‹ Le diable [microform]Chapitre 124 sur 182 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Un chroniqueur du temps, qui a écrit en vers provençaux l'histoire de la guerre albigeoise, dit du triomphe (les croisés que « le monde en fut amoindri, le paradis sur terre détruit et dispersé, la chrétienté abaissée et honnie \ » En d'autres termes, de l'avis , de ce témoin, pourtant bon catholique, il en résulta un affaissement général des esprits. Je ne crois pas qu'il ait été énoncérien déplus exact. La victoire de la barbarie du Nord sur la civilisation embryonnaire de l'élégante patrie des troubadours retarda la Renaissance de plusieurs siècles ; elle assombrit la voie où allait se continuer l'évolution sociale, elle arrêta l'élan de la personnalité humaine et changea la direction de toute activité de l'âme. A un mouvement qui semblait vouloir se dessiner vers la libre possession de soi-même et la conquête de la nature elle substitua le mouvement opposé, à l'élan de la raison la pression de la foi, à un commencement de travail de la pensée dans les limites de l'observation directe et de l'indue' ion rationnelle l'agitation dans le vide des mystères. Leibnitz a dit quelque part que, de tous les siècles dont s'est formée l'histoire de l'humanité, il n'y en a pas eu de plus stupide que le XIII", si ce n'est peut-être le siècle qui suivit. Si par stupidité il a entendu le manque de curiosité naturelle et le marasme de la vie, qui en est la conséquence, peut-être trouvera-t-on qu'il n'a pas été trop sévère pour cette

1. Dans la Collect. des documents inédits sur l'hist. de France.

seconde partie du moyen âge. Le dédain du monde, que prêchaient les cathares, en le fondant sur un vice inhérent à la création, l'ascétisme qui se substitua au catharisme en exagéra Tabus, en se fondant, lui^ à l'exemple du sceptique dégoûté ou désabusé du livre de l'Ecclésiaste, quoique pour d'aulres motifs, sur la vanité de biens périssables. Mais infinimeni supérieur à l'ascétisme dans sa manière d'entendre la vie^ le catharisme la concevait, à tous les degrés de l'existence, depuis la vie de la plan lejusqu'àcelledc! l'homme, comme une sorte de souffle ou de rayon divin empâté dans la matière, et il estimait qu'on en pouvait obtenir le dégagement et la délivrance au moyen d'une épuration par la pratique de ce qui est juste et moral ensoi. Quoi qu'on doive penser deceltedoctrinecomme philosophie, on peut dire, dnns tous les cas, qu'elle affirmait la nécessité, pour le salut, du travail actif, et qu'elle était, conséquemment, sociale. Elle déniait au mariage, il est vrai, le caractère de sacrement, elle en proscrivait mcmela consécration comme acte religieux ; mais, si, à une époque où l'idée de contrat civil en cette matière n'étnit encore venue à personne, on a pu assimiler à une prostitution organisée le système des unions de ces hérétiques, il n'en est pas moins vrai qu'il y avait là le germe de ce qui constitue aujourd'hui, chez tous les peuples policés, le mariage légal. On ne saurait donc contester à des unions de cette nature, si l'on tient compte des obstacles qui s'opposaient en ce temps-là à leur régularisation, une moralité philosophique positive. Quant à la continence dont ils faisaient, non point une condition indispensable de salut, mais la marque et le sceau de la perfection, ce n'est pasaux panegyristesdelavi/'ginifcéd'y sus[)ecter, en ce qui les concerne, un fond d'onanisme ou de sodomie. De toutes façons, sans attacher à leur théologie dogmatique, d'ailleurs peu connue et très

ondoyante, paraît-il, plus d'importance qu'il ne faut, et si l'on veut bien s'en tenir au côté moral de la protestation, on conviendra que le grand mouvement des XP et XII* siècles contenait des promesses sérieuses de progrôs social, promesses que vint détruire la brutale irruption de l'esprit semi-gothique du Nord dans ce qui restait, à cette époque, dans nutre Fr.ince, de plus foncièrement gaulois et de plusapi)arenlé à l'hellénisme. On a pu voir au chapitre 111 de ceite seconde partie de mon travail, à quel point ce mouvement paraissait vouloir être radical. Pour en reirouver la tradition, il faut, après une halte dans les domaines littéraire et artistique de la Kenaisriance. passer par dessus le protesl autisme germanique, l;int calviniste que luthérien, et arriver jusqu'à la Ruvolution française, au moment où notre génie national se dégage de tout vieux reste germain.

