d'une autre femme pour Ernest. Mes paroles sont brutales, cruelles, je le sais. Mais j'ai accompli ce qu'il y a de plus pénible dans le devoir que mon amitié m'impose ; la coupe est enfin tarie! Vous sentez en ce moment l'amertume du breu-' vage. Demain, vous reconnaîtrez ses effets salutaires.
Joséphine interrompt l'entretien du docteur et de madame Verneuil en r^m^ant à ceile-ci une lettre que Ton vient d'apporter pour elle.
Madame Verneuil, de crainte d'être vue en larmes par sa servante, a détourné la tête en recevant la letire. Elle y jette les yeux lorsque Joséphine est éloignée, puis, s'dressant vivement au médecin :
— Mon ami, une lettre d'Ernest !
— Je n'en doute pas, il s'excuse de ses folles paroles do tantôt,— dit le docteur Max, voyant la jeune femme lire avidement la lettre et témoigner d'un profond attendrissement.
— Oui, — répond Adèle, — il déplore son égarement passager ; il partira si je l'exige ; il me demande seule-
ment en grâce une dernière entrevue. Si je la lui refuse, si avant la nuit il ne reçoit pas de moi un mot de réponse, il quittera Paris ce soir même, retournera au Havre, s'embarquera de nouveau,et je ne le reverrai jamais !... Son suprême espoir est que du moins je conserverai un boa souvenir de lui.
Jtëadame Verneuil prononce ces mots le regard fixe et d'une voix entrecoupée, puis laissant tomber la lettre à ses pieds, elle cache sa figure entre ses mains.
Le docteur Max observe Adèle en silence, s'éloigne, et sort avec précaution, sans que la jeune femme s'aperçoive de son déoart.
—Pauvre affligée]! —se disait le médecin; — j'ai dû lui faire entendre des vérités pénibles, mais nécessaires; je l'ai surtout préparée aune entrevue inévitable, je le crois, et qui lui eût porté un coup affreux sans la précaution que j'ai prise.
Le docteur Max quitte le salon à l'insu d'Adèle, toujours absorbée dans ses pénibles pensées^
Madame Verneuil, sprès un long silence, laisse retomber ses mains qui cachaient son visage, et croyant le docteur Max toujours près d'elle :
— Ah l mon ami, je suis navrée ; répondre par un refus à la dernière prière d'Ernest, et pourtant, il le faut... il lo faut... le sacrifice sera complet.
ADËLE VERNEUÎL. m
Mais Adèle remarquant seulement alors l'absence du médecin :
— Cet excellent ami m'a parlé le sévère langage du devoir, de la raison. Il n'aura pas voulu influencer par sa présence la résolution que je dois prendre en ce moment décisif.
Et la Jeune femme retombe dans l'abîme de ses réflexions. Hélas! elle éprouvait des ressentimens nouveaux pour elle : ceux de la jalousie. A tant de chagrins déjà soufferts venait se joindre cette torture morale... cette pensée : « Qu'une autre femme prendrait bientôt peut-être sa <x place dans le cœur d'Ernest. »
Et cette femme était Florence Hermann;
Jadis, au bon vieux temps de la féodalité (ainsi que le disent les sacristains), Ton a fort controversé, dans les cours d'amour I—ces cojurs plénières de la corruption, ces assises de la plus cynique débauche, ces parlemens ef J frontés de l'adultère, — Ton a fort contrpversé la question de savoir :
« S'il était plus pénible pour une femme délaissée par » son amant de se voir préférer un objet plus-valant » ou moins-valant qu'elle-même ? »
Cette grave question est restée pendante, malgré les innombrables plaids pour et contre , soigneusement enregistrés par le greffier de la joib des joies, et déposées aux archives de la sénéchaussée des marjolaines.
L'âme droite et pure de madame Verneuil décidait ainsi cette question :
— Il me serait affreux de croire que Florence me succédera dans le cœur d'Ernest; son amour pour une femme
Wl LE DIABLE MEDECIN.
mieux aimante, mieux douée que moi , me primant par les qualités de l'âme, serait excusable, justifié à mes yeux ; je serais enfin rassurée sur le bonheur, sur l'avenir d'Ernest.Mais, à ridée qu'il pourrait se dégrader à ce point d'aimer une fefllme sans mœurs, je tremble pomr lui et je rougis pour moi. La constante affection que je lui aï portée aurait donc été, sinon trompée, du moins mal placée? Un homme capable d'aimer indifféremment moi ou une madame Hermann n'était pas digne de mon amour, n'est pas digne de mes regrets.
Ainsi conclut Adèle Verne ail, selon la logique de son caractère ; mais, malgré cette conclusion, ce que souffrit d'abord la jeune femme fut atroce.
Tantôt, appréciant à sa juste valeur la rare beauté de madame Hermann, elle s'avouait avec son équité naturelle que, malgré ses déplorables égaremens, Florence, intéressante encore par la sincérité de ses accès de repentir, par ses élans vers le bien, très attrayante par la mobile vivacité de son esprit, devenait une rivale d'autant plus dangereuse qu'elle était dégagée de tous liens, de tout scrupule; et alors Adèle se voyait complètement oubliée pour Florence.
Tantôt, au contraire, pleine d'une foi profonde dans la constance d'Ernest Beaumont, Adèle subissait une autre torture lorsqu'elle songeait à l'abîme de désespoir où était tombé ce malheureux, après avoir connu l'ivresse des plus douces espérances.
Ces alternatives de doute et de foi furent d'abord horribles pour madame Verneuil ; puis, peu à peu, ainsi que le pressentait le docteur Max, la voix austère de la raison
ADÈLE VERNEUÏL. 163
commença de dominer le tumulte de ces agitations stériles. Adèle en revint fatalement à répéter ces paroles de son vieil ami, paroles inexorables comme la fatalité :
« — puis-je épouser Ernest?
y> — Non !
*> — Puis-je être sa maîtresse ?
» — Non !
» — Puis-je le recevoir comme ami?
» — Non, non! car je lui ai dit cette vérité : <r Si je te revoyais un jour, j'oublierais ma fille, et je serais perdue!»
Après avoir ainsi interrogé sa destinée, quelle décision devait prendre Adèle?
Renoncer pour toujours à Ernest;
Reconnaître la complète inutilité d'agiter douloureusement, vainement, la question de savoir si madame Hermann ou toute autre femme serait un jour aimée ou non d'Ernest Beaumont ;
Enfin, ne pas tenter une lutte contre l'impossible, et se vaillamment résigner à son sort.
Cette vaillante résignation, malgré l'excellent bon sens de madame Verneuil, ne pouvait être exempte du retour d'involontaires et cruels décbiremens. Elle le savait, elle le sentait. Pendant longtemps, bien longtemps encore, le souvenir d'Ernest saignerait sans doute dans son cœur; mais elle aurait pour baume consolateur de ses blessures la tendresse de sa fille, la conscience de l'accomplissement d'un grand devoir et l'estime de soi-même.
Déjà, selon l'attente du docteur Max, madame Verïieuil éprouvait cette sorte de calme, douloureux encore,
mais du moins tolérable, conséquence ordinaire du parti pris. Elle était résolue de laisser partir Ernest Beaumoct sans le revoir, craignant les dangers d'un pareil entretien. Mais quel fut son saisissement lorsqu'elle entendit Joséphine lui dire en entrant dans le salon :
— Madame Hermann demande à parler tout de suite à madame; je l'ai priée d'entrer dans le jardin.
— Comment! — s'écrie Adèle stupéfaite, — vous l'avez introduite sans me prévenir !
— J'ai peut-être eu tort; mais cette pauvre dame était si pâle, si tremblante, elle avait l'air si suppliant en demandant de parler à madame, que je n'ai pas eu le cœur de lui refuser la porte.
*- Cette femme ici !..» — se demandait Adèle effrayée; atterrée»— Que me veut -elle?
Le docteur Max, afin que l'entrevue suivante, qu'il prévoyait et dont il redoutait les conséquences, ne portât pas un coup trop inattendu, trop violent à madame Verneuiî, avait cru devoir l'instruire de l'amour de Florence pour Ernest Beaumont.
Les premiers symptômes de cet amour remontaient à l'époque où madame Hermann et le comte Frantz, rencontrant au Havre le jeune marin, se lièrent avec lui d'une étroite intimité. Le charme de son esprit, sa générosité', son courage, sa figure attrayante, et surtout l'affeetion
ADÈLE YERNEUIL. 1G5
profonde, délicate et diserète qu'il ressentait pour Adèle Verneuil, produisirent sur madame Hermann une vive impression, résumée par cette pensée :
« Combien l'on doit être heureuse d'être aimée » ainsi! »
En effet, malgré sa ravissante beauté, la joyeuse vivacité de son imagination, sa bonté native, sa tendresse et la sincérité de ses attachemens, Florence n'avait pas été jusqu'alors heureuse en amour.
— Elle adorait son mari,quoiqu'ellereût trompé,— disaitelle, un jour, à madame Verneuil. — Si paradoxale que semble cette assertion, elle était vraie : l'isolement, l'ennui, l'irrésistible besoin d'aimer, les soins, les poursuites d'un homme jeune et séduisant, une déplorable faiblesse de caractère, l'oubli parfois absolu du sentiment du devoir, avaient rendu madame Hermann coupable, et pourtant ifselon la mesure de sa moralité) elle adorait son mari, exprimant à merveille ce ressentiment magnétique, subordonné à la présence de l'objet aimé, lorsqu'elle disait à son amie:
« Mon amour pour Charles m'est revenu avec sa présence. »
En cette circonstance, madame Hermann se montra loyale et digne, en avouant franchement, sous la pression du repentir et de ses remords, une faute qu'elle pouvait espérer de cacher à l'aide du mensonge et de la dissimulation. Monsieur Hermann, légitimement blessé sans doute dans son affection, mais incapable de sonder les profondeurs du cœur humain, fut inexorable au lieu de s'élever à la hauteur d'un généreux et intelligent pardon, et d©
favoriser ainsi la réhabilitation de sa femme. Sa repentante sincère, l'aveu de sa faute, lui parurent le comble de l'audace, du cynisme, et il chassa outrageusement de chez lui l'épouse adultère.
Madame Hermann fut donc cette première fois malheureuse en amour. Ce malheur devait se renouveler; le complice de sa faute, oubliant les plus simples notions de l'honneur, abandonne lâchement, indignement, cette jeune femme désormais sans autre soutien que lui, sans autre refuge que la constance de l'homme qui l'a perdue.
Frantz de Hasfeld, tendre, dévoué, offre ses consolations à la délaissée; celle-ci, peu de temps après son arrivée à Paris, surprend les preuves d'une infidélité passagère, mais blessante. Florence est une troisième fois m?/ heureuse en amour, punition pour ainsi dire fatale désordre. Ceux-là que l'expérience a quelque peu v aux secrets des passions savent que, sauf d'infinirr/ res exceptions confirmant la règle, toutes les liav, mées en dehors des lois sociales actuelles (#ei is
point lieu de les apprécier ici) engendrent force * in-
curables afflictions ou d'inc râbles perversités*
Madame Hermann , en enviant le bonheur îfftie
et se disant : « —Combien Adèle est heureuse aimée
par un homme tel qu'Ernest Beaunnont!*— ne I jj ipas. Loin de là, cédant à l'étourderie et surtout h L$ da
son caractère, à peine arrivée à Paris elle s'en ?e
se rendre chez Adèle et de la convaincre avec % sincère que l'absence, au lieu de refroidir l'amour % cousin l'a rendu plus ardent. Ces révélations sont acc*V lies avec une dignité sévère par madame Verneuil ; so%
inébranlable respect pour ses devoirs ainsi manifesté aux yeux de Florence, celle-ci, lors de l'infidélité du comte Frantz. pensa qu'elle pouvait, sans trahir la confiance de son amie et sans risquer de l'affliger, se livrer en toute sécurité h son penchant pour Ernest selon ce raisonnement:
«Adèle ne saurait trouver mauvais que j'aide son cousin, puisqu'elle ne veut pas l'aimer. »
Désormais rassurée à l'enirait du seul scrupule capable d'arrêter l'essor de sa nouvelle passion, madame Hermann s'abandonna sans réserve à un sentiment jusqu'alors inconnu dv | dominait également ses sens , son esprit et son cœur. En un mot, pour la première fois de sa vie elle aimait complètement.
