Promenades dans Rome
atténuante n'a pas peu contribué à le faire absoudre par les moralistes de la société de Jésus ^ il est vrai, dis-je, que cet homme était fort assidu aux offices, où il aimait à étaler les grâces de sa personne ; qu'il était dévot à la Sainte Vierge, et qu'on doit à cette dévotion la pieuse sonnerie de V Angélus; .qu'il favorisa l'établissement de beaucoup de communautés religieuses ; que, finalement, son orthodoxie fat irréprochable.
Or, « comme le culte du démon, le prince des ténèbres, dit un organe des Jésuites dans un article récent \ était alors très répandu, le pape (Alexandre VI) publia une condamnation contre les devins et les sorciers, qui, par leurs rapports avec les génies infernaux, troublaient les intelligences, les éloignaient du catholicisme et préparaient leur apostasie, » Labulle, bien qu'elle ait un caractère général, vise plus particulièrement la sorcellerie en Lombardie. Elle est adressée à l'inquisiteur de cette province, le dominicain Angelo de Vérone, à qui elle recommande une prompte et sévère répression, lui donnant faculté pleine et entière de procéder comme il pourra lui sembler bon, plenam pA omnimodam facultatem. Le môme pape, que dévorait, paraît-il, le zèle de la maison de Dieu, s'éleva ailleurs en termes onctueusement douloureux contre les Picards ou Vaudois, c'est-à-dire les hérétiques magiciens, qui, avec les Hussites, faisaientcourir de si grands dangers à la foi catholique.
.Quelques années plus tard, le pape Jules II écrivait à l'inquisiteur Georges de Gasali, à Crémone, pour lui exprimer la douleur qu^il éprouvait d^apprendre qu'il y eût, non seulement des laïques, mais des ecclésias-
1, Le P. Ollivier, clans son livre : Le pape Alexandre VI et les Borf/ia, Paris, 1870, in-S", et le P. LeoneLli, Papa Alessandro VI, Boloiçnc, 1880, in-S".
2. Revue def< queutions hisfnriquea, livraison du l^i' avril 1881.
tiques même assez téméraires pour entraver l'action des tribunaux inquisitoriaux contre la sorcellerie, les déclarer incompétents et les livrer au mépris de l'opinion publique. Après avoir menacé ces impies des foudres de l'Église, le pape accordait les mêmes indulgences qu'aux croisés à tous ceux qui, de manière ou d'autre, aideraient ses inquisiteurs en l'affaire à accomplir leur oeuvre.
Un peu plus tard encore, le pape LéonX, dans un bref en date du lo février 1S21, adressé aux évoques de Yénétie, gémissait fort de savoir que, dans les cantons de Brescia et de Bergame, il se trouvât des gens, poursuivis pour fait de sorcellerie, qui préférassent obstinément se laisser brûler plutôt que de rien confesser. Il se plaignait que le sénat de Venise eût défendu à ses délégués dans le pays d'exécuter les sentences pénales de l'Inquisition, et osât se réserver l'examen des actes de procédure et la ratification dés jugements du tribunal sacré. Les évêques étaient, en conséquence, invités à faire de sérieuses observations à cet égard au Sérénissime Sénat et à le menacer, au besoin^ des censures ecclésiastiques.
Le pape Adrien VI, dans sa bulle du 29 juillet lo23, et Clément VII dans son bref du 18 janvier 1524 au gouverneur de Bologne, renouvelèrent la môme invitation pressante aux inquisiteurs d'avoir à procéder rigoureusement contre l'hérésie magique.