Il y a, dans la nature, un courant de va-et-vient qui en détermine et en modère la vie. On appelle cela action et réaction. Qui ne réagit pas contre l'action du dehors, qu'on la suppose divine ou qu'elle soit naturelle, ne vit pas d'une vie propre; ce n'est point une [)ersonne, mais un animal. L'espi-it qui, par dégoût ou sous prétexte de stérilité de tous efforts, renonce a la lutte et s'abandonne, est un esprit dochu, caput mortuum; ce qu'il appelle sa conscience ne lui appartient plus. Tel fut l'état dans lequel la victoire de l'armée catholique de Simon de Montfort et l'établissement de l'Inquisition qui suivit ce triomphe immobilisèrent pour plusieurs siècles la masse du peuple chrétien. Si c'est là, je le répète, ce qu'a entendu Leibnitz par le gros mot de « stupidité » à l'adresse de cette époque, Texpression n'est pas outrée : l'hébétement fut encore le trait dominant de la situation générale d'alors. Dans ce fumier, néanmoins, il se trouva bien des paillettes

d'or, suivant une remarque du même Leibnitz. Quelques nobles figures y brillèrent même d'un éclat que le grand jour des âges plus récents n'a pas tout à fait éclipsé : les deux dominicains Albert le Grand et son disciple Thomas d'Aquin, sans être des génies incomparables, comme on se plaît à les qualifier dans nos séminaires, peuvent être tenus pour la plus haute puissance où se soient élevées la métaphysique et la théologie. Mais ces deux hommes, qui, au fond, étaient bien de leur siècle, ne le dominèrent point ; on peut même affirmer, et la suite va le montrer bientôt, que, si la société de leur temps fut redevable de quelque chose à l'autorité de leur parole, ce ne l'ut, du moins en ce qui concerne Thomas d'Aquin, que d'une influence désastreuse. Il y a bien aussi Roger Bacon, le seul à qui convienne la qualification d'homme de génie, mais celui-là fut d'une ■ taille si peu en rapport avec la commune mesure de son siècle, qu'il passa pour un monstre informe et qu'il a fallu la lumière de notre époque pour faire ressortir la grandeur originale de sa physionomie. Quant à des philosophes-théologiens comme le «docteur subtil » Duns Scott, le « docteur invincible » et « venerabills incœptor » Guillaume d'Ockam, le héros supposé de la Tour de Nesles Jean de Buridan, le « docteui' éclairé » François de Mairon, Pierre d'Ailly, le « marteau des hérétiques,» 1' « Aigle des docteurs de France, » et le reste de la petite monnaie de saint Thomas d'Aquin, tout ce monde d'ergoteurs à la Gorgias, bien que curieux à étudier, ne fit faire un pas ni à la science, ni à la philosophie, ni aux lettres, ni à rien de ce qui peut intéresser la vie des nations : le monde n'a rien gagné à ce qu'ils soient venus et, s'il avait eu alors quelque chose àperdre, il n'aurait rien perdu à ce qu'ils n'eussent pas été là. Leur enseignement n'en fut pas un ; l'huma-

nité n'en a rien retenu. Un seul mot le résume, et ce mot a été trouvé par l'auteur de V Imitation de Jésus- Christ : magna caviltatio^.

Le trait caractéristique de la vie des sociétés, à cette sombre époque, n'a donc pas été une activité réelle. Ce trait, assez saillant, du reste, pour frapper le regard du premier coup, ce fut l'agitation dans le vide, le barbotement dans une vase fangeuse. Le « paradis sur terrC;, » que les consciences nobles avaient paru un instant espérer d'une révolution religieuse, ayant été « détruit et dispersé, » selon l'expression du chroniqueur poète cité en tête de ce chapitre, l'âme de la chrétienté se replia. Pour la masse grossière, peu sensible à l'idéalité, ce fut l'afTaissement, l'abandon de soi ; pour les violents et les forts, le brutal effrénement de tous les contrastes de passi(jns ; pour les esprits d'élite, les natures tendres et délicates, une sorte de passivité résignée, d'état contemplatif, où, sous le charme enivrant des souffrances d'un Dieu, les misères de la pauvre humanité exhalaient une odeur divine qui montait au cerveau et faisait trouver à la douleur toute l'exquise suavité d'un baiser d'amour. Mais, au fond, pour ces derniers, comme pour les violents et pour la masse des faibles, le trait général qui caractérise ces tempslà, c'est le servage de l'âme, — de l'esprit et du cœur; c'est le relâchement du lien rationnel des idées, l'émasculation de la pensée et du sentiment, l'impersonnalité absolue ; des actes d'homme, plus d'actes humains.