Cet amour grandit, se développa, s'enracina profondément dans l'âme de Florence. Durant les visites fréquentes qu'elle rendait à la prison du marin, en compagnie du comte Frantz, entrevues dont le docteur Max était souvent témoin, madame Hermann, ainsi que le dit le vieux fabliau « absorbait l'amour par tous les pores. * Ernest Beaumont plongé dans l'ivresse de ses espérances, ne se doutait guère de la passion croissante qu'il inspirait, attribuant les gracieuses attentions de madame Hermann à un intérêt tout amical.
Le comte Frantz, pareillement abusé, ne concevait aucun soupçon, croyant son infidélité ignorée de sa maîtresse, et instruit par elle des secrets sentimens du marin pour sa coucine. Le docteur Max, seul pénétrant, suivait d'mi œil atteniif les progrès de la passion de la jeune femme. Il entrevoyait que peut-être cette passion rendrait plus douloureux, mais du moins absolu, irrévocable, le
renoncement d'Adèle à Ernest Beaumont. Trois jours avant que celui-ci sortît de prison, le docteur Max se rendit chez madame Hermann. Une sorte d'intimité s'était établie entre eux par suite de leurs fréquentes rencontres à Sainte- Pélagie ; il ne fut donc nullement surpris lorsqu'il apprit de Florence sa rupture avec Frantz de Hasfeld, rupture tardive, brusquement motivée par l'ancienne Infidélité du comte, qui, d'ailleurs, en galant homme, s'éloigna sans récriminations.
— Madame, — dit alors le docteur Max à Florence, ~ vous aimez éperdu ment Ernest Beaumont?
— C'est vrai, — répondit madame Hermann.
Et, selon son habituelle sincérité, elle ouvrit son cœur au docteur Max. Il fut à la fois convaincu et appitoyé. Cette jeune femme aimait de toutes les forces de son âme et comme jamais elle n'avait aimé.
— Madame, — demanda le docteur Max, — qu'espérezvous de cet amour?
— Je ne peux vous répondre maintenant, — dit Florence. — Je saurai s'il faut espérer ou désespérer, lorsqu'on sortant de prison, M. Ernest Beaumont aura eu sa première entrevue avec Adèle.., D'ailleurs, j'irai la voir.
— Vous irez voir madame Verneuil ?
— Oui, et si elle me refuse sa porte... je lui écrirai.
— Que comptez-vous donc lui dire ou lui écrire? — reprit le docteur Max très surpris, et de qui la pénétration accoutumée se trouvait en défaut. — Quel peut être le but de cette entrevue ou de cette correspondance avec madame Verneuil?
« Mon cher docteur, — répondit tristement madame Hermann, — c'est mon secret !
Ce secret, le docteur Max, malgré sa profonde connaissance de Tâme humaine, chercha vainement aie deviner; mais il songea, non sans alarmes, à la cruelle épreuve qu'Adèle aurait sans doute à subir. Dissuader madame Hermann de se présenter chez son amie ou de lui écrire, il n'y fallait pas penser. Enfin le docteur Max, ainsi qu'il l'avait franchement déclaré à madame Verneuil, la voulait voir renoncer absolument à un amour sans espoir. Quel que pût être l'objet de la visite dont on la menaçait, il semblait devoir être favorable aux sages conseils du médecin; il crut donc utile de préparer indirectement Adèle à l'entretien qu'il craignait et désirait à la fois, en la persuadant de l'amour de Florence pour Ernest Beaumont. Celui-ci occupait un appartement dans le même hôtel garni que madame Hermann. Elle avait tout le jour durant épié son retour avec une angoisse inexprimable, sentant qu'elle devait espérer ou désespérer, selon le résultat de la première entrevue d'Adèle et d'Ernest. Aussi, lorsqu'après cette entrevue il revint chez lui, pâle, éperdu, les yeux rougis de larmes, il rencontra au seuil de sa porte madame Hermann, qui, tremblante, lui demanda la cause de son chagrin.
— Je suis le plus malheureux des hommes 1 — répondit Ernest Beaumont avec un sanglot convulsif. — Adèle me repousse I Plaignez-moi... plaignez-moi !! I
Florence monta aussitôt en voiture, se fit conduire chez I madame Verneuil, et entrait dans le salon sur les pas de la servante d'Adèle, au moment où celle-ci s'écriait saisie de stupeur et d'effroi :
—Cette femme ici!... que me veut-elle?
i70 LE DIABLE MÉDECIN.
Madame Hermann, lorsqu'elle parut aux yeux de son ancienne amie, était sous l'impression de pensées généreuses; ces nobles ressentimens rendaient sa beauté si touchante, que madame Verneuil, oubliant soudain son renoncement à Ernest Beaumoot, ne vit dans Florence qu'une rivale odieuse et redoutable; aussi s'avançant vers elle, le front courroucé, le sourire insultant :
— Madame, votre présence ici est étrange ! Les convenances, le respect de moi-même me défendent de vous recevoir, vous ne l'ignorez pas!
— C'est vrai,— répond Florence d'une voix humole et douce,— tu m'as dit et j'ai compris que je n'étais plus digne d'être reçue chez toi, mais...
— Madame, épargnez-moi ce tutoiement, il ne peut maintenant exister de familiarité entre nous.
— Ton accueil est dur, Adèle ; que t'ai-je fait? —Encore une fois, madame, je vous prie do ne plus
me tutoyer.
— Soit,— reprend Florence en soupirant,- je ne croyais pas vous blesser.
— J'ignore le but de votre visite, madame ; quel qu'il soit, je vous rappellerai que nous ne devons avoir désormais aucune relation. Ma fille peut d'ailleurs rentrer d'un moment à l'autre, et je ne voudrais pas l'exposer à rougir en lui apprenant, madame, ce que vous êtes.
ADËLE VERNEUIL. 471
— Je suis une femme bien à plaindre, Adèle, — répond tristement Florence en levant ses beaux yeux, dont le regard mélancolique et tendre émeut madame Verneuil, malgré sa haine jalouse,— Ah! —pensait-elle avec un secret désespoir, — si elle regarde ainsi Ernest, si elle lui parle ainsi, comment pourra-t-il lui résister?
— Je suis une femme bien à plaindre, — avait dit Florence, — et je viens, Adèle, vous prier, vous conjurer à mains jointes, vous supplier, dans toute la sincérité de mon âme, d'avoir pitié de quelqu'un, encore plu3 à plaindre que moi.
— De qui parlez-vous, madame?
— De votre cousin, Ernest BeaumonU
— Quoi! vous osez...
— Adèle! il est si malheureux! Si vous l'aviez vu, tout à l'heure, lorsqu'il est rentré chez lui ! quelle douleur navrante ! quel morne désespoir ! sa pauvre figure pâle, bouleversée ! ses yeux rougis par les larmes 1 Que vous dirai-je, Adèlel C'était à fendre le cœur. Ayez donc pitié de lui. Il vous aime, voyez- vous, comme jamais homme n'a aimé, parce que jamais il ne trouvera une femme digne seulement de vous être comparée. Pourquoi le repousser, le désespérer? N'êtes-vous pas maintenant séparée de votre mari? N'êtes vous pas libre?
— Dieu juste 1 peut-on pousser plus loin la noire hypocrisie ! — s'écrie madame Verneuil avec une explosion d'indignation et de dégoût. — Cette femme vient me supplier d'avoir pitié de monsieur Ernest Beaumont... et elle l'aime 1
— Comment savez-vous?..
m LE DIABLE MEDECIN.
— Que vous importe !... vous l'aimez, vous dis-jeu?» vous avez cette audace f
— Hé bien! oui... je Kaîme passionnément, et pourtant je viens vous dire : «Adèle, ayez pitié de lui... Qu'il vous doive le bonheur de sa vie.*, et je tâcherai d'oublier mon amour I »
Florence Hermann prononça ces mots d'une voix entrecoupée, fondit en larmes et garda le silence.
Madame Verneuîl, si elle n'eût été aveuglée par une jalousie croissante, aurait reconnu la sincérité des paroles et des sentimens de Florence, femme singulière, mobile à l'excès, capable par élan des plus nobles dévoûmens ou des plus fâcheux égaremens ; mais Adèle ne vit dans la démarche de madame Hermann qu'impudence et hypocrisie; l'aversion, le mépris soulevèrent, révoltèrent son cœur, et elle répondit à son ancienne amie avec un dédain écrasant :
— Cette ridicule et odieuse comédie a trop duré, madar me; vous avez le don des larmes et de l'émotion à volonté, mais vous me permettrez de suivre l'exemple de votre mari. Il vous connaissait sans doute, ainsi que maintenant je vous connais. Il n'a pas été dupe de votre feint repen<: tir, et vous a justement chassée de chez lui. Je vous prie donc, madame, de sortir d'ici, car il est, sachez-le, quelque chose de plus méprisable encore que l'oubli de tout devoir, de toute pudeur : c'est l'ignoble parodie des sentimens généreux; on les souille en les affectant, lorsque l'on est, madame.., ce que vous êtes,
— Pour la seconde fois, Adèle, vous me reprochez ce que je suis; c'est votre droit. Un abîme, je le sais, nous se-
ADÈLE VERSEUÏL. 173
pare^ et, lorsqu'il y a six mois, vous m'avez accueillie avec indulgence, je ne vous ai rien caché du pas?é; vous m'avez consolé, reconforté, en m'assurant que j'étais autant à plaindre qu'à blâmer...
— J'étais alors votre jouet; je ne veux plus l'être aujourd'hui*
— Pourquoi tant de dureté, tant de mépris, Adèle? Hélas! quel est mon crime? Ressentir pour un bornée, digne d'ête adoré à genoux, l'amour que vous ressenties vousmême.
— Cette comparaison, madame, est simplement le semble de l'insolence!
— Cette comparaison serait de ma part le comble do l'insolence si j'avais un moment songé à comparer mon mérite au vôtre, Adèle,. .Loin de moi cette pensée l J'ai d8 grands défauts.
— Vous êtes modeste.
— J'ai des vices, je l'avoue, mats j'ai une qualité, une seule, la franchise, et, je vous le jure, en venant ici vous dire : « Ayez pitié de votre cousin!...» je suis sincère.
— Vous osez encore...
— Pauvre Adèle!... la jalousie..,1
— C'en est trop !...moi jalouse de vous ? Je ne pousse pas à ce point l'humilité, madame !
— Jalouse de moi, non... mais de monsieur Ernest.
— Madame!.,.
