Myst. thcoL, c
cle, le mysticisme s'affirme autrement que cela ! Reprenant la théorie nirvanienne dite de saint Denys l'Aréopagite, les Allemands en firent, sous le nom de pauvreté parfaite^ un néant de la personnalité, une absorption dans cette « splendeur supersubstantielle de la divine obscurité» dont il est parlé plus haut. De là au panthéisme il ne semble pas que la distance, s'il y en a bien une, soit considérable. Aussi a-t-il fallu à nos saints d'outre-Rhin de grandes œuvres de charité et des professions de foi catholique répétées, pour en éloigner le soupçon. De là encore un autre danger, socialement beaucoup plus grave, celui des conséquences implicitement contenues dans la doctrine et que surent fort bien tirer les bégards, les frérots ou fraticelles, les dulcinistes, les bisoches, les apostoliques, les roncariens, les lollards et utie infinité d'autres pauvres illuminés de toute espèce dont fourmillent les misérables siècles ici en cause. A force d'abstraire, ces gens-là en étaient arrivés à séparer abstractivement du corps l'àme à abîmer en Dieu, de façon à la rendre ou croire indifférente à tout ce que le corps, abandonné à lui-même, pouvait faire. A ce degré de la perfection, auquel tout chrétien doit travailler à s'élever, il n'y a plus ni bien ni mal ; car il n'y a mal que par la coopération de l'âme avec la chair, le mal cessant quand la chair opère toute seule. Un simple baiser d'araour, s'il vient du cœur, est péché, mais la prostitution, à laquelle le cœur n'a pas de part, et la fornication, comme besoin de nature, sont choses indifférentes. C'est pourtant où peut mener la logique, avec une imagination crapuleuse, quand on l'applique, comme dans le mysticisme, à la spécification du vide !
On ne doit pas s'étonner, après tout ce qu'on sait de la situation matérielle de la seconde partie du moyen âge, que cette époque soit en môme temps celle
des grands visionnaires. A partir du XIIP siècle, l'Hagiographie chrétienne prend de plus en plus la physionomie d'un livre des Mille et une nuits ; ce n'est plus sur terre que s'agitent les saints, mais dans le pays des rêves, dans des régions où. n'habitent que des formessans corps qui échappent au toucher et fondent àlavuB. Sainte Hildegarde, dontj'ai rappelé laScivias au chapitre II de la première partie de ce travail, avait, dès le XIP siècle, singulièrement élargi la voie, déjà tracée, du reste, qui mène à ces régions. De toutes les visionnaires qui font autorité en mystique orthodoxe, c'est elle la première qui a eu l'avantage de voir en chair et en os les sept péchés capitaux : l'orgueil sous la forme d'un paon osant lever le regard vers Dieu, la luxure sous celle d'un porc se vautrant dans la fange, Tavarice souslaforme d'un chameau chargédes trésors de l'Église, et mille choses de môme genre, qui, chez d'autres que les saints et n'était ici l'autorité de saint Bernard et du papeEugène III, pourraient passer pour des figures de rhétorique. 11 n'y a lien qu'elle n'ait vu: le passé, le présent et l'avenir du monde, Dieu^ le ciel, le purgatoire, l'enfer, le DiaJDle et les démons, tout a passé sous son regard. Encore chez cette sainte, comme chez Hugues et Richard de Saint-Victor, chez saint Bernard et les autres mysliquesd'avant le X1II° siècle, le travail du rêve a-t-il une base quelconque dans les mystères de la foi ! Mais, à partir do ce siècle, l'association des idées devient, dans toutes ses formes, une fatigue telle, qu'on ne relie même plus un rêve à l'autre (!t qu'on laisse les impressions se rélléchir d'ellesmêmes dans le désordre où elles ont été reçues. C'est la grande époque des extases, des stigmates, des unions mystiques, des rénovations matérielles du cœur, des touches divines, des transports et des bilocations, des transformations de sens, des attractions ascensionnelles ; c'est aussi celle d'une recrudescence des ob-
sessions diaboliques; c'est le temps des sabbats et de la sorcellerie. La guerre entre Dieu et le Diable change de caractère ; ce sera maintenant une lutte entre deux principes. Il ne suffirait plus, pour expliquer le maphysique ou moral, d'arguer d'une permission d'un ïout-Puissant,seuletunique,sanslequelrien nesefait ni surla terre, ni au ciel ni en enfer ; de l'ensemble des pratiques de foi il ressort que, quelle que soit la définition dogmatique orthodoxe à cet égard, la pensée intime de tons les chrétiens était bien, en effet, ainsi que l'enseignaient ouvertement les cathares concorciens, que, si le monde n'avait pas été créé du Diablel son souffle impur en pénétrait, au moins, jusqu'à la plus chélive molécule. Ce n'est plus le Diable des Agobaril et des Jean de Salisbury; c'est l'Ahrimandu Mazdéisme, le mauvais génie des peuples de nature, un être qui n'a riende commun avec le Dieu bon, à qui rien ne le rattache, méchant, conséquemment, par lui-môme et en lui seul.