Le mysticisme ascétique, jusque-là contenu dans une mesure qui ne dépassait pas les limites, assez resserrées, du reste, de VJmitaiion de Jésus-Christ^ devient, à cette époque, une sorte de science, avec

ses principes et ses règles : le génie allemand, plus spéculatif que pratique, dont l'influence tendait à prévaloir, depuis la défaite de Thérésie albigeoise, opéra ici comme élément principal. A l'ascétisme relativement modéré, d'une Imaginative, dans tous les Ciis, restreinteà des mystères de méditation usuelle, qui fut. celui des mysliques les plus apparents des XPet Xll° siècles, môme du «docteur melliflue » saint Bernanl, il réussità superposer, sinon àsubstituer tout à fait, unetranscendancevaporeuse,où, comme dansles plus hauts nuages, la contemplation dévote put arranger et voir tout ce qu'elle voulut. C'est au XIII'' et au XIV h^iècle que suigissentde l'Allemagne les li^ckard, les Berthold, les Tauler, les Suso, les Jean de Ruysbroek, les Gérard Groot, et une foule d'autres, qui. sons le nom de Gottesfreunde ou Ainis de Dieu, poussèrent la folie del'illuminisme à un point auquel elle n'avait pas encore atteint jusque-là et qu'elle n'a plus dépassé. Le malheur des temps favorisait, d'ailleurs, ces tendances, plus particulières à, l'esprit germanique qu'au nôtre ; en s'autorisant de ces malheurs, comme de quelque chose d'irrémédiable, pour appuyer leur théorie du détachement absolu, les Gottesfreunde, que l'Église reconnaît pour siens, ont dunnéla véritable note de ce grand mouvement. Lasimilitude des situations avait mis à la modèles écrits apocryphes qui portent le nom de saint Denys l'AréopagiLe : c'est sur ces écrits que Tauler et les Amis de Dieu fondaient leur théorie de la dévction. De môme qu'il avait fallu l'invasion des Barbares, l'écroulement de la société romaine et la perspective d'une fin prochaine du monde, pour donner à l'ascétisme le tour qu'il a pris dans le Traité des Noms divins et dans la Théologie mystique de Denys, — la critique a établi que ces livres ne pouvaient être que du V siècle, — de même a-t-il fallu les brisements

Opérés parles crises atroces que j'ai rappelées dans les précédents chapitres, pour imprirner à la mysticité du moyen â,.>'e une pareille direction. L'Aréopagite supposé, s'adressant à Timothée, son disciple, lui disait : « Exerce-toi assidûment aux conte nplations mystiques, laisse-là le sens et les opérations intellectuelles, toutes choses sensibles etintelligibles, l'être et le non-être ; élève-toi autant que possible par l'indémontrable jusqu'à l'union avec Celui qui est au-dessus de toute substance et de toute connaissance. Par cette extase libre, absolue et pure hors de toi et de. toutes choses, entièrement dégagé de tout, tu seras élevé à la splendeur supersubstantielle de la divine obscurité ^ » C'est par l'absolue ignorance, ce qu'il appelle Vagnosie, en s'élevant au-dessus de toute substance et cjnos^, que, d'après cet auteur, on arrive à Dieu. Hugues et Richard de Saint-Victor, saint Bernard et l'auteur de V Imitation de Jésus- Christ avaient bien eu, eux aussi, le dédain de la science, estimant toutes choses vaines ; mais, du moins, n'abîmaient-ils pas ainsi la personne humaine dans l'indistinctiondece Nirvana bouddhique, limitation recommande môme l'étude et la connaissance de soi : hiimilis sui cognitio certior via est ad Deum quam profunda scientise inquisitio.^ Il est vrai qu'il y a là une contradiction ; car la connaissance de soi-même est parallèle à celle qu'on acquiert du monde, d'où il ressort que « la voie la plus sûre pour arriver à Dieu » est précisément l'étude de la nature, cette même « inquisition de la science » dont on paraît faire fi. Néanmoins, si c'est à la science de l'époque, — scientia damorosa^ — que s'adresse ici le dédain, on le comprend. Comme, à partir du XIIP siè-

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