— Ecoutez-moi, Adèle. Vous dédaignez, vous repoussez mon amitié qui date de nos premières années; vous la croyez feinte, vous vous méprenez. La sincérité do cette amitié, ma loyauté naturelle, me donnent la force d'ac-
complir le plus grand sacrifice qu'âne femme puisse faire à une autre femme... celui de son amour ! Aussi vrai que Dieu me voit et m'entend, c'est du fond du cœur que je vous répète : « Ne repoussez pas celui que j'aime ; soyez heureuse avec lui ; vous êtes dignes l'un de l'autre, »
— J'admire votre générosité, madame; vous renoncez à un cœur qui ne vous appartient pas, qui ne vous appartiendra jamais !
— Oh! je le sais bien:— répond humblement Florence, — et si vous êtes impitoyable envers M. Ernest, je tâcherai, non de me faire aimer de lui, à cela je n'oserais prétendre, mais.., je tâcherai qu'il se laisse aimer de moi.
— Cette présomption, madame...
— Vous vous méprenez encore, Adèle; cfest uniquement dans la pitié de M. Ernest Beaumont que je place mes dernières espérances. Il est si bon, si généreux I N'a-t-il pas risqué ses jours pour sauver la vie d'un pauvre enfant qui se noyait? Peut-être aura-t-il aussi compassion de ma peine mortelle ! peut-être souffrira-t-il mon amour ! Ah ! son adorable bonté, sa pitié, tel est mon suprême espoir.
— Cet espoir, si vague qu'il doive être en effet, il m'en coûte, madame, de le détruire ; mais l'intérêt mérité que je vous porte, m'oblige avons charitablement avertir qu'en certaines circonstances la pitié est forcément étouffée par le mépris.
— Peut-être en sera-t-il ainsi, Adèle, — répond madame Hermann, dont la douceur et la sincère humilité no se démentent pas* — Ma conduite passée mérite le mé-
ADÈLE VERNEHIL. 175
pris; cependant, quel est le vœu le plus ardent de mon âme? Est-ce de porter le nem de M. Ernest Beaumont? d'être sa compagne honorée , honorable î Ce désir serait insensé. Mon rêve serait d'être... mon Dieu 1 ce que votre cousin voudrait que je fusse pour lui : sa maîtresse, sa servante ; il me renverrait quand il voudrait ; a-t-il besoin de m'estimer ]mr m'accorder cela ?
—Je n'ignore pas, madame , combien vous tenez peu h Pestime des honnêtes gens; ce superbe dédain ne me doit pas surprendre : la cause en est connue; mais cet entretien complètement inutile a déjà trop duré.
— Un mot encore, Adèle, et je me retire ; un mot dans l'intérêt de votre bonheur à venir; peut-être reconnaîtrezvous alors que cet entretien n'aura pas été vain !
—Vos conseils, madame...
—Pourquoi îesdédaîgner, s'ils sont sages?Tenez, Adèle, si étrangère que je sois à la vertu, au sentiment du devoir, mon instinct me dit que l'obstacle, l'obstacle insurmontable qui vous sépare de M. Ernest Beaumont, et fera son malheur et le vôire, c'est votre fille. Vous mourriez plutôt que d'avoir à rougir devant elle. Je sais combien le respect de soi-même est chez vous inébranlable; il est, ce me semble, un moyen honorable de concilier votre amour et vos devotes; les parens les plus tendrement affectionnés h leurs enfans ne les mettent-ils pas en pension? pourquoi ne pas agir ainsi envers votre fille ? vous pourriez la voir chaque jour et..
— Vos conseils, madame, sont ce qu'ils doivent être; ils ne m'étonnent donc nullement; il est des sentimens
auxquels vous êtes nécessairement étrangère. Je vous prie de me laisser seule»
— Adèle, réfléchissez. Sans me comparer en rien à vous, je sens maintenant ce qu'il doit y avoir d'affreux à renoncer à M. Ernest Beaumont. Votre santé est délicate, pauvre Adèle ! peut-être ne résisterez-vous pas aux suites d'un chagrin incurable ? ,
— Assez, madame, assez 1 Faites-moi grâce de votre Charité. |
— Vous, si loyale ! vous ne distinguez pourtant pss la loyauté du mensonge, — reprend Florence avec l'expression d'un regret navrant, et les yeax noyés de larmes. — Vous doutez de mon attachement, et il est réel ; rien n'a pu l'altérer, ni la dureté, ni l'injustice de votre accueil, ni vos sanglans mépris. Non, nonl le douloureux intérêt que vous m'inspirez redouble encore ! Je vous le jure une dernière fois, Adèle, ma démarche auprès de vous n'avait qu'un but : vous supplier d'être heureuse, vous supplier de ne pas lutter contre un amour invincible. Mais je vous l'avoue avec la même franchise, si vous persistez à désespérer M. Ernest Beaumont, je n'aurai pas, en tâchant de lui plaire, je n'aurai pas une lâcheté, une trahison à me reprocher envers une ancienne amie, puisque du moins je vous aurai loyalement prévenue que..*
— Oh l certes, madame. De même qu'avec cette franchise, cette candeur inséparable de votre noble caractère, vous aviez ingénument averti, tendrement prévenu votre mari... que vous traîneriez son nom dans la fange de l'adultère.
ADÈLE VERNEUIL. ï77
— Ah ? vous êtes impitoyable ! — répond Florence doû* loureusement blessée de ce dernier sarcasme.
Joséphine entre en ce moment et dit à sa maîtresse i
— Mademoiselle Emma m'envoie chercher une feuille de papier de musique,afin de recommencer la copie qu'elle fait pour monsieur le docteur.
— Allez d'abord ouvrir la porto à madame, S répond Adèle à Joséphine. — Vous donnerez ensuite à ma fille le papier qu'elle désire.
Et s'adressant à Florence avec une politesse apparente, et lui faisant une demi-révérence :
— Adieu, madame.
— Adieu,— répond madame Hermann, en îetant sur son ancienne compagn© un regard désoié, puis elle sort, suivie de Joséphine. Celle-ci rentre peu de temps après, prend dans un carton une feuille de papier de musique, et laisse sa maltresse seule.
Madame Terneuil retrouve peu à peu la justesse, la lucidité ordinaires de son esprit, un moment troublé par les noirs fermens de la jalousie et par l'odieuse présence d'une rivale.
— Florence est sincère! — s'écrie la jeune femme, — oui , elle est sincère l elle aime assez Ernest pour avoir le courage de sacrifier son amour au mien! Ah ! la jalousie! la jalousie!... c'est affreux! Je ne me savais pas injuste, méchante; et tout à l'heure j'accablais cette
malheureuse femme de mépris, de sarcasmes, d'outrages! Quel était son crime ? Elle me suppliait à mains jointes d'avoir pitié d'Ernest ; et si je résistais à ses instances, qu'espérait-elle? se faire aimer de lui? Non, elle espérait que peut-être il se laisserait aimer par elle. Ah ! il l'aimera ! il l'aimera ! elle est si belle, et sous l'empire d'une émotion généreuse> sa beauté, son accent, son regard deviennent irrésistibles ! Je le sentais bien tout à l'heure; aussi j'en enrageais. En vain elle s'humiliait dans la sincérité de son âme, je la frappais sans merci, sans relâche, Hélas 1 si malgré moi je l'ai trouvée si belle, si touchante, que sera-ce d'Ernest! il l'aimera... Hé! qu'importe le passé, elle ne peut être sa femme ; l'on ne demande pas des vertus à sa maîtresse! Et puis elle l'a dit, il est plus que personne sensiw* ^ la bonté du cœur : le cœur de Forence est resté bon, ce sera sa plus puissante séduction. Enfin. qui sait ? cet amour, le seul vrai qu'elle ait éprouvé jusqu'ici, peut la transformer, la réhabiliter aux yeux d'Ernest! Elle n'a rien à perdre, rien aménager, elle 1 Sans scrupules, sans liens, sans enfans, elle pourra se vouer à lui! l'accompagner sur mer, dans ses lointains voyages, le distraire, l'égayer parla vivacité,par l'enjouement desonesprit, durant les longues heures de la traversée. Enfin... enfin il a trente ans, et Florence est si belle! Ainsi se nouera entre eux une liaison que tous deux auront cru d'abord éphémère; l'habitude la rendra durable; peu h peu Ernest se détachera de moi; mon souvenir restera encore doux h son cœur, mais vague, mais à demi effacé, comme la mémoire d'un rêve... Et moi... moi! — ajoute Adèle d'une voix entrecoupée par les sanglots.— moi I... me plongeant de plus
en plus dans le noir abîme de mon désespoir, je...
Puis s'interrompantet essuyant ses pleurs, madame Verneuil reprend d'une voix plus ferme :
—Mais non, non!.,, moi j'ai ma fille, mon ange de consolation.. Oui, et pourtant, mon Dieu! je le sens, il y a pkce dans mon cœur ponr ces deux adorations; l'une n'exclut pas l'autre. Depuis six mois, j'ai redoublé de soins, de tendresse pour Emma, mais il me restait des heures solitaires; la pensée d'Ernest les occupait, pensée souvent amère, désolée... mais c'était lui, c'était lui ! Et puis, quoique mon front rougisse à ce souvenir, lorsque je songe à l'impression des lèvres d'Ernest sur ma main, j'éprouve une sorte de vertige. Je suis jeune encore, j'aime de toutes les forces, de toute la puissance de mon être !... Ah ! je se mentais pas en lui disant : « Laisse-moi! si je te revoyais, j'oublierais ma fille et je serais perdue ! »
Madame Verneuil, après un nouveau silence, s'écrie, la joue animée, l'œil humide, le sein palpitant :
— Et pourquoi perdue? Est-ce que je Re suis pas moralement libre? Est-ce que pendant quinze ans ie n'ai pas sacrifié à mes devoirs le secret sentiment de mon cœur? Est-ce que l'infâme conduite de mon mari, est-ce que ma séparation ne me rendent pas maîtresse de mes actions ? Est-ce que la haineuse vigilance de monsieur Verneuil ne peut pas être mise en défaut par le secret dont l'amour qui se respecte sait et doit s'entourer? Je suis folle, après tout! A quoi bon cette torture stérile, ce stupide martyre que volontairement je m'impose? Mes devoirs? Est-ce que je ne les ai pas accomplis vaillamment ! Je n'en ai plus maintenant à remplir envers mon mari.N'ai-je pas le droit
de vivre enfin pour moi, pour mon amour?
Mais soudain Adèle tressaille, se recueille, et reprend avec abattement :
— Oui... si je suis libérée de mes devoirs d'épouse, je ne le suis pas de mes devoirs de mère. Ah ! tantôt, je le disais à Ernest... sans mes enfans, je braverais tout. Et cette Florence, qui regrettait de ne pas avoir d'enfans ! — ajoute madame Verneuil avec amertume; puis, frémissant et écrasée de confusion, — Mon Dieu ! mais cette pensée qui me vient est affreuse! Suis je donc en délire? Emma! pauvre ange ! toi qui m'as consolée, reconfortée! toi à qui j'ai dû l'oubli de mes chagrins ! toi pour qui je vis, par qui je vis! En serais-je déjà, mon Dieul à regretter ta naissance? Non, non ! Oh I je le sais, la violence de mon amour pour Ernest me rend peut-être encore plus idolâtre de toi, car pour toi je souffre, chère et innocente créature; et je ne souffrirais pas, si tu ne méritais tant d'être aimée...