11 n'y a peut-être pas dans toute l'histoire de sujet de méditation plus propre à jeter le trouble dans l'esprit que cette recrudescence de folie au début de la Renaissance et en plein mouvement de réforme religieuse. Quand on voit, au sortir d'une nuit de tant de siècles, le réveil des lettres et des arts, de toute ce qui constitue la noblesse des sociétés, se produire accompagné, en un courant parallèle, d'une recrudescence antagonique de ce qui en fait la laideur et
en est le repoussoir, on se demande si c'est véritablement une loi de nature que le mal et le bien, comme deux frères jumeaux, ne puissent grandir qu'ensemble. Un fait, en tout cas, est certain, c'est que, dans la lutte, les efforts de l'un exaspèrent ceux de l'autre. Peut-être cela explique-t-il en partie le phénomène historique que nous avons ici sous les yeux. Ce qui, à première vue, semble moins explicable, c'est que le Protestantisme naissant, loin de répudier, comme il l'a fait pour tant d'autres choses, la folie que nous signalons, en ait accepté l'héritage et l'ait prise précisément, pour la continuer dans les mômes conditions, au degré d'exaspération délirante où venaient de la porter les bulles des derniers papes. La Réforme, qui, au bout du compte, n'a protesté que contre des doctrines de déduction théologique, sans toucher aux principes, ne pouvait guère, je le sais, mettre en question la personnalité du Diable : cette personnalité est, en effet, une des bases essentielles du Christianisme ; nous l'avons démontré. Pour avoir raison de l'acharnement qu'elle mit, elle aussi, à poursuivre contre la magie dite démoniaque l'œuvre inquisiloriale dans les termes mêmes des bulles papales, il faut donc se bien pénétrer de ridée que cette même Réforme, ainsi que son nom l'indique, ne fut pas une révolution, mais une simple modification dans la forme de la pensé religieuse traditionnelle ; qu'elle ne changea rien au fond, et que, en épurant les principes de la déduction, loin d'en affaiblir l'activité, elle ne fit qu'en accroître la force. D'ailleurs, la puissance du Diable était si sohdement établie dans les esprits, grâce à la somme de mal amassée par tant de siècles de souffrance ; et l'idée, en l'absence des moyens de réaction scientifique, avec une foi profonde au surnaturel des phénomènes extérieurs, que tout désordre moral ou physique, dans
la société comme dans la nature, était une œuvre d'agents démoniaques, dominait si impérieusement l'imagination et la conscience des peuples, que, de toutes manières, le Protestantisme ne pouvait ni renier le Diable ni combattre la sorcellerie sans paraître apostasier, sans être, par conséquent, plus qu'une simple réforme. Quant à la Renaissance des lettres et des arts, si elle a eu si peu d'influence, du moins immédiatement, sur le fond de notre question, c'est que l'art, lui aussi, n'est qu'une forme ; qu'il n'est pas une plastique dans le sens de force productrice des germes, et que, loin de plier à quoi qae ce soit d'absolument moral les habitudes de la pensée, il n'est quelque chose qu'à la condition de se plier lui-même à ces habitudes, pour les idéaliser, au besoin, et en polir les contours. Ce fut, certes, une époque élégante, un splendide lever de soleil, que le siècle des Jules II et des Léon X, deux papes d'une médiocre sainteté, mais deux grands hommes. Rien n'a été fait depuis qui vaille mieux que les immortels chefs-d'œuvre de Michel-Ange, de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Gorrége, du Titien, de Bramante, et de tant d'autres artistes sublimes du même temps. Imaginez, dans la variété de nuances que peut affecter la forme, tout ce que vous voudrez de délicat^ de fin, de suave, de gracieux, de fort, d'énergique, de vif, de vraiment beau, et vous le retrouverez à un degré souvent idéal dans l'art de cette magnifique époque. Pour le fond, il n'y faut pas chercher plus de moralité qu^il n'y en a, dans un autre genre, chezl'Arioste, l'Arétin, Guichardin ou Machiavel, les grands écrivains de ce môme siècle. Les uns comme les autres en reproduisent, ceux-ci le côté social, ceux-là le côté religieux: sous ce double rapport, pas d'invention. On peut résumer tout l'art de la Renaissance enun seul grand exemple, le Jugement dernier de Michel-Ange. Beaucoup y
veulent voir ce que la peinture a jamais produit de plus beau. Je le veux bien aussi ; mais j'y vois autre chose encore, la preuve de ma thèse, à savoir que l'art peut s'élever au sommet delà puissance indépendamment du fonds qu'il travaille. M. le chevalier Artaud estime que Michel-Ange « a répandu » dans ce tableau « une terreur » qu'il appelle « salutaire ^ » Salutaire ou non, la terreur « répandue » dans l'oeuvre du grand maître, pour si admirable de dessin qu'elle paraisse, n'en est pas moins, au fond, l'image de la peurdu Diable alors siintense dans toute laGhrétienté. On croyait peu en Dieu, davantage aux saints, mais on avait du Diable une peur horrible. « Cette peur extrême, dit Stendhal, a créé tous les chefs-d'œuvre des arts que nous voyons dans les églises ^.»
En tenant compte des considérations que je viens d'émettre, peut-êtres'expliquera-t-on la concomitance de la Réforme et du Réveil de l'eslhétique avec la recrudescence des persécutions contre la sorcellerie. Les faits, dureste, sont là pour démontrerqu'àla seule science d'observation et à la philosophie, cette dernière commesynthèse del'autre, était réservée la gloire de dissiper l'illusion de la personnalité du Diable et les prestiges de la magie. Mais avant de disparaître, quelle épouvantable traînée de sang ne devait pas laisser derrière elle cette hideuse superstition ! In caudavenenwn^ dit un proverbe. L'ouvrage qui suivra celui-ci le conlirmera dans une mesure à faire rougir de honte la raison humaine.
■1. L'Italie, dans l'Univers pittoresque.