J'ai cité, au chapitre lll de la première partie de ce travail, un pieuxbonhommeduXIII'^siècle, lebienheureux Richaldius, abbéde Schœnthal, dont le merveilleux Liber revelationum, qui ouvre une série nouvelle dans ce genre de littérature, pourrait être donné comme caractéristique du début de la période. On a cependant mieux encore pour marquer ce début ; c'est le Dialogns miracidorum de Geesarius d'Héisterbach, un très savant et pieux moine de l'ordre de Gîteaux, mort de 12t0 à 1250. Le Diable s'élève ici à une transcendance où il ne s'étaitpointrisquéjusqu'à ce moment. C'est lui qui est le mugissement du vent, le craquement des arbres, le siffiement de la tempête à travers la forêt ou sur le dos des vagues. Il est tout ce qui s'agite duns chacun des éléments, et il prend toutes les formes qu'il lui plaît : il est chien, cheval, chat, ours, singe, corbeau, crapaud, dragon volant, homme.
femme ou enfant. Quand il apparaît sous la forme humaine, c'est généralement celle d'un Ethiopien ou d'un Maure qu'il aiîecte de préférence ; mais il n'a pas de derrière et sa voix est toujours rauque. Les Israélites^ dans le désert, demandaient à Moïse que Dieu ne leur parlât pas, de peur qu'ils ne mourussent * ; il paraît, d'après Csesarius, que la vue et la parole du Diable peuvent aussi faire mourir. C'est ainsi que l'abbé de Sainte-Agathe, un de ses moines et un frère convers, qui avaient osé arrêter les yeux sur lui, disparurent, sans que l'on sût ce qu'ils étaient devenus. C'est ainsi encore que disparurent deux jeunes gens quiavaient vule Diable sous les traits d'une femme. Le moindre attouchement de sa part peut causer la mort : unedame^ à qui il avait seulement effleuré la main du bout des doigts, mourut au bout de trois jours. Un soldat, pour avoir passé la nuit à jouer avec lui, eut les entrailles arrachées du ventre et expira dans des souffrances atroces. Quand il pénètre dans le corps de quelqu'un, pour le posséder, c'est au milieu des matières fécales du gros intestin qu'il se loge. Il lui est arrivé, rencontrant un cadavre, de se l'approprier et d'en faire l'organe de sa vilaine personne. Un clerc, ajoute Geesarius à l'appui de son assertion, avait une voix superbe, si belle, si harmonieuse, queTon éprouvait à l'entendre un charme ravissant. Un prêtre , l'ayant un jour ouï chanter, s'écria : « Ce n'est pas la voix d'un homme, mais du Diable. » Puis il braqua sur lui le signe de la croix, et soudain, le Diable disparaissant, le corps qu'il animait s'affaissa et tomba en pourriture. Un des passe-temps que les démons, dans le merveilleux livre de notre auteur, recherchent avec le plus de plaisir consiste à venir happer au passage les âmes des trépassés, pour se les lancer de l'un àl'autre en guise