Madame Verneuil pleure, reste encore pensive, et reprend avec une exaltation fiévreuse :
— Et pourtant, non, non, cela est plus fort que moi, je ne peux pas, je ne pourrai jamais m'habituer à cette pensée qu'Ernest aime une autre femme ! Notre vieil ami, malgré son expérience du cœur, se trompe; certaine de la fidélité d'Ernest, j'aurais peut-être accepté courageusement ce renoncement, Mais me dire à chaque instant : «Florence, parce que je l'ai voulu, Florence est, à cette heure, près de lui! » Non, cela m'est impossible! je ne le peux pas, je ne le veux pas ! non, Ernest n'aimera pas cette femme ; je veux que ce soit moi qu'il aime;sinpn,je le sens,
je mourrai de désespoir , et je ne veux pas mourir encore. Il me faut vivre pour mes enfans! Je n'aurai pas à rougir devant eux : Louis est au collège, et Emma... eh bien I je mettrai cette chère enfant en pension. Pourquoi pas? Pourquoi dédaigner le conseil de Florence? est-ce que cela diminuera en rien ma tendresse pour ma fille? il y a justement dans cette rue une excellente institution, là, à ma porte. J'irai voir Emma chaque jour plutôt deux fois qu'une, et puis, pauvre enfant, elle vit ici bien isolée I sans compagnes de son âge. Elle est si heureuse, lorsque, dans notre promenade au Luxembourg, elle rencontre de jeunes pensionnaires et partage leurs jeux! Le docteur Max m'a tant recommandé pour elle un exercice fréquent I Enfin, je ne possède pas tout le savoir nécessaire aune institutrice ; l'éducation d'Emma, achevée par moi seule, serait incomplète ; en désirant toujours la garder près de moi, je cédais à une sorte d'égoi^me, je l'aimais plus pour moi que pour elle. Mon Dieu î je ne m'abuse pas ; cette espèce de séparation, —car, à bien dire, cela n'en est pas une, puisque je verrai Emma une ou deux fois chaque jour,— cette séparation lui causera d'abord quelque chagrin; mais, à son âge, les impressions sont si mobiles, qu'elle s'habituera vite à ce changement d'existence. L'affection de ses compagnes?... elles l'aimeront tant, pauvre ange ï... leur douce gaîié effacera bientôt jusqu'à la trace de ses regrets.Eîle passera tous ses dimanches, tous ses congés ici, avec moi; jamais je ne recevrai ni ne verrai Ernest ces jours-là; Louis viendra chaque quinzaine, selon son habitude. Oui, oui, tout peut se concilier ainsi... Florenee avait raison, cent fois raison !... Pauvre femme l que va-t-
elle devenir ? Oh! je la connais : elle trouvera sa consolation dans un autre amour ; elle n'est pas de ces femmes qui se désespèrent longtemps!
A mesure que madame Verneuiî, cédant à l'entraînement d'une passion invincible, s'affermis-ait ainsi dans une détermination conciliant à ses yeux ses devoirs maternels et les satisfactions de son amour, ses traits jusqu'alors abattus, désolés, se rassérénaient ; ils exprimèrent bientôt les ressentimens d'un bonheur qu'aucun remords ne trouble, car, en suite de nouvelles réflexions, Adèle reprit d'une voix ferme, allégée :
— Je m'interroge avec une inexorable sévérité : la résolution que je prends, loin d'altérer, redouble, s'il est possible, ma tendresse pour mes enfans; je me sens aussi bonne mère que par le passé. Ah! je le disais bien, il y a place en mon âme pour ces deux amours. Ernest, mon Ernest, calme tes regrets, ne désespère plus!,.. Mon Dieu, va-t-il être heureux 1 II devait quitter Paris ce soir même s'il ne recevait pas une lettre de moi !
Adèle Verneuiî, le regard radieux, quoique à demi voilé par une larme de joie, s'approche de la table à écrire, et trace ces mots d'une main tremblante de délicieuse émotion :
<k Ernest, ne partez pas; soyez demain à midi au jardin » du Luxembourg, devant la grille de l'Observatoire.
* A demain, à toujours t
» Adèlb. *
Madame Verneuiî plie et cacheté ce billet, le porte à ses lèvres, y dépose un baiser passionné en murmurant avec ivresse:
— Va, cher petit papier, messager du bonheur, Ernest te rendra le baiser que je t'ai donné.
Madame Verneuil se dirige vers la cheminée, met la main sur le cordon de la sonnette afin d'appeler Joséphine et de la charger de porter à l'instant sa lettre à Ernest Beaumont.
Soudain Emma entre dans le salon et dit gaiement à sa mère en l'embrassant : •
— Vois, maman, la belle copie que je viens d'achever pour le docteur Max, après l'avoir recommencée deux fois; j'espère que notre ami sera content.
Adèle, à la vue de sa fille, a pâli, tressailli, ses genoux tremblent si fort qu'elle est obligée de s'asseoir sur un fauteuil, puis son regard naguère si brillant s'obscurcit... Et les yeux toujours attachés sur Emma qui la contemple avec une surprise inquiète, la jeune femme déchire lentement le billet qu'elle vient d'écrire, laisse tomber à ses pieds les iat^beaux de la lettre, et, ne pouvant plus contenir les larmes qui ruissellent sur son pâle visage, elle tend les bras à sa fille. *
Emma se jette au cou de sa mère avec effusion, et s'écrie alarmée :
— Mon Dieu! maman, tu pleures, qu'as-tu donc*?
— Rien... Je t'aime! —répond Adèle Verneuil avec une simplicité sublime.
La présence de sa fille rappelait à cette vaillante femme ses devoirs un moment oubliés dans l'entraînement de la passion. Le sacrifice était consommé!
Ernest Beaumont quittait Paris le soir même sans avoir revu madame Verneuil.
MtëLE VERNEÏJIL. - 185
TaoïsiËsas paetie.
Madame Verneuiî, rappelée à ses devoirâ maternels par la présence de sa fille, accomplit héroïquement le sacrifice de son amour; le docteur Max lui apprit qu'ayant en vain attendu jusqu'au soir la réponse qu'il sollicitait d'elle, Ernest Beaumont était le jour même parti en poste avec Florence Hermann.
Ce dernier coup faillit taer Adèle. Jamais ses prévisions les plus sombres, les plus désolantes n'étaient allées jusqu'à la pensée que son souvenir pût être sacrifié si vite à une femme sans mœurs. Voyant dans cette infidélité d'une promptitude presque brutale une preuve d'un mépris outrageant pour elle, et de la dégradation du caractère d'un homme que jusqu'alors elle avait placé si haut, madame Verneuiî fut aussi navrée qu'indignée, mais, hélas! malgré sa conscience du mépris, de la dégradation d'Ernest, la malheureuse femme, et c'était là sa torture incessante, ne pouvait arracher de son cœur ce fatal amour; elle se le reprochait comme une honteuse faiblesse ; elle se maudissait. Et cependant, durant la solitude de ses longues heures d'insomnie, l'image d'Ernest et de Florence, sourians, amoureux, apparaissait invinciblement à son esprit. Cédait-elle par momens à un sommeil pénible , agité : ces odieuses visions la poursuivaient
i86 LE DIABLE MÉDECIN,
en songe. Ses journées appartenaient àsafiîîe qu'elle aimait arec un redoublement de tendresse, mais toutes ses nuits appartenaient à son incurable douleur.
Ces souffrances, contenues par fierté, causèrent bientôt de profonds ravages dans la frêle organisation de madame Verneuil. Le docteur Max suivait avec angoisse les progrès de cette maladie de langueur, à laquelle il eût cent fois préféré une maladie aigiïe, tranchée, offrant pour ainsi dire un corps contre lequel la science pût lutter avec avantage. Adèle, de qui la santé s'affaiblissait de jour en jour, trouvait dans son amour maternel assez d'énergie pour se livrer assidûment, ainsi que par le passé, à l'éducation d'Emma, et lui cacher ses maux. L'enfant, abusé par le doux sourire de madame Verneuil, par son activité fébrile, ne remarquait pas un dépérissement presque imperceptible à ses yeux, parce qu'elle vivait constamment auprès de sa mère. Le docteur Max, plus clairvoyant, pria, supplia la jeune femme de chercher qmh ques distractions salutaires dans un voyage, regardant ce changemetit d'air comme indispensable; mais elie opposa une ténacité invincible aux désirs de son vieil ami, et ne voulut pas quitter Paris. Ce salon, où pendant une heure elle avait revu Ernest Beaumont, où pour la première fois elle s'était sentie femme, devint pour madame Verneuil un sanctuaire dont elle n'avait ni la force ni la volonté de s'éloigner ; souvent, pendant ses nuits d'insomnie, et alors que sa fille dormait du profond sommeil de son âge, Adèle se levait, venait dans ce salon, s'asseyait là où s'était assis Ernest, et pleurait amèrement l'infidélité, la noire ingratitude de celui qu'elle ne pouvait
désaimer... Parfois aussi, ouvrant son piano, et craignant de réveiller sa fille, elle chantait à demi voix, exhalant sa douleur en aceens plaintifs et voilés. Mais peu à peu sa voix s'éteignait dans les larmes ; ses mains, d'abord brûlantes, puis glacées, restaient inertes sur les touches d'ivoire, et , le regard fixe , abîmée dans ses souvenirs, rappelée à elle-même par les premières clartés de l'aube, Adèle regagnant alors sa couche solitaire, dans l'espoir d'y trouver le repos , l'oubli, revoyait encore dans ses rêves Ernest et Florence ; Florence plus belle que jamais !..
Enfin, une année environ après le départ du jeune marin, madame Verneuil, minée par le chagrin, et jusqu'à cette époque du moins soutenue par une énergie nerveuse et factice, sentit tout à coup ses forces complètement défaillir; elle fut obligée de s'aliter. Dès ce moment; en proie aux lugubres pressentimens de sa fin prochaine, elle subit une nouvelle torture en songeant à l'avenir de sa fille.
— Que deviendra ma pauvre enfant après ma mort? — se disait Adèle. — Hélas 1 elle sera l'objet de la répulsion de son père, le martyr de cette infâme servante !
Sous l'obsession de cette crainte, le déspspoir de madame Verneuil devenait effrayant; elle voyait un crime dans cet indigne amour qui la tuait ; elle s'accusait d'être une mauvaise mère, d'être faible, d'être lâche, de n'avoir ni le courage ni la vertu de dominer, d'oublier une passion dégradante, insensée ! atroces déchiremens de l'âme que cette infortunée résumait par cette pensée toujours présente à
son esprit depuis qu'elle entrevoyait l'approche d'une lente agonie :
— Mon amour a été un suicide t Ainsi, par ma faute, ma fille reste sans soutien, sans défense, à la merci d'une destinée qui m'épouvante!
Madame Verneuil s'efforçait alors de se reprendre à la vie, et, sanglotant, suppliait le docteur Max de la guérir. Elle entreprendrait un voyage, s'il le fallait; elle se résignerait à tout, dans l'espérance de prolonger ses jours et de ne pas laisser sa fille à l'abandon. Il était trop tard ! Adèle se trouvait dans un tel état d'anéantissement que les fatigues d'un voyage eussent hâté sa mort.
Le docteur Max, désolé, combattit l'épuisement de madame Verneuil par l'emploi d'oxcitans, de cordiaux, où elle puisait des forces éphémères, et, quoique alitée, elle s'occupait encore de l'éducation d'Emma , qui recevait ainsi ses leçons accoutumées; souvent, inquiète de la faiblesse croissante de sa mère, elle se rassurait grâce à la feinte tranquillité du docteur Max.
Monsieur Verneuil, selon les prévisions du médecin, continuait de jouir d'une excellente santé, plus que jamais soumis h l'empire de Charlotte, et chérissant cet ignoble empire. Cette fille, employant tour à tour la menace et la flatterie envers Louis ; excitant, développant chez lui de bas et grossiprs appétits, largement satisfaits dès qu'il se montrait mauvais fils, était parvenue à lui inspirer un éloignement croissant à l'égard de sa mère et de sa sœur. Ne reculant pas m£me devant la crainte de corrompre l'innocence de ce malheureux enfant , la servante-maîtresse le persuada que madame Verneuil, justement chassée de
ADÈLE VERNEUIL. i89
la maison conjugale, avait eu un amant, k l'appui de ces calomnies infâmes, Charlotte fit lire à Louis le - plaidoyer de maître Fripart.
Madame Verneuil subit bientôt la cruelle réaction do ces odieuses menées, vainement combattues par elle. Vint le jour où ce pauvre cœur endolori, martyrisé, reçut un dernier coup... Adèle, sentant la répulsion qu'elle inspirait à son fils, éprouva une sorte de soulagement, lorsque les visites de Louis, de moins en moins fréquentes, eurent tout à fait cessé. Elle avait perdu l'alf ection de son enfant 1
Madame Verneuil, depuis plus de deux mois, n'a pas quitté son lit; elle n'est plus que l'ombre d'elle-même; sa vie semble concentrée dans ses yeux brillans; ils paraissent d'une grandeur démesurée, tant ses joues sont creuses, amaigries. Grâces aux soins d'Emma, la toilette de lit de sa mère est d'une certaine coquetterie; sa belle chevelure châtain-clair est séparée en bandeaux nets et lisses, h demi cachés par un joli bonnet de dentelles, orné do rubans bleu clair; son peignoir est d'une extrême fraîcheur et garni de rubans de la même nuance que ceux du bonnet. Madame Verneuil, assise sur son séant, est adossée à deux oreillers superposés; l'on aurait pu voirie jour h travers la transparence de l'épiderme de ses petites mains blanches cjmme celles d'une morte; jamais elle n'a autant souffert que durant la nuit qui vient de s'écouler.
A ses agitations douloureuses succède une sorte d'engourdissement, précurseur de l'agonie, et de cette prochaine agonie madame Verneuîl a conscience ; mais il lui reste un devoir à remplir : donner à sa fille ses derniers conseils, en lui cachant cependant qu'elle se sent mourir.
Le docteur Max ne soutenait les forces de la malade qu'à l'aide de cordiaux; aussi voulant se reconforter avant son entretien avec Emma, madame Verneuil prie Joséphine, assise au chevet du lit, de lui donner quelques cuillerées d'une potion placée sur un guéridon, La servante obéit et, replaçant la fiole sur la tèble, dit à sa maîtresse, avec ua accent d'affectueux reproche :
— Ainsi, ma pauvre madame, vous me croyez une paresseuse?
— Vous êtes la meilleure, la plus courageuse des femmes, ma chère Joséphine, mais je ne veux pas abuser de votre courage et de votre bonté. Voilà deux mois que ma fille et vous passez tour h tour vos nuits à veiller près de moi; vous finiriez par succomber à la fatigue.
— Mademoiselle Emma, je ne dis pas, madame, mais moi, je n'ai jamais été en meilleure santé. Non, car avant la maladie de madame, je dormais trop, ça m'alourdissait, tandis que maintenant je suis alerte et éveillée comme un pinson; aussi je jure à madame qu'il est inutile de faire venir ici cette bonne sœur grise, et,..
— Encore une fois, ma chère Joséphine, je ne veux pas abuser de votre'dévoûment ; ma fille a écrit à la supérieure des sœurs, afin d'obtenir que l'une d'elles vînt partager les soins que vous me donnez. Ces bonnes sœurs ont l'habi-
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tude de soigner les malades; le concours de C8l!e que j'attends aujourd'hui allégera votre fatigue.
— Soit! madame, mais pour ce qui est de moi, je vous veillerais encore des semaines et des semaines sans m'en ressentir.
Emma entre en ce moment dans la chambre de sa mère, apportant un gros bouquet de roses qu'elle vient de cueillir dans le iardin. Elle a dépassé sa quatorzième année; sa taille s'est élancée, elle a beaucoup grandi. Emma, de qui l'intelligence a toujours devancé l'âge, n'est plus une enfant, mais une jeune fille; la rude école des chagrins domestiques, ses inquiétudes croissantes sur la santé de sa mère, ont donné à son caractère, à son esprit, une maturité précoce, et à ses traits gracieux et délicats une gravité douce; l'éducation, les conseils, les exemples de madame Verneuil ont porté leurs fruits; sa fille, malgré sa tendre jeunesse, a acquis une grande fermeté d'âme ; chez elle, le sentiment du devoir est déjà fortement enraciné.
Joséphine, à la vue de !a jeune fiîlt*, se lève et lui dit :
— Pendant que vous allez rester près de madame, je vais, mademoiselle Emma, m'occuper du ménage.
La digne femme sort et laisse Adèle Verneuil avec sa fille.
— Ce cordial produit son effet,— se dit madame Verneuil, —je me sens plus forte; puisse cette force ne pas défaillir avant la fin de mon entretien avec Emma! Puissé-je surtout lui cacher que je me sens mourût
Emma n'ignorait pas le danger de la maladie de sa mère ; mais, abusée par le docteur Max, elle était loin de soupçonner la triste réalité. La jeune fille vient s'asseoir au rebord du lit de madame Verneuil, et étalant sur la courte-pointe les fleurs humides de rosée qu'elle Tient d'aller cueillir dans le jardin, elle dit en souriant :
— Mère, j'adopte le charmant usage des Italiennes, qui font hommage de fleurs à leur madone. Tu es ma sainte... voici mon offrande.
— Merci de ton aimable attention, chère enfant ; les belles roses! quel doux parfum ! et pourtant il est dommage de les avoir coupées. Pauvres fleurs! elles vont mourir !
L'accent de madame Verneuil en prononçant ce mot mourir, fit venir une larme aux yeux d'Emma ; mais, déjà douée d'un grand empire sur elle-même, la jeune fille,maîtrisant son émotion afin de ne pas aîfliger sa mère:
— Maman, avant que la saison des roses soit passée, tu iras respirer leur parfum dans le jardin, sans qu'il soit besoin de les détacher de leur tige.
— Je l'espère, chère ange, car il me semble que je serai bientôt en état de me lever.
— Il serait vrai? Cette dernière nuit, pendant laquelle Joséphine t'a veillée à son tour, a done été moins mauvaise que les autres ?
— Elle a été excellente, mon enfant. J'ai dormi d'un profond sommeil durant quelques heures.
— Quel heureux changement 1 Mais tu es sauvée ! —
s'écrie Emma radieuse; —mais tu es sauvée, mère I— répète la jeune fille en embrassant Adèle avec ivresse.— Notre bon docteur Max me disait encore hier (je t'avouerai cela, maintenant) : « Si votre mère pouvait retrouver le sommeil, elle serait hors de tout danger.» Te voilà donc hors de danger.
— Je le crois comme toi.
— Ah ! ce moment me fait oublier mes inquiétudes, mes angoisses, — dit Emma Et de nouveau, se livrant aux transports de sa joie, elle couvre de baisers ia main de madame Verneuil, et reprend : — À cette heure, je peux te l'avouer, nous avons vraiment parfois été sérieusement alarmées*
— Et moi aussi, mon enfant, j'étais alarmée sans vous le dire ; je ne m'abusais pas sur mon état. Mais sais-tu ce qui me navrait davantage, lorsque je désespérais de revenir à la vie ? C'était ma crainte de t'éclairer sur ma triste position, en te donnant les derniers conseils d'une mère tendre et prévoyante ; car je t'aurais laissée bien isolée, mon Emma, au moment de te quitter pour jamais!
—Mère, mère, ne sooge plus à cela! Vois, à cette seuie pensée, voilà que tu pleures ! Et malgré ma joie, je sens aussi les larmes me venir aux yeux.
— Ah! mes larmes sont douces, mon enfant : l'espérance, le bonheur, les font couler. Elles me soulagent.
—Va, maman, heureusement elles seront les dernières.
— Oui, les dernières... — répète madame Verneuil avec une expression navrante qui échappe à sa fille, et l'agonisante ajoute en parvenant par un effort surhumain à sourire : — Combien j'étais peureuse, pourtant ! Je me croyais
mourante, je reviens à la santé... Mais que veux-tu, mon Emma bien-aimée? je ne pouvais sans frémir me demander ce que tu serais devenue si tu m'avais perdue?
— De grâce, éloignons cette pensée ; elle est trop pénible!
— Non, je te l'assure, cette pensée maintenant m'inspire ce sentissent qu'on éprouve à s'entretenir d'un péril passé. L'on s'y appesantit avec une sorte de satisfaction et de reconnaissante pour la Providence, à qui l'on doit son salut. En insistant sur ce sujet, je cède peut-Être h l'un de ces bizarres caprices de malade... que dis-je?— ajoute madame Verneuil souriant encore, — non pas caprice de malade, mais de convalescente.
— Et après la convalescence... la guérison ! Oh! maman, le beau jour que celui où nous ferons, bras dessus, bras dessous, notre première promenade au Luxembourg!
— La saison sera déjà bien avancée, chère enfant : les feuilles seront tombées.
— Comment? nous sommes au mois de juin, j'espèro bien, moi, qu'à la fin d'août, au plus tard, tu seras tout à fait guérie.
— Tu crois
— J'en suis certaine.
—C'est possible, après tout. Je te disais donc, mon Emma que si tu m'avais perdue...
— Maman...
— Je t'en prie, résigne-toi à mon caprice de convalescente.
— Enfin, tu le veux.
— Si tu m'avais perdue! quelle était, pauvre ange ! ta
ADÈLE VERNEDTl; 195
position? La voici : Ton père te mettait en pension ; là n'était pas ma crainte; mais vers l'âge de dix-huit ou disneuf ans, il te rappelait probablement près de lui, et, en prévision de cette circonstance* je t'aurais donné mes derniers conseils, au... au moment de te quitter pour toujours.
Madame Verneuiî, malgré son empire sur elle-même, accentue tellement ces mots : oc Te quitter pour toujours \ b qu'Emma frissonne et s'écrie éplorée, les mains jointes.»
— Par pitié, ne parle pas ainsi, ma mère!
— Oh î la vilaine enfant! oublier ainsi sa grammaire! une jeune personne de quatorze ans passés , confondre le conditionnel avec le présent !... Et lorsque je dis : Telle aurait été ta position, tels auraient été mes conseils, voilà, chère oublieuse de grammaire, que tu te troubles et t'affliges, comme si je te parlais au présent.
Adèle adresse à sa fille cette remontrance grammaticale avec tant de calme et d'enjouement , que, si Emma eût conservé quelques doutes sur la feinte amélioration de la santé de sa mère, ces doutes se seraient évanouis à l'instant, Aussi, complètement rassurée, la jeune fille, souriant à travers ses larmes:
— C'est vrai, maman; j'ai péché contre la grammaire. Non, non, grâce à Dieu! le p^ssé n'est pas le présent.
— Très-bien... et, à l'avenir, conjuguez mieux, fille chérie, —répond madame Verneuiî, trouvant la force de continuer sa plaisanterie, — Mais parlons sérieusement et revenons à toi, mon enfant. Ce qui m'alarmait donc surtout, c'était cette pensée qu'à dix-huit ans tu sortirais de pension pour venir habiter chez ton père... Et mes alar-
mes... cette femme.., cette femme que tu sais, les eau*
sait.
— Cette indigne Charlotte!
— Oui, et comme chez toi la raison a devancé l'âge, je ne dois pas te cacher plus longtemps que notre ami, le docteur Max et moi, nous avons voulu autrefois t'abusersur ce que tu avais vu et entendu au sujet de cette tille.
— J'en étais sûre !
— Mais sais-tu quel motif nous engageait à t'abuser ainsi ? Le désir de ne pas affaiblir en toi le respect que tu devais, que tu dois, que tu devras toujours, quoi qu'il arrive, à ton père.
— Le respect, peut-être ; l'affection, jamais !
— Emma !...
— Non ! non ! mon père t'a fait trop souffrir à cause de cette méprisable créature. Et mon frère? vois ce qu'ils ont fait de lui ! Nous en sommes à ne pas regretter de ne plus le voir, tant son mauvais caractère, sa sécheresse de cœur uous affligeaient, lui autrefois si tendre pour nous!
— Louis est très jeune encore ; un jour, son bon naturel reprendra le dessus, je l'espère; soyons-lui indulgentes. Ce qui lui a manqué, ce sont des conseils semblables à ceux que je t'aurais donnés au moment de te quitter; je t'aurais dit : Mon enfant bien-aimée, lorsque tu sortiras de la pension où tu seras sans aoute placée, il faudra regagner l'affection de ton père, non pas éteinte, mais refroidie par une longue séparation. Crois-moi, un père, malgré quelques égaremens, aime toujours ses enfans, et si, par suite de circonstances que mon retour à la santé rend im-
probables... tu avais dû aller habiter près de ton père, tu aurais, en suivant mes avis, bientôt repris et conservé dans sa tendresse la place qui t'appartient; tu te serais montrée d'abord, envers lui, seulement respectueuse et remplie de déférence; le passé pesant sur ton cœur t'imposait cette réserve. Quant h cette servante, ton respect de toi-même, mon Emma, t'eût commandé de paraître complètement ignorer sa position dans la maison paternelle; tu aurais témoigné à l'égard de cette femme une froideur sévère, et, si elle se fût oubliée jusqu'à V outrager, un silencieux mépris eût été ta vengeance. Tels auraient été. mon enfant, les premiers temps de ton séjour chezton père.Maia peu à peu, à ta réserve envers lui devaient succéder de ta part de timides prévenances , des attentions délicates, dont il eût été forcément touché. Enfin, le tact parfait et persévérant de ta conduite dans une situation si difficile, le doux attrait de ta présence, ta résignation à la fois no< ble et douce, eussent insensiblement réveillé l'affection de ton père pour toi; ton âme si aimante eût répondu avec expansion au moindre retour de sa tendresse ; chaque pas qu'il eût lait vers toi l'eût éloigné de cette servante, dont l'empire aurait été ainsi miné, détruit par tes vertus charmantes, par ton attachement filial, et ton père revenait complètement à toi, de même que tu revenais à lui. Ne le crois-tu pas , mon Emma? comorends-tu bien? approuves-tu ces conseils?
— Oh! oui, mère, je sens leur dignité, leur sagesse; c'eût été peut-être le seul moyen de regagner l'affection de mon père.
— N'est-ce pas, oh ! n'est-ce pas, tu les aurais suivïsj ces conseils?
— Peux-tu en douter?
— Grâce à Dieu ! non, je n'en doute pas ! et cette certitude eût été pour moi une coBsolation suprême ; je t'aurais quittée, presque rassurée sur ton avenir...
— Maman, voici encore que tu pleures I vois-tu que cela t'attriste de songer à—
— M'attrister ?... parce que j'ai maintenant la certitude que si un malheur fût arrivé.., j'aurais été- du moins presque sans crainte sur ton avenir! tu veux chère enfant, que cela m'attriste? Ces larmes sont douces au contraire, ange aimée ! laisse-les couler... J'achève. Il s'agissait donc de passer chez ton père les deux ou trois années qui eussent précédé ton mariage. A ce sujet, j'avais encore de vives appréhensions; mais je ne pouvais que me fier à l'instinct de ton cœur si noble, si dreit, si pur, pour guider ton choix, et sur tes excellentes qualités pour mériter l'attachement d'un honnête homme.
— Tiens, mère, cet entretien te fatigue ou t'impressionne trop vivement,— reprit Emma quelque peu inquiète.— Ton front est humide, — ajouta la jeune fille en étanchant avec son mouchoir les gouttes de sueur froide qui en effet, perlaient déjà sur le front de sa mère.
ADÈLE VERNEUÏL. i»9
rv
Madame Verneuîî, épuisée par tant d'émotions contenues, luttait avec héroïsme contre les approches de l'agonie qui déjà glaçait son front; mais la pauvre martyre des devoirs maternels, craignant d'effrayer Emma, s'efforça de dissimuler ou d'expliquer l'altération de sa voix, et reprit :
— Tu dis vrai, mon enfant, cet entretien m'impressionne...
— Tu vois bien, mère,
— Mais cette impression même, c'est la vie qui me revient, c'est mon sang qui circule plus vif dans mes veines. Rassure-toi, va, mon Emma I hier, je n'aurais pu te parler, m'impressionner ainsi... D'ailleurs, quelques mots encore et j'aurai achevé la confidence des craintes dont j'étais tourmentée. Je me disais en outre,... car en ces momens-là, vois-tu, chère enfant, une mère cherche à tout prévoir...! je me disais en outre: « Supposons que, par impossible, l'affection de mon mari pour sa fille doive un jour complètement s'éteindre en lui ; qu'il ne soit ni attendri ni même apitoyé par la résignation de cette chère enfant ; qu'il se ligue contre elle avec cette servante, afin de lui rendre la maison paternelle odieuse, insupportable... »
— Oh î mère, mère !
— Cela était impossible, je le sais; mais, dans mon inquiète sollicitude, je prévoyais jusqu'aux impossibilités tnêmes, etje me disais :« En ce cas désespéré, que devra faire ma fille? »
— Je frissonne en songeant à cette horrible supposition.
— «Que devra faire ma fille ?»— reprend d'une voix brève et affaiblie madame Verneuil, qui, d'abord ranimée par le cordial, sentait ses forces à bout.— «Ma fille est courageuse, elle endurera tout sans se plaindre, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Hélas 1 c'est bien long, pauvre enfant! mais enfin c'est un terme. À cet âge, tu pourras légalement quitter la maison paternelle en exigeant ta part de mon héritage. Alors, «et n'oublie pas cela, mon enfant, si un jour ces prévisions se réalisent, n'oublie pas cela, » tu quitteras la maison de ton père sans le prévenir ; tu te retireras chez notre vieil ami, le docteur Max; il fera valoir tes droits en justice... et... et,.. »
— Grand Dieul — s'écrie Emma effrayée, — qu'as-tu donc? tes yeux se fermentl... Mère I mère! est-ce que tu te trouves mal?...
Joséphine entre en ce moment, précédant une sœur grise dont les traits sont cachés par son voile.
— Madame, — dit Joséphine, — voici la bonne sœur.
Madame Verneuil, rappelée à elle-même par le cri d'angoisse de sa fille, et craignant de la rendre témoin de sa mort, trouve dans cette crainte un dernier élan d'énergie, se redresse sur son séant, et dit d'une voix assez ferme :
— Emma, laisse moi avec cette bonne sœur,
— Mais, maman...
— Mon enfant, je le veux, je l'exige, laisse-moi !
La jeune fille n'osant désobéir aux ordres de sa mère, exprimés avec une impatience dont elle est aussi surprise qu'affligée, s'éloigne avec Joséphine, A peine sont-elles
sorties, qae madame Verneuil, défaillante, se renverse #;ur son chevet, en disant à la religieuse d'une voix éteinte :
— Ma sœur, ce cordial.,. Je me sens mourir..;
La religieuse s'empresse de verser, dans une cuillère d'argent, quelques gouttes de la potion placée sur un guéridon, s'approche d'Adèle, se penche vers elle; mais celle-ci la fixe avec stupeur et s'écrie :
— Que vois-je I Florence I
Les émotions violentes, inattendues, sont généralement foudroyantes lorsqu'elles frappent une personne aussi débile, aussi épuisée que l'était alors madame Verneuil; mais parfois la violence même de la commotion ranime pendant un instant la vitalité expirante. Il en fut ainsi de l'impression que ressentit Adèle à la vue de son ancienne amie lui apparaissant inopinément sous le costume d'une sœur grise.
Madame Hermann était toujours charmante; la sévérité du costume religieux donnait même un attrait piquant et nouveau à la rare beauté de la jeune femme. La coupo ample et modeste do sa robe de grosse bure ne dissimulait pas complètement l'élégance et la richesse d'une taillle parfaite, qui, loin d'être amaigrie par les austérités du cloître, avait gagné quelque embonpoint ; une coiffe d'une blancheur irréprochable encadrait le rose et frais visage de sœur Florence, et quoique, selon la règle, ses admira-
blés cheveux soirs fussent complètement cachés sous le bandeau de lin qui ceignait étroitement son joli front, telle était la régularité de ses traits que la nudité de cette coiffure ne nuisait en rien aux grâces de sa figure.
Avons-nous besoin de dire que sans l'impérieuse exigence de la déduction logique des caractères, déduction dont la moralité ressortira, nous l'espérons, de ce récit, nous eussions offert un autre type de ces bonnes sœurs que nous avons vues a l'œuvre, dans les bagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, et de qui nous avons conservé le plus touchant, le plus respectueux souvenir? Malgré certaines réserves à l'endroit des ordres religieux ( réserves qu'il nous est impossible d'exposer ici), nous apprécions, nous admirons autant que personne le dévouement évangélique, souvent héroïque, dont tant de bonnes sœurs ont donné l'exemple.
Est-ce à dire que, parmi ces saintes filles, il n'en est point qui, de même que Florence Hermann, prennent le voile après avoir connu les agitations, les déceptions mondaines? Loin de là, nous le savons personnellement, il est des femmes qui, dans l'éclat de la richesse, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, ont volontairement renoncé aux adorations, aux plaisirs d'une société choisie, espérant trouver dans le cloître la consolation de chagrins, souvent, hélas! incurables.
Nous l'avouons, ce sont peut-être ces femmes qui, délaissant les raffinemens d'une vie élégante et somptueuse, pour consoler les malades, pour panser les plaies hideuses des galériens et des voleurs, ce sont peut-être ces femmeslà, disons-nous, qui nous inspirent, sinon le plus de res-
pect, du moins une sympathie plus vive; elles abandonnent toutes les superfluités, toutes les délicatesses du luxe, pour se vouer (relativement) à de dures privations, au lieu de trouver dans la vie religieuse cette existence qui semble (toujours relativement) douce et comfbrtable à la fille si misérable du prolétaire chargé de famille, et incertain de son pain du lendemain, ou à la pauvre fille des champs, couverte de haillons, ne mangeant pas à sa faim, et hébétée par Tignorance ou par des travaux écrasans pour son S3xe.
Cela dit, poursuivons notre récit.
yi
Madame Verneuil pressentant sa fin prochaine, et espérant épargner le spectacle de son agonie à sa fille, a voulu rester seule avec la bonne sœur, et, dans cette religieuse, elle a reconnu Florence Hermann, à qui elle s'est crue sacrifiée par Ernest Beaumont.
Cette rencontre foudroyante a momentanément surexcité les forces expirantes d'Adèle ; son ancienne amie lui a fait prendre quelques cuillerées d'une potion cordiale; la malade réconfortée, mais encore suffoquée par la stupeur, est adossée à ses oreillers, le regard fixe, et n'a pas prononcé une parole. Sœur Florence, épouvantée des symptômes de mort qu'elle lit sur les traits de madame Verneuil, a senti son cœur, toujours généreux et compatissant, se briser; elle fond en larmes, tombe à genoux au chevet de Tagonisante, saisit l'une de ses mains froides comme le
marbre, la couvre de larmes et de baisen, murmurant
d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Adèle! Adèle î te retrouver ainsi, mon Dieu I Madame Verneuil fait un faible effort afin de retirer sa
main d'entre celles de sœur Florence, et se retournant vers Palcôve, dit d'une voix douloureuse et irritée *
— Laissez-moi ! votre vue me fait mal*
— Je t'en conjure, Adèle, écoute-moi ï
— Je vous dis que votre présence me fait mal; laissezmoi mourir en paix!
— Adèle!
— Ernest vous a aimée.^ je meùrs.r. que voulez-vous de plus?
— Je veux que tu saches la vérité : Ernest ne m'a jamais aimée.
A ces mots, madame Verneuil tressaille, un éclair de joie brille dans ses yeux ; mais bientôt elle reprend avec l'accent d'un doute amer :
— Vous me tromoez! vous voulez rendre mes derniers momens moins pénibles.
— Moi, te tromper I moi, mentir en un pareil moment ! mentir sous les habits que je porte !
Et sœur Florence, d'agenouillée qu'elle était, se relève, s'asseoit sur le bord du lit de madame Verneuil, et conservant toujours entre les siennes l'une des mains de son amie, elle se penche vers elle :
— Chère Adèle, veux-tu, peux-tu m'écouter?
— A quoi bon ?
— A connaître la vérité.
— N'êtes- vous pas partie de Paris avec Ernest î
— Oui, je suis par tio avec îui dans sa voiture, mais il était tellement abattu, anéanti, qne lorsque je lui ai proposé de raccompagner et qu'il me l'a permis, il n'avait pas conscience de ses paroles.
— Vous voulez que je croie...
— Je veux que tu croies la vérité. Je te le répMe, Ernest, éperdu, presque égaré par le désespoir, n'avait pas conscience de lui-même au commencement de notre route ; devenu plus calme, il a paru sortir d'un songe, et si surpris de me voir à ses côtés, que j'ai dû lui rappeler les événemens de la veille ; alors il s'est remis à pleurer de nouveautés larmes l'ont soulagé,i 1 m'a remercia e del'intérêt que jelui portais, l'attribuant à mon amitié pour vous deux. Ai-je besoin de te dire en quels termes il m'a parlé de toi ?..,, Tu le devines : pas un mot de reproche n'est sorti dfl sa bouche ; il comprenait la nécessité du sacrifice que t'imposaient tes devoirs de mère.
— Serait-il vrai? pauvre Ernest! Mon Dieul
— Son amour pour toi, ses regrets déchirans, ont été l'unique sujet de notre entretien jusqu'au Havre, où son navire Y Adèle était à l'ancre : <c Je partirai ce soir même, » — m'a-t-il dit;— adieu, chère madame Hermann, je n'ot- » blierai pas la preuve d'affection que vous m'avez donnée. » Si un jour vous revoyez Adèle, assurez-la que mes dar- » nières pensées seront pour elle. Elle a été, elte sera mon » unique amour. Encore adieu 1 » Il m'a serré la main, et depuis... je ne l'ai jamais revu I
Le récit de sœur Florence était de tous points sincère. L'accent irrésistible de la vérité pénètre, persuade madame Verneuil ; elle tourne lentement la tête vers son amie, qui
remarque avec bonheur l'ineffable expression de ses traits. ~» Il est parti, et tu ne Tas jamais revu ! — reprend Adèle. — Mais ton amour?
— Mon amour ? — répond sœur Florence les yeux soudain noyés de larmes,— -mon amour?,.. Hélas l je n'ai pas osé en taire l'aveu à Ernest.
— Pauvre femme! Tu l'aimais passionnément pourtant. Je le sentais à la jalousie haineuse que tu m'inspirais alors.
— Oui , je l'aimais passionnément. Aucun scrupule n'aurait dû me retenir ; mais devant la douleur si touchante, si sainte que lui causait votre séparation, mon aveu est resté sur mes lèvres, moins encore peut-être parce que je sentais l'inutilité de cet aveu, que parce qu'il m'eût paru, en ces tristes circonstances, une profanation.
— Florence, ton cœur est resté généreux malgré tes faites l Combien je me reproche, hélas 1 la dureté de mon accueil lors de...
— Oublie cela, comme je l'ai oublié moi-même, Adèle.
— Maintenant je devine le moiif de ton entrée dans un ordre religieux.
— Je crus que j'allais mourir de douleur, lorsque des fenêtres de l'auberge où nous étions descendus, Ernest et moi, je vis son vaisseau,qu'il venait de rejoindre, mettre à la voile, s'éloigner, disparaîlre. C'était au soleil couchant. Je suis restée à ma croisée une partie de la nuit à regarder la mer à travers mes larmes. Puis soudain j'ai éprouvé une sorte de vertige, je me suis évanouie, et le matin, une servante m'a trouvée sur le carreau. Je suis restée durant six semaines entre la vie et la mort dans une chambre de
cette auberge. Je ne connaissais personne au Havre, je me trouvais à l'abandon.
— Pauvre Florence I
— Heureusement, à la fin de ma maladie, j'ai été soignée par une bonne vieille sœur grise ; elle m'a comblée de preuves d'attachement ; la confiance s'est établie entre nous- Je ne suis pas, tu le sais, dissimulée ; je lui ai raconté mes chagrins ; sœur Marthe, c'est son nom, a répondu à ma confiance par la sienne. Elle aussi, au temps de sa jeunesse, lorsqu'elle vivait dans le monde (elle était du monde et du meilleur), elle aussi avait éprouvé un grand chagrin de cœur, et trouvé d'abord l'apaisement, puis l'oubli de ses peines dans la religion. Tu connais la vivacité, la mobilité de mes impressions. Cette vie de charité, d'amour mystique, de dévouement, m'a séduite, et, ainsi que sœur Marthe, j'ai demandé au cloître l'oubli de la plus cruelle affliction que j'aie ressentie... J'ai trouvé, sinon encore l'oubli... du'moins l'apaisement, depuis six mois que je suis entrée chez les sœurs. J'ai pris le voile après être revenue complètement à la santé. Parfois je m'ennuie bien un peu, parce que...
Sœur Florence s'interrompit, étouffa un soupir qui fit gonfler sa guimpe, et ajouta :
— Enfin, hier, noire supérieure m'a prévenue qu'une damo demandait une sœur pour la veiller, que cette dame s'appelait madame Verneuil, et que j'étais désignée pour me rendre chez elle... Mais, Adèle, je crains d'avoir fatigué ton attention, tu es si affaiblie !
— Non, oh! non, chère Florence 1 Si tu savais au contraire combien tes paroles m'ont fait de bien ! quel poids
douloureux elles ont enlevé de mon cœur 1 Que te diraîjeî c'est peut-être une illusion, mais je me sens mieux.
Ce n'était pas une illusion.
L'un des plus affreux chagrins de madame Verneuil avait été de se croire outrageusement oubliée par Ernest Beau mont, le jour même de sa rupture avec lui. Cette cause disparue, ses eifets devaient tendre, hélas! bien tardivement, à s'atténuer , la maladie d'Adèle étant non moins morale que physique ; de là ce faible mieux-êlrs qu'elle sentait lutter en elle contre les progrès de l'agonie.
A ce moment, la porte de sa chambre à coucher s'ouvre, et Emma, ayant saisi avec empressement un prétexte de rentrer chez sa mère, s'approche de son lit, tenant une lettre.
— Maman, voici une lettre pour toi. Le docteur Max vient d'arriver; il serait déjà ici, mais le portier le consulte.
— Emma, — dit madame Verneuil avec un doux sourire, —notre ami et toi, chère enfant, vous allez être contens, je me sens mieux, véritablement mieux.
— Oh! mère! — s'écrie la jeune fille ravie et déjà rassurée, — nos heureuses espérances de ce matin ne seront donc pas trompées?
— La présence de cette bonne sœur nous a, je crois, porté bonheur, — ajo te Adèle en jetant un regard attendri sur Florence. — Mais cette lettre, d'où vient-elle, mon enfant?
— Le facteur l'a apportée.
— Lis-la, jeté prie.
r- Oui, maman, — répond la jeune fille, et décachetant
ADËLE VEBNEUîL. 209
la missive, elle ajoute : — Tiens, il y a un morceau do journal dans la lettre !
Emma dépose sur un guéridon à sa portée le fragment de journal inclus dans la lettre, et s'apprête à la lire, lorsque sœur Florence, par discrétion, dit à Adèle :
— Je vais, madame, me retirer pendant quelques instans.
— Non, non, ma sœur, restez ; je n'ai de secrets ni pour ma fille ni pour vous. Lis cette lettre, mon entant.
La jeune fille lit à haute voix ce qui suit :
« Madame,
» Un ami inconnu se fait un plaisir et un devoir do » vous communiquer ce fragment du journal de Nantes * où vous trouverez des renseignemens qui vous intéres- » seront extrêmement. Le navire V Adèle, commandé par » feu votre ancien amant, a péri, corps et biens, à... •
Emma n'achève pas...
Elle avait lu pour ainsi dire machinalement et par propulsion involontaire ces derniers mots :
— « Commandé par feu votre ancien amant, a péri corps d et biens. »
Mais à un cri étouffé de sa mère, cri suprême d'une créature expirante, la lettre tombe des mains de la jeune fille ; elle se précipite sur le lit de madame Verneuil, sans remarquer la pâleur soudaine de sœur Florence qui, bouleversée par la nouvelle de la mort de l'homme qu'en se-
cret elle aime encore, reste d'abord immobile de stupeur; mais, revenant bientôt à elle, Florence s'empresse de secourir madame Verneuil, tombée sur ses oreillers, . livide, inanimée* Emma, saisissant les mains glacées de sa mère et voyant ses yeux ternis se clore sous ses paupières, éclate en gémissemens d'épouvante.
La porte s'ouvre* Le docteur Max à l'aspect de sœur Florence et d'Emma penchées sur le lit de madame Verneuil et poussant des sanglots déchirans, devine la triste vérité. Il s'élance, interroge le pouls d'Adèle. Il ne bat plusl
Le docteur Max, aussi pâle que la mourante, s'écrie d'une voix navrée :
— Une glace ! une glace !...
Sœur Florence et Emma, abîmées dans leur désespoir, dont l'explosion couvre la voix du docteur Max, ne l'entendent pas; Joséphine, qui a suivi le médecin, conservant plus de sang-froid, s'encourt, disparaît pendant un instant, et rapporte un petit miroir au médecin ; il rapproche des lèvres bleuies de madame Verneuil... Hélas 1 de sa bouche entr'ouverte pas un souffle ne s'échappe : la glace reste brillante.
— Rien ! — murmure le docteur Max, et cachant son visage entre ses mains, il laisse tomber le miroir à ses pieds.
— Mon Dieu ! — s'écrie sœur Florence avec un sanglot convulsif , — morte !
— Ce n'est pas vrai ! ma mère n'est pas morte î — reprend Emma délirant.
Et se jetant sur le corps de madame Verneuil, elle l'en-
lace de ses bras, couvre son visage de baisers, en s'écriant dans son égarement :
— Mère ! mère 1 n'est-ce pas, tu n'es pas morte?
Monsieur Verneuil, instruit de l'alarmante gravité delà maladie de sa femme, avait fait écrire par Charlotte la lettre anonyme relative au naufrage d'Ernest Beaumont. A l'aide de cet assassinat épistoiaire, le charitable homme comptait devenir veuf, et, résolu de braver les qu'en dirat-on> épouser sa servante. Son immonde et frénétique passion pour cette fille touchait à la démence; la lente agonie d'Adèle le comblait sans doute d'espoir, mais l'on voit les mourans revenir de si loin ! Il lai fallait donc une certitude : la bière et la fosfe! Sa femme clouée dans sa bière, ensevelie dans sa fosse , il pourrait accomplir le tendre yœudeson cœur et conduire Charlotte à l'autel. Aussi, quelle fut la joie de monsieur Verneuil lorsque le matin, arrivant à son bureau, il trouva daas un journal un extrait de la Gazette de Nantes rapportant cette délectable nouvelle :
« Le trois-mâts Y Adèle 9 capitaine Ernest Beaumont, sa » rendant au Havre, a été jeté par une horrible tempête » sur les récifs de la côte de Bretagne. Le navire, son équi- » page et le capitaine ont péri, etc., etc. »
La Providence servait à souhait monsieur Verneuil . (Les plus affreux coquins croient à une manière de providence, à eux particulière ; ils la choyent , l'invoquent,
la flagornent, la remercient, comme Louis XI croyait en ses reliques, les invoquait, les remerciait, la veille ou le lendemain de quelque nouvelle scélératesse.)
Détacher du journal la précieuse nouvelle, quitter son ministère une heure à peine après y être arrivé, accourir chez lui afin de charger Charlotte d'écrire et d'adresser, le jour même, à madame Verneuil, la lettre anonyme, telle fut la première pensée de monsieur Verneuil.
Mais la providence des honnêtes gens ménageait un tour de sa façon à cet abominable hypocrite. Il monte rapidement à soa appartement, sonne, sonne, sonne encore.
Personne ne lui répond.
Cependant, nensait-il, Charlotte ou la cuisinière devait être céans.
EnfmTau bout de cinq minutes, Charlotte vient ouvrir la porte à son maître, et de son retour inattendu paraît stupéfaite. Le Verneuil remarque la physionomie étrange de sa servante, son œil brillant, sa joue enluminée. La rusée commère devine la surprise de son maître, et d'un ton de familiarité maussade et dolente, s'écrie :
— Que le diable vous emporte ! vous m'avez réveillée. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit; j'ai un mal do tête fou!' Je commençais à m'endormir ; votre maudite sonnette n'a éveillée en sursaut. Cette musarde de Victoire aura flanJ au marché. Je la croyais dans sa cuisine, je ne me hâtais pas do venir ouvrir la poite.
Ces mensonges, très vraisemblables, le Verneuil les accepta pour vrais, tellement radieux, d'ailleurs, du coup mortel dont il allait frapper sa femme, qu'il ne chicana point les explications de Charlotte, et lui dit joyeusement :
ADELE VERNEUIL. 213
— Ferme la porto et suis«-moi, Loîotte. (Il l'appelait dans l'intimité Lolotte.)
Il enfra dans son cabinet attenant à l'antichambre et fit écrire par sa servante l'épître que Ton sait. Charlotte, instruite par lui du but et des conséquences probables de cette lâche férocité, bondit de joie et d'espérance.
— Maintenant, Lolotte, —dit le Verneuil,-— tu vas alici jeter cette lettre à la poste, le bureau est à deux pas d'ic1".
Charlotte, dissimulant un vit embarras, répondit tendrement:
— C'est ça, nous allons sortir ensemble ! Je mettrai la lettre à la poste, et je vous verrai vous en aller jusqu'au bout de la rue. J'aime tant à vous voir marcher 1 vous avez un si heau port l
Le maître do Lolotte sourit d'un air coquet, lui pinça îqs joues et dit :
— Va vite porter la lettre; je t'attends.
— Comment I vous m'attendez ? où cela ?
— Mais, monsieur...
— Va vite et reviens encore plus vite, mignonne.
Charlotte comprit que résister davantage aux injonctions du Verneuil était impossible ; elle reprit d'un air agaçant :
— Faites-moi un plaisir, monsieur ?
— Lequel?
— Mettez-vous à la fenêtre pour me voir aller jusqu'à la boîte aux lettres. Vous aimez ma tournure autant que j'aime votre leau port ?
— Excellente idée ! — répond le Verneuil en ouvrant la
fenêtre de son cabinet, — Va vite, mignonne»
La servante sort précipitamment; son maître, se ravisant au bout d'un instant, la rejoint bientôt, et la surprend la main déjà sur le bouton de la serrure de la salle à manger, contigue à l'antichambre. Mais Charlotte conserve sa présence d'esprit, et haussant les épaules,
— Où diable ai-je donc la tête? Je me trompais de porte*
— Grosse folle ! je venais te recommander de dire au portier de répondre que je n'y suis point, s'il se présentait par hasard quelque visite. Va, dépêche-toi.
Et le Verneuil, accompagnant jusqu'au palier laservante, referme sur elle la porte d'entrée, après quoi il se dirige vers son cabinet afin de se mettre à la fenêtre et d'y jouir de la perspective de la tournure de sa Lolotte ; mais en passant devant le seuil de la salle à manger, il entend un éternuement formidable, quoique lointain, et d'autant plus retentissant qu'il a été rom primé davantage.
A ce bruit, le Verneuil pénètre brusquement dans la salle à manger, aperçoit les reliefs d'un succulent déjeuner, et, à travers la porte à demi ouverte de la chambre de Charlotte, il entrevoit quelque chose de rouge et de bleu, pousse cette porte, entre, et se trouve face à face d'un carabinier gigantesque, effroyablement moustachu et momentanément fort enrhumé, Cet hercule, coiffé d'un casque de cuivre à
ADÈLE VERNEUïL. 215
crinière écarlate, bouclait le blanc ceinturon de son grand sabre d'acier sur sa veste bleu-clair dont l'azur tranchait vivement sur le rouge de son large pantalon. Le Verneuil, il faut le dire, peu coloriste et peu sensible surtout en ce moment à l'harmonie des nuances et à la coquetterie militaire de l'uniforme, reste d'abord frappé de stupeur. La stupeur cède à la rage, et, livide, il s'élance sur le carabinier. Celui-ci saisit son adversaire par les poignets, le contient, tout en se dirigeant à reculons vers la porte, en disant d'un ton narquois :
— Allons, bourgeois! soyez gentil! Du calme, sarpejeu! du calme, donc I
Puis, arrivé au seuil de la porte, et ne voyant d'autre moyen de se débarrasser de son rival hurlant et se tordant de fureur, le soldat herculéen saisit le Verneuil à bras le corps, le soulève, le lance à quelques pas de là étendu sur le dos et répète :
— Du calme, bourgeois, sarpejeu ! du calme, donc ! En suite de quoi ie carabinier ferme la porte h double
tour, s'arrête dans la salle h manger devant la table encore servie, soupire, vide traits sur traits son verre et celui de Charlotte, laissés pleins, fait claquer sa langue contre son palais, symptôme d'approbation à l'endroit du vieux vin de Chambertin qu'il vient de déguster , essuie ses épaisses moustaches du revers de sa main, met son sabre sous son bras, quitte l'appartement, et, rencontrant Charlotte qui remontait essoufflée, il lui tient à peu près ce langage :
— Ton bourgeois est déchaîné; il voulait me mordre, je Tai laissé sur le dos et au clou> dans ta chambre, qui lui
sert da salle de police* Tu m écriras à la caserne quand je pourrai revenir. Ce n'est pas tout de suite ! Tu sais que je passe brigadier; faut que je dépose un cautionnement, deux cent soixante-dix-neuf francs quarante-trois centimes, chez le quartier-maître. Ça ne se trouve point dans le pas d'un cheval. Nous nous reverrons quand je l'aurai trouvé. Adieu, mes amours!
Et après avoir gravement débité cette bourde prodigieuse, le carabinier retroussa sa moustache, sourit à Charlotte, remit son grand sabre sous son bjas, se hancha, et descendit victorieusement l'escalier, faisant résonner les marches sous ses talons époronnés.
Monsieur Verneuîl, environ cinq année* avant la découverte des légèretés de Charlotte, avait été guéri par le docteur Max d'une maladie de cœur dont les conséquences pouvaient être mortelles ; mais la science du médecin et le régime salubre dont le Verneuîl, très soigneux de sa santé, ne se départit point, arrêtèrent les progrès du mal et le neutralisèrent. Nous devons ajouter, pour; l'intelligence de ce réc«t , que les affections morbides du cœur sont de celles là qui se reproduisent avec une violence fulgurante lorsqu'une commotion profonde fait démesurément affluer le sang dans cet organe ; or, la découverte des légèreté* de Charlotte fouetta le sang du Verneuil jusqu'à la plus dangereuse effervescence ; non-seulement il éprouvait
une passion désordonnée pour cette fille, mais, croyant pouvoir mesurer la reconnaissance, rattachement, la constance qu'elle lui devait, aux sacrifices de toutes sortes qu'il lui faisait, il se persuadait fermement être adorô d'elle, prenant au sérieux ses adulations grossières lorsqu'elle lui disait :
~- Tu es très bel homme, et malgré tes quarante ans passés, je raffole de toi, etc., etc.
Puis, les hypocrites, habitués aux respects, aux déférences qu'adroitement ils filoutent, grâce à leur déguisement, sont plus que personne sensibles au mépris, au ridicule ; d'où il suit que le carabinier, qui buvait son vin et courtisait Charlotte, couvrait le Verneuil d'un ridicule affreux. Enfin, son frénétique amour le rendait d'une jalousie féroce, et c'est au moment même où il espérait frapper mortellement sa femme, afin d'épouser sa servante, que cette Messaline, etc., etc.
Le Verneuil, foudroyé par tant de déceptions, sentit le sang affluer à son cœur avec une violence impétueuse, et lorsque, après réflexion, Charlotte, sûre de son empire sur son maître, et décidée à lui mettre, ainsi que l'on dit vulgairement, le marché à la main, entra crânement dans la chambre, elle trouva le misérable assis sur le parquet, le visage livide, et comprimant sous ses deux mains son cœur dont les pulsation précipitées, effrayantes, le suffoquaient. Telle était déjà l'expression de ses traits décomposés que Charlotte se dit :
— Il est capable de crever ! Ah ! le gueux I il n'a jamais voulu faire de testament;!
L'instinct de sa conservation dominant en ce moment
chez lui tout autre ressentiment, le Verneuil, à la vue de
la servante, murmure d'une voix haletante :
r- Un médecin ! un médecin 1
Charlotte, ayant éloigné durant quelques heures la cui-i minière, afin de pouvoir paisiblement festiner a^ec son carabinier, se trouvait seule au logis. Elle descendit chez le portier et lui commanda, sans s'expliquer davantage, de courir chercher un médecin. Le portier n'en connaissait d'autre que le docteur Max, médecin habituel des époux Verneuil avant leur séparation. Il se rendit donc en hâte, non chez le docteur* personne ne pénétrait chez lui, mais à son cabinet de consultation. Le, le premier élève du célèbre praticien assura le messager qu'il rencontrerait le docteur Max chez madame Verneuil, et ajouta :
— Veuillez en même temps remettre cette lettre à monsieur le docteur; elle est très pressée.
Le portier accepte la commission, arrive chez madame Verneuil, et, remettant au docteur Max la lettre dont il est chargé, il le prie de venir à l'instant chez monsieur Verneuil, subitement et très gravement indisposé. La lettre adressée au docteur était ainsi conçue :
« Mon ami, j'arrive à Paris; j'ai seul échappé par mirax^cle au naufrage de mon bâtiment et de son équipage. » Attendez-moi tantôt à six heures. Un rêve, un pressen- » timent sinistre me ramenaient en France. Je vous dirai * tout.
» A vous de cœur,